CHAPITRE
80MMEIL PHYSIOLOGIQUE
lo Rêves d*origine sensorielle.
Le rêve est la pensée de rhomme endormi, comme la pensée est quelquefois le rêve de Fhomme éveillé.
Dans ce dernier état, la plupart de nos pensées, quelques philosophes disent toutes, nous viennent des impressions sensorielles que nous recevons. Elles servent de point de départ à diverses séries d'idéations qui nous paraissent le plus souvent opposées les unes aux autres, mais qui se rattachent entre elles par la loi de Tassociation des idées. A rétat sain, tous nos organes sensoriels fonctionnent également, rapport des impressions maintient l'équilibre psychique. Que la fonction de Tun de nos sens soit supprimée ou augmentée, réquilibre sera rompu. Le sourd et muet et Fhalluciné auditif et visuel, par exemple, ont une vie psychique différente de celle d'un homme sain.
Les choses se passent-elles de la même façon dans le sommeil ? C'est ce que nous allons étudier dans ce travail. Il ne saurait y avoir solution de continuité absolue entre les deux états, il n'y a que des modifications, et encore sontelles légères.
Dans le sommeil comme dans la veille, nos sens sont une source dïmpressions, moins nombreuses cependant dans le premier état que dans le second, mais peut-être plus vives. Les pensées de nos rêves nous viennent du dehors pour la plupart. Voici quelques exemples.
Tact. — Maury, étant souffrant, lit le rêve suivant, tandis que sa mère veillait à son chevet. Il rêva qu'il assistait à une scène de la première révolution. Poursuivi, arrêté, emprisonné et conduit devant des juges, il avait été condamné à mort. 11 assista aux préparatifs de son exécution, il fut traîné jusqu'à Téchafaud, il monta sur la fatale filate-forme, plaça sa tête dans la lunette, et se sentit guilotiné.
Il se réveilla tout à coup : c'était la flèche de son lit qui venait dQ tomber sur son cou. L'impression tactile avait provoqué un rêve de quelques secondes qui avait duré plusieurs jours.
Un géographe étudie la carte des lacs de l'intérieur de l'Afrique et des sources du Nil. Il s'endort ; il fait chaud, il sue. La sueur coule le long de son corps. Il rêve qu'une carte de géographie immense est étendue sur lui avec des cours d'eau aux teintes bleuâtres : la carte était les draps ; les cours d'eau, la sueur qui ruisselait (i).
Je rêve une nuit que je suis dans une périssoire remplie d'eau où je prends un bain, dans le bassin d'Arcachon (je venais de passer quelques jours dans celte ville). Je me réveille : mon corps était inondé de sueur. L... rêve un matin qu'il nage en pleine mer après avoir été en barque.
(1) Max Simon, le Monde des rêves, p. 33.
II se réveille avec une sensation de fraîcheur : on venait d'ouvrir la fenêtre qui est à côlé de son lil.
<c Au printemps, dît M. Azam, quand les matinées sont fraîches, je fais toujours le même rêve. Je me représente une plage, une rivière avec un pavsage quelconque, à moi connu et fait avec des souvenirs (le rêve n'inventant rien), et je prends un bain froid. Si je m'éveille, j'acquiers la certitude que mon corps entier est refroidi et que mon rêve n'est que le résultat de la sensation de froid dont je n'ai pas eu conscience, mais qui, suffisamment sentje par ma peau et perçue par mon cerveau, a agi comme action réflexe et a enfanté l'idée du bain froid par lequel mon corps s'est rafraîchi. Mais je m'éveille et j'augmente mes couvertures : alors celte forme de rêve disparait ; la chaleur revenant et rappelant à la peau le sang du cerveau, le sommeil redevient profond et sans rêves (i). »
Max Simon (2) rêve qu'il presse un dé à jouer entre ses doigts. Il se réveille et s'aperçoit qu'il tient un pli de son drap de lit qui lui donnait la sensation d'un corps cubique.
Je rêve que je porte un fardeau dans mes bras et j'ai quelque peine à le tenir. Je me réveille. Mon bras droit était ramené sur la poitrine, la main posée a plat sur le cœur ; le bras gauche était allongé dans le lit, le long du corps, la main posée à plat, sous mon dos.
La prise en épaisseur de mon corps par mes deux mains et l'impression tactile que mon cerveau recevait avaient réveillé la mémoire du fardeau par le volume et par le poids, puisque celui de mon corps pressait sur ma main gauche.
Une personne, citée par Dugal Stewart, ayant un vésicatoire sur la tête, s'endormit et fit un rêve très long et
(1) Azam, Amnésie périodique ou dédoublement de la personnalité^ p. 41.
(2) Max Simon, le Monde des rêves, p. 37.
très suivi dans lequel elle se voyait prisonnière et sur le point d'être mise à mort par les sauvages d'Amérique.
Ouïe. — Voici encore une observation de Maury qui va servir de relation entre les rêves d'origine tactile et ceux d'origine auditive.
Cet auteur raconte qu'il s'était assoupi par un effet de la forte chaleur ; il rêve alors qu'on avait placé sa tête sur une enclume et qu'on la martelait à coups redoublés. 11 entendait en rêve très distinctement le bruit des lourds marteaux, mais, par un effet singulier, au lieu d'être brisée, sa tête se fondait en eau. Il s'éveille, il sent sa figure inondée de sueur et il entend dans une cour voisine le bruit très réel de marteaux (i).
Je rêve un matin que je me trouve en plein Océan, sur un paquebot; la traversée durait depuis un temps que je ne pouvais apprécier. Le navire en accosta un autre en rivière. Je transbordai ; il était chargé d'émigrants. J'y revis des types connus, ayant navigué jadis ; puis je descendis, par l'échelle du commandant, dans un petit bateau à vapeur plein de monde. Le bateau, étant trop chargé, menaçait de couler. Je sautai dans un petit canot, mais il allait sombrer aussi ; je me jetai à l'eau, sans éprouver pourtant de cauchemar. La rivière s'était rélrécie, je touchais le fond avec les pieds ; je marchai ainsi jusqu'à la berge et je me trouvai à Paris, sur le bord de la Seine, courant, essoufflé, vers un ponton de bateau à vapeur. Le ponton avait deux étages. Â l'étage supérieur se tenaient les employés délivrant des billets de passage ; à Tétage inférieur, où je des-
(1) Alfred Maury, Nouvelles observations sur les analogies des phénomènes du rêve et de V aliénation ^ dans les Annales méd.-psychologiques, 1853, t. V, p. 415,
ccndis, toujours en courant, je m'égarai à travers des machines à vapeur fonctionnant. J'avais hâte d'arriver au petit bateau qui sifflait, pourtant je ne pouvais retrouver mon chemin ; je le demandai à un employé qui. me Tindiqua, j'arrivai au moment où le bateau s'éloignait du ponton en sifflant de nouveau.
Je me réveillai soudain. J'entendis vraiment le sifflet d'un bateau à vapeur qui manœuvrait en rivière. Ma demeure est à un kilomètre environ de la Garonne. Les sifflets que j'entends durent au plus de cinq à dix secondes. Ce rêve m'avait laissé l'impression d'une durée de (rois mois.
Je rêve, une autre fois, que j'entends un chant de flûte et que j'assiste à un concert. Je me réveille, j'inspirais fortement par le nez, étant atteint de coryza .
Une autre nuit, étant encore atteint de coryza, je rêve que je vois et que j'entends un échappement de machine à vapeur. Je me réveille en sursaut. Je respirais avec la bouche les lèvres rapprochées, ne pouvant pas respirer par le nez.
Je rêve un matin qu'un régiment défile ; le général qui allait le passer en revue s'aperçoit qu'un des officiers ne marche pas au pas. Il lui en est fait l'observation ; Tofficier ne comprend pas, le général lui montre les mouvements à faire. Je me réveille en ce moment, mais peu à peu, et ù mesurequele jugement revenait, j'entendais un pas cadencé dans le corridor sur lequel donne ma chambre à coucher. C'était ma femme de ménage qui allait et venait pour son service.
M... Bertrand parle dans la journée avec un infirmier
d'une sofiurX... dirigeant une salie voisine; elle lui plaisait beaucoup. Il rêve à elle, ils partent ensemble, visitent la Tunisie (où le malade possède un fils qu'il veut aller rejoindre) ; ils reviennent en France. Le rêve dure environ cinq mois. M... est réveillé par le craquement des souliers de la sœur veilleuse qui faisait sa ronde de nuit. La sœur X... avait aussi des souliers qui craquaient. M... s'est endormi et a repris son rêve.
Voici un fait, rapporté par Burdach (1), qui se rattache à Tobservation précédente, avec celte différence que le rêve est fait ici par plusieurs personnes à la fois.
Burdach raconte que lui et ses compagnons de voyage étant descendus dans une hôtellerie rêvèrent tous en même tem[)s qu'ils étaient sur une route escarpée, bordée de précipices, dans la nuit profonde. La cause occasionnelle était un orage nocturne qui avait éclaté sur rhôtellerie.
Olfaction. — Un soir, Maury s'était assoupi pendant qu'une personne lisait ù haute voix auprès de lui. Celle-ci s'arrête et lui pose une question au sujet de la lecture: il répond : « Il n'y a pas de tabac dans ce livre, » La réponse fait rire, car elle n'a pas le moindre rapport avec la demande. Il se réveille, cherche pour Cjuelle cause il a parlé de tabac; un éternuement vient le lui révéler. Quelques grains de tabac qui élaient restés dans son nez, après en avoir accepté d'une tabatière bienveillante, agissaient sur sa membrane olfactive et renvoyaient au cerveau cette sensation, dont il n'avait pas conscience dans l'instant (2).
Vue. —Le 25 juillet 1889, à six heures du malin, je rêve que je suis enfermé dans un vaste terrain entoure d'une barrière formant clôture en bois. Chose étonnante ! je
(1) Traité de physiologie,
(2) Alfred Maury, De certains faits observés dans les rêves. {Ann. méd.-psych.y 1857, t. III, p. 157.)
DF. I.A FORMATION DES nKVES H
pouvais à peine regarder les espaces qui séparaient chaque laite, une vive clarté m'obligeait à baisser les yeux. On eût dit que la barrière était appliquée contre un horizon de feu. Je suis réveillé par le son des cloches. J'aperçois alors un long rayon de soleil qui pénétrait dans noa chambre entre mes persiennes mi-closes.
Les lattes de la clôture étaient représentées par Tombre des montants des persiennes, les espaces lumineux étaient créés par Tentre-bàillement des contrevents.
B... Léon rêve que le théâtre d'Alexandrie est en feu ; la flamme éclairait tout un quartier. Tout à coup il se trouve transporté au milieu du bassin de la place des Consuls; une rampe de feu courait le long des chaînes qui relient les grosses bornes placées autour du bassin. Puis il se retrouve à Paris, à TËxposition qui est en feu. Il a un violent cauchemar : il assiste à des scènes déchirantes, il prend part à des sauvetages, etc., etc. Il se réveille en sursaut : ses yeux recevaient le faisceau de lumière projetée par la lanterne sourde que la sœur de ronde tournait vers son lit, en passant.
M... Bertrand rêve qu'il est engagé dans Tinfanterie de marine, dan$ laquelle il a servi jadis. Il va à Fort-de- France, à Toulon, à Lorient, en Crimée, à Constantinople. Il voit des éclairs^ il entend le tonnerre qui ressemble à des coups de canon ; il assiste enfin à un combat dans lequel il voit le feu sortir des bouches des canons.
11 se réveille en sursaut. Comme B..., il était réveillé par le jet de lumière projeté par la lanterne sourde de la ^œur de ronde.
GouT. — Je rêve que je suis dans un restaurant où l'on me sert un plat d'oignons frits à la poéle.
