DEUXIEME PARTIE. i
qu'alors le motif musical et la personne sont tellement identifiés dans une seule même pensée qu'il y a véritablement rapport direct entre la sensation perçue et l'image évoquée; comme si l'odeur du soufre m'avait fait rêver que j'allumais moi-même de mauvaises allumettes, ou comme si le parfum d'une fleur me faisait voir, en songe, un bouquet. Il faut ajouter aussi que ces effets sont exceptionnels; en ce qui concerne le sens de l'ouïe, tandis qu'ils forment la règle ordinaire relativement à l'odorat. En résumé, ce serait donc une pure distraction que de vouloir juger, d'après la nature de nos rêves, du plus ou moins de vigilance que nos organes sensoriels conserveraient pendant le sommeil. On confondrait ainsi la perception réelle avec le souvenir des sensations antérieurement perçues, ce qu'il est pourtant nécessaire de bien distinguer, si l'on veut étudier les phénomènes du rêve dans leurs causes occasionnelles. Que je pose en dormant ma main sur un marbre, et qu'il en résulte un rêve où j'imagine manier de la neige. Je dois ce rêve à une perception directe instantanée que me transmet le sens du toucher, mais la neige que je crois voir, mais les autres accessoires purement imaginaires de cette vision, évoqués par l'association des idées, je les dois uniquement à ma mémoire; ce ne sont que des souvenirs de perceptions reçues antérieurement.
Tandis que le toucher, l'ouïe, le goût, l'odorat continuent à percevoir, durant le sommeil, des sensations de nature à influencer plus ou moins directement le rêve, il n'est précisément que la vue dont on puisse regarder l'exercice comme entièrement suspendu; l'œil du dormeur étant de tous les organes sensoriels celui qui demeure le mieux fermé aux impressions du dehors. Les rêves relatifs aux quatre sens les plus accessibles peuvent donc résulter ou du travail seul de l'imagination et de la mémoire, ou bien de sensations instantanées que les organes conservent durant le sommeil la faculté de percevoir, tandis que les visions proprement dites seront toutes des réminiscences pures. Et si quelque cause occasionnelle les évoque, ce ne sera jamais que par l'association des idées et par l'intermédiaire d'un autre sens1.
Il est vrai qu'on me dirait aussitôt , pourvu qu'on adoptât la théorie de M, Lemoine : « Les fibres qui desservent l'organe de la vue ont une tendance bien plus développée que les autres à s'ébranler sur leur parcours durant le sommeil. Pourquoi ? nous n'en savons rien ; mais enfin c'est ainsi que nous l'établissons, et c'est pour
4 . Une rare exception pourrait être faite pour le cas où l'œil serait impressionné à travers la paupière par quelque rayon de soleil ou quelque autre lumière très-vive ; mais dans l'ordre habituel des choses, rien de semblable ne se produit.