PREMIÈRE PARTIE
extrême, de telle sorte que, si je venais un jour à la reconnaître , le moindre doute ne pût me rester. Ce fut celle d'un bonnetier, devant laquelle je me figurais être, qui devint le point de mire des yeux de mon esprit ouverts sur ce monde imaginaire. J'y remarquai d'abord, pour enseigne, deux bas croisés, l'un rouge et l'autre blanc, faisant saillie sur la rue, et surmontés en guise de couronne d'un énorme bonnet de coton rayé, .le lus plusieurs fois le nom du marchand afin de le bien retenir; je remarquai le numéro de la maison, ainsi que la forme ogivale d'une petite porte, ornée à son sommet d'un chiffre enlacé. Puis, je secouai le sommeil par ce violent effort de volonté qu'on peut toujours faire quand on a le sentiment d'être endormi, et, sans laisser le temps de s'effacer à ces impressions si vives, je me hâtai d'en consigner et d'en dessiner tous les détails avec un grand soin. Quelques mois plus tard, je devais avoir l'occasion de visiter Bruxelles, et je n'épargnerais aucune peine pour éclaircir un fait qui, de prime-abord, sans quqrje m'en pusse défendre, m'inspirait les plus fantastiques suppositions. J'attendis l'époque où ma famille devait se rendre en Belgique avec une indicible impatience. Elle arriva. Je courus à l'église de Sainte-Gudule, qui me parut une vieille connaissance; mais, quand je cherchai la rue des enseignes multi-
formes et de la boutique rêvée, je ne vis rien, absolument rien qui s'en rapprochât. En vain je parcourus méthodiquement tous les quartiers marchands de cette ville coquette; il fallut reconnaître l'inutilité de mes recherches et me résigner à y renoncer. A dire vrai, j'aurais été plus effrayé qu'enchanté d'une réussite inespérée, qui m'eût jeté nécessairement dans les régions de la fantaisie et du merveilleux . Je savais désormais que je n'avais à faire qu'à un phénomène psychologique probablement explicable; et, sans prévoir s'il me serait jamais donné d'en saisir l'explication précise, je reprenais avec plus de calme l'analyse consciencieuse des phénomènes accessibles à l'investigation humaine.
Plusieurs années s'écoulèrent. J'avais presque oublié cet épisode de mes préoccupations d'adolescent, lorsque je fus appelé à parcourir diverses parties de l'Allemagne, où j'étais alié déjà durant mes plus jeunes ans. Je me trouvais donc à Francfort, fumant tranquillement une cigarette après mon déjeuner, marchant devant moi sans m'être tracé aucun itinéraire. J'entrai dans la rue Judengasse, et tout un ensemble d'indéfinissables réminiscences commença vaguement à s'emparer de mon esprit. Je m'efforçais de découvrir la cause de cette impression singulière ; tout à coup je me rappelai le but de mes inutiles promenades