Après trois ou quatre bouchées, bien qu'ayant faim, je laisse le plat, Taliment ayant un goût très prononcé d*ail et de sucre, ce qui m'était fort désagréable. Je me réveille ; j'avais la bouche à demi ouverte, et la sensation bien nette d'un goût alliacé.
Je rêve une autre fois qu'étant avec un ami, je le vois plonger, tout à coup, dans une mare d*eau putréfiée et en ressortir dégouttant. Je fais cependant la réflexion que, pour sortir de là, il ne sent pas trop mauvais, et aussitôt je le vois plonger de nouveau.
Je me réveille. J'avais la bouche pâteuse et entr'ouverte. Ayant beaucoup fumé la veille, mon haleine était forte.
Musculation. — De même qu'une impression sensorielle peut être la cause occasionnelle d'un rêve, l'attitude d'un membre peut, chez le dormeur, avoir les mêmes effets. S'il est vrai que vouloir accomplir un mouvement c'est déjà le mouvement qui commence, en renversant la proposition, un mouvement passivement provoqué éveillera la pensée de ce mouvement. Le fait est expérimentalement prouvé
pour le sommeil hypnotique en ce qui concerne les attitudes. On peut, je crois, l'admettre comme tel pour le sommeil physiologique.
Je rêve que je suis hors de chez moi, dans la rue, dans une position grotesque. Tout le monde me regarde. Je me baisse, je me fais petit, j'avance péniblement les jambes pliées, cherchant à me protéger. Mais cette façon d'avancer est très fatigante ; je souffre beaucoup des articulations
du genou et du bassin. Je me réveille. J'étais replié sur moi-même dans mon lit, les jambes ramenées vers le tronc. Cette attitude prolongée avait provoqué le rêve et des douleurs réelles aux articulations.
Voici une observation de Félida, citée par M. Âzam, qui se rapproche de la précédente.
« Elle (Félida) a des stases sanguines dans les membres. Son sommeil est toujours tourmenté par des rêves ou par des cauchemars ; de plus, il est influencé par des douleurs physiques. Souvent elle se voit chargée de chaînes ou liée avec des cordes qui brisent ses membres. Ce sont des douleurs musculaires ordinaires qui se transforment ainsi. »
Dans ces deux observations la douleur provoque le rêve ; en voici une où Tattitude seule suffit.
Je m'endors sur mon canapé ; je rêve que je tiens une petite boule entre le pouce, Tindex et le médius de la main gauche. Je me réveille. Je ne tenais rien dans les doigts, mais ils étaient rapprochés à leur extrémité comme pour tenir un petit objet. De plus, j'avais complètement perdu la notion de la position de ma main gauche que je croyais portée à droite, alors qu'elle reposait sur la jambe gauche. Voulant me lever, je crus faire un mouvement des jambes. Je ne Taccomplis pas, et pourtant l'impression du mouvement effectué était fort nettement accusée dans mon cerveau.
Organes génitaux. — Les rêves erotiques sont dus à une excitation des organes génitaux, qu'elle provienne d'une cause extérieure comme le chatouillement, la pression du drap, l'attitude des mains, ou d'une cause interne : le décubitus dorsal, la réplétion des vésicules séminales, etc.
Ce sont des rêves d'ordre physique et physiologique. Il eu est d'autres d'ordre psychique. Cependant il est plus que probable que ces derniers ont un point de départ dans une impression sensorielle.
On comprendra facilement que je ne cite pas d'observation à cet égard.
Je termine cependant par celle-ci qui m'est fournie par une personne de ma connaissance : X... rêve qu1l est atteint d'un rétrécissement uréthral, que la miction est impossible et que le scrotum est énormément infiltré. 11 a un cauchemar affreux ; il se réveille, il éprouve un violent besoin. L'acte accompli, il se rendort et n'a plus de rêve.
Toutes ces observations prouvent que le rêve peut être provoqué par une impression sensorielle. Celle-ci éveille une image du même ordre que l'impression reçue, visuelle si c'est la vue qui entre en jeu, auditive si c'est l'ouïe. Cette image en appelle d'autres, par association d'idées, par rappel de mémoires. La direction ou la tournure d'esprit du dormeur sert de thème au rêve.
J'étais allongé sur mon canapé, je donnais et rêvais qu'une personne disait : « Je ne veux pas », répondant en cela à une discussion sur un sujet de médecine. Je me réveille instantanément sur la dernière syllabe « dlnii », ayant la perception que c'était la personne du rêve qui disait « Je ne veux pas », alors qu'elle avait dit : <( Il fait beau aujourd'hui. »
Ainsi l'impression avait été reçue, mais elle avait été modifiée quant à la valeur des termes, qui n'avaient rien de commun avec l'idée de médecine qu'elle avait provoquée ou qui existait déjà.
Entre deux impressions sensorielles perçues en même temps, c'est celle dont la perception est la plus vive qui domine la scène et provoque l'idée principale du rêve. Si Maury n*avait entendu des coups de marteau pendant qu'il suait, il aurait probablement rêvé à quelque baignade; mais l'impression auditive domine et c'est elle qui crée le rêve de martellement de la tête sur une enclume, l'impression tactile n'a qu'une valeur secondaire.
Dans l'observation personnelle de mon voyage en paquebot, le sifflet d'un bateau à vapeur crée un rêve dans lequel une idée principale domine : celle du bruit que fait la vapeur.
11 peut arriver aussi qu'une impression auditive provoque en même temps un rêve visuel et auditif, comme cela a eu lieu dans le rêve où j*ai vu et entendu un échappement de vapeur.
La cause occasionnelle était une impression auditive : je soufflais avec ma bouche.
Une Impression auditive perçue dans le sommeil et semblable à une autre de même nature perçue à l'état de veille peut évoquer une mémoire se rapportant à celte dernière, comme semble l'établir l'observation de M. Bertrand.
Celui-ci avait parlé dans la journée d'une sœur X... qui ne lui était pas indifférente. Il connaissait son pas au craquement de ses souliers. Pendant son sommeil, un craquement analogue provoque un rêve, roman dont la sœurX... est l'héroïne.
L'observation de Burdach prouve que le même rêve peut être fait par plusieurs personnes en même temps, si ces personnes ont la même préoccupation et si l'impression
i6 FORMATION DES RÊVES
auditive est la même. On verra plus loin l'expérience que M. Bernheim a faite sur des malades endormis physiologiquement.
Tous les compagnons de voyage de Burdach avaient rêvé précipice parce qu'ils étaient tous en voyage, qu'ils éprouvaient à peu près les mêmes impressions et qu'ils vivaient de la même vie.
Un même rêve fut fait en même temps par huit cents hommes du régiment de la Tour d*Âuvergne; la cause occasionnelle était différente, comme nous le verrons plus loin.
Les rêves provoqués par une impression visuelle sont relativement restreints, car on dort avec les paupières baissées. Max Simon se demande si les rêves visuels, où certaines parties du corps du rêveur lui apparaissent avec des dimensions hors nature, ne seraient pas liés à une image tactile naissant de quelque compression accidentelle et vague perçue? Je n'oserais l'affirmer, dit-il, n'ayant par devers moi aucune observation sur ce point (i).
En ce qui concerne B... et M..., tous deux malades dans la même salle, la même cause produit le même effet. Chacun des deux a modifié son rêve d'après la direction de son esprit, mais l'idée est la même : celle du feu. 11 est bon de remarquer aussi que M... ne rêve pas cette fois à la sœur X... et que les souliers de la sœur de ronde de cette nuit-là ne craquaient pas. M... ayant beaucoup voyagé, le fond de ses deux rêves est fait des diverses impressions 'adis emmagasinées (Fort-de-France, Crimée, Constanli-
(I) Max Simon, le Monde des Réves^ p. 10.
nople, Tunisie, etc.). La partie anecdotique seule change d'après Timpression sensorielle reçue. Il voit des éclairs parce qu'il reçoit un jet de lumière sur les paupières; les éclairs rappellent le tonnerre, le tonnerre le bruit du canon, et celui-ci la bataille. On le voit, tout se lie par l'association des idées.
Maintenant, pourquoi entend-il ?
Pourquoi transforme-t-il une impression visuelle en impression auditive ? On peut admettre que Texcitation des centres visuels a été assez forte pour provoquer celle des centres auditifs, par voisinage ou par répercussion.
Il semble que dans les rêves les six sens soient accouplés deux à deux par ordre d'importance et qu'ils aient entre eux des relations plus intimes. C'est ainsi que les rêves auditifs peuvent se transformer en rêves visuels ; que les rêves gustatifs peuvent devenir des rêves olfactifs, et enfin que des rêves tactiles peuvent provoquer des rêves d'ordre musculaire. Le tact paraît cependant empiéter sur tous les autres organes sensoriels.
Quand je vois mon ami sortir dégouttant d'une mare d'eau putréfiée et que j'en sens l'odeur, je dois cette impression olfactive à une impression gustative antérieure. Pourtant l'odeur de mon haleine n'était pas assez forte pour établir entre elle et celle de l'eau putréfiée une analogie absolue ; c'est probablement à cette raison que j'ai dû d'établir dans mon sommeil une différence entre les deux sensations olfactives : une concrète, l'autre abstraite.
Nous voici arrivé au sens musculaire. Gomme je l'ai déjà dit plus haut, vouloir accomplir un mouvement c'est accomplir un mouvement qui commence. A l'état de veille,
18 FORMATION DES RÊVKS
une attitude révèle une pensée, et c est le secret de Tartiste, du peintre ou du sculpteur de rendre Tattitude aussi vraie que possible, afin que la pensée qu'elle représente soit vivante pour tous, étant facilement devinée.
Les expressions de la physionomie dues aux muscles de la face et à ceux du cou pour les diverses attitudes de la tête sont aussi nombreuses que les pensées qu'elles représentent. II en est de même des attitudes du corps. Si donc l'attitude représente une idée ou une série d'idées, cette idée peut être provoquée par une attitude prise soit normalement comme dans le sommeil physiologique, soit expérimentalement comme dans le sommeil hypnotique, car il existe un rapport très intime entre la cérébration et la musculation, et, à ce sujet, voici un exemple pris à l'état de veille. J'étais à table, lisant mon journal. Je l'avais appliqué contre la carafe. A un moment donné j'eus besoin de prendre un couteau qui était placé derrière la feuille, je voyais vaguement le manche. Je tendis la main dans cette direction; l'article m'intéressait fort, je suivais l'idée de soa auteur et non celle de prise du couteau qui était secondaire. Je pris le manche, et tout à coup j'arrêtai brusquement ma lecture. Le couteau était d'une légèreté étonnante. J'avais ressenti un choc dans mon bras, suivi d'une légère fatigue ; cette impression m'avait été assez pénible pour arrêter ma lecture. Mon cerveau venait d'envoyer à ma main une force neurique trop grande pour l'acte à accomplir, et cela parce que le jugement de l'cfTort à faire et de la force à dépenser avait été supprimé par la tension d'esprit, à l'égard de l'article que je lisais. En résumé : l** envoi à peine conscient d'une force neurique aux muscles de la main ; 2^ réception
de cette force par les muscles qui soulèvent le poids ; 3® poids ne répondant pas à la quantité de force reçue ; 4® retour aux centres psychiques de la force supplémentaire non utilisée ; 5<* choc musculaire dans le bras et fatigue ; 6^ choc psychique par établissement d'un jugement qui fait cesser tout à coup ma lecture.
J'ai dit ailleurs (i) quelle relation intime existe entre le cerveau et le muscle dans les exercices de gymnastique. Le jugement demande pour s'établir une quantité de force neurique qui est enlevée aux muscles dans un acte musculaire voulu. Le saut au tremplin, par exemple, est difficile, si on se demande pendant la course qui le précède sur quel pied on va faire Tappel. Les exercices de gymnastique sont exécutés avec moins de force quand on a des soucis ou des peines.
