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CHAPITRE II

RÊVES D*0RIGINE' PATHOLOGIQUE

Les maladies débutent généralement par un travail pathologique lent, quelquefois inconscient à Tétat de veille, mais qui peut devenir très sensible à Tétat de sommeil et provoquer des rêves qui ont des rapports plus ou moins sympathiques avec Torgane lésé.

Les rêves morbides doivent donc avoir une grande valeur en séméiologie, tant au point de vue sympathique que symptomatique.

Je ne ferai qu'effleurer la question, car ce chapitre comporte en lui-même un long travail; c'est une voie nouvelle à explorer. Plusieurs auteurs se sont incidemment occupés de la question ; elle vaut cependant la peine qu'on s'en occupe.

On connaît le cas d'Arnaud de Villeneuve qui rêva être mordu par un chien à la jambe : quelques jours après, un ulcère cancéreux se développa au même point ; celui de Conrad Gesner qui rêva d'une piqûre de serpent, et qui vit survenir un anthrax à l'endroit même où il avait ressenti la douleur; un autre malade allant être atteint d'amaurose vit les objets confus et comme entourés d'un

SOMMEIL PATHOLOGIQUE Hi

brouillard dans les rêves qui précédèrent l'apparition du mal ; c'est encore un autre sujet qui rêva de scène épileptique, et qui tomba en crise épileptique quelques jours plus tard, etc., etc. Les lésions des grandes fonctions provoquent des rêves particuliers.

Circulation. — Dans les maladies de cœur, dit Lassègue (1), particulièrement dans les lésions mitraleë, le sommeil est troublé par la peur, par de Tanxiété, de Tangoisse non respiratoire et des hallucinations visuelles. Ces dernières n'ont pas d'analogie avec celles des alcooliques : l'alcoolique voit toujours l'objet en mouvement et lui donne immédiatement une signification ; le cardiaque ne précise pas, il reste dans le vague et, malgré ses efforts, n'arrive pas à donner un corps à son hallucination ; il devient alors fort anxieux. Les rêves dus à une affection de la circulation sont en général très courts, très effrayants, accompagnés de circonstances tragiques, et en particulier de l'idée de mort prochaine. M. Macario cite une jeune femme de sa clientèle qui, prise de palpitations après une série de rêves pénibles, mourut d'une maladie

de cœur.

* Morgagni fit l'autopsie d'un homme qui était sujet au cauchemar : il trouva de la sérosité dans la plèvre, et le cœur se présenta dans un tel état de grosseur qu'on n'en avait jamais vu d'aussi volumineux. Le ventricule et l'oreillette droits étaient très dilatés, l'aorte était très resserrée près du cœur. Cet auteur (2) signale la coïncidence de l'anévrisme du cœur avec l'incube. Moreau (de la Sarthe) cite le cas d'un cardiaque qui était constamment tourmenté

(1) Lassègue, le Sommeil, Étudei médicales, p. 442. Paris, 1884. (2; Epist. 18, cap. Yi.

Oâ PORUATION DES RÊVES

chaque nuit par des rêves effrayants (1). uLes femmes très nerveuses et très sanguines, dit-il, chez lesquelles la menstruation est presque un état de maladie, ont ordinairement des rêves pénibles : elles voient des objets enflammés ou colorés en rouge, des scènes de meurtre ou de carnage plus ou moins tragiques, i

L'irritation vasculaire qui précède certaines hémorragies pjériodiques donne lieu souvent à dos rêves semblables. Un médecin arrivé à un certain âge, et ohez lequel Jes hémorragies n'étaient pas aussi fréquentes que dans sa jeunesse, avait des rêves pénibles, roulant toujours ou presque toujours sur des actions violentes et dans lesquelles le rêveur croyait tantôt se battre et recevoir des blessures, tantôt marcher sur un volcan ou se précipiter dans un gouffre de feu (2).

Mais voici une observation plus concluante (3) :

Jeanne G.., quarante-trois ans, journalière, entre à rhôpital Gochin. Constitution robuste; a eu une attaque de rnumatisme articulaire subaigu à Tàge de trente ans. Pendant deux ans elle en a ressenti des atteintes assez bénignes qui n'ont pas arrêté son' travail.

Il y a trois ans, cette femme, qui rêvait comme tout le monde, a commencé à voir son sommeil troublé par des songes effrayants dont le fond était invariable. Elle appelait constamment sa mère à son secours, se voyait entourée de sang et de flammes, et se réveillait en sursaut, en proie à la plus vive terreur.

Du reste, à part ce changement, sa santé n'était nullement altérée. Elle continuait sans fatigue son ouvrage, qui consistait à monter des étages, à porter des fardeaux et à cirer des appartements. Jamais pendant cette période, elle n a ressenti le moindre essoufflement, la moindre pal-

(1) Dict. des sciences médicales, art. « Rêves >, p. 282.

(2) Loc. cU.^ p. 283.

v3) Artigues , Essai sur la valeur séméioîogique des rêves. Th., Paris, p. 43.

pitation. Cependant les rêves se multiplient et ne laissant plus une seule nuit calme. La malade, sur la conseil de son mari, inquiet de cette persistance dans la reproduction des mêmes songes, se décide à consulter un médecin. Celui-ci, rayant examinée soigneusement, découvre Texis— tence d'une lésion cardiaque au début, ne s'étant encore manifestée par aucun trouble dans la santé générale, sinon par ces rêves pénibles qui duraient depuis six. mois. C'est seulement une année après Tapparitiou des premiers cauchemars, qu'ayant un jour couru vite et longtemps pour éviter un orage, la malade fut obligée tout à coup de s'arrêter net, en proie à un accès d'oppression extrême. De ce jour-là date l'apparition des symptômes d'une afifection cardiaque bien établie : insuffisance mitrale, ascite, œdème des membres inférieurs, congestion pulmonaire, dyspnée, cyanose, troubles oculaires, pouls filiforme. Les rêves n ont jamais cessé et continuent encore depuis trois ans ; ils sont toujours les mêmes. Les malades voisines disent que pendant la nuit elle s'agite sans se réveiller, appelle avec angoisse: « Maman, maman; » ce qui confirme le récit fait par la malade elle-même.

Les rêves provoqués par les maladies de cœur et des gros vaisseaux sont généralement très courts et promptement suivis d'un réveil en sursaut ; il s'y mêle toujours ou presque toujours la crainte d'une mort prochaine avec des circonstances tragiques. Dans l'observation qui précède, le fond, du cauchemar était invariablement un sentiment de peur. L'affection cardiaque avait été révélée par le rêve longtemps avaiit d'avoir été découverte par l'auscultation.

Respiration. — Les personnes atteintes d'une affection des organes respiratoires ont généralement des cauchemars d'étouffement, de poitrine oppressée, de corps serré entre deux murs, de poursuite, d'essoufflement, etc. Ici le rapport entre la fonction de l'organe et la cérébration est manifeste.

Macario rêve qu'il a un violent mal de gorge ; bien portant au réveil, il est atteint d'amygdalite intense quelques heures après (1).

