DEUXIÈME PARTIE
Il est des clichés si nettement venus, grâce à tout un concours de circonstances, qu'ils donneront toujours de belles épreuves, saillantes, vigoureuses, précises dans leurs moindres détails. D'autres, formés sous des influences moins heureuses, ne fourniront jamais que des contours vagues et des images confuses, malgré tous les efforts tentés pour en tirer parti.
Nous avons de même des souvenirs si bien gravés dans la mémoire, grâce aux conditions physiques et morales au milieu desquelles ils ont pris naissance, que s'ils viennent à être évoqués en songe, les scènes et les tableaux qu'ils reproduisent ont vraiment toute l'apparence de la réalité; tandis (jue certains autres, demeurés incomplets et incolores, n'offrent jamais que de pâles silhouettes dans la fantasmagorie du sommeil. Quelque large part que je me sente disposé à faire aux illusions du rêve, je ne saurais donc aller jusqu'à dire, avec M. Lemoine, « que l'incohérence des images est pour nous le seul signe qui les distingue de la vie réelle. »
Une autre différence très-notable existe entre le rêve et la réalité, c'est que, dans l'état de veille, les objets réels qui nous entourent agissant réellement et tous ensemble sur les organes de nos sens, les images et les impressions variées qui résultent pour nous de ces sensations complexes
sont toujours d'une netteté et d'une égalité de perception en rapport avec leur valeur relative; tandis qu'à l'état de rêve, il est très-rare, au contraire, qu'un ensemble d'illusions se présente avec un égal degré de lucidité.
La raison très- simple en est le plus souvent dans l'inégalité de perfection des souvenirs que l'association des idées a réunis capricieusement pour en former un tableau unique. Le tissu du rêve ressemble alors à quelque tenture dans laquelle on aurait fait entrer des morceaux de tapisseries usées ou passées, cousus bord à bord avec d'autres morceaux d'une éclatante fraîcheur.
Quant à cette inégalité dans la perfection des souvenirs, elle procède de causes très-nombreuses. Les unes, d'un ordre général, tiennent uniquement à ce fait déjà consigné que nous conservons des impressions plus ou moins vives de toute chose suivant que nous avons porté plus ou moins d'attention à la perception première, ou que nous . avons été impressionnés dans des circonstances plus ou moins exceptionnelles. D'autres, que j'appellerai volontiers d'ordre relatif, par rapport à leur action particulière sur les phénomènes des songes , mériteront qu'on leur accorde ici quelques développements.
J'ai cité cet exemple de la figure d'un vieux mendiant qui m'apparut plusieurs fois, en rêve,tou-