L'abolition du hoquet par une frayeur vive, par la pression du pouce, ou par la récitation de quelques lignes de poésie, est due probablement à un phénomène de transfert. 11 m'arrive souvent, étant à vélocipède, de rencontrer des pierres sur mon chemin : quand je crois ne pouvoir les éviter, je me prépare à passer par-dessus; mais si, par hasard, je passe à côté, j'éprouve toujours un choc dans les muscles fessiers, bien qu'en réalité la roue ait glissé sur un terrain plan. Ce choc est d'autant plus accentué que la vitesse de la marche est plus grande. Ce phénomène est connu des cavaliers. L'envoi de la force neurique aux muscles expliquerait pourquoi les lutteurs de profession ou les personnes aux muscles trop développés sont généralement
(1) Journal de médecine de Bordeaux, 188S-1889, article « Education physique ».
peu portées aux choses de Tesprit. Cette force se diffuse constamment afin de servir à l'antagonisme musculaire qui produit l'équilibre du corps.
Plus la masse musculaire est grande, plus il y a diffusion ; d'où déperdition de la force neurique pour le travail psychique.
Il m'est arrivé, après un exercice violent, de me mettre au travail: les idées ne venaient pas, je comprenais à peine ce que je lisais et je m'endormais.
Le sommeil est provoqué à la fin de la journée par cette déperdition de force par diffusion pour les actes musculaires voulus, et surtout pour l'équilibre dans la station debout. Dans la station couchée l'antagonisme musculaire est moins prononcé, car les muscles n'ont plus à soutenir le poids du corps. Il y a donc réparation ou plutôt accumulation d'une nouvelle force neurique dans le cerveau, qui, semblable à tous les viscères, travaille toujours. Pendant le sommeil, une partie de celte force peut être envoyée au muscle dans un rêve. Cette force, qui ne peut être employée dans le sommeil physiologique, puisque le dormeur n'agit pas, provoque un sentiment de fatigue musculaire, non seulement pendant le sommeil et aussitôt après le réveil, mais quelques heures après le réveil, par rappel de mémoire, comme nous le verrons plus loin. Les choses se passent donc de la même manière à l'état de veille et pendant le sommeil, que la fatigue soit ressentie dans un exercice de gymnastique ou dans un rêve qu'elle transforme alors en cauchemar.
2o Héves d'origine psychique,
« Les auteurs peu nombreux, dit Ribot (1), qui ont étudié l'attention pendant le sommeil partent de cette hypothèse implicite ou explicite, qu'elle est un pouvoir, une faculté, et ils se sont demandé si elle est suspendue. Pour nous, la question se pose autrement : il s'agit simplement de savoir si, pendant les rêves, cet état de monoïdéisme relatif se constitue.
« Il est certain que souvent une sensation, une image, devient prédominante dans cette série d'états de conscience qui se déroulent pendant les rêves d'un cours rapide et désordonné. Il se produit alors un moment d'arrêt, nous avons même le sentiment d'une adaptation au moins partielle et temporaire ; enfin l'état prédominant est toujours accompagné de quelque affection ou émotion forte (peur, colère, amour, curiosité, etc.) : de sorte que nous trouvons tous les caractères essentiels de l'attention spontanée. Y at-ii de même des équivalents de l'attention volontaire artificielle? Tout d'abord il faut retrancher une catégorie de cas que Ton serait tenté de produire comme des exemples affirmatifs. Telles sont les solutions des problèmes, les découvertes scientifiques, les inventions artistiques ou mécaniques, les combinaisons ingénieuses qui se sont révélées en rêve. Tartini, Gondorcet, Voltaire, Franklin, Burdach, Coieridge et bien d'autres ont rapporté des observations personnelles assez connues pour que je me borne à les rappeler. Mais tout cela est le résultat de l'automatisme céré-
(1} Ribot, Psychologie de Vattmtion. Paris, 1889, Félix Alcan, p. 156.
22 FORMATION DES BKVJiS
bral, c'est-à-dire un mode d'aclivilé ,qui est en complet antagonisme avec Tattention volontaire. On ne découvre, on n'invente, on ne résout que d'après les habitudes de son esprit. Coleridge compose un poème, mais il ne résout pas des problèmes d'algèbre ; Tartini achève sa sonate, mais il n'invente pas une combinaison financière. C'est un long travail d'incubation antérieure, tantôt conscient, le plus souvent inconscient (c'est-à-dire purement cérébral), qui atteint brusquement le moment de l'éclosion.
< L'état d'esprit pendant les rêves est aussi défavorable que possible à la constitution de l'attention volontaire : d'une part, rapidité et incohérence des associations; d'autre part, disparition ou affaiblissement extrême de toute coordination.
« Les formes les plus hautes, les plus délicates, les plus complexes disparaissent les premières. Pourtant le pouvoir volontaire n'est pas toujours suspendu, puisque nous essayons quelquefois de nous maintenir dans un état qui nous plaît ou de nous soustraire à une situation désagréable.
« Aussi il y a des cas qui présentent au moins une ébauche de l'attention volontaire, ce qui est assez naturel chez ceux qui en ont contracté l'habitude.
< Parfois l'absurdité de certains rêves nous révolte : nous nous appliquons à en faire ressortir pour nous-mêmes les contradictions. Nous faisons certains calculs dont l'inexactitude nous choque et nous nous efforçons de découvrir les causes d'erreur. Mais c'est l'exception. Si le sommeil n'était pas la suspension de l'effort sous l'une de ses formes les plus pénibles, il ne serait pas une réparation. »
En résumé, tandis que pour les auteurs l'attention spon-
lauée sérail une faculté de Tàme, pour Ribot elle serait due à des étals affectifs, car pour ce psychologue c cette règle est absolue, sans exception », l'intensité et la durée de Tatteution spontanée dépendant de Tintensité et de la durée des états affectifs (désir, satisfaction, jalousie, mécontentement, etc.)-
Les impressions reçues, analysées, classées et emmagasinées par notre cerveau ont deux origines : elles sont splanchniques et sensorielles.
Le grand sympathique est chargé de mettre notre système viscéral en communication avec le cerveau, tandis que ce rôle est dévolu aux nerfs sensitifs pour les organes des sens et pour la musculation. Les impressions reçues constituent des mémoires qui se localisent dans les centres psychiques. Ces mémoires sont d'autant plus nombreuses et d'autant plus profondes que les organes collecteurs et rorgane récepteur, le cerveau, sont plus délicatement développés. On peut admettre alors que le < moi » se dédouble, qull se subdivise en un « moi splanchnique » et en un c moi sensoriel ».
D*où des impressions différentes, c'est-à-dire des mémoires splanchniques et des mémoires sensorielles, celles-ci pouvant s'effacer avec la cause qui les a provoquées, celleslà existant forcément toute la vie puisqu'elles sont une conscience de Tétat présent.
Nous verrons, plus loin, que les rêves d'origine pathologique sont provoqués par des impressions viscérales.
En effet, les impressions viscérales sont fournies par le cœur, les poumons, le foie , les intestins , etc., et le cerveau, car cet organe, qui emmagasine les impressions
!24 FORMATION DES RÉVE$;
^venues des autres parties du corps, agit de même à son égard, en se reOétant sur lui-même. Le cerveau a la conscience de son existence propre, avant d'avoir la conscience de Texistence des autres viscères et du monde extérieur.
Les impressions sensorielles sont fournies par les organes du sens ; chaque groupe de ces impressions se subdivise lui-même. Le groupe des mémoires tactiles, par exemple, se subdivise en mémoires correspondant aux impressions dues à la chaleur, au froid, au chatouillement, à la pression, etc. Chacune de ses impressions a de plus sa valeur, car il y a plusieurs froids, plusieurs chatouillements, etc.
Il en est de même pour les autres groupes sensoriels, vue, ouïe, etc.
L'équilibre entre les fonctions des deux « moi », splanchnique et sensoriel, constitue le « moi » physiologique et psychique tel qu'on le comprend à Tétat de veille ; la rupture de cet équilibre constitue le moi à Tétat de sommeil.
Avant d'aller plus loin, étudions la psycho-biologie de ces deux états :
A Vétat de veille le « moi » est en contact intime avec le monde extérieur; » il nous rend maître de nous-même en s'opposant comme obstacle ou comme limite à notre activité ; rien de semblable n'a lieu en rêve. L'antagonisme entre le monde intérieur et le monde extérieur est supprimé, et, ne pouvant vbir autour de nous, embrasser ce qui nous entoure, nous n'avons en quelque sorte qu'une moitié de conscience (1). » Le tact semble jouer le principal rôle. C'est le sens qui est le premier impres-
([) Burdach, loc. cit.
DE L\ FORMATION DES RÊVES ^o
sionué, même dans la vie intra-utérine ; au moment de la naissance, c'est par lui que parvient au cerveau la première impression de froid.
L'embriologie nous apprend, d'une part, que le cerveau, la moelle épinière et Tépiderne ont une origine commune: le feuillet externe du blastoderme ou ectoderme. On sait encore que les parties principales des organes des sens sont d'origine épidermique. Le développement des yeux, par exemple, débute par l'apparition de deux diverticules sur les côtés du cerveau antérieur primitif: ce %oni les vésicules optiques primitives ; puis une portion de la peau rentre dans ces vésicules, et, comme un doigt de gant qu'on mettrait à rebours, de dehors en dedans, ces vésicules refoulées forment une coupe pédonculée, à deux feuillets, la peau ayant constitué, en se modifiant, la plus grande portion du globe oculaire : le cristallin et le corps vitré,
La physique, d'autre part, nous Initie au rôle important que jouent ces deux organes dans l'accommodation de la vue et dans la réfraction des images. Avant d'arriver à la rétine, les impressions visuelles sont modifiées par le cristallin. L'adaptation de celui-ci au milieu est suffisamment établie par le changement de courbure de ses deux faces. L'œil peut donc être considéré comme une expansion cérébrale externe, logée dans la cavité orbi taire qui s'enfonce dans la masse encéphalique.
Pour l'ouïe c'est la même chose : c Quant à ce qui est des formations provenant du feuillet externe, dit Kôlliker, elles se ressemblent tout à fait à l'origine dans les deux organes (vue et ouïe) en ce qu'elles représentent des invaginations vésiculaires de ce feuillet, ouvert vers l'extérieur
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(vésicule du cnslallin, vésicule audilivc), qui plus tard s*ctraDgleutel se irausibrnieiit eu vésicules closes (1). » On sait que le principal organe de Toreillc interne, Torgane de Cortt, est d'origine épidermique. Or la physique nous apprend encore que Toreille est impressionnée par des ondes sonores et qu'une seule onde renferme plusieurs sons. Il faut donc que Toreille ait décomposé cette onde, ou tout au moins Tait modifiée avant d'en transmettre le contenu aux centres psychiques. « Si, pour terminer, dit encore Kolliker, nous comparons Tappareil de Todorat avec les autres appareils des sens supérieurs, nous trouverons qu'ici comme dans Tœil et dans Toreille, c'est un repli du feuillet corné (externe) qui joue le rôle principal. Ce repli, dans son développement puissant, dépasse encore dans l'appareil de i^odorat ce qui se trouve dans l'œil, mais il ne se sépare îamaîs par étranglement, restant toujours au contraire en communication avec le feuillet corné superficiel de Tépiderme (2). »
Ainsi Todorat montre bien la relation intime qui existe entre la peau et le cerveau, puisque la solution de continuité n'est plus aussi tranchée que pour Toeil et pour l'oreille : les modifications apportées, par l'évolution, au feuillet externe primitif étant moins prononcées.