Une personne d'assez bonne santé, mais sujette à de fréquentes bronchites , dit Max Simon (2) , n'était jamais atteinte de son affection habituelle sans faire des rêves du genre de celui-ci. Après quelaues heures de sommeil, elle se voyait transportée en quelque endroit sauvage, loin de tout secours. Un sentiment pénible Tenvahissait, elle sentait près d'elle la présence d'un horrible danger. Tout à coup apparaissait un cavalier de figure farouche qui s'élançait a sa poursuite. La fuite était à peu près impossible et la dormeuse allait être atteinte par son ennemi, quand elle se réveillait, pouvant à peine respirer. Pendant le sommeil, des mucosités s'étaient accumulées dans les bronches de la malade et une gêne de la respiration causée par un obstacle tout physique avait donne naissance à des représentations de scènes terrifiantes qui auraient précisément amené l'anxiété respiratoire. L'obstacle écarté, le sommeil redevenait calme, les rêves effrayants disparaissaient.

Voici une autre observation du même auteur, fort intéressante à un autre point de vue. Ici la sympathie pathologique vM reportée sur un animal (3).

Une personne ayant de l'asthme depuis plusieurs années, et qui s'était endormie dans un état d'anxiété respiratoire, se voit en rêve dans une rue montueuse, que gravit une large voiture : la chaleur est étouffante, les chevaux sont essoufflés ; ils ont beaucoup de peine à marcher, et bientôt l'un d'eux s'abat. La respiration du pauvre animal est haletante ; il est couvert de sueur. Le conducteur fait tous ses efforts pour relever le cheval abattu, et le dormeur vient lui prêter assistance. La personne qui fait ce rêve se réveille ; elle est elle-même en pleine transpiration et souffre d'une extrême oppression.

(1) Ann. méd.'psych., t. IX, 1847, p. 27.

(2) Max Simon, toc. ct7., p. 5t.

(3) Ibid., p. 55.

Il ne s*agit pas là d*un dédoublemeDt de personnalité, comme on pourrait le croire, mais d'une objectivatîon d'une nature particulière. Généralement le moi est directement en jeu en pareil cas ; dans celui-ci il Test indirectement.

Le moi sensoriel qui a fourni Timage du cheval a dominé le moi splanchnique qui fournissait la représentation de douleur et d'essoufflement ; la première représentation étant plus violente Ta emporté sur la seconde qui était plus faible.

M..., cinquante-neuf ans, employé de commerce, me dit que depuis 1880 il a le même cauchemar à peu près toutes les semaines. Il correspond presque toujours à un état de préoccupation d'esprit (femme folle, fils et fille morts, perte d'argent). Depuis cette année il en a moins; il attribue cela au calme relatif de son existence ; il dit aussi ne pas autant souffrir de ses crises d'asthme (M... est emphysémateux). Il se voit poursuivi dans son sommeil, il ne peut échapper à ses ennemis ; il étouffe, il se réveille haletant, s'assoit sur son lit, voit passer des nuages devant ses yeux, il reste étourdi pendant trois ou quatre minutes ; il veut parler, mais il ne peut pas. Peu à peu la respiration revient.

G... Jean, quarante-cinq ans, également emphysémateux, fait toujours le même rêve. Il est poursuivi par des gendarmes ; il veut fuir, mais il ne peut ; il ressent un grand poids sur la poitrine, il est oppressé. Il se réveille alors tout haletant.

M... Sarah, dix-neuf ans, pleurésie aiguë devenue purulente, entrée à l'hôpital le 2 novembre 1888, me dit que les cauchemars commencèrent huit jours après ; ils se pro-

duisaient surtout dans l'après-midi, vers trois heures. Elle se voyait enfermée dans une chambre, les murs se rapprochaient les uns des autres ; elle ne voyait plus ni porte ni fenêtre, le plafond s'abaissait peu à peu ; elle ne pauvait respirer, elle étouffait. Elle avait froid sur tout le corps et ne pouvait parler, car la voix expirait sur ses lèvres. Elle entendait ses voisines de lit causer entre elles ; elle ne pouvait remuer. Sachant pourtant qu'elle avait le caii< chemar, elle leur criait : « Mais réveillez-moi. » Celles-ci entendaient quelque chose, mais ne pouvaient distinguer ce qu'elle leur disait ; aussi ne la réveillait-on pas. Elle croyait cependant crier bien fort. Dans le sommeil du jour seulement, la malade avait conscience de son cauchemar, mais jamais dans le sommeil de la nuit, qui était à peu près le même. Une ponction fut faite fin décembre, Tempyème fut pratiqué le 12 janvier i 889. Cette malade n'a plus eu de cauchemars depuis la fin du mois de mars. Dans ses derniers rêves elle voyait son enfant se noyer; elle voulait appeler au secours, mais elle ne le pouvait pas.

Les cauchemars diurnes que M... avait se produisaient dans un sommeil hypnagogique. Le « moi sensoriel » est plus facilement impressionné pendant le jour que pendant la nuit; son repos n'est pas aussi complet; c'est pour cela que M... avait conscience de son état de cauchemar, ce qui n'arrivait pas dans la nuit, bien que les rêves fussent à peu près les mêmes. En effet, toute personne qui a appris à s'observer est étonnée qu'un même rêve, donnant la même image, provoque quelquefois un cauchemar, alors qu'il passe presque inaperçu la plupart du temps. Il ra'arrive de rêver que je fais l'ascension d'une montagne ; ce rêve me

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plaît, je marche avec assuraace sur le bord des précipices et j'éprouve un grand plaisir à descendre dans les ravins. Quelquefois cependant ce même rêve se transforme en cauchemar. Tout dépend du jugement émis sur les dangers à courir. Le dormeur se trouve alors en état hypnagogique ; le moi sensoriel est à moitié éveillé, Fattention volontaire déplace en partie Tattention spontanée.

Dans les maladies de l'appareil respiratoire qui provo- ^eat la fièvre, le rêve est compliqué d'un état cérébral. L'idéation n'est plus la même, elle appartient à une systématisation particulière aux troubles du cerveau.

M. Damaschino (i) a eu Toccasion d'observer des faits d'hallucination chez deux enfants atteints de pneumonie iobaire du sommet à forme cérébrale avec délire îatense. Au moment où ils se réveillaient, ils semblaient coniinuer un rêve commencé et demandaient avec instance que l'on fit disparaître des voleurs et des gendarmes cachés dans un coin de la chambre qu'ils désignaient expressément. Ces hallucinations ne duraient guère que quelques minutes, puis les enfants retombaient d^ns leur état de demi-sommeil.

Macario signale les cauchemars comme habituels dans la pneumonie, la pleurésie et la tuberculose* Moreau (de la Sarthe) cite plusieurs cas; il les considère comme d'un fâcheux augure quand ils se manifestent dans le premier sommeil.

Une nuit qu'il souffrait d'une bronchite assez intense, Max Simon s'éveilla en proie à une vive oppression. Il venait

(1) Debacker. Th., Paris, 1881, p. 96.

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de voir une usine dans laquelle travaillaient de nombreux ouvriers au milieu d'une vapeur épaisse : tous ces hommes paraissaient suffoqués par les nuages vaporeux qui les entouraient.

Gomme la personne atteinte d'asthme, cet auteur avait objectivé sa sensation; au lieu d'être réportée sur un cheval, elle était reportée sur des hommes.

