TROISIEME PARTIE
en voiture la nuit précédente. Prévoyant que je m'endormirais vite, j'ai prié un ami, qui s'est assis près de mon lit, de me réveiller cinq ou six minutes après qu'il m'aurait vu bien endormi. Les choses se sont passées comme je le désirais. On m'a réveillé au moment où je songeais que j'empêchais un chien de dévorer un oiseau blessé, rêve complètement formé dont je gardais l'impression très-nette à mon réveil. Je remonte aussitôt dans mes souvenirs, et j'en retrouve la chaîne ainsi qu'il suit: Parmi les premières silhouettes qui me sont apparues, je me rappelle d'abord une sorte de faisceau de flèches qui s'est dressé, et puis a semblé s'entr'ouvrir et former un de ces longs paniers où l'on fait chauffer le linge dans les cabinets de bain. Des serviettes blanches se montraient à travers l'osier. Bientôt les brins d'osier ont paru s'amincir, se contourner, s'enrouler, se transformer enfin en un buisson verdoyant du milieu duquel s'élançait un arbre touffu. Un chien blanc (métamorphose évidente des serviettes : s'agitait de l'autre côté du buisson, s'efforçant de passer à travers, tandis qu'un oiseau blessé se traînait à mes pieds dans le gazon. Le chien étant parvenu à traverser les broussailles, je l'éloignais à coups de canne, quand on me réveilla. Depuis quelques instants déjà, l'état de rêve était franchement déterminé. »
Dans ces quatre exemples, le passage de l'étal de veille à l'état de rêve s'opère au moyen de réminiscences sensorielles dues au sens de la vue, lesquelles prennent peu à peu l'apparence de réalités vivantes et colorées. D'autre fois c'est par la mémoire des sons que la transition s'opère. On songe à quelque opinion discutable. On se fait une objection à soi-même; on suppose cette objection dans la bouche d'un être imaginaire ou de quelque personne de connaissance. Cette personne apparaît, et voilà la conversation établie avec un interlocuteur qui forme ainsi la première image clairement évoquée, le premier élément du rêve véritable. J'ai noté seize observations de ce genre. J'en détache une qui me semble claire et concluante :
« Voici comment je me suis endormi hier soir; je m'en souviens très-nettement ce matin. Tandis que j'étais dans cette période d'assoupissement qui n'est pas encore le sommeil et qui n'est déjà plus la veillé, l'idée de la pluralité des mondes m'est revenue à l'esprit; l'ouvrage de Fontenelle sur cette matière ayant été lu par moi dans le jour, je me rappelai quelques objections que je m'étais faites à moi-même; je les attribuai, je ne sais pourquoi, à un personnage en robe noire et en perruque, et je discutai longuement avec lui. J'estime que mon rêve proprement dit corn-