Si maintenant, considérant le cerveau, on se demande d'où proviennent les hémisphères cérébraux, dont le développement est en raison directe de Tintelligence, dans la
série animale, on verra quïls sont formés par le cerveau antérieur.
Le cerveau, la moelle épinière et la peau ont donc une
(1) KoMiker, Embryologie de Vhomme^Xrad. de Schneider, 1882, p. 729.
(2) Loc, cit., p. 79 j*
origine commune : rectoderme, c'est-à-dire répiderme.
Ce serait aller contre les lois de l'évolution que d'admettre une solution de continuité absolue entre la peau et les centres céphalo-rachidiens : le cerveau et la moelle épinière. La fonction du feuillet externe reste la même dans Tembryon, dans le fœtus et dans Thomme, avec des modifications plus ou moins grandes selon le milieu dans lequel est placé l'individu.
Si maintenant nous interrogeons la pathologie , nous voyons qu'il existe des relations nombreuses entre certaines affections nerveuses et les troubles cutanés ou sensoriels. Dans rhystérie, par exemple, les hypcresthésies et les anesthésies de la peau correspondent à un état mental bien connu. Les troubles vaso-moteurs cutanés sont fréquents ; Tongle passé sur la peau y provoque une circulalion plus active, révélée par une traînée rougeàtre {raie méningiliqué). La piqûre de la peau fait sourdre de petits boutons ombiliqués à leur centre. La chute des ongles a lieu dans Tataxie locomotrice ; la plupart du temps ils sont distrophiés, ce qui prouve que la fonction épidermique est niodtflée. On sait aussi qu'il existe des troubles de la sensibilité cutanée dans cette affection médullaire ; la cataracte, d'origine diabétique, est classique, le cristallin devient opaque, et l'on sait d'autre part qu'on provoque expérimentalement le diabète en piquant le cerveau au quatrième ventricule. Dans la folie les troubles de la sensibilité de la peau sont très fréquents ; on sait aussi que les douches constituent le traitement par excellence de cette névrose et de l'hystérie ; or les douches n'agissent directement que sur la peau. 11 est enfin d'observation
^ FORMATION DES RÉTES
banale que le réveil du matin n'est complet qu'après les ablutions qu'on fait au saut du lit i
Et ici il est bien permis de se demander pourquoi les ablutions se font le malin, aussitôt après le réveil, et cela non seulement chez tous les peuples, mais encore chez tous les animaux, plutôt que dans la journée ou le soir avant de s'endormir.
On sait encore qu'un bain pris avant de se coucher rend le sommeil plus calme.
Si, poussant plus loin nos recherches, nous nous demandons comment il se fait que les cheveux blanchissent à la suite d'une douleur forte ou d'une vive émotion, nous ne pourrons nous expliquer ce phénomène qu'en admettant une relation directe et peut-être intime entre l'épiderme et le cerveau. Cette relation psychique, nous la trouvons dans l'observation suivante citée par Malhias Du val (1).
« Dans nos villes de grandes brasseries, dit-il, il n'arrive que trop souvent qu'un garçon brasseur tombe dans une des immenses chaudières de ces établissements. Retiré très vite, il n'en présente pas moins une brûlure parfois légère, mais en tout cas très étendue et qui a profondément modifié la peau au point de vue nerveux. Dans quelques cas de ce genre, nous avons pu observer que la respiration ne se continue avec son ampleur et son intensité normales que grâce à l'intervention de la volonté. Le patient respire alors parce qu'il veut respirer, et, le réflexe physiologique étant insuffisant par défaut dans les voies
(1) M. Duval, Physiologie^ 1887, p. 448.
ceatripèles, les mouvements du thorax ne présentent plus ni leur forme rythmique, ni leur apparente spontanéité nor^ maie; mais si le malade oublie de respirer, les mouvements du thorax deviennent lents et faibles comme chez les animaux enduits d'un vernis ; la température du corps s'abaisse, et n'est maintenue que par Taction de la volonté sur la respiration. Il est évident qu'ici une des sources, la source cutanée, si l'on peut ainsi s'exprimer, du réflexe respiratoire, a été supprimée, et que l'action pneumogastrique seule est devenue insuffisante pour provoquer l'action du système nerveux central. La volonté supplée à ce manque d'impulsion extérieure, jusqu'à ce que les malheureux soumis à cet étrange supplice succombent enfin à la fatigue, s'endorment et meurent par refroidissement. »
Ainsi l'embryologie, la pathologie, la thérapeutique, la physiologie et la psychologie établissent une relation intime entre i'épiderme et les centres céphalo-rachidiens. Il est donc permis de se demander si I'épiderme, c'est-à-dire la peau, n'est pas un cerveau périphérique mettant le cerveau interne en contact avec le monde extérieur et dont la fonction consisterait à tamiser les impressions reçues avant de les transmettre aux centres psychiques qui les emmagasineraient afin que Vambiatice soit mieux établie entre rhomme et le milieu dans lequel il évolue. On sait combien est exquise la sensibilité des organes sensoriels et obtuse celle de l'écorce grise des hémisphères cérébraux.
Ainsi s'expliqueraient certains phénomènes psychiques restés inexplicables jusqu'à ce jour, tels, par exemple, la douleur ressentie par un malade au membre qui a été ani-
30 FORMATION DES flÉVES
putë ; la facilité avec laquelle les somnambules se diri^ gent pendant la nuit, etc., etc.
Car il y a échange de tous les instants par voie centri-pète et par voie centrifuge. Qui dit échange, dit mouvement ; or le mouvement est la condition même du changement. D'autre part, il n'y a pas de perception sans mouvement si faible qu'il soit. Tous nos organes sont en mouvement à l'état de veille, ce qui nous permet d'avoir la conscience du c moi » complet, viscéral et sensoriel.
A Vélat de sommeil tout est modifié, car l'équilibre est rompu. Le « moi » est dédoublé en « moi splanchnique » et en (( moi sensoriel ». Le moi splanchnique a conscience de lui-même, grâce au travail des organes qui fonctionnent sans cesse (cœur, poumon, cerveau, foie, etc.).
Le « moi » sensoriel existe à peine, car les sens ne fonctionnent plus ou presque plus ; il semble replié sur lui-même. Tout mouvement étant suspendu, il n'y a plus attention et perception, car l'affaiblissement du mouvement amène raffaiblissement de Tattenlion.
Pendant la nuit plus de mouvement dans la natuFé, les bruits qui excitent l'oreille se sont tus ; la lumière qui impressionne la rétine et qui provoque indirectement les mouvements des muscles de l'œil est éteinte ; les muscles des paupières et tous ceux du corps sont en résolution, le tact lui-même est protégé contre des excitations trop violentes, provoquées par le froid, le chaud ou le frottement, puisqu'on se déshabille, on se couche et qu'on entretient une douce chaleur autour de soi. .
Ainsi pas ou presque pas de mouvement, et par conséquent pas ou presque pas d'attention d'origine sensorielle.
Cependant H n'en est pas absolument ainsi, car, uiéme dans le sommeil le plus calme, un ou plusieurs organes sensoriels peuvent être impressionnes et provoquer alors les rêves d'origine sensorielle.
Une impression sensorielle réveille des mémoires d'ordre sensoriel emmagasinées pendant la veillée, se rapportant à l'organe excité. Un jet de lumière passant sur les paupières d'un dormeur éveille la mémoire du feu avec Timage d'un incendie, d'un éclair, etc., selon l'état d'esprit du moment même. Un sifflet de bateau à vapeur éveille la mémoire d'un paquebot, d'une « mouche à vapeur », et la chute d'un bâton sur le cou provoque l'image de la guillotine, chez Maury qui avait lu quelques jours avant des scènes de la Révolution. Ce sont des clichés photographiques qui apparaissent et disparaissent avec une rapidité surprenante ; le dormeur se trouve dans l'état d'une personne devantlaquelle on ferait jouer une lanterne magique, chaque sens imprcs> sionné faisant passer par devant le moi splanchnique une image qui s'enchevêtre dans une autre. Le rêve d'origine sensorielle est la partie épisodique de l'état de conscience établi par la fonction du moi splanchnique.
Le « moi » splanchnique a la notion de tonalité, mais il n'a pas celle du temps, car celle-ci ne peut exister qu'autant qu'il y a comparaison ; or, pour comparer, il faut au moins deux termes : celui du mouvement et celui du repos. Le second terme n'existe pas pour le « moi splanchnique », puisqu'il fonctionne sans arrêt jusqu'à la mort; il n'a donc que la notion du mouvement par alternance d'impressions plus ou moins vives selon la fonction de l'organe. Cette alternance lui donne la conscience de son existence dans
le momenl même, mais non dans le passé. Quand on se réveille pendant la nuit, on ignore Theure qu'il peut être ; le c moi splanchnique » est incapable de la donner ; cependant il avertit, par une fatigue particulière, quïl n'a pas sa somme de repos physiologique et habituel : on regarde sa montre. Pour le « moi sensoriel », c'est différent, il subit toutes les variations du milieu dans lequel il se trouve placé, les termes de comparaison ne manquent pas. Tandis que le moi splanchnique fonctionne nuit et jour, le moi sensoriel se repose pendant la nuit ; d'où division du temps et image psychique de cette division. La journée elle-même se subdivise en aurore, matin, midi, après-midi, soir et crépuscule, soit six divisions, c'est-à-dire six impressions, six mémoires différentes, pour une journée de douze heures.
Pendant la nuit, les organes sensoriels qui recueillent ces impressions ne fonctionnent plus ou fonctionnent très mal; le moi splanchnique seul existe vraiment, pendant que le moi sensoriel est déséquilibré.
11 ne reçoit que des impressions lointaines et obtuses de la part des organes sensoriels accideatellement excités pendant leur repos.
Cette dualité permet de considérer Thomme comme un viscère protégé par les organes sensoriels et défendu par le système musculaire. Aussi toutes les combinaisons sont possibles entre les mémoires substratum du « moi splanchnique» et les mémoires épisodiques du « moi sensoriel ». Quand les organes sensoriels sont en plein repos, celui-ci se repose; les mémoires qui le constituent ne sont plus en communication avec les sens qui ne fonctionnent plus, ne peuvent plus les exciter : il n'y a pas de rêve ; c'est ce qui
arrive généralement vers le milieu de la nuit. Quand, pour une cause ou une autre, les organes sensoriels sont excités, le réveil du moi sensoriel est plus ou moins prononcé, les mémoires épisodiques reparaissent pour s'enchevêtrer entre elles et avec la mémoire substratum.
C'est le rêve avec toutes ses incohérences (1), le rêve du soir, en s'endormant, caria fonction des organes sensoriels n'est pas complètement supprimée, et le rêve du matin, au moment où cette fonction reprend.
On vit encore son rêve au réveil, bien qu'on ait la conscience de s'être reconquis complètement. Il arrive aussi qii'on accorde pendant un temps plus ou moins long une fausse valeur à certaines impressions qu'on vient de ressentir, quand les sens ou certains sens ne sont pas complètement réveillés. L'équilibre n'est pas encore rétabli entre eux, d'où les hallucinations hypnagogiques. Ce même état existe au réveil chez les sujets hypnotisés ; il n'a pas été assez remarqué, je crois, car le sujet dort encore alors qu'on le croit parfaitement réveillé. 11 est permis d'ad-
(i) L'incohérence n'existe pas seulement dans l'état de rêve, mais aussi dans l'état de veille.
