‹ Les rêvesChapitre 10 sur 18 · partie de mon attention avait servi à né pas les abandonner · texte numérisé non relu

partie de mon attention avait servi à né pas les abandonner

On connaît l'observation du paysan allemand qui, se réveillant au milieu de la nuit, frappa d'un coup de hache un fantôme qu'il vit se dresser devant lui ; il immola ainsi sa femme qu'il avait toujours aimée. Il n'avait jamais donné, jusque-là, aucun signe de folie et n'en donna aucun après. Les médecins légistes déclarèrent que le meurtre avait dû être commis dans un état intermédiaire à la veille et au sommeil (1).

■ Cet homme avait agi sous Tinfluence d'une hallucination hypnagogique, étant en état somnambulique. En effet, les hallucinations hypnagogiques simples sont très fréquentes ; mais, dans ce cas, l'halluciné n'agît pas, il se contente devoir défiler devant ses yeux tel ou tel personnage ou il entend tel ou tel son : c'est le premier degré. Mais qu'il arrive au second, et alors au jeu des organes sensoriels s'ajoute celui des muscles. Ce que nous savons de l'infiuence de la cérébration sur la locomotion nous permet de comprendre le mécanisme du second degré, du somnambulisme.

C'est le moi sensoriel qui agit, sous l'influence d'une représentation d'origine sensorielle, assez violente pour exciter la fibre musculaire.

Mais à côté de ces types hallucinatoires parfaitement connus, il en existe d'autres plus intéressants encore : je veux parler des hallucinations du a moi splanchnique », dans lesquelles la représentation du moi organique domine la scène.

(I) Baillarger, De l'influence de l'état intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la mQrch$ des hallucinations, {Ann. méd.-psych.t 1845, t. VJ, p. 1,)

Nous savons qu'à l'état de sommeil la relation est plus intime entre les centres psychiques et les organes internes qui fonctionnent ; les diverses impressions que ceux-ci déposent dans le cerveau se révèlent plus nettement : le moindre battement de cœur plus accentué que le précédent est mieux ressenti ; le moindre travail intestinal est renforcé, etc. C'est grâce à ce phénomène que certains médecins ont pu diagnostiquer une affection latente, que l'auscultation n'avait pas permis de découvrir encore.

Le < moi splanchnique » peut avoir des hallucinations.

Voici une observation bien intéressante que je dois à l'extrême obligeance de M. le professeur agrégé Arnozan.

M. X..., âgé d'une quarantaine d'années, employé dans l'administration des tabacs, éprouve pendant une nuit un accès subit de suffocation pour lecfuel il est utile de lui faire un traitement assez complique (sinapisme, inhalations d'éther, etc.). L'incident ne laisse d'autre trace chez le malade qu'une très vive impression. Quelques semaines après, il fait un voyage à Bordeaux, et arrive le soir dans un hôtel où il rencontre plusieurs membres de sa famille auxquels il avait donné rendez-vous. Il passe la soirée avec eux, paraissant en bonne santé et va se coucher caiis rien présenter de particulier. Vers le milieu de la nuit, il se lève, allume une bougie et se rend dans la chambre de l'un de ses parents, se plaignant d'étouffer et demandant avec insistance qu'on le soulage. Or ce parent, qui est médecin distingué, ne constate, ni au point de vue fonctionnel, ni au point de vue stéthoscopique, le moindre désordre. La voix est claire et naturelle, la respiration ample et sans précipitation. Le docteur B....fait un traitement anodin, affirme à son malade qu'il n'a rieii à redouter, le ramène dans sa chambre, le fait recoucher et réussit peu à peu à le calmer et à l'endormir. Le reste de la nuit se passe sans incidents nouveaux. Dans la matinée, M. Arnozan est appelé avec le docteur B... à voir M. X... On ne constate m lésion cardiaque, ni lésion pulmonaire. L'urine, examinée, ne contient ni albumine ni sucre.- A ce moment, d'ailleurs, M.X..., dont la respiration et le pouls sont tout à fait normaux, ne se plaint nullement

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de suffoquer. Il est très calme, mais il a oublié qu'il ««i à Bordeaux^ il a oublié sa soirée à Vhôtel et rinddent de. la nuit. 11 ne s'explique pas la présence de M. Arnozan et les préoccupations de sa famille,

ILa langue étant un peu saburale, on prescrit un purgatif salin, qui est immédiatement administré.

Dans Taprès-midi, le souvenir du vpy^e à Bordeaux et de la soirée est très nettement revenu. M. X... continue à ne pas se rappeler qu'il a cru suffoquer, ni qu'il a quitté sa chambre et cherché du secours pendant la nuit.

Le lendemain il rentre chez lui en bonne santé (avril 1889).

En résumé, M. X... éprouve pendant deux nuits, à quelques semaines d'intervalle, deux accès de suffocation ; le premier Cimpressionne très vivement^ il oublie complètement le second. Rien d'anormal, pas de trouble fonctionnel pouvant expliquer ce jihénomène ; tout est donc cérébral, tout se passe dans les centres psychiques, car, s'il avait été d'origine réellement bulbaire, l'accès de dypsnée eût été manifeste.

M. X... croit ne pas pouvoir respirer, parce qu'il a une hallucination d'ordre splanchnique. 11 faut noter qu'un premier accès ayant été vraiment éprouvé avait très vivement impressionné M. X... Rien d'étonnant que, par un rappel ' de mémoire, et dans un rêve, ce souvenir pénible ne soit revenu et n'ait provoqué un accès fictif, une hallucination splanchnique. Cependant je poserai un point d'interrogation et je ferai toutes mes réserves au point de vue du diagnostic. Ce que nous savons sur les rêves d'origine pathologique nous permet de nous demander s'il ne s'agit pas d'une affection bulbaire en voie de formation et ayant provoqué la première crise de dyspnée. Le fait d'avoir oublié la seconde crise au réveil constitue un état de somnambulisme nocturne, car l'hallucination a été vécue. M. X... a

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eu une hallucination somnambulique nocturne d'ordre splanchnique. Je crois ce cas fort rare, il est très intéressant à noter. Je ne parlerai pas du somnambulisme ordinaire, les faits sont trop connus pour les citer. Le somnambule se lève pendant la nuit, accomplit Tacte auquel il rêve et se réveille le lendemain, ayant tout oublié. C'est un rêve actif nocturne.

Existe-t-il un somnambulisme diurne ? Un individu peutil rêver à un acte et l'accomplir non pendant la nuit, mais pendant la journée qui suit, et cela à l'état de sommeil ?

