‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 149 sur 254 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L'association des idées m'a fourni, dans cette voie choisie par moi, des images aussi précises et aussi variées que celles que m'eût fournies la réalité. J'ai laissé à ma mémoire le soin de faire surgir ces mêmes incidents de la route dont l'imprévu dans la vie de relation eût appartenu au hasard ; mais les images ont surgi dans l'ordre que ma volonté leur avait assigné , et j'ai guidé aussi réellement mon rêve que le dormeur éveillé des Mille et une Nuits,

Nul doute pour moi que si j'eusse préféré prendre le chemin de droite, celui qui s'enfonçait dans les bois, l'association des idées et des images n'eût aussi sûrement tiré des magasins de ma mémoire quantité de détails conformes à cet autre genre de tableaux, vers lesquels j'aurais dirigé le mouvement de mes pensées. Au lieu de ponts, de tourelles et de pans de murs séculaires, j'aurais vu des arbres de toute sorte, des allées en perspective, peut-être quelques scènes de chasse ou de brigands.

Assurément ma volonté, en tant que cause directe, n'eût été pour rien dans ces détails de mise en scène, dont ma mémoire a fait les frais ; mais si nous voulions pousser à l'extrême l'esprit de comparaison et d'analyse, ne pourrions-nous trouver encore, entre les lois qui régissent nos rêves lucides et celles auxquelles la vie réelle est soumise , l'un de ces caractères généraux de

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similitude qui se rencontrent si souvent dans les choses de ce monde; c'est-à-dire deux parts à faire parmi les événements de notre existence, l'une subordonnée à notre initiative volontaire, l'autre nlacée tout à fait en dehors de nous? Éveillé, libre autant que l'homme puisse l'être, je sors de chez moi et je prends, suivant mon bon plaisir, un chemin qui me conduira aux Champs-Elysées, ou bien un autre qui me mènera au Luxembourg; mais les incidents qui surgiront devant moi sur mon passage, les rencontres agréables ou fâcheuses que je pourrai faire, évidemment cet ordre de faits ne m'appartient pas. Endormi et tout entier aux illusions du rêve lucide, je suis maître d'imprimer d abord une direction déterminée au mouvement des idées-images qui formeront le fond du rêve; mais les associations spontanées, mais les réminiscences inattendues, voilà les incidents du chemin. De ce que l'exercice de la volonté me paraît évident dans certains rêves, il est bien entendu que je n'entends pas établir qu'il s'y manifestera constamment. Sans parler des rêves si nombreux provoqués par des sensations physiques externes ou internes, et de ceux non moins fréquents où l'esprit laisse pour ainsi dire flotter les rênes, il en est beaucoup d'autres où f association de certaines idées acquiert une spontanéité si vigoureuse que la volonté même

demeurerait impuissante à l'arrêter. C'est ce qui a lieu surtout lorsque les images évoquées sont de nature à exciter des émotions violentes» La crainte de voir apparaître une image suffit généralement pour en provoquer l'apparition immédiate, par cela même que l'esprit s'en préoccupe; c'est un fait que nous avons déjà mentionné; mais n'est-ce point encore, aux images près, ce qui arrive à l'état de veille, quand nous cherchons vainement à écarter quelque préoccupation douloureuse dont nous sommes ohsédés?

Et, d'un autre côté, combien de songes où nous croyons avoir à prendre quelque détermination grave, où nous délibérons, où nous ordonnons une scène qui s'exécute sous nos yeux ! Je rêve, par exemple, qu'on a surpris un voleur chez moi, qu'on me l'amène, et qu'on me demande ce qu'il en faut faire. J'hésite un moment; je décide enfin qu'on le laisse échapper. Je vois l'homme s'enfuir. Ce tableau même n'est-il pas un produit de ma volonté ?

Si nous parvenons à bien établir que la volonté peut conserver assez de force, durant le sommeil, pour diriger la course de l'esprit à travers le monde des illusions et des réminiscences (ainsi qu'elle dirige le corps dans la journée à travers les événements du monde réel), il nous deviendra facile de persuader qu'une certaine habitude

d'exercer cette faculté, jointe à celle de posséder souvent en rêve la conscience de son véritable état, conduiront peu à peu celui qui fera des efforts suivis sur lui-même à des résultats très-concluants. Non-seulement il devra reconnaître tout d'abord l'action de sa volonté réfléchie dans la direction des songes lucides et tranquilles, mais il s'apercevra bientôt de l'influence de cette même volonté sur les songes incohérents ou passionnés. Les songes incohérents se coordonneront sensiblement sous cette influence ; quant aux songes passionnés, pleins de désirs tumultueux ou de pensées douloureuses, le résultat de cette conscience et de cette liberté d'esprit acquises sera d'en écarter les images pénibles et d'y favoriser au contraire les riantes illusions. La crainte d'avoir des visions fâcheuses devenant d'autant moins vive qu'on en appréciera l'inanité, et le désir d'en voir apparaître de séduisantes d'autant plus actif qu'on se sentira le pouvoir de les évoquer, le désir sera bientôt plus fort que la crainte, et l'idée dominante étant celle dont les images surgissent, c'est le rêve agréable qui l'emportera. Telle est du moins la façon dont je m'explique, en théorie, un phénomène éprouvé pratiquement par moi dune manière constante. Ces faits comportent de trop notables conséquences pour que je ne sois pas tenté de multiplier les exemples capables de les appuyer ou de

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