SCÈNE IV
MATHÉUS, précédé de plusieurs laquais, BERTHOLD.
MATHÉus, à ses valets.
Quand ça coûterait dix fois glus, je veux que ma cour soit parfumée à l'ambre, au benjoin, à l'essence de rose! que tous les ne/ du quartier se ressentent de ma munificence... On se dira : {Ouvrant les narines pour aspirer.) a Ah !.. Ah !.. il y a fête ce sojr, chez le riche Mathéus !. . »
BERTHOLD, à part.
En attendant qu'on vende ses meubles.
MATHÉUS, à un valet.
Ce colTrel de laque à la céleste Oclavie. . . [Regardanl les mains du rfiiet.) Qu'est-ce que c'est?. . Tu vas lui porter ça avec tes mains?..
BERTHOLD
Dam ! avec quoi voulez-vous?
MATHÉus, à Berthold.
3'avais ordonné que ces balourds fussent toujours poudrés à blanc. . , et avec des gants.. . idem...
BERTHOLP.
11 n'^ en a plus!..
MATHÉU8.
Achetez'Cn. ., vingt douzaines... cent douzaines : on no duil effleurer les doigts d'ivoire de ma divinité, qu'avec, BERTROLD, à part, haussant les épaules.
Qu'avec des mitaines. . .
MATBBU8, à un autre valet.
Toi, celte lettre au directeur de l'Opéra... Il aura les dix mille
florins qui lui manquent pour monter le ballet d'Jctéon, qu'elle
rpète.. . {J lui-même.) Elle verra que sa gloire m'est aussi clière
que son amour. (Renvoyant tousses valets du geste.) Courez Ions,
et prenez des voilures de place pour aller plus vite.
(Les valets sortent ) BERTHOLT», à part.
La journée commence bien !..
MATBÉUS.
Qu'on est heureux de répandre sa fortune sur ceux qu'on aime, par mille petits ruisseaux... (Il s' asseoit à gauche.) BERTHOLD, avec humeur.
Oui. . . les petits ruisseaux font les grandes rivières.
MATHÉus, tournant la tête.
Ah! mon vieux hibou deBerlhold!.. (A lui-même.) Est-il laid !.. comme une bourse vide!.. (Haut.) Je parie qu'il va me dire qu'il n'a plus d'argent ?
BERTHOLD
Mais en Revanche. . . nous sommes criblés de dettes. . . '
MATHÉUS
Parbleu ! Je l'espère bien ! . . avec des richesses inépuisables !. .
BERTHOLD, secouaut la tête.
Oh ! rien n'est inépuisable... que l'Océan !
MATHÉUS, se levant.
Et ma patience... dont tu abuses, vieillard! (Il passe adroite).
BERTHOLD
Mais enfin. Monsieur. .. réfléchissez donc... voici deux nouveaux mémoires qui nous tombent comme deux tuiles...
MATHÉus.
Là!. .je t'y prends... Tu ne sais pas compter. .. Il y en a trois... tuiles... (Tirant un papier de sa poche.) Le bijoutier, que tu oublies... une bagatelle... trente mille florins. . , BERTHOLD, se récriant.
Trente mille florins!.. Et ils ont tous obtenu jugement!..
MATBÉUS.
Preuve qu'ils en manquent!., car je leur ôte immédiatement ma pratique. Tu le leur diras en les payant .. et mels-y de ) insolence!..
BBRTHOiD, désolé.
Les payer !.. Et comment ?. . .
MVTUKl s.
c'est Ion atlaiie... <;a ne nie regarde pas..-
BERTHOLD, cherchant dans son porte fr aille , J'ai bien là deux bons au porteur de cent mille florins, sur la maison Bloum et compagnie, de Lubeck.
MATHÉus, vivement.
Il a du Bloum et compagnie, et il crie misère ! Vieil Harpagon, va !..
BERTHOLD, viontrant les papiers.
Mais ils ont suspendu leurs paiements. On en aurait tout au plus le quart ! . . .
Vingt-cinq mille florins! . . . , excellente alTaire. . . ça me fera de l'argent de poche . . {Prenant les bons et passant àyauche.) Je les négocierai
BERTHOLD, hOTS de luî.
Perdre soixante-quinze pour cent !. . . tandis qu'en attendant... si leur comptoir remonte sur l'eau. . .
MATHÉus.
Attendre! . . . . Est-ce que le riche Mathéus est fait pour attendre? est-ce que les moindres désirs de celle qu'il adore iw.
doivent pas être exaucés à la minute, à la seconde? . . .
