DEUXIÈME PARTIE
moment où la pensée perd son caractère de veille pour devenir rêve; mais cet état transitoire ne constitue pas plus un état particulier de l'esprit que le crépuscule ne constitue un caractère particulier de la lumière, ni que le moment où les images de la lanterne magique ne sont pas encore bien nettes (parce qu'on n'a pas encore fermé complètement les volets) ne constitue un phénomène particulier d'optique. — C'est la transition d'un état à un autre, mais ce n'est point un état suigeneris. Voyez du reste ce qui se passe au réveil : Je rêve que je suis aux Tuileries et que je regarde en passant quelque statue dont ma mémoire a particulièrement conservé le souvenir. L'image de cette statue et celle des arbres qui l'ombragent m'apparaissent véritablement avec toutes les illusions de la forme et de la couleur. Je me réveille. Le rêve que je faisais est encore très-présent à mon esprit, mais j'ai les yeux frappés maintenant par les objets du monde réel qui m'entoure. Leur image s'est substituée à celle de la statue que je contemplais tout à l'heure, comme le tableau de la décoration et de l'ameublement d'une salle se substitue à celui des images de la lanterne magique, si l'on vient à ouvrir subitement les volets; je pense à la statue, je n'y rêve plus. Encore une fois voilà la différence entre rêver et penser. Cette comparaison ne se rapporte, il est vrai,
qu'aux illusions de la vue, puisque la vue est le seul de nos sens sur lequel les images de la lanterne magique fassent impression ; mais il est Lien entendu que ma remarque doit s'étendre à toutes les illusions sensorielles du rêve ; soit qu'on imagine toucher ou entendre, soit qu'on croie sentir ou goûter. Je n'hésiterai pas à déclarer que s'il s'agit d'idées purement morales ou métaphysiques, qui ne sauraient entraîner aucune image ou perception sensorielles, il n'existera véritablement point de différence dans la forme de ï activité de Fesprit durant le sommeil ou durant la veille, en un mot , entre la pensée de l'homme éveillé et la pensée de l'homme endormi l.
Je disais tout à l'heure que l'on ne s'endort pas comme on se réveille ; que le sommeil arrive toujours graduellement. M. Lemoine cite à ce sujet l'opinion matérialiste du docteur Bertrand, qui veut que l'intelligence de l'homme qui s'endort s'appesantisse et s'engourdisse enfin complètement avec le corps. Tout en persistant à garder une certaine neutralité sur ce point capital, de savoir s'il
i. Il faudra seulement remarquer que, de même que nous ne pensons jamais à quelque chose, dans l'état de veille, sans qu'il existe un milieu réel où nous soyons momentanément placés, de même nous n'aurons jamais en rêve une pensée, si abstraite qu'elle soit, sans croire en même temps notre individualité entourée d'objets quelconques, formant nécessairement un fond de tableau.