Quand l'impression sensorielle a été trop rapide, sa représentation n'a pas eu le temps de se localiser. II y a alors enchevêtrement d'images. Il m'arrive quelquefois de rencontrer en même temps dans la rue deux personnes de ma connaissance, dans un moment où je suis pressé et où je marche vite. Je les vois rapidement. Je place alors la tête de l'une sur le corps de l'autre, quand je cherche à me rappeler qui je viens de rencontrer et de saluer. Cette troisième représentation est très fugace, parce que le nom des deux personnes qui revient à ma mémoire y rappelle leur image. Cependant il m'arrive de douter quant au costume: si, par exemple, je rencontre A. coiffé d'un chapeau de paille et B. d'un chapeau dit haut de iorme, je place la tète de A. sous le chapeau de B., et celle de B. sous le chapeau de A. Ici le souvenir du nom ne peut provoquer l'Image du chapeau, parce que A. et B. n'ont pas toujours le même chapeau.
mettre que rassociation des idées s'établit d*unê façon analogue dans le sommeil et dans la veille, mais avec une rapidité telle que la conscience ne peut noter lé processus.
M. le professeur Espinas (1) lisait un jour VHistoire de recule de Padone de M. Mabilleau ; à la fin d'une page, il vit devant ses yeux la poterne des murs romains delà ville de Sens. « 11 y avait très longtemps, me dit-il, que je n'avais pensé à celte ville et à cet endroit. Je cherchai alors, en remontant la page, quel mot avait pu donner lieu à cette résurrection d'un souvenir ancien. Je vis bientôt le mot évêché et je pensai que ce mot avait donné lieu au souvenir de la façon suivante : Enfant, quand j'allais à la pension qui était située à côté de la poterne des murs romains, je devais traverser, assez loin de là, la cour de Tévêché. Ma pensée avait sans doute fait inconsciemment le même chemin (trente ans après), et, les souvenirs s'associant dans l'ordre où les perceptions avaient lieu pendant la marche, j'avais été ainsi conduit jusqu'à la poterne. )
Pourquoi n'en serait-il pas de même dans le rêve? Pourquoi une image n'en éveillerait-elle pasune autre de même nature ou de nature que nous croyons différente, parce que notre conscience n'a pas pu l'analyser ? Pour remonter la filiation, il est nécessaire de faire un effort, provoqué par l'attention volontaire, et l'on sait que cette attention n'existe pas dans le rêve.
Ceci expliquerait les anacbronismes en même temps que les incohérences et l'incoordination.
(t) Communication orale.
ov?
DE LA FORMATION DES Rl'VES Ôo
Le moi splanchnique, ayant conscience de lui-même au moment où passe l'image visuelle ou auditive, se Tapproprie et lui enlève ainsi Tordre chronologique dans lequel elle a été enregistrée dans les centres psychiques. On vit alors avec la vie du moment même, mais dans l'image du passé. Quelquefois cette image épisodique, d'origine ssnsorielle, entraîne avec elle une mémoire de temps, toujours affaiblie cependant, qui nous fait raisonner et juger le phénomène psychique, mais c'est l'exception.
Quand, arrivés à un certain âge, nous rêvons à notre jeunesse, nous voyons défiler devant nous des images telles qu'elles existaient alors, mais que la raison nous dit être modifiées quand nous sommes réveillés. Même à Tétat de veille, nous ne pouvons modifier le dessin de cette image, SI nous pensons, par exemple, à un ami que nous n'avons pas vu depuis longtemps, nous nous le représentons sous les traits qu'il avait jadis, et non avec ceux qu'il doit avoir au moment même, bien qu'étant du même âge que lui et que nous ayons un point de comparaison dans notre figure. Nous subissons notre rêve, nous ne le dirigeons pas ; nous pouvons nous dire que nous rêvons, nous pouvons soufi^rir d'un cauchemar et savoir que c'est un cauchemar, mais nous sommes incapables de le déplacer, nous sommes cap^ tivés. Par contre, ce que nous ne pouvons faire directement, nous le faisons par un moyen détourné. En eflet, il est cer* taines personnes qui se rendent parfaitement compte de leur aberration psychique, et, ne pouvant ni la rectifier ni se réveiller pour la détruire, exécutent un acte musculaire, se piucent ou se laissent tomber de leur lit afin que la douleur ou le choc les réveille^
Bien que la suspension relative du pouvoir volontaire soit un des caractères du rêve, l'acte que ces personnes accomplissent est sous le domaine de la volonté, qui, dans ce cas, paraît plus que relative.
Si la volonté est le passage du jugement à Tacte, si vouloir accomplir un acte c'est déjà celui-ci qui commence, on comprendra que la volonté soit en raison directe du jugement rendu. Or il ne peut y avoir jugement sans le concours de deux ou de plusieurs mémoires. Dans le cauchemar celles-ci sont d'autant plus vives qu'elles sont généralement d'un ordre affectif puissant : la peur. Donc plus le jugement sera affirmalif, plus la volonté s'affirmera, plus le muscle répondra à l'appel. Mais de pareils cas sont rares ; en général, le réveil du cauchemar est provoqué par une impression de chute ou de choc accompagnés de douleur* Celle-ci est quelquefois réelle ; elle donne naissance au cauchemar; elle est aussi psychique, et d'ordre auto-suggestif. Citons maintenant quelques exemples.
Il est d'observation commune qu'on rêve d'une chose qui a produit une impression plus ou moins vive à l'état de veille. Cette impression peut être l'effet d'une représentation concrète ou abstraite, ou concrète et abstraite à la fois, a\itour de laquelle viennent s'enchevêtrer des images que le « moi sensoriel » a recueillies et emmagasinées.
Représentation concrète visuelle. — Alfred Maury rêve à une foule de têtes grimaçantes. Or il voit d'abord les traits d'une personnne qui lui avait rendu visite deux jours auparavant et dont la physionomie ridicule Vavail frappé. Puis il voit sa propre figure très distincte qui disparaît ensuite pour faire place a une nouvelle. 11 se rappelle, au
réveil, que la veille il s'élail longtemps regardé dans un miroir (1).
Max Simon rêve à une dame avec laquelle il avait dîné le soir même. Sa physionomie tavait frappé; il revit sa figure dans une hallucination hypnagogique. L'image était très nette et très vive quant aux couleurs; bientôt cependant la partie inférieure du visage s'effaça, le haut de la figure persista pendant quelque temps, pour pâlir ensuite et disparaître. Il arriva enfin que Timage hallucinatoire disparut par métamorphose.
Dans la nuit du 10 novembre 1889, je fis un rêve étrange. Je vis deux cercueils ouverts, et dans chacun un cadavre allongé. A côté de chaque cercueil était déposée une caisse semblable à celles qui renferment les pièces anatomiques dans les musées forains. Dans chaque caisse se trouvait la reproduction en cire des têtes des deux cadavres. Fait qui me surprit, ceux-ci étaient placés bout à bout, opposés l'un à l'autre par les pieds et sur une même ligne; je vis ensuite les cercueils se rapetisser, en s'élargissant, et les têtes des morts devenir énormes. Puis elles prirent vie : les poitrines eurent un mouvement d'inspiration très lent mais très marqué, les yeux roulèrent dans les orbites. Je me dis alors, me rappelant l'étude que je faisais sur les rêves : a La transformation des deux cercueils en boites semblables à celles qui sont placées à côté d'eux est probablement due à une association d'idées. L'idée principale est celle de « boite. )> Pourtant je ne saisis pas la cause occasionnelle de ce rêve, que je trouvai étrange au réveil. Le soir seulement, j'eus tout à coup le mot de l'énigme.
(1) Alfred Maury, Nouvelles observations sur les actes analogues des phénomènes du rêve et de l'aliénation mentale. {Annales méd.psychologiques, 1853, t. V, p. 420.)
TissiÉ. 3
J'étais entré, cinq jours auparavant, dans une baraque de la foire où j'avais vu deux moulages en cire : « Gléopâtre mordue par un serpent, et un zouave blessé sur un champ de bataille, » placés bout à bout, dans de longues boites vitrées ; leur poitrine était mue par un mouvement de soufflet, et leurs yeux jouaient dans les orbites.
Représentation indirecte visuelle. — Je rêve une nuit à un auteur en vogue que je ne connais que de nom ; je le vois ayant une taille bien prise et le buste tellement cambré qu'il en était ridicule.
 mon réveil je me demande pourquoi j'avais vu sa poitrine si proéminente. Je me rappelai alors qu'une personne m'avait assuré, quelques jours avant, que cet SLnteur portait un corset.
Ainsi la mémoire du corset était restée latente dans mon esprit, puis elle était apparue tout à coup non comme image concrète, mais comme image abstraite. Je n'avais pas vu le corset lui-même, mais la taille fine et le torse bien développé que donne un corset*
Repaésentation concréto-indirecte visuelle. — « J'ai la vue basse et mauvaise, dit Maury (1), et à la fenêtre je ne saurais distinguer nettement une personne passant dans la rue. Eh bien, j'ai plusieurs fois, en songe, cru apercevoir de ma croisée des gens qui étaient dehors, et je ne les distinguais pas mieux que je l'eusse fait dans la réalité. Evidemment il n'y a pas de myopie imaginative ; c'était la mémoire de ma mauvaise vue qui me faisait voir aussi mal dans mou rêve. »
Maury savait comment un homme était conformé, et
(I) Maury, le Sommeil et les Rêves.
dans le téte-à-léte il cii distinguait fort bien les traits ; ce ri'est que lorsquHl se mettait à la croisée quïl voyait mal, paFce qu'il était myope.
Dans son rêve la représentation concrète -de fenêtre provoquait la représentation abstraite, il y avait xapporl de cause à effet ; il possédait deux mémoires : celle d'un homme qu'il avait vu de près, celle d'un homme qu'il vi)yait de loin de sa croisée.
Chaque fois que la mémoire de la croisée revenait dans son rêve, elle éveillait la mémoire dç sa vue basse, qui réveillait à son tour une représentation abstraite.
Max Simon (1) renconlre un jour une personne de petite taille avec laquelle il cause. Elle avait un costume original. La nuit même il vit en rêve un personnage de même taille etde même costume que son interlocuteur; seulement il avait de gros yeux qui sortaient des orbites, alors que ceux de la personne rencontrée étaient fort beaux. Dans la matinée il avait considéré assez longuement une statuette représentant un monstre japonais ayant précisément ces yeux.
La représentation abstraite ^'originalité avait associé deux représentations concrètes ayant chacune un coté original. Dans la première: le costume ; dans la seconde : les yeux. Voilà pourquoi Max Simon avait créé dans son rêve un type original.
Représentation auditive. — Les rêves peuvent être provoqués par une association d'images auditives, soit par assonance, soit par rime.
Maury rêve qu'il fait un pèlerinage à Jérusalem, puis qu'il se retrouve rue Jacob, chez M. Pelletier^ chimiste, lequel
(1) Max Simon, le Monde des rêves, p. 7. J.-J8. Baillière, Paris, 1882.
4U FOKHATIOK WE8 RÉVtS
lui donne une pelle de zinc. Ces U'ois scènes principales étaient liées eatre elles par l'assonance pel (pèlerinage, Pelleiier, pelle).
Il rave encore de kilomètres ; il se trouve sur une route, puis snr les plaleaui d'une balance chez un épicier qui prenait son poids au moyen de kilos. Cet épicier lui dit tju'ils n'étaient pas à Paris, mais dans l'Ile Gilolo ; puis il arriva successivement à ïoir la fleur de lobélia, le général Lopez dont il avait lu, quelque temps avant, la déplorable fin à Cuba, et se réveille finalement en faisant une partie de loio (1). Ici c'est l'assonance lo qui provoque les
«] Loc. cit. (Ann. méd.-piych., IS53, t. T, p. 410.)
Ce ptiénoiuène esi connu à l'eut de veille ; voici deui exemples :
!• Je chercbais un nom propre. La première impression que je ressentis était qu'il pOBsédait une consonance i. La mot • Fletiry • vint aussitûl dans mon esprit. Hais ce n'était pas celui que je cherchais. Je réOechis donc, répétuit souvent meuialemenl le mut ■ Fleury -, Tout à coup je tentia que le nom possédait un D. Je cherchai encore longtemps, et le moi Dupletiy surgit etiQn, C'était celui que je voulais.
