‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 12 sur 254 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

seront assurément pas embarrasses pour vous répondre. Ils vous diront que cela tient à ce que la racine de la fibre cérébrale, qui vous transmettait la figure confuse, n'était pas aussi fortement ébranlée que la racine d'une autre fibre, qui a évoqué des contours précis; et tant pis pour vous si vous n'êtes pas complètement satisfait d'une explication aussi heureuse. Pour moi, je réponds humblement : j'ignore ce qui se passe à la racine de mes fibres cérébrales, mais voici ce qui s'est passé dans le domaine ouvert à mes appréciations plus modestes :

Vis-à-vis de mes fenêtres était un atelier de fleuristes. L'une d'elles me causait beaucoup de distractions, au temps où j'écrivais mes songes; mes yeux quittaient bien souvent Tacite pour se tourner de son côté; et cependant l'imagination jouait un grand rôle dans cette admiration contemplative, car une cour et un jardin séparaient notre maison de celle qu'elle habitait, et quelque pénétrants que fussent mes regards, je ne parvenais à saisir qu'un gracieux ensemble dont les traits demeuraient toujours un peu indécis. Cette préoccupation attrayante ne pouvait manquer, on le pense bien, de se reproduire quelquefois dans mes rêves. J'en trouve huit, durant la troisième année de mes annotations journalières, où l'intervention de ma voisine est mentionnée au milieu d'incidents

très-variés. Deux fois je l'aperçois seulement de mes fenêtres, comme il advenait chaque jour en réalité; d'autres fois je me crois transporté dans l'atelier où elle travaille; je la rencontre à sa porte; je me figure qu'elle est à la campagne chez mes parents; je cause avec elle, je la vois enfin de très-près. Partout où il est question d'elle, mon journal consigne invariablement le regret que j'ai ressenti de n'avoir pu nettement distinguer sa physionomie, qu'une gaze importune ou qu'une ombre légère semblait toujours voiler à demi.

Ailleurs, dans ce même journal de mes songes, l'image d'un vieux mendiant d'une figure étrange, qui nous avait demandé l'aumône un soir avec des paroles bizarres, est signalée comme m'étant réapparue trois fois, non sans m'impressionner assez vivement. Les songes au milieu desquels il se montre sont des plus clairs et des plus minutieusement perçus. Cependant ia figure du vieux bohémien ne sort jamais de la demi-teinte. Le cliché-souvenir ) demeuré confus dès son principe, ne saurait fournir une image plus nette qu'il ne le comporte , et , fut-elle appelée par l'association des idées à se produire parmi plusieurs autres d'une netteté parfaite, cette image essentiellement indécise ne ferait que mieux ressortir le contraste, si commun dans les rêves, de tableaux pleins d'une vigueur extrême à coté d'autres à peine esquissés.

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