CHAPITRE PREMIER
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Le ^M-écanisme du Rêve
Que Ton regarde Têtre humain des points de vue les plus divers, avec l’attention la plus profonde et la plus ingénieuse, le principe essentiel, la force centrale par quoi on l’aperçoit se mouvoir, c’est toujours la liberté. Cette essence parfaite a reçu des théosophes maints noms différents. Les Taoïstes et Boehme l’appellent volonté ; les Hindous, âme suprême ; l’Evangile, cœur spirituel. Omnipotente dans le royaume de l’Absolu, elle se trouve, en passant dans celui de la création, aux prises avec deux adversaires ; ou plutôt elle voit ses mouvements circonscrits entre deux bornes : la matérialité et la personnalité. Si elle s’approche de la première, elle l’organise et produit les corps de
toutes natures ; si elle s’approche de la seconde, elle l’organise aussi, et engendre de même les esprits de toutes natures.
Isolons maintenant un individu ; on lui trouvera un corps, un esprit, une âme, celle-ci n’étant plus, dans cet agrégat muable et temporaire, qu’une flamme secrète, un témoin, l’invisible clé de voûte de tout l’édifice. Les corps et les esprits seront les deux foyers patents entre lesquels se développeront tous les modes de l’existence personnelle, comme l’ellipse issue du cercle s’agrandit ou se rapetisse par les variations des rayons vecteurs, tandis que le centre primitif de la circonférence-mère s’occulte et s’abstrait.
Que le foyer corporel s’exalte sous 1 influence d’un excitant matériel (drogue, philtre, parfum), d’un excitant fkiidique (magnétisme animal), d’un excitant intellectuel (science occulte), il se rapproche du monde invisible et y entre par la porte d’ en-bas ; la vie physique se suspend, la vie psychique ne trouve plus de cellules libres pour l’incarner, et les phénomènes de pressentiment, de prévision, de divination s’inaugurent. L’art qui peut provoquer ces manifestations s’appelle le somnambulisme magnétique.
Au contraire, si le foyer spirituel sort à la rencontre du foyer corporel, il lui impose sa puissance plus forte, l’immobilise, le réduit à un esclavage temporaire. Alors des objets, des scènes, des créatures du monde invisible, les compagnons ordinaires de l’esprit, les formes du milieu qu’il habite usuellement, font sentir leur influence à l’organisme physique, s’en emparent même comme d’un instrument, et l’emploient en bien ou en mal à l’exécution de leurs desseins. L’Irréel s’ouvre par la porte d’en-haut. Cet ensemble de manifestations s’appelle la thaumaturgie ; elles comprennent le songe, la fureur ou l’enthousiasme, et le ravissement.
Dans le songe et le ravissement, la conscience du physique s’obnubile, à cause de la faiblesse de l’agent spirituel dans le premier cas, à cause de son excès de force, dans le second. Quant à l’enthousiasme, il constitue la stase d’équilibre mystique, où l’individu conserve une pleine conscience de veille qui s’exerce simultanément avec la collaboration constante et saine du dieu qu’il a su évoquer.
Malheur à cet homme s’il a fait venir une puissance inférieure ou même intermédiaire ! Mais si c’est vers Dieu qu’il a tendu les
bras, il connaît dès cette terre T éternelle béatitude.
Nous venons de considérer la genèse du rêve à un point de vue principiel, dans le monde empyrée, comme dirait Agrippa. Cherchons maintenant un aspect plus naturaliste de la question.
Le corps physique, l’assemblage de molécules chimiques n’est rien si de la vie ne le baigne pas. Le rêve ne sera donc possible que là où la matière est animée. Donc la pierre, la plante et l’animal peuvent avoir des songes.
Quant à l’homme, si son principe céleste n’est pas pourvu d’organes, il demeurera dans son lieu, impassible, serein, omniscient. Là, le rêve ne se produit pas.
Pour r intelligence, elle a besoin d’un point de départ. Elle n’est pas la perception ; elle est ce qui travaille sur les objets perçus, ce qui les rassemble, les sépare, les édifie, en exprime le suc, en poursuit les conséquences, en utilise les indications. Le rêve n’est donc pas une activité intellectuelle, essentiellement.