Le cas existe. L'école de la Salpêtrière ne l'admet pas. M. Gb^rcot le fait rentrer dans l'épilepsie larvée. « Il est, dit-il, un somnambulisme naturel diurne, phénomène hystérique. Il s'agit de sujets qui, à la suite d'attaques, entrent dans une période ambulatoire, qui se termine par une autre attaque ; ces malades sont agités et ressemblent plutôt à des délirants épileptiques (1). »

Je ne sache pas qu'Albertine M..., dont une fugue est rapportée par mon ami le D' Dichas (2), soit une épileptique. Plusieurs d'entre nous la connaissent et l'ont vue bien souvent dans le service de M. le professeur Pilres. €ette femme est atteinte quelquefois de crises hystériques qui la font partir de chez elle et courir à l'aventure. Mais

l'accès est presque subit ; elle s'endort, elle part, non poussée par un rêve qu'elle vient de faire, mais par la crise elle-même. Celle-ci cesse tout à coup.

Dernièrement encore, au Congrès de médecine mentale.

{\) BftiWiliniqufs de la Salpétviàrt^. Leçons du mardi. (2) D'' Dichas, Étude de la mémoire dans ses rapports aveo le «omr meil hypnotique. Th., Bordeaux, 1887, p. 3'i.

M. J. Voisin a présenté un travail sur le inêiue sujet (1). Le fait est donc bien connu. C'est de l'hystérie avec une manifestation ambulatoire, mais ce n'est pas du somnambulisme diurne.

Le hasard de la clinique m'a permis d'étudier ce phénomène sur Albert. Il a servi d'observation principale à ma thèse inaugurale (2). Le cas n'étant pas connu, J'ai été obligé de créer une classification, sous la rubrique de Captivé,

Ce malade entend parler, à Vétat de veillCy d'un pays ou d'une ville à voir ; il en rêve pendant la nuit, et le lendemain, presque toujours le matin, il part pour ce pays ou pour cette ville. D'autres fois, le rêve, que rien n'a provoqué, suffit à lui faire abandonner sa famille et ses intérêts. 11 est alors dans un état de somnambulisme diurne, qui dure de un à huit et dix jours, et même plus.

Il a fait deux ou trois fois le tour de la France ; il a déserté deux fois. Il a visité à pied la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche, la Russie, où il faillit être pendu comme nihiliste, la Turquie et l'Algérie. Il a été condamné aux travaux publics pour sa dernière désertion; il est allé échouer dans tous les hôpitaux et dans toutes les prisons de l'Europe. Nouveau Juif Errant, il va, conservant, en état de crise, le sens de la direction , mais mangeant à peine et faisant à pied jusqu'à 70 kilomètres par jour. Ce pauvre garçon venait d'entrer, après une fugue, à l'hôpital Saint-André, à Bordeaux, quand je le vis

(1)J. Voisin, Fwg'Mes inconscientes chez les hystériques. (Congrès de méd, mentale [Paris, séance du lundi soir 5 août] et Semaine médicale, 1889, p. 291, col. 2.)

(2) Les Aliénés voyageursi Th., Bordeaux, 1887.

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poar la première fois, un malin du mois de juillet 1886.

Albert fit une chute sur la tête à l'âge de douze ans, et commença ses fugues à cette époque.

C'est un onaniste invétéré. Les rêves sont toujours précédés d'une congestion céphalique et d'une céphalalgie plus ou moins intense, que la marche dissipe quelquefois. Quand la congestion se produit pendant la nuit, le rêve prend une telle intensité qu'il captive Albert.

M. Gharcot, qui a vu ce malade, le traite « d'original » (1). f II ne nous reste plus qu'une dernière catégorie à examiner, dit-il : c'est cette classe de malades que Tissié» de Bordeaux, a appelés « Aliénés voyageurs ». Tel de ceux-ci est un original qui tout à coup est obsédé par l'idée d'aller visiter une ville et s'y rend par n'importe quel procédé ; tel autre, etc. » L'originalité poussée à ce point devient un cas pathologique. Voici d'ailleurs la suite de l'observation de ma thèse, car j'ai eu le rare privilège de pouvoir étudier ce malade pendant quatre ans.

29 mai 1887. Albert rêve qu'il va partir pour Saint-Gaudens, l'Espagne et l'Allemagne ; il croit être à Aschaffemburg, où il reconnaît plusieurs personnes de sa connaissance.

l*"^ juin. Je l'endors. Tout à coup il devient sérieux et me dit : « Je sens que je vais vous quitter bientôt ; j'ai envie d'aller en Espagne et en Allemagne. Quel malheur si je partais de nouveau ! » Suggestion d'oubli du rêve et défense de partir.

13 juin. Il se rappelle, à Vétat de veille, avoir rêvé à

(1) Bulletin médical, 3 mars 1889^ n* 18, p. 276, col. 3.

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TEspagne et à l'Alteaiagne» mais il n'a pas envie de partir. A Vétat de sommeil provoqué^ il me dit qu'il ae partira pas, c puisque je le lui ai défendu ». Il ne se rappelle pas cette défense à Tëtat de veille.

Albert se marie. Je le perds de vue.

21 novembre. Je reçois une lettre de Paris ocrite par un ouvrier qui a rencontré Albert se désolant sur un boule-* vard ; il n'a pas voulu manger, il n'avait pas faim. J'envoie une lettre et un certificat médical à Joinville-le-Pont où il devait se trouver quelques jours après. «— Le 26 novembre, Albert est à Liège, à Thèpital des Anglais. M. Arnaut, interne de garde, lui fait obtenir un secours de route par le eensul de France.

7 décembre. Retour d'Albert. Figure hébétée, douleur très violente à la zone céphalique. 11 m'apprend que, U veille de son départ (17 novembre), il m'avait vu passer devant sa porte vers six heures du soir (ce qui est exact).

Il souffrait de la tète, il se coucha à dix heures, avec

une céphalalgie encore plus violente. Il vit alors passer M. Pitres devant sa maison (ce qui est faux, M. Pitres n'étant pas à Bordeaux ce jour-là), qui lui conseilla d'aller à Liège avec sa femme en lui affirmant qu'il y trouverait de l'ouvrage et qu'il y gagnerait beaucoup d'argent. M. Pitres ajouta qu'il partait précisément lui-même le lendemain matin pour cette ville et qu'ils feraient route ensemble. Le lendemain matin, Albert se lève à cinq heures ; il s'habille i la hâte, car il a peur de manquer le rendez-vous à la gare d'Orléans. Ne trouvant pas son chapeau, il prend sa casquette et il part, emportant sur lui deux cents francs environ appartenant à sa femme, un acte de mariage et un vieux passeport*

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Il arrive à la gare, ou il voit M, Pitres qui l'atteqdait au guichet : • Hàtez-vous, Albert, lui dit4I en Tapercevant, nous alloBS iaaiu|uer le traia. > Il prend Sion billet et il monte en troisième classe^ tandis qu^ M. Fitres monte en première. Arrivé à Libourne, le train s'arrête. Il voit M. Pitres en descendre, et se diriger vers la porle de sortie.

Il rappelle plusieurs fois, mais il ne se retourne pas ; il veut s'élancer après lui, un voyageur le retient, le train part. Albert, se trouvant seul, pleure abondamment, car il est très malheureux.