J'avais d'abord trouvé Fleury par la similitude de consonance i Fieury-Duplessï). Puis le fl était apparu sans pourtant me révéler le mot L'opération psychique avait commencé par une mémoire auditive rimée et s'était terminée par une mémoire visuelle (première lettre du nom D).
Hais, Chose étonnante, bien que la consonance tùi i, le mot venu était Fleury avec un y, comme pour Dupleaiy. La mémoire auditive avait réveillé une mémoire visuelle que je n'avais pas provoquée, celle de la lettre y.
■Z' Va jour je vols passer un soldat dans la rue. Son col portait le numéro du régiment, qui était le 3i:
t Un de plus ferait ii, me dis-je,.et il appartiendrait au régiment qui tient garnison dans notre ville. > tiais tout à coup, et sans me rappeler quel était le numéro du régiment auquel je pensais, je sentis que je me trompais.
Alors le chiffre 3 surgit Je l'ajoutai à 3i, j'eus 37. Je croyais avoir trouvé le vèritaljle numéro que je cherchais. Je faisais erreur. Je comparai alors les deux nombres 3ii et 17, que j'avais obtenus dans cette succession, «t je m'apercus qu'en prenant le â et le ; j'avais le numéro iil. C'i:Liiit en effet celui du rcgîment auquel je pensais.
J'avais donc fait deux additions 3i-fl =.)à;34-|-3 = 37i puis une élimination des deui i et un rapprochement du 5 et du 7, tout cela en deuï ou trois secondes, en marchant dans la rue.
Phunoméue à noter ; dans le premier cas j'ai trouvé par la Dn (consonance i) et par le commencement (lettre Dj, dans le second cas J'ai trouvé par les deux derniers chiffres. C'est sur le 4, de 3i, qu'a porté loulB mon opération psychiiiue. C'est en éliminant les deux premiers chiffres, le» deux 3 de 3i et de 37, que j'avais trouvé le numéro cherché : S7.
DE LA FORMATION DES RÊTES 4i
diverses images visuelles (kilomètres, kilos, Gilolo, lobëlia, Lopez, loto).
Voici maintenant pour la rime :
Une personne rêve qu'elle se promène au Jardin des Plantes où elle rencontre le voyageur en Perse Chardin qui lui donne à son grand étonnement VAne mort et la Femme guillotinée de Jules Janin . La rime est m.
Ainsi une représentation auditive peut provoquer une représentation visuelle ; la réciproque est vraie.
ASSOCIATIONS d*iDÉES PAR LE MOT. — Étant cu état hypnagogique, au moment de me réveiller un matin, je rêve de microbes, coccus, bactéries, bacilles, etc., et tout à coup je prononce la phrase suivante : Tôt capita, tôt sensus. Cela m'étonne ; je me réveille légèrement et je m'aperçois que, semblable à un léger frottis, à une vision lointaine se fondant dans un brouillard et passée aussi rapidement qu'un éclair dans mon champ psychique, le mot « discussion 9 était survenu dans mon rêve. J'avais associé la mémoire des microbes à celle d'une citation latine. Si je ne m'étais réveillé tout à coup, cette phrase aurait pu servir de point de départ à une nouvelle association d'idées qui m'auraient peut-être conduit sur les bancs du lycée, à Rome, ou ailleurs. L'incohérence dans nos rêves est plutôt apparente qu'effective.
Gruithuisen (i) rêva qu'il montait un cheval qui se transforma en bouCf celui-ci en veau, puis en chat, en jeune plie et enfin en vieille femme ; l'arbre sur lequel le chat s'était mis à grimper devint une église, et celle-ci nn jardin; l'orgue d'église devint une guimbarde dont jouait le chat, puis le chant de la jeune fille. Certes voilà un rêve incohérent ! et pourtant on peut trouver quelques relations entre les diverses représentations.
(1) Burdach, Traité de physiologie, t. V, p. 211.
D'abord l'idée dominante est celle du chai qui revient trois fois, puis celle de la jeune fille qui revient deux
La relation entre un chat et une jeune lille s'elabtit facilement, soii que celle-ci ait la grâce féline, on que le chat <'oniine Ih femme reste au foyer, etc., etc. ; la tournure d'esprit <tii rêveur crée l'association. — Cheval, bouc, veau et chat semblent être apparus sous l'idée principale d'animal à quatre pattes; l'oi^ue et la guimbarde sont deus instmments de musique . A noter aussi que la représenta lion auditive réveillée par la représentation visuelle des instruments s'enchevêlre avec celle-ci. L'3.niémoire du chat qui domine la scène s'associe à celle- de la guimbarde; puis, comme In chat s'est transformé en fille un moment avant, celle mémoire réapparaît et c'est la jeune fille qui remplace le chat.
Voici une observalioD dans laquelle l'associalion d'idées par le mut est mieux établie :
J'ai l'habitude d'êmhrasser ma sœur chaque rair avant d'aller me coucher. Je la trouve quelquefois endormie. Dès i[u'eilc entend ouvrir la porte de sa chambre, elle se réveille à demi, nieiiaiU un point d'honneur à me recevoir les yeux ouverts, alors que la plupart du temps elle est en état hypnagogiqiic.
Un soir elle me reçut par ce vers :
Jean s'en alla comme il était venu ;
puis elle bredouilla et se rendormit.
Le lendemain malin, elle fut bien étonnée d'apprendre ce qui s'était passé, car elle avait tout oublié. Elle me dit
que la veille, au matin, elle avait lu la biographie de Jean La Fontaine et Tëpitaphe composée par lui-même.
Jean s'en alla comme il était venu...
Deux parts en fit, dont il voulait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Le souci que prend ma sœur de ne pas dormir en me recevant et le mot dormir qui se trouve dans Tépitaphe en avaient réveillé la mémoire par association d'idées et elle m'en avait récité le premier vers.
Après le mot, voici Vidée qui sert à son tour de point de départ à une association d'idées.
Association d*id£ES par une idée principale. — Cette observation m'a été fournie par une personne habituée à s'observer.
X... rêve qu'il reçoit une lettre d'une dame qu'il avait connue jadis et avec laquelle il avait des relations de bonne amitié.
Elle lui avait écrit pour lui donner un rendez-vous avant de quitter la France qu'elle était obligée d'abandonner à la suite d'une affaire malheureuse. Cette personne avait écrit les termes amoureux au crayon^ tandis que les autres étaient à peine tracés, afin qu'à un moment donné on n'eût qu'à passer la gomme élastique sur les mots crayonnés pour rendre la lettre indéchiffrable et n'être pas compromis. « J'admirai cette précaution, dit X..., eu me promettant bien cependant de ne pas répondre à de pareilles avances, et cela dans mon sommeil même. )>
Or, depuis un mois, X... savait en effet que cette personne
était dans une position difficile; il n'en avait jamais reçu de lettre, et c'est lui qui composait celle qu'il recevait en rêve.
Ai FORMATION DES RÊVES
Il y avait enchevêtrement de mémoires entre celle du passé qui créait la lettre d'amour (mémoire sensorielle) et celle du présent (mémoire viscérale) qui en modifiait l'écriture, car le « moi » viscéral avait conscience û'être compromis par les termes dus aju moi sensoriel. U représentait Tétat d'esprit du moment même (sentiment aflFectif de peur), et, ne pouvant supprimer Timage, il la modifiait à Taide d'un subterfuge original. L'idée principale était de ne pas être compromis ;é[\e provoquait le dédoublement de la personnalité.
Deux sentiments d'ordre affectif différents peuvent se révéler dans le rêve par deux représentations différentes. M. X..., négociant autrichien marié à une Française et habitant Bordeaux, me dit quHl parle en allemand quand il rêve d'affaires avec son pays ou l'Allemagne, mais qu'«7 parle en français quand il rêve à sa femme.
Le paysan, bien que sachant parler en français, rêve la plupart du temps en patois.
À l'état de veille il répond en français à celui qui lui parle ainsi ; si l'on vient à le faire mettre en colère, il s'exprime toujours dans la même langue, mais il jure en patois.
Le sentiment affectif de colère provoque un rappel de mémoire ancienne, la première en date, et que l'éducation n'a pu déplacer ou effacer.
Le dédoublement de la personnalité est généralement personnel, on se dédouble soi-même dans le sommeil ; mais il peut être aussi opéré par une personne qui en dédouble une autre eu rêve.
Dédoublement d'une personnalité par une autre personne. — Un soir, quelques minutes avant de me coucher, discu-*
tant avec ma sœur, je la fis fâcher à propos de je oe sais quoi. Nous nous quittâmes cependant en bons termes. Le lendemain matin elle me raconta qu'elle avait rêvé à moi, mais elle avait vu deux frères, ils se ressemblaient tous deux physiquement et tous deux portaient mon prénom ; elle comprenait bien que les deux n'en faisaient qu*un ; cependant Tun était doux et aimable, l'autre méchant et mauvais frère. Celui-ci s'étant amusé avec un sabre japonais que je possède dans mon cabinet, elle lui conseilla de prendre garde, Tarme étant empoisonnée; le mauvais frère rit de l'observation, disant qu'il en avait vu bien d'autres (ce que je dis quelquefois, ayant fait plusieurs voyages dans TAmérique du Sud). Au fait, dit ma sœur au bon frère, mais tu as voyagé aussi. Le bon frère conseilla plus de prudence au mauvais, qui tout à coup se blessa mortellement. Ma sœur versa quelques pleurs, mais, voyant que le bon frère lui restait, elle se consola bien vite.
Évidemment ma sœur avait dédoublé mon caractère et Tavait objectivé en deux personnages. Ici la double représentation de mon individu physique était provoquée par la représentation de mon double individu moral, et cela après une petite discussion dans laquelle je m'étais montré doux et sévère à la fois. Ma sœur s'était livrée à un grand travail cérébral pendant la journée précédente.
DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ. — Lc dédoublcmeut
de la personnalité est plus fréquent qu'on ne pense dans le rêve. Il m'arrive souvent de vivre la vie du passé, tout en ayant conscience que j'ai changé de position sociale ; le f moi )) du moment se défend contre le « moi » du passé.
46 PORHATlOlf DES^ RÉTES
Mais voici deux observaiioas fort intéressantes ; la seconde m'a été fournie par mon cofifrère, At. le éoctenr Coniveaitd (de Blaye) ; il Va notée dans ki matinée même qm a smyi le réye, e'est un document très curieux.
Maury pense un jour au mot de Mussidan; il avait oublié dans quel département sa^ trouvait cetle ville. QueU^pes jours après, il rêve qu'un certain personnage lui disait quMl venait de Mussidan. Il lui demande où se trouvait cette ville ; Vautre répond que c'était un cbef-iieu de eanton de la Dordo^ne. Il se réveille peu de temps après, se rappelle le songe, le personnage et le mot de Mussidan, mais il ne sait où se trouve cette ville; il était dans un état analogue à celui du jour précédent, ne sachant si son interlocuteur lui avait dit vrai ou non. Il consulte un dictionnaire, et à son grand étorinement il voit que le personnage du rêve lui a dix la vérité. Il s'était rappelé en rêve un fait qu'il avait oublié à rétat de veille et qu'il avait mis dans la bouche d'âutrui.
Une autre fois il rêve qu'il dit en anglais à une personne qui lui avait rendu visite la veille : / called for you yesterday. « Vous vous exprimez mal, lui rép(»nd la personne, il faut dire : / called on you yesterday, » Au réveil, il regarda sur la grammaire, la personne avait raison (1).
