DEUXIÈME PARTIE
auquel j'adresse la parole, en lui demandant son
nom. Il m'apprend qu'il s'appelle C qu'il est le
garde du pont, puis il disparaît pour laisser la place à d'autres personnages. Je me réveille avec
le nom de C dans la tête. Était-ce là une pure
imagination, ou y avait-il à Trilport un garde du nom de C... ? Je 1 ignorais, n'ayant aucun souvenir d'un pareil nom. J'interroge, quelque temps après, une vieille domestique, jadis au service de mon père, et qui me conduisait souvent à Trilport Je lui demande si elle se rappelle un individu du nom de C...., elle me répond aussitôt que c'était un garde du pont de la Marne quand mon père construisait un pont. Très-certainement je l'avais su comme elle, mais le souvenir s'en était effacé. Le rêve en l'évoquant, m'avait comme révélé ce que j'ignorais. »
« Un autre jour, écrit ailleurs M. Maury, le mot de Mussidanme revint à la mémoire; je savais bien que c'était le nom d'une ville de France, mais où était-ellesituée,jel'ignorais, ou, pourmieuxdireje lavais oublié. Quelquesjours après je vis en songe un certain personnage qui me dit qu'il venait de Mussidan ; je lui demandai où se trouvait cette ville. C'est, me répondit-il, un chef-lieu de canton du département de la Dordogne. Je me réveille ; je me hâte de consulter un dictionnaire géographique, et à mon grand étonnemment je constate que l'in-
terlocuteur de mon rêve savait mieux la géographie que moi, c'est-à-dire, bien entendu, que je m'étais rappelé en rêve un fait oublié à l'état de veille, et que j'avais mis dans la bouche d'autrui ce qui n'était qu'une mienne réminiscence. »
« Enfin, rapporte encore M. Maury, j'avais, il y a maintenant dix-huit années, passé la soirée chez le peintre Paul Delaroche, et j'y avais entendu de gracieuses improvisations sur le piano d'un habile compositeur, M. Ambroise Thomas. Rentré chez moi, je me couchai et demeurai longtemps sans pouvoir m'endormir; à la fin, le sommeil me gagna, et voilà que j'entends comme dans le lointain plusieurs des jolis passages qu'avaient exécutés les doigts brillants de M. Ambroise Thomas. Notez que je ne suis pas musicien et que j'ai la mémoire musicale peu développée. Je n'eusse certainement pu me rappeler à l'état de veille de si longs morceaux. »
Dans ces rêves où nous croyons nous entretenir avec diverses personnes, nous attribuons à autrui des pensées ou des paroles qui ne sont autres que les nôtres, cela est évident ; mais on devra remarquer que l'une des raisons qui nous portent à imaginer que ces discours sont tenus par une personne étrangère, est précisément que nous ne nous souvenons pas tf avoir conservé ces souvenirs, s'il m'est permis de parler ainsi.