PRÉFACE
Le sujet que M. le D"" Tissié développe dans les lignes qui suivent, paraît, au premier abord, appartenir à la Psychologie ; il lui appartient, en effet, sinon tout entier, au moins dans sa majeure partie. Mais la part de Pathologie qu'il renferme est suffisante pour expliquer qu'il soit traité par un médecin.
Pourquoi , jusqu'ici , l'étude des rêves paraît-elle avoir été réservée aux seuls Psychologues? C'est ce qu'il est difficile de dire. Les cas sont cependant nombreux dans lesquels le médecin doit inter>'enir à leur sujet ; le cauchemar et le somnambulisme spontané ne relèventils pas absolument de la médecine ? et à qui s'adressent une famille ou un malade, dans ces cas ? Ce n'est sans doute pas au Psychologue.
Du reste, la Physiologie du cerveau nous appartient au même titre que celle du rein, du foie ou de l'intestin, et, sans aller jusqu'à dire que la Psychologie est une science médicale, ce qui serait excessif, nous médecins nousnedevons pas l'abandonner tout entière à la Philosophie. Il est de notre devoir d'en distraire la part qui nous permet d'étudier les fonctions cérébrales, dont Taltération relève de nous. Le moi médecine mentale exprime une réalité.
VIII LES RÉVKS
De ce que je viens de dire il ressort que le médecin doit être philosophe et que nous devons nous mettre au-dessus de la croyance grossière que la médecine n'est que Tart de tûter le pouls et de faire tirer la langue, croyance, hélas I trop répandue. J'ajoute que si le Psychologue était un peu médecin, dans le sens élevé du mot ; s'il appliquait à la connaissance des désordres de l'esprit les puissantes facultés d'analyse qu'il a toujours réservées à l'homme sain, ce serait tout profit pour l'humanité.
D'ailleurs, il est, en Angleterre et en France depuis quelques années, une école qui comprend cette alliance, et qui, laissant à la métaphysique pure la part qui lui convient, croit que l'étude des troubles de l'esprit est indispensable à la Psychologie; chez nous, M. Ribot en est le représentant le plus éminent.
A ceux qui croiraient que le médecin sort de son domaine en faisant delà Psychologie, j'opposerai d'autres arguments que la médecine mentale. L'hygiène appartient sans conteste à la médecine, bien qu'elle ne soit pas, à proprement parler, un art de guérir : or, si sa connaissance est indispensable au médecin, elle l'est aussi à l'architecte et à l'administrateur; et nul ne dira qu'ils sortent de leur domaine en basant sur elle les dispositions d'une habitation ou l'assainissement d'une ville.
La médecine légale n'est-elle pas un terrain commun entre le médecin et le magistrat : l'un doit connaître la loi, l'autre doit ou devrait connaître certaines maladies.
On le voit, il est entre la médecine et d'autres sciences ou arts un lien indiscutable, et elle n'a qu'à gagner à étendre son domaine.
En ce qui touche à la Philosophie, l'homme a toujours appliqué sa pensée à sa propre connaissance ; et les pen-
PRÉFACK IX
seurs, se repliant sur eux-mêmes, et usant, pour s'étudier,d*une intelligence puissante, se sont fait, de Tesprit humain, une idée qui paraissait satisfaisante. Mais, dans ces derniers temps, d'autres penseurs, non moins profonds, se sont demandé si, à ce mode d'étude , il ne pourrait pas être ajouté d'aulres moyens d'analyse, et ils ont appliqué à l'étude de l'homme une méthode d'observation plus précise et plus complète.
Ils se sont dit que, puisque^ en ce qui touche les autres organes, la Physiologie et la Pathologie étaient inséparables, il devait en être de même de l'organe qui préside aux fonctions intellectuelles ; en un mot, que l'étude des troubles de ces fonctions pourrait ajouter des notions précieuses à leur connaissance .
De plus, à ces troubles révélateurs l'expérimentation a ajouté de puissants moyens d'analyse : le somnambulisme provoqué et la suggestion, qui amènent des troubles que j'appellerai expérimentaux. Ainsi armé, le Psychologue peut espérer nous conduire à une connaissance plus complète et plus précise de nousmêmes.
Je sais qu'il est des esprits distingués qui croient que la connaissance de nous-mêmes peut se dispenser de se commettre avec de pareils appuis, et que la majesté de l'homme n'a rien à faire avec ces misères ; je sais aussi qu'il est encore des magistrats qui croient que la connaissance de leur propre intelligence leur suffit pour apprécier les troubles de l'intelligence des autres. Mais j'avouerai ne pas partager cette suffisance ; pour moi, la recherche de la vérité, but suprême de nos études, est d'une si haute portée qu'elle grandit les moyens qu'on emploie, s'il est nécessaire de les grandir.
Le médecin, qui plonge ses mains dans les entrailles
d'un cadavre infect, ne s'est jamais aperçu que sa besogne est répugnante.
Ce dédain n'est pas sans fierté ; mais n'est-il pas un reste de l'antique orgueil qui disait que, l'homme étant le Roi delà Création, la terre qui le porte était le centre de l'Univers? On a failli brûler Galilée pour avoir dit le contraire.
C'est un orgueil dont il faut rabattre.
Aujourd'hui, l'union de la Psychologie et de l'étude des troubles cérébraux est consommée ; et, grâce à MM. Charcot et Ribot,un médecin et un philosophe, qui marchent la main dans la main à la recherche de la vérité, on peut espérer y voir plus clair dans les ténèbres des maladies nerveuses.
Jajouterai que, si les temps ne sont pas venus, ils approchent ; car l'austère Sorbonne vient de recevoir un docteur en Philosophie qui, dans une thèse brillante, a défendu ces idées, et il s'est fondé à Paris, dans ces dernières années, une société qui réunit la plupart de ceux qui s'occupent de cette élude.
Malheureusement, ces questions sont non seulement difficiles, mais elles touchent au Merveilleux, si cher à la faiblesse humaine ; aussi beaucoup de ceux qui les traitent, pour peu que leur imagination soit ardente, se laissent aller à des exagérations que la critique scientifique réprouve, et les solutions en sont retardées. De plus, le charlatanisme les exploite, et, comme les Harpies de la Fable qui salissaient ce qu'elles touchaient, il en éloigne nombre de bons esprits. Leur siège est fait ; pourquoi adopteraient-ils des idées dans lesquelles la tromperie et l'exploitation tiennent tant de place ? et puis il est si commode de se retrancher derrière la simulation, pour ne pas avoir à changer d'avis : le doute