BERTHOLD
La danseuse! j'en étais sûr. . . . Est-il possible, mon cher
maître, que vous vous laissiez aveugler? Encore si vous étiez
amoureux d'une grande dame, d'une femme de la cour. . .
MATHÉUS
Pouh ! . . . . Des comtesses, des duchesses ! li ! des amours
vulgaires, qui ne disent rien à l'âme. .. tandis qu'elle, mon pauvre Berthold. ..
Air : Fleur toujours nouvelle (E. Déjazet).
Ah ! d'une danseuse Tu ne peux savoir La puissance heureuse, Le (hvin pouvoir î Celle que j'adore, Objet radieux.
Semble Therpsicore Qui, fuyant les dieux, Descend des cieiiN. La foule s'empresse D'orner ses aalol^^, C'est une déesse, Parmi les mortels !
On accourt,
Tour à tour,
On admire ;
On suit SCS pas.
Chacun désire, Chacun admire,
Et, tout bas,
On soupire,
Oui, tout bas,
Ou désire,
Mais bien bas!
Un mot, un sourire, Qu'on n'obtient pas !
Le soir, sur la scène.
Quels cris, quel succès î ("est plus qu'une reine
Parmi ses sujets.
Dieu, quel succès !
Puis, chaque lorgnette La suit en secret, Puis chacun lui jette Bravos et bouquet...
Malgré ta sagesse.
Si tu la voyais.
Comme moi, sans cesse Tu répéterais :
Ah ! d'une danseuse On ne peut savoir, La puissance heureuse.
Le charmant, le divin pouvoir.
Pour charmer et plaire Le ciel la créa, Kt partout sur terre Chacun l'aimera, Oui, partout, chacun dira :
La plus belle, la voilà :
BERTnOLD.
Ta ! ta ! la plus belle, tant que vous voudrez ! Mais je vous
fil .supplie, Monsieur, rendez-moi ces traites; et s'il vous faut absolument une petite somme, je trouverai peut-être à remprunter sur votre maison des Rosiers.
MATUÉus, riant.
Tu lombes bien ! elle n'est plus à moi ! . . .
BERTHOLD. obasourdi.
La maison des Rosiers! vous l'avez vendue?. . . <
MATHÉUS
Je l'ai donnée.
BERTHOLl),
A qui donc?
•jATnÉl'S,
A la reine de mon cœur i . , .
JiLRTUOJLû, agité,
A la dansouse î . • .
ACTK r, SCÈNE IV, ^
WATHÉUS.
Pour sa fêle. . . Elle adore les fleurs! . . .
BERTHOLD
Ail ! Monsieur, qu'avez-vous fait ! . . . Il faut la reprendre. . .
MATHÉUS
Ce serait d'un joli goût. , . fi donc !
BERTHOiD, plus agité.
Mais, vous ignorez . . .
MATUÈus, brusqnemeiit.
Quoi?...
BERTUOLD, $'arréto.nt, à part.
Maudite langue !
MATUÉUS
Hein ?
nERTIiOLD.
Mais. . . que voire digne père tenait à cette maison. . . . qu'elle ne devait jamais sortir de la famille ! C'était un souvenir sacré, et le profaner ainsi . . .
MATiiÉus, ofj'cnsé.
Maître Berthold, je n'en suis pas sûr, mais je crois que vous me manquez de respect !
BERTHOLD, conlinuant.
l'our une coquette, pour une. . .
MATHÉUS
Taisez-vous.
BERTHOLD, ovec force.
c'est d'un mauvais lils ! . . .
MATHÉUS, avec colère.
Silence! je ne souffrirai pas qu'un domestique. . .
BERTHOLD, blcSSC.
Va domestique! . . . votre père m'appelait son ami .
MATHÉUS
Mon père était trop faible!.... et pour te prouver que tu es à mon service, tu n'y es plus, je te chasse!
BERTHOLD, SUlpéfait.
Vous me chassez?... moi!
MATHÉUS, s'eœcilant.
Je me lasse, à la fin, d'un sermonneur sempiternel , qui blâme tout, et ne sait jamais me trouver de l'argent !
BERTHOLD
où voulez-vous que j'en prenne?
MATHÉUS
On en prend où il y en a... on ne fait que cela, aujourd'hui. Et pour en finir, je vous remplacerai par un intendant qui mèntrii mes affaires plus rondement que vous.
l* LES RÊVES DE MATllÉUS.