‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 156 sur 254 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

que façon que l'imagination se tirât de cette impasse, une brusque interruption de la trame du rêve en devrait nécessairement résulter. Sauter par la fenêtre d'un cinquième étage, me brûler la cervelle, ou me couper la gorge avec un rasoir, évidemment voilà des impressions que je n'avais jamais ressenties; les provoquer, en songe, serait donc soumettre mon esprit à une intéressante épreuve. Je résolus de ne point laisser échapper la première occasion qui s'en présenterait, c'està-dire le premier rêve lucide au milieu duquel je posséderais bien le sentiment de ma situation. J'attendis près d'un mois; il faut avoir de la persévérance. Une nuit enfin que je rêvais me promener dans la rue, que toutes les images de mon rêve étaient bien nettes et que je sentais parfaitement néanmoins que je n'étais pas éveillé, je me souvins tout à coup de l'expérience à faire, je montai aussitôt jusqu'à l'étage supérieur d'une maison qui me paraissait très-haute; je vis une fenêtre ouverte, et le pavé à une grande profondeur; j'admirai un instant la perfection de cette illusion du sommeil, et, sans attendre qu'elle s'altérât, je me précipitai dans le vide, plein dune anxieuse curiosité. Or, voici ce qui arriva et ce dont je ne me rendis compte, naturellement, qu'après que je me fus éveillé : Perdant instantanément le souvenir de tout ce qui précède, je me crus sur le parvis d'une cathédrale, mêlé à

ira groupe de curieux qui se pressaient autour d'un homme tué. On racontait autour de moi que cet inconnu s'était jeté du haut de la tour de l'église, et je vis emporter le cadavre sur un brancard. C'est ainsi que ma mémoire et mon imagination s'étaient tirées du piège que je leur avais tendu. C'est ainsi que l'association des idéesimages avait procédé.

J'ai pu renouveler assez fréquemment cette expérience de me précipiter, en rêve , du haut d'un édifice, ou dans un gouffre ou dans un puits profond. Toujours, il s'est opéré quelque revirement d'idées, plus ou moins analogue à celui que je viens de raconter. Une fois, que je m'étais ainsi jeté au fond d'un puits pour faire cesser un songe désagréable, je rêvai que je me trouvais entouré de magiciens et d'astrologues, accoutrés à peu près comme le Mathieu Laensberg traditionnel des almanachs. Je me rappelai très-bien, à mon réveil, que l'idée de Y astrologue qui se laissa choir dans un puits m'avait traversé l'esprit, au moment même de ma chute. La transition est des plus claires. Dans une autre circonstance, ayant cru prendre mon élan du haut d'une falaise , je rêvai tout à coup que j'étais en ballon.

Quant aux variantes que je voulais expérimenter à leur tour, de me couper la gorge avec un rasoir, ou de tourner des pistolets contre mon

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front, je dois dire que je ne pus jamais en conduire l'épreuve à bonne fin. Une fois, que je parvins, en rêve, à tenir un rasoir à la main, l'horreur instinctive de ce que je voulais simuler se trouva plus forte que ma volonté réfléchie. A l'égard des pistolets, il eût fallu que quelque vision s'en offrit d'abord spontanément aux yeux de mon esprit. En ce cas, j'aurais sans doute réalisé l'expérience projetée. Mais la nécessité de chercher ces armes, dans mon rêve, et de les préparer entraînait trop d'idées accessoires, pour que, subissant l'influence de cette mobilité imagée particulière aux songes, l'idée première ne fût pas constamment détournée de son cours avant d'être mise à exécution. Au moment de prendre mes pistolets, par exemple, j'arrêtais mon attention sur le petit paquet de clefs parmi lesquelles se trouve celle de leur boîte. J'apercevais, par la même occasion, celle d'un tiroir où je me souvenais que j'avais renfermé quelques photographies. L'une d'elles me revenait en mémoire, se peignait à mes regards, captivait mes pensées, et déjà mon esprit ne songeait plus du tout aux pistolets. J'ai parlé, dans le chapitre précédent, d'une application particulière de l'attention, en songe, comme moyen de prolonger le sommeil et d'augmenter son intensité l. Dans les conditions de rêve

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