PREMIÈRE PARTIE
murs d'un corridor, une vieille caricature sur laquelle semblaient calqués les traits et l'accoutrement d'une sorte de fantôme qui m'était apparu en songe deux ans auparavant. Plus d'une année s'était écoulée entre l'époque où j'avais dû jeter un coup d'oeil sur cette caricature, et celle où l'impression que j'en avais évidemment conservée ■ s'était ravivée durant mon sommeil. Le souvenir en paraissait pourtant dès lors bien effacé, puisque j'avais pu dessiner et colorier le fantôme de mon rêve, sans me douter que rien de semblable eût jamais passé devant mes yeux.
Un fait plus extraordinaire , et qui pourrait presque s'appeler une aventure, devait me frapper quelques mois plus tard. J'étais entré désormais dans une période où je ne rêvais guère sans en avoir parfaitement la conscience1. Je fis un songe
1. Cette disposition de l'esprit augmente ou diminue suivant qu'on la met plus ou moins en pratique. Pendant la période de mes recherches quotidiennes sur le mouvement de mes rêves, c'était presque chaque nuit que j'en pouvais profiter. Aujourd'hui que je ne l'exerce plus que de loin en loin, la conscience de ma situation me revient en rêve à peu près une nuit sur deux. Si je m'y attache, pour analyser ou diriger les' illusions du songe, je puis la retenir assez longtemps. Si je la laisse passer au contraire comme une idée fugitive, je puis la perdre, sauf à la retrouver et à la reperdre encore peut-être par éclairs. Mais une fois le principe même de cette disposition acquis, je crois pouvoir affirmer, par mon expérience et par celle de plusieurs autres personnes, qu'on ne le perd ja-
très-clair, très -suivi, très-précis, pendant lequel je me figurais être à Bruxelles (où je n'étais jamais allé). Je me promenais tranquillement, parcourant une rue des plus vivantes, bordée de nombreuses boutiques dont les enseignes bigarrées allongeaient leurs grands bras au-dessus des passants. <( Voici qui est bien singulier: » me disais-je, « il n'est vraiment pas présumable que mon imagination invente absolument tant de détails. Supposer comme les Orientaux que l'esprit voyage tout seul, tandis que le corps sommeille, ne me semble pas davantage une bypothèse à laquelle on puisse s'arrêter. Et cependant je n'ai jamais visité Bruxelles, et cependant voilà bien en perspective cette fameuse église de Sainte-Gudule que je connais pour en avoir vu des gravures. Cette rue, je n'ai nullement le sentiment de l'avoir jamais parcourue, dans quelque ville que ce soit. Si ma mémoire peut garder, à l'insu même de mon esprit, des impressions si minutieuses , le fait mérite d'être constaté ; il y aura là très-certainement le sujet d'une vérification curieuse. L'essentiel est d'opérer sur des données bien positives, et par conséquent de bien observer. » Aussitôt je me misa examiner l'une des boutiques avec une attention
ruais tout à fait, et qu'on lui redonne une grande extension dès qu'on veut l'exercer.