DEUXIEME PARTIE
être plus facile à saisir. Mais cette marche qu'elle se rappelle, elle ne peut se la remémorer plus nettement ni plus fortement qu'elle ne l'a originairement entendue. Ces soldats dont les silhouettes se ravivent ne peuvent non plus se montrer plus distinctement qu'ils n'ont été réellement vus. L'imagination, qui a le pouvoir de lier entre elles en une même action toutes ces réminiscences, n'a point celui de leur imprimer un caractère uniforme d'intensité.
De là cette incohérence dans la lucidité des sujets de nos rêves, aussi bien que dans les scènes qu'ils représentent. De là cette notable différence que je signalais tout à l'heure entre les tableaux du songe et ceux de la réalité.
Des clichés-souvenirs parfaitement nets à l'origine seront-ils communément altérés par le temps? Ne seront-ils point déformés parfois sous l'influence de diverses causes, jusqu'à ne plus nous fournir que des portraits infidèles ou des composés bizarres dont le type primitif aura disparu? — Cette double question m'a donné bien souvent à réfléchir et m'a fourni matière à quelques observations qu'on trouvera plus loin l.
Sur le premier point, il est constant que si d'anciens souvenirs, jadis très-vifs, semblent quel-
quefois comme effacés, alors que l'association des idées les ramène tout à coup au milieu d'un songe après une longue période d'oubli; on peut citer, d'un autre côté, et trouver dans sa propre expérience de nombreux exemples dune lucidité prodigieuse avec laquelle la mémoire nous aura représenté inopinément durant notre sommeil, tantôt le visage d'une personne morte depuis l'époque de notre enfance, tantôt certaines scènes ou certains petits détails dont, éveillés, nousaurions eu grand'peine à recueillir le moindre souvenir. Ceux qui veulent accorder des facultés surnaturelles aux somnambules ont cité , comme preuve à l'appui de cette croyance, l'exemple d'un rêveur magnétisé, lequel parvint à lire, non-seulement sans voir, mais à une distance de cent lieues, divers passages d'un livre rare renfermé dans la bibliothèque publique d'une ville étrangère , où il ne l'avait eu sous les yeux que quelques instants, plusieurs années auparavant. Que ce fait soit extraordinaire, je l'accorde; qu'il soit surnaturel, je n'en conviens pas. Je n'y reconnais, pour ma part, qu'un tour de force de mémoire, et je demande si l'exacte et vivante représentation en songe, aux yeux de notre esprit, d'une personne qui depuis dix ans est dans la tombe, fait qui ne passe point pour être exceptionnel, ne constitue pas un phénomène psychologique du même ordre, tout aussi surprenant.