Mais, en nous, la vie animale et la vie intellectuelle ne sont que deux branches d’un
souffle de vie qui est à la fois mouvement, chaleur, lumière, mortel et immortel, muable et fixe, centrifuge et centripète. Comme il est le foyer animique central, il se tient au cœur ; de là, par le poumon, il anime le sang, véhicule de la vie animale ; par le cerveau, il anime le mental, véhicule de la vie intellectuelle.
De même qu’il peut y avoir de la matière vivante sans pensée, il peut y avoir de la pensée sans corps ; il peut y avoir de la vie sans organisme. Mais ceci ne se rencontre que dans une métaphysique d’abstractions, dans ces périodes de neutralité biologique que l’occultisme hindou appelle des points layas. Ce qui nous importe, c est de bien comprendre que l’homme actuel ne sent, ne connaît, ne pense, ne veut, ne perçoit, n’imagine, ne se passionne qu’au moyen de ce centre vital auquel les chercheurs d’ésotérisme ont donné tant et tant de noms.
On pourrait reproduire ici beaucoup d’anciennes théories ; mais que l’on se remémore le quinaire psychologique des Kabbalistes, que 1 on analyse les trois âmes des Platoniciens, les sept principes des hiérophantes de Thèbes, les cinq enveloppes des Védantins, les huit agrégats des Bouddhistes, les sept formes de
Boehme, le ternaire de Swedenborg, les trois symboles de ralchimie, que Ton compare cinquante autres systèmes, des Incas à Wronski, des Druides jusqu’à Kant, des légendes océaniennes jusqu’à M. Bergson, un fait demeure, une conclusion s’impose. On va essayer de faire voir celui-là et de faire comprendre celle-ci.
L’homme peut percevoir des objets appartenant à d’autres modes d’existence qu’à celui du plan physique.
L’expérience démontre ceci. Mais, pour que le mental s’en convainque, quelques aperçus sont nécessaires. Et, d’abord, de quoi l’homme est-il composé ? En compulsant les vieux livres on trouvera une centaine de réponses à cette question, toutes plus ou moins particulières ; mais si, les rangeant côte à côte, on en recherche les concordances, et si on confronte ces concordances avec les indications du simple sens commun, on trouvera à peu près ceci :
Il y a, en nous, une vie absolue et une vie relative ; la seconde est le vêtement de la première, son instrument, son école, son sup-
plice et sa gloire. Ces deux foyers vont à la rencontre l’un de l’autre, à travers les cycles et les univers ; l’ellipse tend à redevenir cercle. Le premier mode, c’est l’étincelle ; le second, c’est le bois ; séparés, ils restent l’un et l’autre léthargiques ; réunis, ils se nourrissent mutuellement et servent à la vie du monde. Mais, pas plus que nous ne connaissons la réelle nature du feu, ni de la bûche, nous ne connaissons notre moi éternel et notre moi immortel ; nous en apercevons des jeux ; et ce que nous appelons le champ de la conscience, c’est la zone lumineuse que forment dans l’atmosphère et sur le sol de notre corps les rayons des créatures physiques, animiques et intellectuelles dont les vibrations sont en rapport avec celles de notre éther nerveux.
Tout le reste du monde n’est pour nous perceptible que par le rêve, le songe, le ravissement, le délire prophétique, l’extase, si même il ne nous reste pas tout à fait inconnu.
Au centre de l’homme, dans le Saintdes-saints de son temple intérieur, brille l’âme éternelle ; impassible, immuable, impavide, immobile, omnisciente, omnipotente, bienheureuse. Elle est la fenêtre par où les autres organes de l’individu peuvent apercevoir Dieu ;
elle les attire sans cesse, elle leur communique sa force vivante, elle les sublimise.
Autour de cette flamme circulent les immenses organismes de l’esprit humain, comme une armée d’astéroïdes autour de son soleil. Et, ici, il faut entendre chacun de nos corps, chacun de nos fluides, nos propriétés magnétiques, nos sentiments, nos facultés mentales, nos pouvoirs d’action comme autant d’organismes individuels, classés en autonomie hiérarchique.
