TROISIÈME PARTIE
un effort d'attention devient, en rêve, difficile et même douloureux. — Comment la volonté agit-elle pour provoquer un réveil immédiat, quand on s'est aperçu qu'on est le jouet d'un songe pénible et qu'on en veut résolument sortir ?
Ceux qui ne veulent reconnaître dans les incidents de nos rêves qu'une suite d'impressions mécaniquement reproduites, sur la nature et la direction desquelles nous n'aurions aucun empire, non plus qu'un simple spectateur sur des tableaux qu'on lui ferait voir; ceux-là, tout naturellement, n'hésitent pas à déclarer incompatible avec l'essence même du rêve tout effoit et même tout exercice de l'attention ou de la volonté. Four moi qui me sens précisément redevable des meilleures observations que j'ai pu faire à la conservation pendant mon sommeil de ces deux facultés réunies, j'attacherai surtout de l'importance à bien convaincre le lecteur qu'il peut et doit exercer le même empire sur lui même. Nous touchons à l'application, la plus intéressante peut-être, des propositions vraiment nouvelles dont le contrôle sera soumis à l'expérimentation de chacun. En effet, c'est à l'action combinée de l'attention et de la volonté durant les songes que nous allons demander les premiers moyens d'en conduire, et d'en modifier la trame à notre gré.
Rappelons quelques considérations déjà pré-
sentées, mais dont il est important de se souvenir
A l'état de veille, vous êtes toujours maître de fixer un instant votre pensée sur un objet quelconque, bien qu'il ne soit pas devant vos yeux ; quant au résultat de cet acte d'attention et de volonté, il ne peut aller au delà d'une conception pure et simple, les hallucinés et les extatiques ayant seuls le privilège d'apercevoir, tout éveillés, les objets dont leur esprit est occupé.
Mais, si le même pouvoir de diriger volontairement notre pensée sur un sujet donné nous appartient également en songe, alors que nous en ferons usage, qu adviendra-t-il ? Que le rêve étant la représentation aux yeux de l'esprit de ce qui occupe votre pensée, ainsi que tant de fois nous lavons dit, vous verrez apparaître aussitôt l'image de ce à quoi vous aurez volontairement pensé, et par conséquent rêvé: en d'autres termes, que vous aurez rêvé à ce que vous aurez voulu.
Ces principes sont, je crois, très-clairs. Prouvons que des actes bien caractérisés de volonté et d'attention se rencontrent dans beaucoup de rêves; prouvons qu'il est possible, en rêve, de diriger ses pensées ; n'aurons-nous pas prouvé qu'il est possible de diriger ses rêves à volonté ?
Je songe que mon père est malade et que je suis appelé près de lui; je cherche à lire sur le visage
du messager une vérité que je crains qui me soit cachée. Dira-t-on que je fais cet examen sans attention? Je crois monter aussitôt en voiture, plusieurs incidents surgissent en chemin, spontanément amenés peut-être par diverses associations d'idées; mais l'idée du voyage lui-même n'appartient-elle pas à ma volonté ?
« Dans un autre rêve, ou je crois me promener à cheval par une belle journée, la conscience de ma véritable situation me revient en mémoire, comme aussi cette question de savoir si le libre arbitre de mes actions imaginaires m'appartient en songe ou ne m'appartient pas. Voyons, me disje„ ce cheval n'est qu'une illusion, cette campagne que je parcours un décor; mais si ce n'est point ma volonté qui a évoqué ces images, il me semble bien du moins que j'ai sur elles un certain empire. Je veux galoper, je galope; je veux m'arrêter, je m'arrête. Voici maintenant deux chemins qui s'offrent devant moi. Celui de droite paraît s'enfoncer dans un bois touffu; celui de gauche conduit à une sorte de manoir en ruines. Je sens bien que j'ai la liberté de tourner à droite ou à gauche, et par conséquent de décider moi-même si je veux faire naître des associations d'idéesimages en rapport avec ces ruines ou avec ce bois. Je tourne d'abord à droite, puis l'idée me vient qu'il vaut mieux , dans l'intérêt de mes expé-
riences, guider un rêve aussi lucide du côté des tourelles et du donjon, parce qu'en cherchant à me souvenir exactement des principaux détails de cette architecture, je pourrai peut-être, k mon réveil, reconnaître l'origine de ces souvenirs. Je prends donc le sentier de gauche, je mets pied a terre à l'entrée d'un pont-levis très-pittoresque, et, durant quelques instants que je dors encore, j'examine très-attentivement une infinité de détails grands et petits : voûtes ogivales, pierres sculptées, ferrures à demi rongées, fissures et altérations de la muraille, admirant avec quelle précision minutieuse tout cela se peint aux yeux de mon esprit. Bientôt pourtant, et tandis que je considère la serrure gigantesque d'une vieille porte délabrée, les objets perdent tout à coup leur couleur et la netteté de leurs contours, comme les figures du diorama quand le foyer s'éloigne. Je sens que je me réveille, .l'ouvre les yeux au monde réel, la clarté de ma veilleuse est la seule qui m'éclaire, il est trois heures du matin, u
Des actes manifestes de volonté et d'attention me paraissent réunis dans ce rêve. Je crois pouvoir affirmer que j'eus mon libre arbitre autant que je l'aurais eu dans la vie réelle, pour choisir véritablement entre les deux chemins qui se présentaient devant moi. Je pris celui de gauche, au bout duquel se montrait un château imaginaire.