PREMIÈRE PARTIE
d'empêchements, abandonnée, sans nulle réserve, à toutes les magnificences de l'idéal ! Les cauchemars, les monstres, les terreurs indicibles suscitent parfois, il est vrai, de très-pénibles émotions; mais que de régions enchantées, que d'apparitions charmantes, que d'épanchements délicieux et de sensations dune vivacité inouïe, qui nous font regretter parfois au réveil la trop courte durée de la nuit!
Je sais bien que de tels préliminaires seront fort mal accueillis par certaines personnes, qui assurent n'avoir jamais qu'un sommeil mortiforme, et qui vont jusqu'à repousser, comme une opinion déraisonnable, la seule idée que leur esprit ait pu veiller; mais ce n'est point pour elles que je publie ce volume; je les prie même instamment de ne pas l'ouvrir. Ceux dont j'ambitionne le suffrage ne seront pas non plus les spécialistes, résolus par avance à n'examiner une question que d'un seul côté. L'auteur n'est point docteur en médecine, encore moins en philosophie. Quelle qualité a-t-il, en définitive, pour aborder un sujet aussi délicat? Il est indispensable que le lecteur le sache, et je n'imagine point de meilleure façon de l'en instruire que de lui raconter très-simplement comment ces pages sont venues au jour.
Elevé dans ma famille, où je fis mes études sans condisciples, je travaillais seul, loin de toute dis-
traction comme de toute surveillance, ayant à produire mes compositions à heure fixe, libre de couper d'ailleurs mes heures de classe suivant mes inspirations ou mon bon plaisir. Ainsi livré à moimême, il m'arrivait fréquemment d'achever ma tâche avant que le moment ne fût venu de la produire. L'instinctive paresse de tout jeune garçon m'empêchait, on le pense bien, d'en faire tout haut la remarque; le moindre passe-temps me semblait préférable à quelque surcroît d'occupation forcée qu'on n'eût point manqué de m'assigner. J'employais donc ces instants de loisir d'une manière ou d'une autre. Tantôt je crayonnais, tantôt je coloriais ce que j'avais crayonné. L'idée me vint un jour (j'étais alors dans ma quatorzième année), de prendre pour sujet de mes croquis les souvenirs d'un rêve singulier qui m'avait vivement impressionné. Le résultat m'ayant paru divertissant, j'eus bientôt un album spécial, où la représentation de chaque scène et de chaque figure fut accompagnée d'une glose explicative, relatant soigneusement les circonstances qui avaient amené ou suivi l'apparition.
Stimulé par le désir d'enrichir cet album, je m'accoutumais à retenir de plus en plus facilement les fantasques éléments de mes narrations illustrées. A mesure que j'avançais dans le journal quotidien de mes nuits, les lacunes y devenaient