Je lui demande comment il se faisait qu'il eût un certificat de moi dans sa poche. Il m'avoue ne pouvoir se l'expliquer encore; il croit que j'ai dû le lui donner il y a plusieurs mois. Il se rappelle pourtant être allé à Paris et à Liège, mais il a complètement oublié son passage à Joinville-le-Pont, où pourtant il a reçu ma lettre et le certificat médical. Je lui propose de l'endormir, maïs il refuse. Je perds encore Albert de vue jusqu'au 40 février 1888. Je le retrouve avec une céphalalgie intense ; il est couché dans son lit.. Sa figure est hébétée.

11 février 1888. Le mal de tête continue, il est obligé d'abandonner son travail. A sept heures du soir, en avalant la dernière bouchée de son repas, il sent battre violemment les artères temporales, sa tête se congestionne ; la céphalalgie cesse subitement, et aussitôt il eraehe un grand verre de sang vermeil. Il a froid, il va se coucher, A deux heures du matin, nouvelle hémoptisie aussi aftondante,

12 février. Plus de céphalalgie. Sensation de bien-être^

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de casque de fer qu'on lui aurait enlevé de la tête. Sa femme effrayée, bien qu'il se sentit mieux portant que jamais , fait appeler le médecin de la société à laquelle appartient Albert, qui fait appliquer un vésicatoire au sommet du poumon droit en avai^t el un autre au-dessous de Fomoplate du même côté, en arrière. Il formule une potion hémostatique, de Thuile de foie de morue, etc., le traitement classique de la tuberculose, en un mot.

16 février. Nouvelle céphalalgie intense, qui le force à dormir plutôt qu'à marcher. Impression nouvelle de casque de fer. Il ne peut manger, prend un bain de pied sinapisé, se couche, s'endort ; a une nouvelle hémoptisie aussi abondante que les autres, à deux heures du matin. Nouvelle visite médicale, nouvelle application de vésicatoires ; on parle d'appliquer des pointes de feu .

18 février, Albert ne s'est jamais si bien porté, bien que la température soit fort basse ; il va se promener à pied à la campagne.

23 février. Nouvelle céphalalgie, vers huit heures du soir; nouvelle hémoptisie à trois heures du matin, de la valeur d'un demi-verre à boire. Plus de mal de têJe.

24 février. Promenade à pied de vingt kilomètres aux environs de Bordeaux, et cela dans la neige avec une température de — 2o centigrades. Bon appétit, bon sommeil, plus de mal de tête.

27 février. Il me permet de l'ausculter, ce qu'il n'avait pas voulu me laisser faire jusqu'à ce jour. Submatité au sommet en arrière et à droite ; légère abolition des vibra-

tions thoraciques. Respiration soufflée, avec abolitipn du piurmure vésîculaire. En avant, souffle tubaire sous la cla-

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vieille droite ; pas de craquement. Rien au pounaon gauche. Il ne veut pas que je rendorme. Je perds de nouveau Albert de vue.

1*' mai. Sa femme reçoit une lettre de Marseille; son mari y était arrivé sans savoir comment. < Je crois, dit l'auteur de la lettre (Albert ne sait pas écrire), qu'il a la cervelle détraquée. > Retour d'Albert. Il m'apprend qu'ayant assisté au départ du Président de la République à la gare du Midi, a Bordeaux, il avait pris le train de Cette, quelques minutes après.

27 mai. Étant de garde au magasin, il entend ses compagnons parler de voyage. Pas de mal de tête, pas d'ennui.

28 mai. Il se trouve possesseur d'une somme de cinq francs que son patron lui avait donnée pour faire une commission. Douleur à la zone céphalique. Il engage sa bague d'alliance au mont-de-piété voisin de sa maison, en reçoit 6 francs et prend le train de trois heures du soir, pour Libourne. Il passe la nuit à marcher, arrive à Angouléme sans avoir mangé, n'ayant pas faim. Il revient à Bordeaux. Air hébété. Il ne possède plus sa montre et ne sait ce qu'il en a fait.

31 mai. Même amnésie. Je me souviens alors qu'il existe un horloger non loin de la gare de l'Orléans : je lui demande s'il ne lui aurait pas vendu sa montre. Après avoir longuement cherché, il se rappelle en effet la lui avoir abandonnée pour 3 francs. Sa femme va la retirer. < Il faut que je « prenne le train pour Libourne, avait-il dit à l'horlo- « ger ; je n'ai pas assez d'argent sur moi, achetez-moi ma c montre. »

Sensibilité à la piqûre, — En avant : sensibilité normale

à la face ; hypoesthésie aa thorax, au bras, à la face pal^ maire.

Hypoesthésie à Tabdonien, sensibilité normale au meiAhre inférieur.

En arrière : occiput, sensibilité normale ; dos, hypoes* thésie; bras, plaques anesthésiques dans toute la région du triceps ; avant-bras, mains et face dorsale, hypoesthésie. Sensibilité normale au bout des doigts, où la sensibilité est en dé. Membres inférieurs, sensibilité normale*

Albert ne veut pas se déchausser. Il sue beaucoup des pieds et des mains.

9 juin. (Voir Tobservation de sa crise de sommeil au chapitre I!, !*• partie, page, 81.)

i^juin. Le médecin de la société lui ayant ordonné des douches, il va les prendre à Thôpital. Mon confrère le doc< leur Delmas lui ayant demandé de mes nouvelles, Albert ignore non seulement mon nom, mais ne sait de qui on veut lui parler. Céphalalgie.

16 juin. Sa femme, ayant remarqué sa figure hébétée, avait caché son argent dans Tarmoire ; mais Albert fouille et trouve une centaine de francs. Il arrive à Paris. Au mo« ment de partir pour l'Allemagne, il revient à Bordeaux, rappelé par sa femme qui lui dit être très malade. Ce mensonge réussit.

^ijuin. Figure des mauvais jours. Il me demande de suspendre le traitement bromure qu'il suit depuis le 31 mai, sans qu'il l'empêche pour cela de partir ou de soufi^ir de la tête. J'acquiesce à son désir.

22, 23, 24 juin, La marche forcée dégage sa tète.

25 juin. Nouvelle fugue. Départ à 6 heures du matin pour

Agen, aj^rès avoir pris 12 fcaoca dans le porte-monnaie de sa femme.

30 Juin, Retour. Figure hébétée. Bien qu'il ait beaucoup marché pendant ces derniers jours et qu'il souffi^e des pieds, il a encore envie de partir.

i^^Juillei. Albert me demande de rendormir, ce que je a*avai& fait depuis plus d'un an. Je l'endors.

Curieux de savoir si, à l'état de sommeil provoqué, il pourrait combler les lacunes des divers récits de ses fugues qu'il m'avait faits à l'état de veille, je lui demande s*îl n^a pas quitté Bordeaux depuis longtemps. Réponse négative. Je l'invite à se rappeler. Il cherche en vain, mais il ne peut me répondre, malgré tous ses elforts.

f N'avez'vovs pas été à Liège t- » lut éîs-je. Il cherche. {Après, réflexion : ) « Oui ; je connais Liège, me répond-il, j'y suis allé quelquefois. {Se rappelant tout à coup :) Attendez... j'y suis allé ii a cinq ou six mois. J'avais pris 200 francs dans l'armoire ; j'avais vu ma femme les compter, trois jours avant. »

Mais il ne peut me donner les renseignements que je désire connaître sur ses fugues, dont il ne se souvient qu'avec beaucoup de difficultés.