Si Maury rêve à Mussidan, c'est que quelques jours avant il avait pensé à ce mot. 11 avait eu alors conscience d'avoir oublié la situation de cette ville« Cette mémoire d'oubli avait été enregistrée par le « moi splanchnique cérébral», c'està-dire par le moi du moment où cet oubli avait été révélé.
Pendant le sommeil, pour une cause ou pour une autre, peut-être par association d'idées, peut-être par un travail en dessous, le moi sensoriel qui avait enregistré jadis la situation de la ville donne le mot. Et comme il s'agit ici d'un phénomène d'attention spontanée que le moi viscéral ne peut s'expliquer, ayant conscience qu'il ignore ce point
(t) Loc. cit. {Ann. mêd.-psych., 1853, t. V.)
de géographie, il objective dans un personnage la mémoire déposée par le moi sensoriel.
Quand Maury se réveille, les deux « moi >> (splanchnique et sensoriel) ont repris leurs fonctions intimes. Il ne sait encore la situation de Mussidan, parce que le moi splanch. nique (cérébral) Tignore toujours et il se trouve dans Tétat analogue à celui du jour précédent, mais il se rappelle cependant que cette ville est dans la Dordogne, ce qu'il ignorait la veille, puisqu'il se rappelle le songe et qu'il veut savoir si son interlocuteur a dit vrai ou non. C'est au moi sensoriel qu'il doit cette réminiscence, l'ayant reportée vaguement avec lui du sommeil à la veille.
Et puis Maury dit qu'il se réveille peu de temps après le songe et qu'il consulte un dictionnaire. Ne serait-il pas permis d'admettre qu'il n'était pas complètement réveillé? En tout cas, il se trouvait encore sous la domination du rêve. Voici l'observation bien intéressante de M. le docteur Corriveaud :
« Je me couchai un soir, à neuf heures, fatigué par rfewo? nuits d'insomnie. Ma journée avait été semblable à toutes les autres^ mon repas clu soir frugal, mangé et digéré comme à l'ordinaire de bon appétit et sans que mon estomac en ressentît la moindre fatigue. Il faisait de Forage lorsque je me couchai et la chaleur était accablante,
« Je ne sais si je rêvai au commencement de la nuit, car je n'en ai ^ardé aucun souvenir, mais, vers quatre heures du matin, je hs le rêve suivant :
« J'étais couché dans la chambre qui fut celle de mon père quand il était encore auprès de nous, une chambre à deux lits, un grand, celui de mon père, un petit qui fut le mien jusqu'à l'âge de treize ou quatorze ans. Pendant ce rêve, j'occupais le petit lit et ma femme était couchée dans l'autre. A un certain moment, f entendis du bruit dans le grenier (dans le grenier de la maison où je me trouvais en rêve),
ce qui m'éveilla, el alors commença le cauchemar que je vais essayer d'analyser :
« A moitié éveillé, je me mis à crier : Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? avec cette sensation de strangulation et d'impuissance physique que nous donne le cauchemar. Après avoir crié ainsi, étant dans mon petit lit, je me levai et sentis que ce mouvement m'éveillait un peu plus, mais je dormais encore. Je marchai alors vers le grand lit en faisant des gestes incohérents comme un homme ivre et redoublai mes cris de : Qu'est-ce que c'est? puis : Blanche! qui est le nom de ma femme. Et ici se place un phénomène bien curieux. Je me sentais sous le coup d'un cauchemar et j'avais la conscience très nette des différentes phases de ce cauchemar, si bien qu'à un moment où, à force de crier, je me rapprochais à l'état de veille, je commençais mon appel de qu'est-ce que c'est? en rêvant et l'achevais par un acte de ma volonté.
« Le sommeil me reprenant aussitôt après, le même dédoublement de ma volonté se reproduisait, et ainsi deux ou trois fois. Tout cela se passait [)endant un sommeil des plus profonds, car en réalité je n'ai point bougé de mon lit, et si j'ai parlé en effet, j'en avais, au réveil, perdu totalement le souvenir. C'est ma femme qui m'avait entendu et me dit, le matin à cinq heures, lorsque je m'éveillai naturellement : «[ Qu'avais-tu donc à crier tout a l'heure? »
« Je n'ai point crié, » lui dis-je; puis presque aussitôt le souvenir me revint et je revécus avec une précision étonnante le moment, les états psychiques que je viens de décrire.
c 11 y a dans ces faits, ajoute M. le D' Corriveaud, un côté bien curieux.
« 4® Le dédoublement de mon être. Il faut remarquer en effet que je n'avais aucune conscience de mon être réel au moment où je faisais ce rêve, puisque cet être réel était réellement couché dans une chambre située à plusieurs centaines de mètres de celle où mon cauchemar m'avait transporté ; que, de plus, cet être réel dormait d'un profond sommeil et se trouvait immobile, étendu horizontalement, sans l'avoir quitté une seconde, dans le lit conjugal où il repose toutes les nuits , tandis que Vautre criait et gambadait dans la chambre de notre père.
« 2<^ Le dédoublement de ma volonté dans mon être déjà dédoublé dans cette portion de moi-même gui s'agitait dans une autre demeure. En effet, cet être qui était dans
la chambre de mon père, couché dans mon petit lit d'enfant et qui avait une conscience très précise, très affirmative de son existence fictive, cet être imaginaire se sentait sous le coup d'un cauchemar et pouvait cependant faire acte de volonté pour crier, puisque, je viens de le dire, je commençais mon cri de : « Qu'est-ce que c'est? » en cauchemar et l'achevais ou répétais en état de veille (de veille fictive, puisque je dormais réellement), et je me voyais ou plutôt mon autre moi créé par le rêve se voyait très nettement dans ces deux états successifs.
« 3® L'absence absolue du souvenir d'événements aussi bizarres quelques minutes après leur évolution, car il fallut qu'on me le rappelât pour qu'ils revinssent à ma mémoire. »
Tout d'abord il faut noter que M. Corriveaud avait passé deux nuits d'insomnie ; que ce jour-là il y avait de l'orage dans l'air et que la chaleur était accablante ; enfin, que son rêve a eu lieu le matin vers quatre ou cinq heures, probablement vers cinq heures. Soit quatre causes prédisposantes à la formation des rêves et des cauchemars. On sait, en effet, que les hallucinations hypnagogiques ont lieu le soir en s'endormant, ou le malin au moment du réveil.
Mon confrère se voit couché dans son petit lit d'enfant, tandis que sa femme est dans le grand occupé jadis par son père. Il y a ici rappel de mémoire, avec enchevêtrement des souvenirs du passé provoqués par le < moi sensoriel », avec les souvenirs du présent éveillés par le moi splanchnique. La perception du bruit a-t-elle été réelle ou d'origine psychique? c'est ce que l'observation ne dit pas. Ce que Ton sait sur la formation des rêves d'origine sensorielle pourrait faire admettre que la cause occasionnelle de celui-ci a été un bruit réellement entendu, coïncidant peut-être avec une sensation réelle de strangulation, soit par une fausse position prise par la tête, une mucosité,
1» pFessioB' du drap ou de la main sur le cou, etc., etc. Toujjûurs estril que M. Gorriveaud s'éveille, ou croit plutôt s^ éveiller; il crie, il se lève, c'est-à-dire il croit se lever, il sent que ce mouvement l'éveille, il marche. Tous ces phénomènes étaient provoqués par le réveil du moi sensoriel qui commençait à fonctionner vaguement à l'état hypnagogique et qui envoyait au moi splanchnique des impressions vagues que celui-ci s'adaptait en leur accordant une valeur et une intensité égales à celles qu'il éprouvait luimême, et que pourtant elles n'avaient pas réellement. M. Gorriveaud crie et croit marcher, voilà deux actes musculaires. On sait qu'il existe un rapport très intime entre ridée et la musculation, et vice versa. A l'état de veille un homme captivé par une idée forte éprouve le besoin de marcher, de remuer les bras, de se balancer ou de parler haat, les exemples sont nombreux. Il y a là comme un dégagement de force neuriquequi, ne pouvant être employée complètement par le travail cérébral, se dégage par un travail musculaire. On sait encore que tous les exercices automatiques, la marche entre tous, délassent le cerveau excité par un travail pénible.
« Les centres nerveux, dit Beaunis (1), ressemblent à un réservoir qui se charge et se remplit peu à peu et exerce une tension de plus en plus forte, de façon que, quand la tension a atteint un certain degré, le besoin d'exercice se produit et détermine la contraction. )>
Mais si l'idée ou la représentation agit sur le muscle, celui-ci agit aussi sur celle-là ; l'attitude prise par un mem-
(1) Beaunis, les Sensations internes, p. 19. Paris, Félix Âlcan, 1889.
DE LA FORVATION DES BÉYES 51
bre éveille la représentation afférente à cette aititude.
Les choses se passent ainsi dans le sommeil expérimental ; le rêve provoque des attitudes généralement pas^onnelles. Dans Thystérie la période passionnelle suit la période cloniqne.
Le somnambule hystérique Albert, dont je rapporte plus loin Tobservation et que j'ai pu observer dans un état de sommeil non provoqué, rêvant marcher sur une grande route, faisait aller ses jambes dans son lit, comme s'il pédalait. La réciproque existe. Pourtant on peut répondre qull ne s*agit pas du sommeil physiologique, mais de faits observés dans un état de sommeil somnambulique ou expérimentalement provoqué. Mais on peut admettre qu'il n'existe pas deux sommeils différents ; Tun et l'autre sont de même nature, avec une modification dans leur valeur et leur intensité, car nous avons vu le rapport qu'avait la musculation dans la formation des rêves à l'état de sommeil physiologique. Nous verrons dans la suite qu'il existe d'autres rapports plus précis encore.
Les moindres mouvements, la plus légère musculation peuvent provoquer un rêve d'ordre dynamique. 11 se pourrait donc que M. Gorriveaud ait fait un mouvement très peu prononcé, passé inaperçu de sa compagne, mouvement amplifié par le moi splanchnique, et ayant donné l'impression de réveil ; car le moi splanchnique jugeait qu'un tel effort pouvait produire la marche.
D'autre part, la représentation violente peut provoquer aussi un acte musculaire dans le rêve comme dans la veille; on se débat vraiment dans le cauchemar, on bataille, on arie. Remarquons en passant que l'intensité du mouve-
Sa FORMATION DES RÊVES
mcDt OU de l'éiaission vocale n'est pas en rapport avec l'intensité de l'acte musculaire qu'on croit accomplir ou du SOD qu'OQ croit émettre. On appelle au secours btea faiblement, et pourtant on croit lancer un cri puissant. J'ai souvent répété cette espérience sur .\lbert. Le moi sensoriel n'étant pas complètement réveillé, une impression partielle prend une importance énorme qu'elle ne saurait avoir quand tous les organes sensoriels fonctionnent en même temps.
M. Corriveaud commence le cri de < Qu'est-ce gue c'est > à l'état de sommeil et le termine à l'état de veille, par un acte volontaire ; puis il se rendort, pour reconiniencer de nouveau.
11 est bien entendu qu'il s'agit toujours ici d'un état hypnagogique , et non d'un sommeil profond. Les expériences que j'ai faites sur Albert me portent à admettre qu'il y a plusieurs couches dans le sommeil. Ces couches répondent à plusieurs états du moi sensoriel ; depuis son extinction complète jusqu'à son réveil absolu, le sujet passe par une série de couches superposées les unes aux antres.
Le sommeil, c'est la réparation. Le repos arrive rapidement à la suite d'un acte musculaire violent et continu ; on sait que des vélocipédistes courant une course de fond s'endomieot quelquefois sur le bord du chemin, au moment même d'atteindre le but. Il parait se produire dans le sommeil une accumulation de force neurique que les actes dits volonluires dépensent peu à peu à l'état de veille dans la lutte soutenue par l'individu avec le milieu dans lequel il évolue.