Digestion. — Si les rêves d'origine circulatoire ont pour caractéristique un sentiment de peur, d'angoisse accompagné de représentations spéciales (incendie, chute en profondeur, etc.) ; si les rêves d'origine respiratoire éveillent chez le dormeur la sensation d'oppression , de fuite , d'étouffement, etc., ceux qui ont rapport à la digestion provoquent des images gustatives.

Les enfants sont surtout sujets aux cauchemars d'origine digestive . Chez eux l'appareil de la digestion est fort délicat et d'une grande sensibilité. M. Jules Simon dit c que l'enfant ne doit pas dîner le soir » .

D'après G. Sée (1), les causes des terreurs nocturnes chez les enfants sont dues à une bradypepsie intestinale plutôt que gastrique ; la digestion intestinale commence en général vers la troisième heure et finit entre la huitième et la neuvième après le repas. Le cauchemar commence vers dix ou onze heures du soir et se termine vers quatre heures du matin : c'est la durée de la digestion pancréatique intestinale.

Félix R..., huit ans, mange copieusement et glouton-

(l) G. Sée, Des dyspepsies gastro'intestinalesj 1881.

nement, le soir, une tranche de sigot que sa mère lui dit être une tranche de soldat, une demi- assiette de haricots flageolets, une tartine de fromage et de confitures, cela après une promenade où il avait puisé un appétit extraordinaire. Il se couche à neuf heures du soir. Entre onze heures et demie et minuit, les parents sont réveillés par les cris épouvantables qu'il pousse ; il est assis sur son lit, la sueur au front, la poitrine haletante, les bras tendus en avant, continuant à pousser des cris sans suite: « Au secours ! Ils me saisissent ! S*il vous plaît 1 maman ! s'il vous plaît !... On cherche vainement à l'éveiller, on n'y peut parvenir. Ses yeux sont largement ouverts, fixes, hagards, insensibles à la lumière ; il semble apercevoir des figures terrifiantes dont les menaces sont la cause de ses angoisses. Le père lui jette vainement de Teau à la figure, Tenfant crie toujours ! c Oh ! oh! ils sont là !... » Un ^rand cri plus fort ^ue tous les autres termine cette scène déchirante; Tenfant épuisé tombe dans un profond sommeil. Le médecin qu'on avait appelé constate que la respiration est bruyante, que l'enfant a quelques mouvements des lèvres, une sorte de clignotement des yeux ciui s'entr'ouvrent à demi, par intervalle; l'hébétude est peinte sur son visage, la stupeur a fait place à la frayeur, il retient avec force la main placée dans celle de sa mère.

Le lendemain, Félix se réveille à huit heures du matin, selon son habitude. Il ne se rappelle rien. Mis sur la voie, il dit qu'il a eu peur de trois hommes qui s'étaient battus entre eux devant lui et qui s'étaient ensuite tournés contre lui. Ce souvenir était confus et lointain (1).

Un autre enfant, ayant mangé trop de raisins bien mûrs, fut atteint de violentes terreurs accompagnées d'hallucinations et de délire. M. le D*^ Motet l'ayant fait vomir, l'enfant rendit une grande quantité de pépins et d'enveloppes des grains : il fut soulagé, les accidents convulsifs cessèrent, mais toute la nuit suivante il eut des hallucinations et des terreurs, voyant des bétes qui lui faisaient peur ; c'était comme un subdelirium tremens vers le matin (1).

Si les terreurs nocturnes sont rares chez l'homme, les rêves d'origine digestive sont fréquents. On sait que la

(l) Debacker. Th., Paris, 1881, p. 49.

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faim provoque des rêves sympathiques. Le baron de Trenck, par exemple, enfermé dans son cachot et pâtissant la faim, voyait dans son rêve des tables bien servies. Ma^iry observant une diète sévère assista à un somptueux banquet. Un autre jour qu'il éprouvait des tiraillements d'CStomac, accompagnés d'une saveur aiguë dans la bouche, il s'endormit sur son fauteuil. Il vit alors un plat couvert d'un ragoût à la moutarde d'où s'exhalait une odeur qui lui rappela la sensation gustative éprouvée peu auparavant (i).

Un autre jour, souiTrant encore de l'estomac, il vit une main portant une assiette sur laquelle était placé un gâteau. Max Simon, dans les mêmes conditions, vit des œufs sur un plat d'argent (2). Macario cite le cas d'une dame qui, souffrant de coliques assez vives, percevait une odeur d'échalote. Une jeune dame ayant de la dyspepsie, rêvait qu'elle se trouvait dans la boutique d'un pâtissier, où elle voyait une foule d'acheteurs occupés à choisir des gâteaux de diverses sortes. Elle-même ne tardait pas à les imiter et mangeait à satiété toute espèce de pâtisseries, fortement aromatisées avec de la fleur d'oranger. Cette impression gustative, d'abord agréable, devenait bientôt extrêmement pénible ; c'était une sorte de sensation nauséeuse des plus insupportables (3).

Felida perd des quantités de plus en plus notables de sang par la muqueuse de l'estomac ou de l'œsophage. 11 s'écoule lentement de sa bouche pendant son sommeil. Alors elle rêve qu'elle est à l'abattoir ou qu'elle voit égorger

(1) Maury, loc. cit., p. 64.

(2) Ibid., p. 237.

(3)Ibid., p. 56.

quelqu'un ; son odorat est presque oblilëré, sauf pour Todeur du sang, qu'elle perçoit mieux qu'aucune autre (1).

Cette observation pourrait trouver sa place dans la circulation.

M^^« A..., di!L-huit ans, famille névropathe, pas d'hystérie, très exaltée, a une haute idée de sa personne. Fonctions organiques s'accomplissant normalement, appétit excellent.

Elle rêve une nuit qu'elle vomit à la suite d'un repas trop copieux ; elle refuse le matin la viande qu'on lui présente au déjeuner. C'est le début d'un accès de sitiophobie qui dure quatre mois, et laisse après lui une anorexie nerveuse permanente accompagnée de vésanie (2).

Cette observation aurait pu trouver sa place dans la seconde partie de ce travail, si Ton admet qu'un rêve peut provoquer un désordre organique. Il vaut mieux admettre que le rêve fait par cette malade était symplomatique et révélait une affection latente. Un malade, à qui je donne mes soins, rêve qu'il mange beaucoup de serpents, il se réveille le matin avec un violent mal d'estomac. Ce malade est atteint d'un cancer du pylore. Certainement le rêve n'a pas provoqué le cancer, mais celui-ci a provoqué le rêve.

il existe une affinité bien sensible entre le cerveau et l'estomac. On connaît le caractère acariâtre et batailleur des personnes qui souffrent de ce dernier organe. Voici un cas bien intéressant d'affinité cité parMaury. Un savant philologue rêvait qu'il marchait dans l'eau, toutes les fois que, même à son insu, il avait mangé de la graisse. Les troubles gastriques et surtout intestinaux chez les enfants en bas

(1) Azam, loc. cit.f p. 51.

(2) Ph. Chaslin, Du rôle deirêHes. Th., Paris, 1887, p. 49.