Il oublie être allé à Marseille; ce n'est que lorsque je lui dis de penser au voyage de M. Carnot qu'il se rappelle avoir pris le train jusqu'à Toulouse. Le voyant pressé, un employé lui avait demandé où il allait, c A Marseille, parbleu ! 1 Car il avait entendu parler de cette ville. 11 se souvient que l'employé ne voulait pas le laisser passer parce qu'tï le croyait ivre. 11 ne se rappelle pas ses voyages à Angouléme, à Paris, à Agen. A propos de son entrée à l'hô-

pital dans un moment de crise, il croit être allé à Orléans^ et, ouvrant sa veste, il s'écrie tout à coup : c Comme il fait chaud dans cette chambre/ Votis ne sentez pas (i) ? >

^Juillet. M. le professeur Espinas étant présent, j'endors Albert. Je lui demande de nouveau s'il est allé à Liège, car, à l'état de veille, il ignore encore être passé par Joinville-le-Pont. Il ne se souvient pas. Je le prie de réfléchir profondément. Au bout de quelques minutes, il finit par se rappeler, comme s'il avait été chercher ce souvenir dans les couches profondes de sa mémoire. Il nous donne ensuite les détails les plus précis de l'emploi de son argent.

Trouvant étonnant qu'il ait dépensé 10 francs à Lille pour sa nourriture, puisqu'il n'avait fait que traverser cette ville, il nous raconte avec une grande verve qu'il avait rencontré dans la rue un maître-tambour de son ancien régiment deValenciennes; il l'avait amené boire un coup, mais celui-ci ne buvait jamais sans avoir mangé. Albert, voyant qu'il avait affaire à un gourmand, fait porter tour à tour quatre pots de bière, du pâté de porc, un pain de deux livres, du café et du rhum, en disant à part lui : c Puisque tu veux manger, mange et tu rouleras sous la table. Quant à lui, il s'était fait servir un petit, verre de genièvre. Le maîtretambour, bien repu, roula en effet sous la table. Alors la maîtresse du débit demanda à être payée.

— Servez-le encore, lui commanda Albert en soldant son compte.

— C'est inutile, lui répondit la femme. Vous avez la figure aussi décomposée que votre ami, vous êtes plus ivre

(I) Voir chapitre II, !'• partie, page 84.

que lui. Quand vous êtes entré tout à Theure, j'ai dit: c Voilà un monsieur qui a bu. »

Il nous apprend alors que pendant ses voyages il dépense largement son argent, invitant les uns les autres à manger et à boire, alors qu'il ne mange ni ne boit lui-même.

Un musicien ambulant passe dans la rue jouant de Taccordéon : Albert interrompt tout à coup son récit; il écoute. Attitude passionnelle. Le musicien se tait: Albert reprend le récit où il Ta quitté. Je le réveille, il ignore tout ce qu'il vient de dire un instant avant. Je Tendors par la pression du pouce droit (zone hypnogène créée), il reprend de nouveau son récit où il Ta abandonné. Je répète cette expérience plusieurs fois.

21 juillet, La femme d'Albert m'apprend qu'il a fait une nouvelle fugue après avoir eu des ennuis au chantier où il travaillait. Il avait porté au mont-de-piété la garniture de cheminée de sa chambre, pour laquelle on lui avait prêté 30 francs. Ce même jour, je reçois une lettre d'un marchand ambulant qui avait rencontré Albert sur la route de Nérac à Agen : c Lorsque j'ai rencontré ce jeune c homme, m'écrit-il, il m'a paru ne pas posséder toutes ses t facultés mentales... Je le crois sans ressources... Quand t je l'ai quitté, à quelques kilomètres d'Agen, son trouble « m'a semblé presque disparu. »

2 août. Retour d'Albert qui me raconte sa fugue. Il s'était couché tout habillé sur son lit, souffrant de la tête ; il croit avoir dormi un instant, il avait entendu siffler se$ oreilles, ne se rendant pas un compte exact de son état, puis il part à 9 heures du matin. Il prend le train qui va à Libourne, se retrouve au Buisson sans billet de chemin de

idO ITIFLXŒNCE OES RÊVES

fer ; aa moment d'être arrêté «t sur la déposition des voyageurs, on le laisse passer, c Où aliez-^^e«K;? lai dit le chef de gare. -^ A Agen. -^ Eh bien, fMrefiez vile votre billet, et cette fois ne le pefrdoz plus ; sinon, gHre la prison ! 1

La prison !... Pourquoi !... Ge mot 4e poursuit. U trouve six pièces ^e 5 francs en argent dans ^sa poche, U ^h sait d'où elles viennent. Il descend à Thôtel. Le lendemain malin, le domestiffue vient le faire lèvera 5 heures. < Pourquoi donc? » lui demande-t-il. H af^rend qu'il en a dcïifté Tordre la veille afin de pouvoir prendre le train de Lectotfre. t Va ponr Ledoure ! » Et il s'hafbille à JaMte, comme quelqu'un qui a une affaire en jeu et qui va manquer le train. 11 arrive à Lectoure, Toit une roivie liien droite devant lui, et lit < Auch » sur le poteau indicateur. Le voilà partant à pied pour Auch. Le lendesmaio, sou^itant beaucoup de la tête, il «e dirige sur Nëraïc ; plus il i&àrchait vite, plus sa tête se « rafraîchissait », il avait fait ^ kâomètres en deux heures. A Nérac il veut manger^ liiais il n'a pas faim, il revient sur Agen et rencontre un Biarchand ambulant ; il lui fait 4e récit de ses malheurs et celui ée sa fugue. L'autre doutait. « Avez-vous des papiers ? « lui demanda-t41. Atbert tend ison livret de mariage, tfne feailte de papier en tombe. « Tiens, c'est une reconiMiissance dci mont-de-piété, dit le marchand. — Cne reconnaissance ! » s'écrie Albert fort surpris. 'Puis il se rappelle peuà{>eud'dà elle lui venait.

L'amnésie avait duré deux jours.

Suggestion de ne pas partir»

7 août^ 9 /t. matin, Albert me dit avoir rêvé qu'il marchaity

il sent qu'il va partir. Suggestion contraire. Il marchera mais ne quittera pas Bordeaux. ->- 5 h, ^0 du soir. Albert a marché toute la journée ; il vient me trouver sous l'empire de la suggestion, donnée le matin. — 11 heures du ^ir. Albert n'est pas rentré chez lui de la. journée. Sa femme croit d'autant mieux qu'il a fait une nouvelle fugue qu'il avait iâ francs dans sa poche. Albert ne part jamais sans argent. A 11 heures et demie, il rentre chez lui, après avoir couru toute la journée dans Bordeaux et dans ses environs. Sa femme fouille dans ses poches : elle y trouve le certificat médical et le livret de marîage qu'elle avait cachés soigneusement, mais dont Albert s'était muni, ainsi qu'il le fait pour toutes ses fugues.