Chacune de ces parties de nous-mêmes est libre, bien qu’entraînée dans la ligne évolutive du moi total ; à son tour, ce moi est libre, bien qu’entraîné physiquement par la planète, socialement par la race, spirituellement par la religion. Et ainsi notre corps pondérable apparaît être le truchement au moyen duquel se haussent jusqu’à l’invisible les formes terrestres, et se baissent jusqu’au visible les objets des mondes immatériels.
Mais, pour qu’une perception devienne consciente, il y faut de l’attention. Cet acte est le premier et le plus simple des mouvements de
la sphère volitive. Plus il est profond, simple, entier, plus la perception est nette, véridique et fructueuse. D’autre part, percevoir, c’est mettre en contact un certain ordre de vibrations extérieures avec un autre ordre de vibrations nerveuses ou sensorielles. Si ces deux sortes d’ondes ne se croisent pas, pour telle ou telle cause, il n’y a ni contact ni perception.
Donc il doit exister dans l’univers un certain nombre d’objets imperceptibles temporairement.
Enfin, l’attention elle-même est un mouvement intérieur transmis à travers l’éther mental, l’éther animique et l’éther magnétique jusqu’à cette aura que forme autour du corps de chair la force nerveuse.
Pour que la perception devienne consciente, il faut un second contact des ondes provenant de la première étincelle indiquée plus haut avec celles du courant volitif centrifuge.
Donc, parmi les objets perceptibles de l’Univers, une faible partie seulement entre dans notre conscience de veille.
Or, si nous pouvions, par un artifice quelconque, modifier les ondes vibratiles de nos cellules nerveuses, nous amènerions, en modifiant du même coup le dernier stage du proces-
— IS¬ SUS de r attention, un certain nombre d’objets inconnus dans le champ de notre conscience.
C’est à obtenir ces modifications que tendent tous les entraînements psychiques connus : jeûnes, prières, litanies, chapelets, mantrams, exercices respiratoires, excitants, miroirs magiques, parfums, cérémonies religieuses et autres.
Cependant la Mère-Nature nous offre un moyen tout simple d’arriver au même résultat, sans fatigue, sans déséquilibre, sans aucun risque, sans régime : c’est le sommeil.
L’homme physique est un composé de plusieurs machines. Quand la machine à vapeur manque de charbon, les aliments lui en fournissent ; quand la tension faiblit dans la machine électrique, le sommeil la fait remonter.
Le problème réside donc simplement dans une utilisation sagace des ressources fournies par la Nature.
La force nerveuse, en nous, est le produit de la combinaison du sang envoyé vers le cervelet avec une matière impondérable, astrale, si l’on veut, que notre corps fluidique attire et absorbe au niveau de ce même cervelet. Lorsque le grand sympathique emploie toute la force nerveuse disponible, le système nerveux
conscient, démuni de son moyen d’action, s’arrête, et le sommeil vient.
Dans cet état, le corps reste immobile et les sens inactifs ; l’homme psychique s’allège de l’attract matériel, et il va, dans les espaces hyperphysiques, mener la vie qui lui est propre avec plus de liberté qu’il ne pouvait le faire pendant la veille du corps matériel. Car notre esprit, ou plutôt les différents organismes qui le composent, ont chacun leur mode d’existence propre, leur habitat, leur travail, leurs jours et leurs nuits.
Lorsque l’un de ces corps psychiques fait une expérience, rencontre un invisible, accomplit un travail — puisque tout se tient en nous — il peut se faire que le prolongement de son activité rencontre un de nos nerfs, un de nos ganglions, une cellule de notre cerveau ; l’impression qui en résulte nous donne, pendant la veille, une idée subite, une intuition, une appréhension ou un allègement ; et, pendant le sommeil, cela produit un rêve.
De sorte que tous les rêves ne sont pas prophétiques. La roue du temps peut, dans le monde où se promène notre esprit, tourner plus vite ou plus lentement qu’ici-bas. Nous pouvons
voir en rêve des choses passées, des choses futures et même des choses présentes.
Nous étudierons au chapitre suivant la nature de ces objets rêvés.
Une autre cause commune du rêve est le trouble physiologique, spécialement celui qui provient d*une congestion ou d’une anémie du plexus solaire.
Enfin, une dernière cause plus rare et
plus inconnue dans son opération est l’effort intentionné d’une volonté extérieure : humaine, surhumaine, infrahumaine.