TROISIÈME PARTIE
din enclos de murs et de haies, avec de petites rues en escalier pour y arriver. Je remarque une de ces maisons qui renfermait un pensionnat de jeunes filles, toutes gracieuses , toutes vêtues uniformément ; elles se promenaient dans leur jardin dont la porte restait ouverte. Après les avoir regardées un moment, je reviens sur mes pas par la même route; je traverse de nouveau le bal champêtre et la vieille église, et je me retrouve au bas de l'escalier souterrain par lequel j'étais descendu. J'ai de la peine, toutefois, à distinguer les premières marches, et je m'aperçois bien que je suis sur le point de me réveiller, les objets cessant d'être très-nets et un certain sentiment des sensations réelles extérieures (lequel sentiment m'avait averti que je rêvais) augmentant peu à peu d'intensité. L'idée me vient d'essayer de retenir le sommeil parla fixité du regard et par une immobilité imaginaire, ainsi que maintes fois je l'avais déjà pratiqué. Je m'assieds donc au bas de l'escalier, je m'efforce de demeurer bien immobile, je fixe les yeux sur ma main droite, et j'attends pour savoir qui l'emportera du sommeil ou du réveil. Je sens alors passer en moi (et surtout le long de la colonne vertébrale) comme une ondulation magnétique, comme une sorte de frisson courant de haut en bas, qui m'engourdit progressivement et qui paraît m'a-
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lourdir la tète ; quelque chose d'analogue à ce que produit un commencement d'ivresse. Bientôt, ma main sur laquelle j'avais fixé mes regards sans en distinguer d'abord parfaitement la couleur et la forme, m'apparaît, au contraire, de plus en plus vivement et nettement éclairée. Il semble que le soleil l'éclairé , illuminant aussi devant moi quelques pierres de la muraille dont les moindres détails redevenaient apparents. Je me hasarde à tourner la tête. Le corridor souterrain n'est pas moins bien éclairé. Je me lève, je veux essayer de recommencer la même promenade par le même chemin , pour vérifier jusqu'à quel point je pourrais revoir mentalement les mêmes choses, et les rêver par conséquent une seconde fois. Je traverse l'église comme précédemment , puis le même bal où je retrouve les mêmes paysans bretons ; et je m'engage dans la même allée d'arbres touffus. Chemin faisant, sachant parfaitement que je rêve, je pense aux idées de M. Maury ; je me demande quel serait à son avis la portion de mon encéphale qui se maintient ainsi éveillée. Il faudrait bien , me disais-je , qu'il trouvât mon cerveau éveillé tout entier , car je me crois sincèrement en ce moment la plénitude de mes facultés intellectuelles, je sens que je puis raisonner et me souvenir. Ce que j'ai lu sur les théories matérialistes, et ce que je me propose de noter au sujet de ce
rêve s'olïrent très-clairement à mon esprit. Je fais même ce raisonnement que les images qui m'apparaissent, dans ce songe, ne me sont pas plus imposées que les images qui s'offrent réellement à mes yeux quand je suis éveillé; que je garde aussi bien mon libre arbitre de tourner à droite ou à gauche, de fixer mes yeux dans une direction ou dans une autre, etc., et enfin d'amener certaines scènes ou de provoquer certaines visions , suivant que je voudrai ou ne voudrai pas agir mentalement en conséquence. Exemple : si je veux briser une branche de ces arbres que je crois voir , elle m'apparaîtra brisée. Si je ne le veux pas, elle gardera aux yeux de mon esprit son apparence intacte. En quoi le rêve diffère-t-iî ici, pour moi, de la réalité? Je me souviens, je raisonne, je veux, je ne veux pas ; je ne suis pas même le jouet de l'illusion qui me captive. Si les actes de ma volonté ne sont pas suivis d'efforts réels, c'est uniquement parce que mes organes au lieu d'obéir réellement à ma pensée n'en font que le simulacre , mais le phénomène psychologique est le même. Ainsi serait une machine à tisser qu'on ferait fonctionner dans le vide. — Je songe aussi que, dans cet état de rêve lucide où je me sens , ce serait évidemment la pensée qui appellerait le signe, l'image, et ferait exécuter le mouvement fibraire correspondant , s'il est indispensable ; et non pas le
signe, l'image, le mouvement fibraire qui imposeraient leur idée solidaire, ainsi que M. Maury le suppose. La fantaisie avait ici, comme la réalité, son libre arbitre, et l'initiative demeurait à ma volonté. — Je raisonnais ainsi , tout en suivant l'allée qui devait me conduire au but de ma promenade imaginaire. J'arrivai au village des petits jardins ; mais il me fut impossible d'y retrouver mon premier chemin. Égaré dans un labyrinthe de nouveaux sentiers, je cherchais à découvrir le pensionnat déjà visité, doublement curieux de voir s'il réapparaîtrait encore malgré la fausse route que je venais de faire dans mes réminiscences. Mais je sentis le dése/igourd/ssement commencer, tandis que les images se décoloraient et devenaient confuses. En vain je m'efforçai de retenir une seconde fois le sommeil ; je ne parvins qu'à le prolonger de quelques secondes. Une première sensation réelle se réveilla dans ma main droite ; elle s'étendit rapidement à toute ma personne. J'ouvris les yeux, je pris une plume, et j'écrivis immédiatement ceci1 : >>
1 . A cette observation, textuellement tirée de mes notes , j'ajouterai qu'il m'est arrivé deux fois, depuis, de retrouver partiellement le même rêve et d'essayer de parcourir de nouveau les mêmes sites imaginaires. Je revoyais bien le bal champêtre, mais je me perdais toujours sur la route du pensionnat. Je fis alors, à plusieurs reprises, cette expérience précédemment indiquée de fermer les yeux (en rêve), et de