TROISIEME PARTIE
me fût arrivé dans la vie réelle. Je fis alors un nouvel appel énergique au souvenir de la fameuse irruption des monstres, et, comme par enchantement, ce souvenir nettement placé, cette fois, dans l'objectif de mes pensées se dessina tout à coup clair, brillant, tumultueux, sans même que j'eusse, avant de me réveiller, le sentiment de la façon dont la transition s'était opérée.
Cette confirmation, par l'expérience, d'un fait psychologique que j'avais moi-même théoriquement pressenti me causa tant de joie et me préoccupa si fort que,r dans les six semaines suivantes, ayant eu seize fois en rêvant la conscience de mon état, je sus neuf fois renouveler cette épreuve de l'occlusion imaginaire des yeux, en songe,* comme moyen de changer brusquement le cours d'une vision lucide. Depuis cette époque, et il y a de cela plus de quinze ans, j'ai si souvent fait usage de mon procédé, soit pour changer un rêve désagréable en un rêve gracieux, soit pour appeler simplement quelque image à mon gré, que je ne saurais indiquer combien de fois mon expérience première fut confirmée. Je mentionnerai cependant les proportions suivantes, dans les résultats particuliers obtenus sur une moyenne de quarante-deux observations consignées. Vingttrois fois, la réussite est complète, c'est-à-dire qu'il y a substitution franche et immédiate d'une
image désirée à celle qu'il s'agissait d'écarter. Treize fois, le résultat est ce qu'on pourrait appeler mixte : l'acte imaginaire de fermer les yeux met à néant la vision antérieure, mais celle qui lui succède n'est pas exactement conforme à mes vœux. Quatre fois, des associations d'idées aussi rapides qu'inattendues, s'opèrent spontanément dans le si court moment de la mutation des images, et ont pour effet d'appeler des tableaux tout à fait étrangers à ceux que j'avais d'abord souhaités. Une fois, la vision que je voulais chasser se retrouve devant mes yeux, quand je crois les rouvrir. Une fois, enfin , l'expérience tentée n'amène que le réveil.
• Il advient bien souvent qu'une observation en appelle une autre ; le même raisonnement qui m'avait conduit aux résultats qu'on vient de lire, raisonnement basé sur ce principe que les événements imaginaires de nos songes, tout incohérents qu'ils puissent être dans leur ensemble, n'en suivent pas moins, quant aux lois de leur enchaînement, une certaine logique empruntée aux réminiscences de la vie réelle, ce même raisonnement, dis-je, me fit penser que si je parvenais à rne placer, en songe , dans une situation où je n'aie jamais pu me trouver en réalité, ma mémoire serait impuissante à fournir une image ou une sensation conséquente, de telle sorte que, de quel-