Ce phénomène existe-t-il non seulement du sommeil à la veille, mais dans le sommeil lui-même, c'est-à-dire d'un état de sommeil à Tautre, d'étage à étage ? Voici une observation prise sur Albert:
J'endors ce sujet ; je lui fais raconter ses voyages ; tout à coup, et cela toujours après un effort qu'il vient de faire pour se rappeler, il s'arrête et s'endort plus profondément pendant quelques secondes, une ou plusieurs minutes, puis il revient dans son premier état ; il remonte l'étage d'où il est descendu et reprend le récit au point où il l'a quitté. Ce phénomène se produit à volonté ; il suffit pour cela de provoquer chez ce sujet une excitation demandant une émission de force neurique assez grande. C'est ainsi qu'il se repose en profondeur après un acte musculaire violent, une impression sensorielle fort vive , une concentration psychique prolongée. Dans le cas présent, le processus est le même. M. Gorriveaud montait et descendait deux étages, très bas tous les deux et très rapprochés, quelque chose comme un entresol et un premier. Il prononçait un qu'est-ce que c'est à lentresol et un autre appel au premier, ce dernier par un effet de volonté, c'est-à-dire d'attention volontaire qui provoquait une déperdition de force neurique et le forçait à aller s'en procurer une nouvelle quantité au-dessous, dans un repos relatif, où l'attention n'était plus volontaire mais spontanée. En un mot, le demi-sommeil du moi sensoriel créait le cauchemar; le demi-réveil de ce même moi créait l'acte volontaire, et M. Gorriveaud passait par des alternatives de haut et de bas, selon l'effort produit et ses effets sur le moi sensoriel.
L'amnésie qu'il a eue au réveil définitif ne prouve pas
54 FORHATION DES RÉVE8
que son sommeil ait été profond ; l'amnésie existe dans rëtat hypna^ogique.
En résume, et pour reprendre les conclusions de mon conlVère pour ce qui est du dédoublement de la personnalité, je dirai que dans le sommeil le véritable « moi » est le c moi splanchnique i qui intériorise, tandis que le moi sensoriel, qui n'existe que par intermittence, extériorise. L'homme qui dort est avant tout un « moi splanchnique » . C'est la pièce principale d'un feu d'artifice qui brûle lentement et sans alternance, tandis que les fusées, les chandelles romaines, les macarons, etc., qui s'en dégagent vivement aTee plus ou jnoins d'éclat et d'intensité, mais* qui s'éteignent aussitèt en s'enchevèlrant les uns dans les autres, représentent le « moi sensoriel » airec ses diverses mémoires. A un moment donné la pièce principale peut être masquée par le nombre et l'éclat des pièces accessoires, mais elle n'en existe pas moins..
De même qu'une fusée part à droite et un macaron à gauche sans qu'on sache pourquoi, unies qu'étaient ces pièces par une traînée de poudre en dessous et invisible au public, ainsi une représentation en éveillera une autre par un travail en dessous, par une rapide traînée d'idéations invisibles à la conscience du c moi splanchnique >, qui est obtuse.
En ce qui concerne le dédoublement de la volonté, je dirai que sa valeur dépend de celle du jugement. En effet, la volonté est d'autant plus faible qu'on s'endort, et d'autant plus forte^ qu'on se réveille. Or, le sommeil est défavorable au jugement. Celui-ci ne peut exister sans la déposition de deux ou plusieurs mémoires ; car les mémoires.
étant des impressions reçues par l'intermédiaire des organes sensoriels, ne sont fournies qu'autant que ces organes fonctionnent et que le moi sensoriel est complètement éveillé. Chez M. Corriveaud, il ne Tétait qu'en partie; il accordait donc à l'être qui était couché dans la chambre de son père, dans un petit lit d'enfant et qu'il créait, une conscience très précise, très affirmative de son existence fictive, parce que le moi splanchnique protestait, le dédoublement du moi n'étant plus aussi prononcé qu'à l'état de sommeil en profondeur. Les diverses mémoires commençaient à déposer pour et contre, d'où jugement rendu et acte accompli. Ce passage du jugement à l'acte constituait une volonté, c'est-à-dire un effort, une fatigue et une déperdition de force neurique suivis d'un sommeil en demi-profondeur, pendant lequel le moi sensoriel se reposait alternativement tout en conservant la conscience de sa valeur dans ces deux états successifs, conscience provoquée par l'alternance des impressions, ici par accumulation, là par déperdition de forée neurique. Enfin, M. Corriveaud constata l'absence absolue du souvenir de ce rêve, qui revint à sa mémoire avec une grande netteté quand on lui demanda ce qu'il avait eu à crier, un moment avant. Il est d'observation banale qu'une impression reçue à l'état de veille se représente dans le sommeil, et vice versa ; il y a donc chevauchement d'un état dans Tautre, et il ne peut en être autrement si l'on admet l'existence du moi sensoriel, qui reste toujours semblable à lui-même, tout en subissant diverses modifications. 11 emporte donc, d'un état dans l'autre, son bagage mémorial, qui peut être ouvert ici et là par un mot, un acte, une impression sensorielle quelconque provoquant ou non une
association d'idées. Une mémoire peut donc passer du sommeil à la veille, de la veille au sommeil, du sommeil au sommeil, de la veille à la veille. « J'ai repris bien souvent, dit Maury, à Tétat de rêve, le fil d'un rêve antérieur que j'avais oublié durant la veille etquej'ai eu parfaitement la conscience d'avoir fait une fois que ce nouveau rêvem*en a rappelé le souvenir (1). > C'est ainsi qu'il rêve entrer dans une boutique : il reconnaît celle où il avait fait antérieurement des emplettes.
Le souvenir de ce rêve avait été si intense, qu'au réveil il croyait être réellement dans la boutique ; mais il reconnut bientôt qu'il avait rêvé, constatant l'absurdité des circonstances dont le souvenir était entouré. Une autre nuit, il reconnut en songe un des acteurs des rêves précédents ; il n'avait point fait d'apparition dans son esprit durant le jour, et sa mémoire ne lui avait rien dit de lui jusqu'alors.
Ce phénomène est bien connu en hypnotisme ; il était intéressant de le noter cependant pour établir la relation qui existe entre le sommeil naturel et le sommeil provoqué. Le moi sensoriel retrouve à l'étage inférieur des mémoires qu'il avait oubliées et qui servent de point de départ à une nouvelle idéation. Ces mémoires peuvent être d'autant plus facilement réveillées à l'état de veille que cet état se rapproche plus de l'état de sommeil; elles sont alors fort vives, mais leur intensité s'amoindrit peu à peu dans le courant de la journée. C'est aussitôt après son réveil que M. Corriveaud se souvint du rêve qu'il avait fait. Nous verrons,
(l) Maury, Annales méd.-psych., 1857, t. III, p. 173.
dans la seconde partie, que ce rappel de mémoire peut provoquer des phénomènes d'un autre ordre.
c Je me sentais sous le coup d'un cauchemar et j'avais < la conscience très nette des différentes phases de ce cau- « chemar, » dit M. Gorriveaud. Ceci m'amène à parler de cet état particulier qui permet déjuger de Tabsurdité d'un cauchemar, sans qu'on puisse cependant le chasser en déplaçant la représentation qui le provoque. On subit son rêve, on ne le dirige pas : je désigne cet état sous le nom de captivation,
Captivation dans le cauchemar. — M"® H. . . me dit avoir rêvé une nuit à une jeune fille qu'elle avait eue comme pensionnaire chez elle et qu'elle aimait beaucoup. Celle-ci s'était élancée dans ses bras en lui criant : c Sortez-moi d'ici, je suis malheureuse !... » M^^^'H... s'aperçut alorsquela jeune fille était folle ; son chagrin fut vif et se transforma en cauchemar. Elle reconnaissait pourtant qu'elle rêvait, et voulait sortir d'une situation fort pénible ; mais, sachant que sa volonté seule ne suffirait pas à la faire réveiller, puisqu'elle ne pouvait changer le cours de son rêve elle se pinça, et de fait la douleur qu'elle éprouva la réveilla.
M"*^H... m'a assuré qu'elle use de ce môme stratagème quand elle veut se débarrasser d'un cauchemar.
Un de mes confrères me fournit l'observation suivante : f Je suis sujet aux cauchemars; quand je suis saisi par l'un d'eux, je donne un coup de pied à ma femme pour qu'elle me réveille. J'ai parfaitement la conscience de moi-même dans mon sommeil, mais je sens que je ne puis changer le cours de mes idées. Je sais que le réveil les chassera, et, ne
5S FORUATION DES RÊVES
pouvant me réveiller , je réveille ma femme pour qu'elle me réveille à son tour. « Un jour, ajonte-t-îl, que j'étais allongé sur iqon canapé, j'eus un cauchemar. Je n'avais personne auprès de moi pour me réveiller ; je me dis alors qu'en me laissant glisser, je tomberais par terre et que la chute me sortirait d'afFaire. En effet, je ne tombai pas, mais j'avais dû faire plusieurs mouvements qui m'avaient poussé sur le bord du canapé, d'où j'allais tomber quand je me réveillai. »
B... me dit qu'il se rend compte des cauchemars ; mais, ne pouvant les déplacer, il cherche à se réveiller en se tournant dans son lit. Une nuit il rêva qu'il était poursuivi et qu'on voulait le tuer, c Deux hommes vinrent vers moi, dit-il ; ils me saisirent la tête, pendant qu'on fouillait avec une curette une plaie que j'avais à la cuisse. Je voulais me réveiller, sentant bien que j'étais sous l'empire d'un rêve, mais je ne pouvais y réussir ; enfin, à force de secousses, je parvins à me réveiller. J^étais en sueur ; j'avais beau me laver les yeux avec de l'eau, mes paupières se fermaient de nouveau ; je fus obligé, pour me réveiller complètement, de me lever et de marcher jusqu'au fond de la salle. »
A noter en passant que B. . . était couché en « chien de fttsil », et que la jambe blessée dans le rêve était précisément celle qui était la plus pliée et qui supportait le poids de l'autre jambe. L'attitude avait provoqué une douleur qui à son tour avait donné naissance au cauchemar de jambe blessée et de plaie.
Une dame, citée par Macario (1), a un cauchemar; ne
(1) Macario, les Rêoes morbides. {Gazette médicale de PariSy 1889, n» 8, p. 87.)
pouvant soutenir Texcès de sa douleur, sachant pourtant qu'elle fait un rêve épouvantable, elle veut absolument ^'éveiller, mais elle ne le peut que grâce à un stratagème : elle s'imprime une violente secousse, se retourne dans son lit, allume une bougie, se lève et secoue Thorrible cauchemar.
Le processus de la captivation est le même que dans le rêve ordinaire. On ne peut se réveiller, mais on réveille quelqu'un pour qu'il vous réveille à son tour, ou bien on se laisse glisser le long de son lit, on se retourne, on se pince, on accomplit un acte musculaire, car il y a jugement, grâce aux représentations fournies par le moi splanchnique et par le moi sensoriel, dégagement de force neurique, c'est-à-dire acte volontaire, qui se rend au muscle pour le faire contracter et entrer en action. Mais on sait que Teffort est grand, que la fatigue survient et que la réparation s'impose ; d'où les alternances dans le cauchemar de demi-sommeil avec conscience d'impuissance et de demi-réveil très léger avec travail musculaire, ce qui constitue un phénomène très douloureux. Le moi sensoriel peut se réveiller tout à coup sous Tempire de la douleur, mais il peut aussi ne se réveiller que lentement, et alors la lutte est plus grande. B... avait beau se laver les yeux, il ne pouvait relever ses paupières; pourtant il agissait, mais il dormait encore; la marche seule le réveilla.