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âge ont une grande répercussion sur leur cerveau. Tel délire, telles convulsions sont provoquées par une entérite rebelle, la présence d'helminthes, etc.

La dentition peut provoquer des rêves sympathiques chez les enfants. Ceux qui ont le plus facilement des terreurs sont ceux qui ont été trop vite nourris avec des aliments ordinaires. Selon Girtauner (1), la dentition laborieuse provoque plutôt des hallucinations et des terreurs chez les garçons que chez les filles.

Robert D..., viiigt-sîx mois, éruption des quatre [)remières molaires, gencives tuméfiées et rouges, surexcitation assez grande. Un jour, un chien s'approche vivement pour lui prendre un gâteau qu'il tenait dans la main ; auelque temps plus tard, un autre chien s'élance sur lui, et lui cause une vive frayeur. Peu de temps après apparaissent les phénomènes nocturnes. 11 se réveille brusquement en sursaut en poussant des cris qui exprimaient une vive frayeur. Il voit des chiens qui veulent le dévorer (â).

Si cependant la plupart des rêves provoqués par l'appareil digestif éveillent des représentations gustatives, il n'en est pas toujours ainsi quand Tafi'ection est profonde et douloureuse ; les malades ont alors des rêves effrayants, avec une impression de pesanteur et d'angoisse quelquefois très violente. Manger par exemple des serpents ne constitue pas un rêve bien agréable. L'embarras gastrique provoque des rêves hideux avec fantômes, scènes tragiques, etc.

Eu général, dit Double, les rêves qui se rapportent au désir de manger et de boire n'indiquent guère que les besoins de la faim et de la soif, ils sont d'un bon augure

(1) Ueber die Kinderkrankheiten^ p. 112.

(2) Debacker, loc, cit., p. 142.

dans la convalescence, mais moins favorables lorsqu'ils se montrent dès le principe des maladies.

Hippocrate avait dit avant lui :

« Per somnum vero si quis solitos cibos aut potus edere c aut bibere videatur, alimenti inopiam animique mœrorum « sîgnificat. »

Innervation. — On connaît le cas cité par Galien. Un homme ayant rêvé qu'il avait une jambe de pierre fut frappé un peu plus tard d'une paralysie du même côté. Mais voici une observation beaucoup plus récente, c'est Faure qui la rapporte (1) ; il s'agit d'un cas de paralysie générale annoncé longtemps avant par un rêve :

M. A..., banquier espagnol, très intelligent et très sensé, dît un jour à son frère B..., que depuis quelque temps il a toutes les nuits des rêves fort agréables, dans lesquels il se voit faisant de grandes affaires et gagnant beaucoup d'argent. Il se réjouit de cette disposition qui lui donne dans son sommeil les joies qu'il recherche dans la vie éveillée, mais dans une proportion à laquelle il n'aurait jamais pensé. Ces rêves continuent, chaque fois, avec une augmentation merveilleuse dans les bénéfices, qui provoquent de véritables acclamations chez les deux banquiers. A... jusque-là était resté l'homme prudent et expérimenté par excellence ; bientôt des idées nouvelles surgissent, on voit une hardiesse inusitée. Il se lance avec témérité dans les entreprises. B... veut le modérer, il n'écoute rien. Bientôt il est manifeste qu'il apporte dans les affaires ses conceptions grandioses de la nuit. On s'inquiète, on consulte, il devient indispensable, de l'enfermer dans une maison de santé, et eu très peu de temps il arrive au degré le plus avancé de la paralysie générale.

Cette observation, comme on le voit, a un haut intérêt. Elle aurait pu être placée dans la seconde partie de ce

(1) Faure, Archives générales de médecine, Rêves morbides, p. &58. TissiÉ. 5

travail. Mais elle est surtout syniptomatique. Ainsi voilà un malade qui, en puissance d'une affection terrible, prend dans cette affection même, à Tëtat de rêve qu'elle provoque, les éléments nécessaires à de grandes combinaisons financières. Ce. n'est que plus tard que le mal est diagnostiqué, quand il est devenu manifeste pour tous.

On sait combien le sens génésique est aboli dans l'ataxie locomotrice.

J'ai observé cependant, dans le service de M. le professeur Pitres, un ataxique, atteint depuis sept mois d'atonie génitale, à l'état de veille, qui, dans le sommeil, avait des rêves erotiques dans le sens le plus large du mot. Il avait, en outre, des rêves sympathiques à son affection, dans lesquels il se trouvait entouré d'eau. 11 essayait vainement de fuir, car il sentait qu'il ne pouvait marcher que difficilement.

Système nerveux chez les enfants. — Debacker (1), qui a consciencieusement étudié la question des rêves chez les enfants, cite plusieurs observations fort intéressantes. J'en résume quelques-unes :

il s'agit de deux petites filles atteintes de chorée; toutes les deux avaient pendant la nuit des terreurs telles, que la veilleuse pouvait à peine les retenir dans leur lit d'où elles voulaient fuir : l'une voyait des serpents sur lesquels elle se sentait couchée et qui la mordaient ; l'autre entendait des voix qui lui disaient qu'elle avait volé et voyait les gendarmes prêts à la saisir.

(1) Loc. cit. Th., Paris, 1881, p. 90.

V— ^XT T^

SOMMEIL PATH0L0GIQU1<: 7t>

Voici UQ cas d'ischémie cérébrale à Tàge de la puberté, provoquant des terreurs nocturnes:

Albert G..., treize ans, aîné de cinq enfants, père syphilitique au moment du mariage, dents à couches superposées, en étage, plusieurs molaires atrophiées. Depuis deux ans Albert avait des rêves, nuits très agitées, terreurs nocturnes et hallucinations dans lesquelles il voyait le diable qui lui criait à tue-tête : c Nous ravons i Nous t'avons ! » puis il sentait Todeur de bitume et de soufre. Le feu brûlait la surface de son corps. Gris d'abord étouffés dans le larynx, puis plus distincts, et alors on entendait : e Non, ce n'est pas moi, ce n'est pas moi ! Je n'ai rien fait ! » ou bien encore : i Laissez-moi! laissez-moi! je ne le ferai plus ! » Quelquefois il semblait avoir perdu le sentiment de sa personnalité et il criait : « Albert n'a jamais fait ça ! » La vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat étaient affectés à la fois. Get état dura deux mois et demi. Pendant la journée, Albert faisait des signes de croix pour chasser les démons. A l'étude, bien que travaillant sérieusement, il n'osait regarder autour de lui, craignant de voir « ceux qui lui faisaient tant de mal pendant la nuit ». Il se confessait tous les soirs à l'aumônier ; quand celui-ci était absent, Albert ne se déshabillait pas, car t le feu ne l'atteignait que lorsqu'il était déshabillé ». (1 restait à genoux sur son lit, se confessant tout seul. Il maigrissait à vue d'œil, n'avait plus d'appétit. Il voulait se mortifier. On l'expédia à la campagne au grand air ; la chasse à travers les plaines, l'exercice corporel, le calme des champs, le grand air, la suppression du travail intellectuel lui rendirent la santé au bout d'un an et demi.