L'effet thérapeutique de la suggestion est bien manifeste dans ce cas.

12 août. Albert part ayant touché une semnie de 180 fr. 31 octobre. Retour. Pendant ce laps de temps, Albert est arrêté 4e 27 août, à Meaux, comme vagabond. Il est emprisonné penâ«fit douze jours.

^novembre. Il se rappelle vaguement ce qu'il a fait pendant sa fugue. Il ne sait, par exemple, comfnenl il s'est procuré les 180 francs. Je Vendors, Il se rappelle tout. On l€ii a fait signer un billet pour la vente <ie ses meubles, sur lesquels il a touché 180 francs. Il souffrait de la tête. 11 s'était dirigé sur Paris, où un souteneur lui vole son argent par le procédé dit « à l'asâéricaine », en lui laissait une sacoche en garde (14 août). N'ayant plus le sou, il se dirige vers Clayes, espérant pousser jusqu'en Allemagne. A Meaux, il est pris d'un grand ennui, et se rend à la gentiarmetie, où il supplie le brigadier de Tarrêter. Dans. une

132 mPI^UENCE DES RÊVES

lueur de souvenir, il raconte qu'il a quitté sa femme, comment les accès lui arrivent, qu'il est bien malheureux, etc., et il embrasse les mains du gendarme, en pleurant. Albert est très émotif à Tétat de sommeil hypnotique. On délibère à la gendarmerie. Ici je copie textuellement dans mes notes. C'est Albert qui parle :

c II est fou ! » dit le brigadier. Puis je me suis endormi. J'entendais bien qu'il m'appelait, mais je ne voulais pas lui répondre.

Moi, — Pourquoi donc?

Albert. — Parce qu'un médecin de Bordeaux me l'avait défendu.

Moi. — Quel médecin ?

Albert. — M. Tissié... Vous ne le connaissez pas.

Moi. — Alors c'est un médecin de Bordeaux qui vous défend de dire votre nom ?

Albert.^- Mais oui... C'est vous... vous le savez bien. (Inutile de dire que c'est faux, Albert reportait sur moi l'idée qu'il avait de ne pas répondre.) On m'a mis dans une cour, où je me promenais en dormant. On m'a secoué, je ne me suis pas réveillé. J'arrivai endormi chez le procureur de la République, c II est idiot, dit le brigadier. — C'est un ivi^gne, > répondit le magistrat , et on me mit en prison, pendant quinze jours.

Albert en sort et se rend à Paris où il est examiné par MM. Charcot et Gilles de la Tourette.

7 novembre. Ayant observé que les fugues d'Albert sont toujours précédées d'un état conges<if de la tête, je veux essayer de la suggestion pour déplacer cet état. JeTendors et je lui suggère qu'au réveil il saignera du nez. Réveil ;

RÊVES A l'État nt sdmmeil iT,

Albert a chaud à la figure ; il lousse, il so mouche plusieurs fois, mais i) ne saigue pas du nez ; cependanl sa ligure se congestionne de plus en plus et ils^endort loitl seul. Je lui suggère alors d'avoir le sang anj. pieds et d'y avoir bien chaud. Réveil : Albert a chaud aux pieds. Plus de congestion céphalique, plus de toux, plus de soinuolencc cumme tout à l'heure.

20 novembre. Depuis le 7 novembn^ Albert a la lÈw, libre et les pieds chauds.

Ayant obtenu de bons résultats d'un parfum iiour renforcer la suggestion chez une morphinomane (1), je lui suggère que sa tète se dégagera chaque fois qu'il sentira le parfum du corylopsis.

ii janvier 1889. J'ai perdu Albert de vue jusqu'à ce jour. Il vient me trouver et m'apprend que te parfum lui avait fait du bien pendant quelque temps, mais qu'il venait de faire une nouvelle fugue.

Il était allé jusqu'à Langon, à pied, et il en était revenu de même dans la journée, soit 7S kilomètres.

Je lui suggère : l" que lorsqu'il anra envie de parlir, sa première idée sera de venir d'abord chez moi cl de m'y attendre ; 3° d'avoir chaud aux pieds.

23 janvier. Albert a la tête dégagée c( les pieds chauds. Nous sortons ensemble et allons au Parc Bordelais. Je voulais savoir comment il se comporterait dehors dans le sommeil hypnotique analogue, sinon semblable à son sommeil somnambulique. Tout en marchant, je presse sou

(t) Tissié, Un ca> d'abteiiion inletteclueile et émotive guérie par la suggeilian renforcée par leparfum du corylopsis, Visolemenl el les douchei. {Semaine midicale, 1899. p. 297, col, l.l

i3i ITCrLUENCE DES RÉYEâ

ponce (zone hypaogène). 11 s'eudort et marche plus vite. Il se croit au bois de Boulo^e, à Paris. 11 est loin de chez lui, il faut quïl revienne à Bord€aux ; il prend son pas de route. Je suis oblige de courir pour le suivre. Ses yeu'x sont à demi-fermés, et on croirait qu'il a trop hu ; la figure «st hébétée, la lèvre pendante. Il se gare très bien des obstacles. Je le réveille. Nous rentrons chez moi, où je donne la même suggestion que la veille. Puis, voulant savoir si une suggestion donnée à Tétat de sonnneil hypnotique pourrait se reproduire dans le sommeil physiologique, je lui dis que, la nuit suivante, il me verra appa- TAtite dans son rêve ; dès qu'il m'aura vu, il se lèvera, pois il se recouchera, mais en sens contraire, c'est-à-dire la tête au pied du lit ; il se lèvera de nouveau et se couchera comme à l'ordinaire.

^janvier. Albert me dit à Tétat de veille qu'il a rêvé à moi, la nuit précédente, mais chose étonnante, ajoute-t-il : € J'entendais bien votre voix, mais ce n'était pas votre figure. Vous m'avez dit : Eh bien, Albert!... Alors )e me suis levé, puis je me suis recouché la tête au pied du lit, etc., etc. >

J'endors Albert : il me raconte la même chose.

