TROISIÈME PARTIE
2° Que l'esprit n'éprouve jamais d'étonnement quand les transitions s'opèrent en vertu des associations de cette espèce, bien qu'il poursuive très-souvent, à travers ces changements rapides, l'idée principale qui le captive et qu'il accommode quand même aux complications les plus illogiques.
Dans le dernier rêve que j'ai rapporté, l'idée principale de la jeune fille m'avait impressionné trop vivement, pour que les aspirations qu'elle avait fait naître en moi s'effaçassent aussi vite que des visions simples. Je continuai donc de lui parler, ce que je fis très-doucemeut de peur de Peffaroucher et de la voir prendre son vol. Je la remerciai même d'avoir ainsi changé d'aspect, ce qui nous permettait de demeurer plus longtemps ensemble, sans éveiller une attention inopportune. Et quand le bec de cet oiseau vint à se glisser entre mes lèvres, j'eus assurément la mesure du rôle énorme que joue l'imagination dans nos plus vives jouissances, car je fus aussi impressionné que j'eusse pu l'être, en réalité, par le baiser le plus sensuel.
Les réminiscences du goût, comme celles du toucher et de l'odorat, peuvent se combiner parfois avec celles de la vue, et amener ainsi des appréciations complexes sur l'ensemble desquelles porte l'abstraction. Je rêve que je tiens un fruit;
je veux le porter à mes lèvres; mais il n'a point de saveur, et je m'aperçois que sa chair est fibreuse et desséchée; je le compare mentalement à une boule de varech. La transition est opérée, c'est une boule de varech que je roule entre mes doigts.
De tels exemples pourraient se multiplier sans fin.
Abstractions de ï ordre purement abstrait. — Indépendamment des idées toutes morales, telles que la générosité, la pitié, le courage, la frayeur, etc., et de celles qui deviennent des abstractions morales par la manière absolue dont l'esprit les envisage, telles que les idées de grandeur, de petitesse, d'inégalité, etc., l'esprit de l'homme cultivé conçoit un très -grand nombre d'idées plus ou moins complexes, résultant des conditions de l'état social : croyances, traditions, symboles, etc. Toutes ces idées peuvent donner lieu à un genre d'abstractions que, par opposition aux abstractions des qualités de l'ordre sensible, je nommerai abstractions de l'ordre purement abstrait.
Si je crois voir, en songe , un portrait de saint Pierre, par exemple, et si mon esprit se prend à considérer abstractivement la religiosité du sujet, il en pourra résulter que je reporterai cette idée sur quelque personne pieuse de ma connaissance, à laquelle cette seule abstraction me fera penser.