A côté de cette observation d'anémie cérébrale provoquant le changement de caractère, des hallucinations et des terreurs nocturnes, en voici une autre de surmenage musculaire:

L'enfant dont il s'agit avait treize ans ; il était obligé de tirer une charrette à l)ras en compagnie d'un homme qui s'enivrait et le laissait tirer souvent tout seul. Un jour la charge était si lourde et le compagnon tellement ivre que l'enfant fut obligé d'agir seul ; ruisselant de sueur, exténué de fatigue, il devient pâle et s'affaisse tout à coup dans la

rue. Reconduit chez lui, ii eut des c cauchemars > toute la nuit; il vit passer « des cercueils, des cercueils, et toujours des cercueils 9. 11 eu était tellemeut effrayé qu'une sueur froide coulait sur son frout et qu il s'écriait : c Oh encore ! encore ! J'ai peur, je ne veux pas, je ne veux pas. 9 Le lendemain il était accablé, abattu, prostré, un peu courbaturé, mais il n'avait pas la moindre trace de fièvre ; une sorle de iremblement couvulsif des lèvres iudiquait qull était encore, même à Tétat de veille, en proie à des hallucinations de la nuit: il voyait des papillons noirs qui l'agaçaient (1).

Dans un cas de méningite tuberculeuse, les hallucina- i lions et les terreurs nocturnes ont servi d'avant-coureur à chaque nouvelle poussée de l'affection.

Il s'agit d'un enfant mort à l'â^e de sept ans et observé ' par Martin Damourette. Pas d'antécédents tuberculeux dans la famille. Une sœur de quiuze ans a une atrophie de la moitié du corps correspondant à une atrophie semblable j du crâne. Un jour Tentant devint paresseux et son langage ^ inégal; tendance à la solitude, tressaillements subits, avec frayeur. Nuits peu à peu agitées, cris perçants, l'enfant se dressait sur son lit. Vue d'objets terriliants. De nocturnes les terreurs deviennent diurnes pendant quelque temps. M. Martin Damourette, croyant avoir affaire à des helminthes, ordonne du calomel. Pas de vers ; le mieux s'établit pendant quatre semaines. Séjour d'un mois à la campagne. Nouvelles poussées en rentrant à Paris , vomissements, fièvre, les terreurs deviennent plus fortes. Soupçonnant quelque cause palustre, on ordonne du sulfate de quinine et du bromure de potassium. Un peu de mieux se révèle dans l'état du malade. Nouveau séjour à la campagne. Aussitôt fièvre tons les matins, accompagnée de vomissements. Nouvelle prise de calomel. Mieux sensible ; l'enfant redevient gai, très espiègle, courant dans les chemins comme un enfant parfaitement sain, quand tout à coup les hallucinations deviennent plus fortes, céphalalgie, fièvre, vomissements, photophobie, surexcitation cérébrale, stra- j bisme.

Mort après quelques convulsions cloniques, en quarante-huit heures.

(I) Debacker. toc, cit., p. 61.

Damaschino dît, à propos de la méniDgite tuberculeuse, que, dans sa période prodromîque, les hallucinations en sont un des principaux symptômes, principalement celles de la vue : il y a véritablement des hallucinations psycho-sensorielles. Ce symptôme lui a paru essentiellement nocturne, du moins il n'a pas eu l'occasion de l'observer dans la journée. L'enfant se réveille tout à coup la nuit en criant et pendant un temps variable, mais qui ne dépasse guère un quart d'heure. 11 est pris de terreur et croit voir des objets effrayants.

M. Ladreit de la Gharrière a observé un cas de tubercule, du cerveau chez un enfant qui n'entendait plus que d'une façon obtuse. Il conclut à une surdité cérébrale, et son diagnostic fut sérieusement aidé par la constatation des phénomènes de terreurs nocturnes que son jeune client présentait parfois à un haut degré.

Lui, qui était presque complètement sourd à l'état de veille, entendait des voix la nuit; il en avait peur, il criait et avait toujours l'oreille au guet. Alors qu'il était en pleine santé, ce praticien put prédire la manière dont l'enfant succomberait. En effet, trois mois après, il mourait de tubercules cérébraux.

Hystérie et somnambulisme. — Ces deux névroses fournissent un respectable contingent d'observations toutes plus intéressantes les unes que les autres au point de vue psychique.

Macario cite le cas d'une femme hystérique qui rêva à un homme muet et qui se réveilla aphone. L'intéressant eût été de connaître la relation exacte de cause à effet. Elle

est bien accentuée dans le cas suivant, où le rêve est symptomatique.

Une ieune fille de quatorze ans se présente à la consultation de la Salpêtrière (1). Depuis quelque temps elle avait beaucoup grandi et ses règles étaient supprimées. Une nuit elle rêva que des hommes la poursuivaient pour la tuer, sur la place de TOdéon. Elle fit de grands efforts pour leur échapper et réussit: mais à son réveil elle était extrêmement fatiguée, et, dans la journée qui suivit, ses jambes fléchirent sous elle. Le rêve se répéta plusieurs nuits de suite; il persista même pendant la veille. Chaque matin, la faiblesse des jambes augmentait. Quelques jours plus tard, après avoir fait un efl^ort pour monter un escalier, la malade s'affaissa et fut tout à fait incapable de se relever: elle était paraplégique.

Cette observation aurait trouvé sa place dans la seconde partie de ce travail si Tabsence des règles et la croissance subite ne constituaient un état prodromique que le rêve révélait. Qu'à un moment donné la cérébration ait agi sur la musculation, c'est incontestable; mais au début c'est la musculation qui a agi sur la cérébration. Pour Cb. Féré, cette paralysie proviendrait non d'une auto-suggestion, mais d'un épuisement des centres moteurs résultant d'une succession rapide de décharges de volition non suivies de mouvements effectifs. Tous les rêveurs connaissent la fatigue musculaire qui succède aux rêves de mouvement. La guérison de cette jeune fille fut obtenue par les mouvements passifs.

y... reçoit un coup sur la tête; il perd connaissance pendant dix minutes environ. Huit jours après, changement de caractère, prostration et découragement pro-

(l) Ch.^ Féré, Note sur un cas de paralysie hystérique consécutive à un rêve, {Société de biologie, 1886, séance du 20 novembre, n« 41.)

fond, attitude triste, abandonnée, incapacité de travail, insomnie, rêves épouvantables, terrifiants. « Je vois, dit-il, souvent, presque toutes les nuits, une main qui m'étreint la ^orge et qui m'étrangle ; alors je me réveille tout à cou^, plein d'eifroi, et je ne puis plus dormir. Souvent aussi, il me semble que je suis près d'un précipice vers lequel je suis entraîné et où je tombe toujours du côté gauche ; autrefois, avant mon accident, je ne rêvais jamais. » Depuis il fait presque toujours le même rêve toutes les nuits... Ce malade est un hystérique (1).