Cependant, craignant qu'il ne se rappelle, à l'état de veille, une suggestion donnée dans le sommeil hypnotique et qu'il ne m'induise en erreur sans le savoir, et surtout sans le vouloir, car j'ai appris à connaître ce sujet depuis quatre ans, je demande à sa femme s'il s'est vraiment levé pendant la nuit et s'il s'est recouché la tête au pied du lit. Elle confirme le fait. Albert avait donc accepté la suggestion.

mFLlTENCE DES RÊVES A l'ÉTAT DE SOMMEIL

- ii mars. J'ai rencontré quelquefois Albert qui me disait se bien porter. Ayant accepté de Touvrage dans ua chantier de constructions assez éloigné de Bordeaux, il ne pouvait venir se faire endormir. Aujourd'hui, comme je passais devant sa maison, sa femme m'a prié d'entrer. Il était six heures du soir. Albert est couché, faisant aller ses jambes comme à Thèpital ; il est en état de sommeil somnambulique. 11 rêve. J'entre en conversation avec lui. Il m'apprend alors avoir rêvé la nuit précédente qu'un monsieur lui avait conseillé de quitter le chantier et d'aller chercher du travail à Bazas. La nuit avait été agitée, d'après ce que m'a appris sa femme. 11 s'était levé le matin avec un violent mal de tête. 11 était parti et s'était rendu au chantier à Lormont, près Bordeaux, dans l'intention de travailler, puisqu'il avait pris son panier et sa nourriture pour la journée. Ce n'est qu'en se mettant à Vouvrage qtbe Vidée lui est venue de se faire régler son compte et de partir. Le temps était aift*eux, il pleuvait, il ventait, il avait pris la direction de Bazas, s'y rendant à pied ; arrivé dans cette ville, il n'avait pas trouvé le monsieur en question et il était revenu de la même manière, n'ayant pas dépensé les 6 francs qu'on lui avait donnés au chantier. Il me dit avoir caché son porte-monnaie au pied du lit, afin que sa femme ne lui prenne pas l'argent, et cela en arrivant, c'est-à-dire en état de sommeil. Je lui suggère : l** de n'avoir plus mal de tête au réveil et d'être gai ; 2o de denner Ininnéme son porte-monnaie à sa femme ; â° que chaque fois que, dans son sommeil, une personne lui dira de partir, la mienne se dressera aussitôt et lui dira de rester. Réveil : Albert ne souffre plus et donne l'argent à sa femme.

vrt

136 IIH'FLUENCE DES RÉVÊS

12 mars: Sa femme raccompagne au chantier afin d'expliquer son cas aux chefs des travaux. Us lui disent qu'ils n'ont qu*à se louer de son mari, qu'il leur avait annoncé très poliment son départ pour Bazas où, disait*il, il gagnerait plus d'argent puisqu'il allait avoir du travail selon son métier. On l'avait réglé, ne croyant pas avoir affaire à un malade, car il parlait très naturellement et sans que rien dans sa façon de faire ait pu indiquer un état de somnambulisme.

i avril. J'apprends par sa femme qu'Albert est parti de nouveau et qu'il lui a fait écrire de Pau où il a la fièvre. Je ne l'avais pas revu depuis le 12 mars. Dans la nuit du 31 mars au 1*' avril (dimanche au lundi), elle l'avait entendu rêver : « Yois-tu, lui avait-il dit, on m'a chargé de poursuivre une femme infidèle qui a volé 3 millions. On me donnera 3,000 francs si je la retrouve. Nous aurons de quoi vivre. » En ce moment, elle croyait son mari réveillé, mais l'absurdité de la chose lui fit penser qu'il dormait les yeux ouverts. En effet, Albert se réveilla vivement et trouva fort étonnant ce qu'il venait de dire, puis il ajouta comme reprenant son rêve : < Mais je suis très embarrassé, je ne sais de quel côté elle est partie. C'est égal..., 3 millions !... V Mon confrère M. Monod veut bien écrire à son frère, docteur à Pau, et lui recommander Albert, qui, grâce à lui, obtient un secours de route de la préfecture pour rentrer à Bordeaux, le 7 avril.

8 avril. M. le docteur Monod étant présent, je prie Albert de nous raconter sa fugue.

Il est en élat de veille. Le samedi 30 mars, étant à son travail, aux chantiers de construction navale à Lormonty il

mm

entendit les ouvriers le traiter de moucliard (Alberl n'est pas un halluciné, à Tëlal de veille). Il en e[)rouvii un violent ennui qui dura toule la soirée et la journée du leitdeniain dimanche. Il alla à une maiiaée théàirate afin de se distraire ; il y entendit jouer Une femme qu'on garde mal (c'était : Une fille bien gardée, de Labiclie, dans laquelle une mère laisse son enfant en garde à des dniiii>«tji|ues pour aller toute seule en soirée). II ne suiilTrait pas de la tête; pourtant, il ne put rester jusqu'à la fiu du la représentation et se coucha de bonne henre. Pendant la nuil, il eut des cauchemars : il vit des lions s'élancer sur lui ; il se vit fusillé, et se réveilla en sursaul quand la balle le frappa. 11 souffrit longtemps d'une douleur :ii[ côté où la balle l'avait atteint. ■ Chaque fols, dii-il. que dans mes rêves je suis mordu ou frappé, je souIVre de la pai-lie atteinte pendant toute la journée. •

Albert se rendort et rêve que M. D..., qui a eu beaucoup de bontés pour lui à Bordeaux et à Vienne, le charge de retrouver sa femme qui l'a quitté pour s'enfuir avec son comptable, eu emportant un million. Il aura 3,000 francs de prime s'il la retrouve. 11 se lève à trois heures et demie du matin, prend la sacocheque lui avait laissée le voleur à l'américaine, y glisse un pantalon de travail, afin de ne pas salir celui qu'il porte : le navire auquel il travaille étant "1

fraîchement peint de minium. Il part, en chaulant, bien ]

réveillé, n'ayant pas mal de têle, et ne pensant pas du )

tout au rêve qu'il venait de faire. j

Arrivé au quai de Queyrie, c'est-à-dire à 5 kilomètres envi- !

ron de sa demeure, il s'aperçoit qu'il est trop ii'it pour reu- j

trerau chantier. 11 revient sur ses pas et, ayant alicint le 1

pont de la Bastide-Bordeaux, il s'accoude contre le parapet, et regarde couler Veau ; les becs de gaz s'y reflétaient. Il Mait quatre heures et demie du matin. A partir de ce moment, il ne se rappelle plus rien. Il est réveille par des bêlements de moutons ; il faisait nuit, il avait plu. H était mouillé, il avait froid ; il était blotti dans un parc de moutons, se réchauffant à leur contact, en pleine forêt des Lsmdes. Fort surpris, il attendit jusqu'au petit jour; alors il se leva: il vit, d'après une borne kilométrique voisine, qu'il était à 4 kilomètres de Puyoo. Un ouvrier vint à passer, il lui indiqua plusieurs directions.' Il choisît celle de Pau, où il arriva à pied, le mardi 2 avril, à sept heures du soir. Il avait la fièvre. Il fouilla dans ses poches et y trouva 1 fr. 50 ; il alla acheter de la quinine. On sait le reste.

f endors Albert. Il se met à pleurer ; il est bien malheureux, il vient encore de partir de chez lui. Il nous raconte ce que je viens de rapporter, en disant encore c Une femme qu'on garde mal », au lieu d'Une fille bien gardée.

c Ma femme, lui avait dit M. D..., est cachée dans les « Landes avec mon comptable, comme Aguer (1) ; pour- « suis-^la, tu peux seul me rendre ce service en raison de B ceux que je t'ai rendus. Tu auras 3,000 francs pour toi. » Il se lève dans Tintention de poursuivre Tinfidèle et de la ramener, mais il ne veut pas en parler à sa femme.

