DEUXIEME PARTIE
peut y avoir ou non sommeil de l'âme, M. Lemoine s'exprime cependant de manière à ce qu'on le doive croire plus rapproché des doctrines de Jouffroy que de celles du docteur Bertrand. Les mêmes hésitations se renouvellent à propos de cette autre question tout à fait solidaire : l'âme, l'esprit, la partie immatérielle de notre être est-elle, ou n'estelle pas accessible à la fatigue, a-t-elle, ou n'a-t-elle pas besoin de repos?
« Oui, l'âme se fatigue aussi bien que le corps ; comme lui, elle a besoin de repos, » écrira-t-il d'abord (page 52 ; mais, après force considérations atténuantes, nous le verrons arriver à ces conclusions bien éloignées du point de départ :
« Nous nous méprenons sur notre état et sur notre nature quand nous attribuons à notre esprit une impuissance qui n'est bien souvent que celle des organes.
« Lorsque l'estomac vide a besoin d'aliments, c'est l'âme qui souffre la douleur de la faim, mais la faim est un besoin du corps. Après une attention longtemps soutenue, si la distraction de la pensée devient nécessaire, ce n'est pas toujours l'esprit qui la réclame, c'est l'organe; ce n'est pas de la pensée que souffre le savant qui a passé la nuit au travail, c'est de la tête.
« C'est une méprise singulière que de croire, parce que ma pensée se trouble, ma sensibilité s'émousse, mon activité se ralentit, que c'est mon esprit qui se fatigue, que c'est lui qui a besoin de sommeil. Cela me rappelle le mot d'un enfant qui, voyant les chevaux d'un attelage couverts d'écume après un long voyage, disait que le cocher devait être bien fatigué de les avoir fouettés si longtemps. Le corps qui meurt et dépense sans cesse se fatigue et a besoin de repos ; le sommeil est fait pour lui ; le sommeil est tout organique. L'âme qui ne se meurt pas, qui ne perd rien, qui ne meurt pas, ne se fatigue pas à la manière du corps. La fatigue du corps la fait souffrir; elle repose le corps pour cesser sa souffrance; elle perd quelquefois dans l'action difficile son courage, non sa force, elle le retrouve dans l'oubli que le
sommeil des organes lui procure
Elle jouit par occasion du sommeil du corps, mais ce sommeil n'est pas le sien. Si Dieu, dans sa sagesse, a vu ce bien de l'âme dans le repos des organes, ce n'est pas cependant en vue de l'âme qu'il a donné cette loi au corps ; mais tout est si harmonieux et si sage dans les œuvres de Dieu que les choses et les êtres mêmes, en vue directe desquels les phénomènes ne s'accomplissent pas, en profitent cependant comme d'une occasion favorable que Dieu semble avoir faite pour eux seuls