Le rêve cité dans Tobservation suivante, prise dans le service de M. le professeur Pitres, est d'origine sympatique et syinptomatique à la fois. Il s'agit d'un malade, hystérique, F... Oswald, âgé de quarante-deux ans. Avant d'être atteint de parésie, il avait eu des rêves tactiles, il croyait s'envoler dans l'air. If m'assure ne plus rêver depuis qu'il est malade. Toujours est-il qu'il le devint, il y a un an, après une vive émotion occasionnée par un procès. Quinze jours après, vers minuit, il eut une hallucination : il vit un homme de petite taille sortir de sa chambre les mains en avant. Une autre nuit, il rêve qu'il assiste à un tremblement de terre et à l'écroulement de sa maison ; au réveil, il est tout étonné de trouver tout en place. Mais voici le rêve qui coïncide avec son état parétique :

< J'étais seul, dit-il, dans la forêt d'Ârcachon, dans un endroit qui n'était pas gai du tout. Â un moment donné, je vis des pieds avec les jambes et les cuisses nues qui se promenaient majestueusement sur la route empierrée ; je distinguai surtout une paire de mauvaises jambes qui s'en allaient cahin-caha. . . Voilà mon affaire !

(1) Polyclinique de la Salpêtrière, 1888-89, p. 28.

m'écriai-je ; celles-là, on ne les réclamera pas... Donnezmoi la meilleure et la mettez à la place de la mienne, dis-je, ce qui fut aussitôt fait... Mais Topératiou terminée, j'éprouvai une telle répulsion qull découla de ma bouche sur le coussin une espèce d'eau qui me donna un frisson d'horreur. »

A la suite de ce rêve, il vint se faire soigner à Thôpital Saint-André, à Bordeaux. L'intéressant est qu'il croit toujours posséder une des mauvaises jambes. » Depuis, dit-il, 4 celte jambe va mieux, grâce aux soins de M. Pitres, et < personne jusqu'à présent n'est venu me la réclamer. J'ai « donc bien fait de la prendre plutôt que d'en prendre une « bonne, car s'il fallait me la couper pour la rendre à son « propriétaire, je vous assure que je me défendrais avec « courage. M. Pitres voudra me guérir et se montrer à la « hauteur des médecins de là-has \ » (des médecins qu'il a vus en rêve lui remettre la fameuse jambe).

Ainsi le rêve a été si intense que F... croit toujours posséder une jambe qui ne lui appartient pas. Il n'y a pas même doute, à cet égard, car douter c'est juger, et chez lui le jugement est aboli par la suppression d'une série de mémoires en faveur d'une mémoire toute-puissante qui domine et qui commande. C'est de l'auto-suggestion à la suite d'un sommeil non provoqué. On verra plus loin ce que peut produire un rêve physiologique sur la musculation à l'état de veille par le rapel d'une mémoire sensorielle.

Après le rêve d'origine purement hystérique, voici le rêve chez un somnambule hystérique. La question du somnambulisme nocturne est trop connue, je la laisse de côté pour ne m'occuper que d'un cas fort rare: du somnambulisme

diume.ll s'agitdumalâde Albert. Ainsi que je Tai déjà dit (1), il rêve d'un pays à voir et il part enveloppé dans son rêve pour se réveiller sur une grande route ou en prison. Voici l'observation d'un accès de somnambulisme pris sur le fait à l'hôpital Saint-André :

(9 juin 1888.) Albert fait plusieurs courses en ville pour son administration. En rentrant à son magasin, il a une forte contrariété avec un des ouvriers, et demande aussitôt à son chef de service de le régler, ne voulant plus rester dans celte place. Sur le refus essuyé, il quitte Tatelier et se rend chez lui pour déjeuner à onze heures et demie ; il ne mange pas, sa figure est hébétée. A midi, il dit à sa femme quMivaà la succursale du magasin, rue Yital-Carles, afin de s'y faire admettre.

Midi un quart. — Il se rend lui-même à l'hôpital Saint- André où il est reconnu du commis aux écritures auquel il demande une entrée, lui disant qu'il sentait qu'il allait partir et le priant d'empêcher sa fugue en le retenant comme malade. On l'envoie dans le service de M. Pitres, salle 16.

2 h. 10. — Sa femme m'ayant appris la chose, je me rends immédiatement à l'hôpital. Je trouve Albert à moitié déshabillé dans son lit, la face est turgescente, la lèvre inférieure est tombante, la bouche est entr'ouverte obliquement de droite à gauche. Etat demi-comateux. Il est replié sur lui-même, les jambes ramenées vers l'abdomen. Je l'appelle, il ne m'entend^ pas. Je presse légèrement sur une zone hyperesthésique qu'il possède au sommet de la tête, il se réveille en sursaut, en poussant un cri de douleur, mais il retombe immédiatement dans le même sommeil. Aneslhésie des bras à la piqûre. // fait aller ses jambes dans son lit comme sHl retournait une pédale ou sHl marchait. Tout à coup, il éclate en sanglots, sa face devient encore plus turgescente, ses jambes jouent plus rapidement^ il prononce quelques mots inintelligibles, les pleurs augmentent, puis il s'écrie : a Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ma tête ! ma tête ! 11 n'y a plus personne ! ma pauvre femme ! * Je l'appelle, il ne me répond pas. Je lui demande où il se trouve, même silence. Tout à coup, il voit l'infirmier, il le

(1) Les Aliénés voyageurs. Th., Bordeaux, 1887. Oct. Doin, Paris.

regarde bêtement un instant, et, le prenant par le bras, d'un ton malheureux et pleurard, il le prie de vouloir bien écrire à sa femme. Il croit être arrivé à Orléans, il me prend pour un {policier.

Il dit avoir pris le train de Bordeaux qui part h 7 heures du soir, être passé par Libourne, Angouléme, etc. Il se rappelle qu'il est marié, qu'il est ouvrier à la Compagnie du gaz. Il ajoute qu'il s'est échappé, qu'il a emporte de l'argent et demande à l'infirmier si les gens sont méchants à Orléans. Il voit la préfecture, la grand'rue, la statue de Jeanne d'Arc. Il prend l'infirmier pour un employé habillé de noir et portant une casquette (l'infirmier était en manches de chemise). Il prie cet employé de le faire accompagner à Bordeaux, où il sera soigné. Je lui demande qui je SUIS, il me regarde fixement et touche ma redingote. ( Vous êtes tout sale , me dit-il , vous avez un gilet à points gris (mon gilet était à carreaux blancs et noirs). Vous n'avez pas l'air méchant, vous. Je ne m'occupe pas des affaires des autres. Il faut que je fasse du chemin ce soir pour trouver à coucher. » Puis sa tête tombe sur l'oreiller, il s'endort et tout à coup ses jambes reprennent le mouvement de pédale. Sa figure, qui avait une expression de douleur pendant qu'il me parlait, devient calme, puis elle s'épanouit, elle devient joyeuse: « Ah I qu'il fait chaud en route! s'écrie-t-il. Vous n'avez pas chaud vous autres? » Je pique les jambes, elles sont insensibles.

2 h. 20. — Je presse la zone hypéresthésique, et tout à coup, comme un ressort qui se détend, Albert se dresse sur son séant, réveillé, furieux, regardant fixement l'infirmier, les yeux cloués sur lui : e Ah ! ne me touchez pas! » s'écrie-t-il ! Hypoesthésie aux jambes. Albert me reconnaît. Il voit qu'il se trouve à l'hôpital, mais il ne sait comment il y est venu. Il souffre de la tête, il a froid aux pieds, il veut uriner. Bien que l'émission se fasse normalement, il n'a la conscience de l'acte que lorsqu'il entend tomber le liquide dans le récipient. Hypoesthésie testiculaire à la pression.