Cependant le grand air du matin le réveille, il oublie son rêve. Un kilomètre plus loin, au pont de la Bastide-

(I) Aguer est un assassin qui, quelques jours avant ie rêve d'Albert, avait été arrêté dans les Landes à la suite d'une battue originale,, une chasse à l'homme avec des chiens, ayant duré pendant huit jours, et dont toute la presse régionale avait parlé.

Bordeaux, il revient à sa mémoire ; mais le temps de passer le pont, c'est-à-dire au bout de cinq cents mètres, il Ta de nouveau aublié. Il arrive ainsi jusqu'au chantier^ près de Lormant ; il est fermé. Il revient sur ses pas ; il s'accoude au parapet du pont, il est hypnotisé par le reflet des becs de gaz dans Veau,

« Aussitôt, dit-il, comme j'étais tiiste, je vis venir M. D... vers moi. Il était sale et couvert de boue, comme quelqu'un qui vient de courir à travers cbamps. ,

« — Je viens de chercher ma femme chez ses parents à Lormonty lui dit-il ; elle n'y était pas. Ses parents n'ont pas même voulu m'écouter. Elle est partie du c6té des Landes ; il te faut la poursuivre coûte que coûte. Va, mon ami. » Et M. D..., désespéré, s'élança sur le pont, allant à Bordeaux. (M. D..., occupant à Bordeaux une haute situation, s'était en effet marié avec une jeune fille habitant Lormont.)

« Je ne savais que faire, continue Albert ; je m'étais aperçu que je n'avais pas assez d'argent pour prendre le train. Je m'élançai à la poursuite de M. D..., pour lui en demander; mais, arrivé de l'autre côté de l'eau, au quai des Salinières, je ne le vis plus. Je revins sur mes pas. Je me rappelai alors qu'il m'était dû 14 francs au chantier ; j'attendis jusqu'à l'ouverture. Je me fis régler, à sept heures du matin. J'avais froid, je tremblais, j'avais des sueurs froides. Dès que j'eus l'argent, je me dirigeai vers la gare du Midi. Cependant, ayant réfléchi que M"^^ D... pouvait bien être encore dans les environs de Lormont, où habite sa famille, je battis la campagne, j'allai jusqu'aux Quatre-Pavillons, un peu partout, avant d'entreprendre un voyage qui devait me coûter cher. De guerre lasse, je traverse la Garonne à la

Passerelle et j'arrive à onze heures du matin, à la gare du Midi. Je demande un billet pour les Landes. Le train ne partait qu'à une heure; je m'assois sur un banc et j'attends. Je prends un billet pour Dax, où j'arrive le soir à cinq heures. Je pars immédiatement, à pied, et je fouille la forêt. Tout à coup, au loin, sur le chemin, je vois passer une silhouette de lemme. C'est celle de M"^^' D.... Je me précipite vers elle, elle fuit ; je cours plus vite, je vais la rejoindre, et tout à coup elle s'évanouit, je ne vois plus rien !... J'étais fatigué, il pleuvait; j'aperçois un pacage de moutons, j'escalade la barrière et je me couche au milieu d'eux. Je me réveillai le lendemain, je compris alors seules ment que j'avais été le jouet d'un rêve. »

On sait le reste.

12 septembre. Albert quitte définitivement Bordeaux avec sa femme ; il va s'installer à Paris. Il est père d'une fille. Il a dépensé toutes les économies du ménage. Des gens peu scrupuleux l'ont exploité et lui ont acheté ses meubles à vil prix. Il est dans la misère. Trop connu à Bordeaux, et personne ne voulant l'employer, il change de milieu.

19 octobre. Le commissaire de police de mon quartier me communique la dépêche suivante adressée au préfet de la Gironde par le préfet de Tlndre :

c Le nommé D..., Albert, sollicite moyens de transport c pour se rendre à Bordeaux, rue Barada, 6, où il demeure, c II présente certificats des docteurs Tissié et Monod con- « statant qu'il est atteint de somnambulisme hystérique. Il c ne se rend pas compte, dit-il, de son départ de Bordeaux c et de son arrivée à Chàteauroux, etc. »

Albert parti de l'asile de nuit, à Paris, était en état de

INFLUENCE DES RÉYES A l'ÉTAT DE SOMMEIL 141

somoambulîsme en arrivant à Ghàteauroux ; il rêvait qu'il venait de Bordeaux et donnait mon adresse, croyant donner la sienne.

Il ressort de cette longue observation qu'Albert D... est un hystérique. En effet, il est atteint de rétrécissement du champ visuel (1), de troubles de la sensibilité cutanée et, phénomène assez rare chez Thomme, il a des hémoptisies hystériques correspondant aux accès de céphalalgie et à la congestion de la tète, car cette congestion cesse tout à coup à la suite d'une saignée pulmonaire ; le phénomène $6 répète trois fois, et trois fois les violents maux de tête qui préludent aux rêves de départ cessent tout à coup. On peut donc admettre une relation de cause à effet.

A l'état de crise la physionomie d'Albert est celle d'un homme qui a trop bu. Albertine M..., l'hystérique dont j'ai parlé plus haut, fut prise aussi pour une femme ivre, par un de nos confrères (2). Albert ne mange pas dans ses fugues. Pour tout ce qui a rapport à son observation clinique, je renvoie le lecteur à ma thèse inaugurale.

Ainsi qu'on l'a vu, chaque fugue est précédée soit du récit d'un voyage, soit d'un accès d'ennui subit ou provoqué, etc., mais toujours d'une congestion céphalique. Il s'auto-suggestionne par le rêve. Des lacunes qui existent dans sa mémoire à l'état de veille sont comblées à l'état de sommeil hypnotique. Le phénomène est trop connu pour en parler.

Mais ce que je désire retenir de l'observation prise pendant le sommeil somnambulique du 9 juin 1888, c'est le rappel

(1) Voir ma thèse, p. 78, planche 2.

