DEUXIEME PARTIE
L'absence de netteté dans les images qui ne peuvent être nettes par cela même qu'elles n'ont jamais été nettement perçues , devient très-fréquemment une source notable d'incohérence, en provoquant des phénomènes de transition qui s'expliquent ainsi : Par suite d'un enchaînement quelconque de souvenirs, l'image d'un commissionnaire, qui me remit un jour une lettre, vient à se présenter dans mon esprit; je crois aussitôt voir cet homme, puisque c'est le propre du rêve d'évoquer instantanément l'image, dès que la pensée dont elle est solidaire a surgi. Je le vois donc, mais sans distinguer ses traits d'une façon lucide, car à
peine ai-je aperçu son visage la seule fois qu'il ait été devant mes yeux. Dans cette ébauche nuageuse, la mémoire saisit pourtant un ensemble qui lui rappelle d'autres traits mieux connus, ceux d'un professeur célèbre dont j'ai quelquefois suivi les leçons. Déjà le commissionnaire est loin de ma pensée. J'assiste maintenant au cours du professeur.
La transition aurait pu toutefois s'opérer d'une autre manière. Le visage du professeur pouvait s'encadrer purement et simplement dans la silhouette du commissionnaire, et j'aurais vu ce savant stationner au coin d'une rue avec une médaille sur la poitrine; ou bien je me serais imaginé qu'il montait en chaire, une veste de velours sur l'épaule et le crochet traditionnel sous le bras.
Au premier cas, il y aurait eu ce que j'appellerai transition par substitution simple ; au second cas, transition par superposition d'images. Ces deux sortes d'enchaînement jetteront toujours beaucoup de décousu dans la suite du rêve; le dernier surtout, bien entendu. Et cependant, c'est toujours le phénomène psychologique de l'association des idées, sans l'intervention mécanique d'aucun agent physicho-cérebral.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, M. Lemoine veut bien accorder à l'esprit une certaine latitude pour coordonner et pour coudre ensemble tous ces lambeaux disparates, qu'il lui suppose exclusivement fournis par les fameuses petites fibres douées d'une continuelle initiative et d'une si merveilleuse agilité.
La variété qui existe naturellement dans les matériaux de nos rêves, quant à la nature des impressions ou des illusions sensorielles auxquelles ils sont dus, inspire à M. Lemoine, ainsi qu'à plusieurs auteurs, l'idée de baser une sorte de classification des rêves sur la prise en considération de ceux de nos sens qui s'y trouveraient surtout intéressés. On arrive à établir ainsi que les hallucinations de la vue sont les plus nombreuses; que celles de l'ouïe et du toucher viennent ensuite, et qu'enfin les plus rares sont celles où le goût et l'odorat sont mis en jeu.