2 h. 25. — Abattement général; il frictionne fréquemment son occiput, il parait reposer. Anesthésie à la figure, aux jambes, aux bras et aux mains. Hypoesthésie aux pieds. Hyperesthésie à la plante des pieds.

*2 h. 35. -- Il a des envies de vomir, il tousse et crache. Hypoesthésie du torse en avant et en arrière. Chaque piqûre provoque un bouton ombiliqué au centre et gros comme un grain de petit mil; accommodation oculaire

SOMMEIL PATROLOGIQCE 83

à peine sensible à la lumière et à la vue d'un objet ; pupilles très resserrées.

2 h. 40. — Albert éprouve un violent besoin de marcher. Il ne se rend pas bien compte de sa situation. C'est ainsi qu'il est étonné de la rudesse de sa chemise qui appartient à l'hôpital, alors qu'il croit encore posséder la sienne. A côté de son lit se trouve un bassin ; il le saisit par le manche et, le prenant pour son chapeau, il le place sur sa tète, après Tavoir cependant regardé un instant; puis, comme les malades riaient, il finit par reconnaître l'objet. Il a soif, il veut aller chez lui. L'infirmier lui ayant aonné de la tisane, il boit avidement. J'essaie vainement de lui suggérer que la tisane qu'il boit est du Champagne; puis, tout à coup, il porte les mains à sa tête en poussant un cri de douleur.

3 h. — Il ne sait comment il est venu à l'hôpital. Mais il sait qu'il est trois heures. Il croit avoir vendu sa montre qui avait été placée sous son oreiller par un malade, à son arrivée. « Elle voyage, elle aussi », dit-il d'un air résigné. Il est étonné de trouver dans une poche de son pantalon une guenille qu'il y avait mise la veille. 11 cherche ses souliers qui sont à côté de ses pieds et qu'il ne voit pas. Il prie un voisin de lit de lui prêter ses sandales, car il faut qu'il parte, il faut qu'il marche, bien que le temps soit mauvais et qu'il pleuve. C'est d'ailleurs un beau temps pour lui. 11 voit sa montre que j'avais placée sur son lit; il n'exprime pas la moindre surprise de l'avoir retrouvée. Mais il porte les mains à sa tète dont il souffre beaucoup. Il ignore être passé chez lui avant d'entrer à Thôpital. Hua pas entendu parler de voyage. La femme d'Albert, étant arrivée depuis un instant, se tenait cachée derrière les rideaux du lit. Je lui demande s'il est marié; il fait un signe affirmatif avec la tête, il prend une figure hébétée. Il ne veut pas revenir chez lui. Sur diverses questions que je lui pose, il me répond qu'il n'a pas bu dans la matinée, qu'il est arrivé tout droit à l'hôpital en sortant de l'atelier, pour qu'on l'y retienne, sentant qu'il allait s'en aller du coté de Paris. A dix heures du matin, il avait prié son chef de service de lui régler son compte ; celui-ci l'avait traité de fou. Il voulait s'en aller pour toujours à Paris, il avait besoin de marcher beaucoup. 11 essaie vainement de passer son gilet de flanelle, qu'il met sur sa chemise d'hôpital ; une des manches étant retournée, il ne s'en aperçoit pas ; il n'en trouve jamais qu'une, celle de droite ou de gauche, selon qu'il tourne le gilet d'un côté ou

(l'un autre. « 11 n'a donc qu'une manche! » s'ëcrie-t-il impatienté.

3 h. 20. — Il reconnaît ses souliers qui sont toujours à la même place. L'idée de revoir sa femme le tourmente beaucoup ; il souffre de la téie. 11 se chausse. Sa femme apparaît tout à coup et Tembrasse. 11 ne veut pas la regarder; son regard est vague, sa figure congestionnée et hébétée, il a grande envie de marcher. Il urine. Je Tenvoie promener sous la galerie, et, comme il veut partir, je le fais surveiller par un malade.

4. h. — Albert se promène toujours. Je me place à plusieurs reprises devant lui pour l'empêcher de passer : il m'évite; mais il me dit en parlant de son gardien: < Cet homme me persécute, il me suit partout. Ça ne finira donc pas bientôt? * Je le quitte.

6 h. — 11 s'est promené longtemps après mon départ, puis, étant fatigué, il est allé se coucher. H^'[)oesthésie aux jambes, aux bras et aux mains. Hypéresthesie à la plante des pieds. Douleur très vive à la zone céphalique et au front. 11 repose en poussant cependant de petits gémissements de douleur. Lèvre inférieure tombante. 11 a mal d'estomac et a grande envie de vomir. L'ayant endormi hypnotiquement, un mois plus tard (le 1*'' juillet), je lui fis raconter les diverses fugues qu'il avait accomplies. 11 me dit tout à coup qu'il était allé échouer à l'hôpital en sortant de l'atelier, car il sentait qu'il allait partir. 11 voulait qu'on l'y retint, n'ayant pas d'argent pour s'en aller. « Je le sais bien, lui dis je, puisque je vous ai vu. — Mais non, me répond-t-il, vous ne m'y saviez pas. » Puis tout à coup, me prenant les mains, il s'écrie: « Attendez... attendez, je suis allé à Orléans... s Et après un moment de réflexion : « Non, ce n'est pas cette fois... — N'avez-vous pas vu un commissaire de police? — Pourquoi donc? puisque j'étais à l'hôpital... » Puis tout à coup, ouvrant sa jaquette, il me dit : « Comme il fait chaud dans cette chambre/ Vous ne sentez pas! » La température de mon cabinet qui donne au nord n'était pas élevée.

Cette observation est fort intéressante. J'ai pu assister à l'évolution du rêve, d'Albert qui a été demi-actif, puisqu'il pédalait dans son lit. Mais le point psychologique est dans le rappel de mémoire qui a eu lieu un mois après, quand Albert a été mis en état de sommeil hypnotique. Il a cru

être allé à Orléans. Puis il a reconnu son erreur. Il s'était écrié un mois avant dans son sommeil somnambulique non provoqué, en s'adressant à des compagnons de route imaginaires ! « Ah qu'il fait chaud en route! Vous n'^avez pas chaudf vous autres f » Et, par un rappel de mémoire, il éprouve la même chaleur dans mon cabinet, et il me demande si je n'ai pas chaud! Donc, à Tétat de sommeil hypnotique, on peut éprouver une impression sensorielle ressentie à Télat de sommeil somnambulique, et cela par rappel de mémoires, longtemps après Tempreinte de la mémoire initiale. Le sommeil hypnotique est de même nature que le sommeil somnambulique, puisqu'une mémoire emmagasinée dans le premier état se réveille dans le second.

Folie. — Il n'est pas rare, dit Brîerre de Boismont, de voir des malades, avant de perdre complètement la raison, avoir des rêves effrayants et la conscience qu'ils vont devenir aliénés ; quelques-uns ont peur de s'endormir, tant ils sont exposés, dans leurs rêves, à des apparitions terribles. Les névroses et surtout l'aliénation mentale sont souvent annoncées par des rêves bizarres ou extraordinaires. Le cauchemar, d'après Motet, est Tavant-coureur de l'apoplexie, de l'épilepsie ou de la manie.