(2) Dichas, loc. dt* Th., Bordeaux, p. 44.

ii2 INFLCEIXCE UES RÊVES

de mémoire qui se produisit, un mois après, le i^ juillet suivant, après Tavoir expérimentalement endormi. U erut un moment être réellement ailé à Orléans, alors qfa'll Pavait rêvé ; il ressentit une impression de chaleur dans mon cabinet par rappel de mémoire du mot « Orléans v qui avait provoqué le rappel de la sensation de chaleur éprou* vée en rêve, à Thôpital, sur une grande route, avec des compagnons de voyage. C'est encore le rappel passager de sa situation au Buisson par le mot de « prison » et par celui de < mont-de-piété » sur la route de Nérac, qui jette un peu de jour dans son domaine psychique. Tout en me parlant à rétat de sommeil, il croit tout à coup s'adresser à une autre personne. Quand, par exemple, il me dit qu'il a été emprisonné à Meaux et que je lui demande le nom du médecin de Bordeaux qui lui a défendu de parler, il me répond : < C*est M. Tissié ; vous ne le connaissez pas. v En ce moment il devait voir psychiquement la figure du brigadier, et il me prenait pour lui ; l'hallucination passée, il sait qui je suis. Et à ce propos, voici une expérience qae j'ai faite avec ce sujet. Je voulais savoir s'il y avait homogénéité d'impression sensorielle. Pour cela, j'avais placé Albert devant un guéridon sur lequel étaitma photographie; je m'étais mis en face de lui. Dans l'espèce j'étais un geôlier qui lui avait mis les fers aux pieds. Albert se croyait en prison. Je lui demandai qui l'avait condamné à une telle peine (c'était moi qui venais de l'y envoyer, comme agent de l'autorité, pour un délit qu'il avait commis par suggestion). Non seulement il ne voulut pas me dire d'où lui venait le mal dont il souffrait injustement^ mais il m'insulta comme geôlier ; il ouvrait largement ses yeux, il

IS^LDENCE DES RÊVES A l'eTAT ttE SOStMEtL 14.3

élait furieux. Tout à coup il aperçut ma photographie ; il la saisit, me demanda d'un ton menaçant d'où me venait rimage de « cet honnête homme ». £t comme je feignais de rire, il s'écria : < Ne l'insultez pas ; vous êtes une canaille ! C'est M. Tissië ; s'il me savait ici, il vous mettrait à ma j)lace ! » Je me mis de côté et lui dis : « Ëh bien, Albert, que vous fait-on ici ? » Aussitôt il me reconnut et fut joyeux. Gomme je lui disais de me suivre, il me répondit qu'il ne pouvait pas parce qu'on lui avait mis les lers aux pieds. Je les lui fis tomber par suggestion.

Ainsi Yoilà un dédoublement de ma personnalité dû à deux impressions sensorielles différentes. Bien qu'Albert «me vit, il ne remarquait pa6 mes traits véritables , il appliquait sur ma figure le masque d'un geôlier qu'il avait dû Fcacontrer dans une prison ; il ne reconnaissait pas non plus le timbre de ma voix, car l'idée principale d'emprisonnement l'emportait, d'où aberration visuelle et auditive. Mais ma photographie avait éveillé en lui l'attention spontanée, et U Tavait reconnue. De sorte que ses yeux voyaient bien physiologiquement la même figure, mais sa vue intérieure lui en faisait distinguer deux. Quand ma sœur rêve à moi, après une discussion, elle voit deux frères semblables ; mais comme deux représentations contraires la dominent en ce moment, elle les objective différemment.

lie rappel de mémoire peut être provoqué, après un oubli plus ou moins long, par association d'idées. Albert rêve qu'il trouvera du travail à Bazas. Il se réveille, il oublie ; il arrive au chantier, après avoir fait 5 à 6 kilomètres pour s'y rendre, et ce n'est que lorsqu'il est au travail que le souvenir du rêve revient ; i! se fait aussitôt

'«Tî-*

144 INFLUENCE DES RÉVËS

régler et va au rendez-vous qui lui a été donné par un être imaginaire. Il le cherche, et, ne l'ayant pas trouvé, il rentre à Bordeaux. Ici, il y a plus qu'un rêve : il y a une hallucination. « L'hallucination est la reproduction d'une idée qui a impressionné Fesprit quelques instants avant rinvasion du sommeil, > dit Maury ; on peut ajouter : et d'une idée qui a impressionné l'esprit pendant le sommeil.

Albert s'endort. Il voit passer M. Pitres devant sa porte, il Ventend lui dire de partir pour Liège, et, le jour venu, il part, il se rend à la gare où il voit M. Pitres, où il Ventend lui dire de se hâter.

Évidemment, cette double hallucination était provoquée par une idée principale : aller chercher du travail ailleurs. C'est ridée dominante d'Albert. Mais, phénomène intéressant, il juge que M. Pitres ne peut monter en troisième classe comme lui, et il le voit monter en première. Il part. A Libourne, c'est-à-dire une heure après, Tétat hallucina^ toire durant toujours, Albert voit descendre M. Pitres du wagon de première classe et sortir de la gare.

La dernière fugue d'Albert est surtout intéressante à analyser. Il rêve que M. D..., qui existe vraiment, lui promet 3,000 francs s'il retrouve sa femme, partie avec son caissier principal. Le matin, il se lève, il a tout oublié ; il se rend au chantier, près de Lormont, à 6 kilomètres de sa demeure ; il y arrive trop tôt. Il revient sur ses pas ; il s'accoude contre le parapet du pont de pierre, il regardé couler l'eau, il voit les becs de gaz s'y refléter. Il est hypnotisé par ces points brillants, il s'endort, et aussitôt le rêve recommence. W voit et il entend M. D... Il ne demande

INFLUENCE DES RÊVES A l'ÉTAT DE SOMMEIL 448

qu'à obéir, car M. D... lui rendit jadis quelques services, mais il se rappelle n'avoir pas assez d'argent pour faire un lon^ voyage. Il poursuit M. D... jusqu'au quai des Salinières; il passe le pont, puis revient sur ses pas, fait de nouveau 3 kilomètres pour se rendre au chantier où il va se faire régler les deux ou trois jours de travail qui lui sont dus» Puis il erre dans les environs de Lormont, en suivant toujours son rêve ; il cherche Tinfidèle ; il traverse de nouveau la Garonne, attend deux ou trois heures à la gare, monte en wagon, descend à Dax, marche dans la forêt, où une nouvelle hallucination lui fait apercevoir, au loin, la silhouette de M™« D... Il s'élance vers elle, mais elle s'évanouit. Albert se réveille le lendemain au milieu d'un troupeau de moutons!... Tout cela tient du roman...

Et maintenant, pourquoi Albert a-t-il rêvé à M. D. .. plutôt qu'à toute autre personne? Est-ce par hasard? Peut-être. Mais, sans vouloir chercher un pourquoi hypothétique, je ne puis m'empêcher de rapprocher certains faits. Ce que nous savons sur la formation des rêves pourra peut-être nous servir.

1^ Albert s'est entendu traiter d'espion au chantier de Lormont; d'où ennui et cause prédisposante au rêve pathologique.

2^ Le lendemain dimanche , souffrant de la tête , il va au théâtre et y voit jouer une pièce intitulée Une fille bien gardée , mais qu'Albert désigne sous le titre de Une femme qu'on garde mal. On sait que dans cette pièce une femme du monde, voulant aller en soirée, laisse son enfant à la garde de ses domestiques, et part. Dans cette pièce, l'acteur jette à terre une poupée qui était dans le lit de la petite fille et lui casse le nez.

TissiÉ. 9

146 INFLUENCE DEâ RÊVES

3° M. D... s*est marié à Lormont, alors quUl habitail Bordeaux.

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