Odier, de Genève (1), fut consulté, en 1778, par une dame de Lyon qui, dans la nuit qui précéda l'aliénation mentale dont elle fut atteinte, avait fait un rêve dans lequel elle avait cru voir sa belle-mère s'approcher d'elle dans l'inten-

(1) Rêves morbides^ loc. cit., p. 568.

86 FORMilTION DES RËTES

lion de la Iner. Cette impression fut suivie d'un état mélaacolique et de tous les caractères d'une véritable folie.

Ferré (1), instituteur, rêve une nuit qu'il est tombé dans un gouffre d'où s'échappaient des vapeurs sulfureuses et il vit sous cette impression, jusqu'au moment où, dans un autre révc, il entend le roi dire aux. hommes qui couduisaient sa voiture : • Passez sur celui-là i écrasez-le! i Ce à quoi il aurait répondu: i Sire, ne faites pas cela! Si je suis coupable, attendez qu'on me condamne ! • C'est en vain que les docteurs Manoury, Leioug et Greston lui démontrent que cela ne pouvait pas être arrivé puisqu'il n'était pas à Paris an moment où il rapporte celle rencontre avec le roi; il persiste dans sa conviction délirante, manifeste des inienlions régicides, etc. Il est évident que, dans ces deux cas, le rêve n'a pas provoqué la folie, mais qu'il l'a plut&t révélée ; elle était en puissance, puis, l'idée s'étant systématisée, elle s'était renforcée en raison même du désordre organique qui la provoquait.

Voici une observation qui va nous senir de relation entre les rêves sympto ma tiques et les rêves sympathiques :

M"» M,.,, trente-huit ans. dégénérée du corps et de l'es-

S rit, a eu des lies convulsifs, des exclamations spasmoiques, des phénomènes impulsifs divers, des accès d'excitation maniaque. Une nuit elle se réveille en sursaut, elle appelle sa mère, prétendant qu'on venait d'enfoncer la

Sorte et qu'elle avail entendu marcher dans l'appartement. <n fie trtm^e rien d'inquéiant dans la maison ; mais iV' M... ne peut se rendormir jusqu'au jour. Le lendemain l'hallucination de l'ouïe persistait, elle avait sans cesse l'oreille tendue. La nuit suivante, le cauchemar se reproduit avec plus d'intensité; la malade se lève affolée et se précipite par la Tenélre.

(l)Réuc« morûidei, p. 581-

SOMHEIL PATHOLOGIQUE 87

A partir de ce momeot se développe une forme de délire de persécution qui persiste plusieurs mois (1).

Le cauchemar survenant chez cette dégénérée était sympathique, mais il était surtout symptomatique puisqu'il se produisait quelques heures avant le délire de la persécution.

B..., âffée de vingt-deux ans, entrée en 1880 dans le service du docteur Legrand du Saulle. .Folie circulaire^ débilité mentale, pas d'attaque. Accès de dépression et d'excitation se succédant à intervalles assez rapprochés. Hypoesthésie dans toute la moitié gauche du corps, stigmate irien de Féré. < Les accès surviennent brusquement 1^ nuit, vers une ou deux heures, comme d'ailleurs chez un grand nombre de circulaires. » La première manifestation du nouvel état dans lequel elle entre est en général un rêve. D'après ce qu'elle raconte elle-même dans le cas où elle passe de l'excitation à la dépression, c'est ordinairement de la mort de son père qu'elle rêve. Elle se réveille alors au milieu de son cauchemar, sous l'influence de cette idée attristante, et tombe dans l'abattement à partir de ce moment. Si, au contraire, elle passe de la dépression à l'excitation, c'est encore un rêve qui en marque le début. Mais cette fois, le rêve est gai et l'objet en est variable. Il paraît en rapport avec les circonstances momentanées et ne présente pas le caractère d'uniformité qu'il offre dans le premier cas (2).

Cette alternance entre les rêves gais et les rêves tristes, correspondant à une alternance analogue, entre l'état d'excitation et de dépression, prouve bien que le rêve n'était que le reflet du changement organique qui s'opérait en dessous, en profondeur, inconscient encore à l'état de veille, mais conscient à l'état de sommeil. La preuve en est dans l'observation suivante.

(1) Ph- Chaslin, Du rôle du rêve danê Vévolution du délire.Th.y Paris, 1887, p. 49. — Féré, Médecine d'imagination. Paris, 1886, p. 27.

(2) Ph. Chaslin, toc. cit. Th., Paris, 1887, p. 38.

Maudsley (1) cite le cas d'une malade atteinte de mélancolie dont les accès étaient intermittents et séparés entre eux par des intervalles de santé et de gaieté.

Le fait remarquable de son cas, dit cet auteur, c'est qu'invariablement avant chaque accès elle rêvait qu'elle était malade de cet accès et que, lorsque Taccès était sur le point de finir, elle rêvait qu'elle revenait à la santé, qu'elle était gaie et bien portante. Ces présages étaient si certains qu'ils ne l'ont jamais trompée. Et cependant elle ne se sentait pas plus gaie immédiatement après sa guérison, et elle n'avait pas plus de forces ; au contraire, pendant les deux ou trois jours qui précédaient la fin de l'attaque, elle se sentait plus irritable, de sorte qu'elle avait une tendance à tout briser ; < immédiatement après, elle était épuisée, faible et incapable de tout exercice. Avant l'accès elle présentait toujours les mêmes symptômes de troubles digestifs, et aucun traitement, malgré les nombreuses tentatives, n'avait pu la soulager ; la langue était rouge, la malade prenait peu ou point de nourriture et avait une diarrhée incoercible. »

Maudsley ajoute avec grande raison : « Ces symptômes, sans aucun doute, dépendaient d'une affection primitive du grand sympathique, que suivaient rapidement des troubles cérébraux ; et il paraît certain que, pendant le sommeil, le cerveau sentait les troubles sympathiques, si bien que les rêves permettaient de prévoir le malheur imminent avant que la malade en eût conscience, à l'état de veille, de même qu'ils faisaient prévoir la guérison. »

(1) Pathologie de V esprit, trad. française, 1883, p. 46. Paris, F. Alcan.

C'était le moi splanchnique qui dominait le moi sensoriel, en lui empruntant toutefois les représentations nécessaires à la formation- des rêves tristes ou gais précédant Faccès ou la guérison.

Ce qui prouve encore que, même guéri à Tétat de veille, un fou ne Test pas toujours à Tétat de sommeil, c'est qu'il a des rêves ayant rapport à sa folie, et cela pendant un temps plus ou moins long. Macario (1) parle d'un maniaque qui, une semaine après son rétablissement complet, eut des rêves dans lesquels les mêmes pensées rapides et les passions violentes de sa maladie antérieure reparurent.

M. Baillarger cite le cas d'un hypochondriaque chez lequel les sensations, au moins très exagérées, qu'il accusait dans presque tous les organes, prenaient dans le demisommeil une telle intensité qu'il redoutait singulièrement le moment où il allait s'endormir.

On sait qu'Esquirol, veillant des monomaniaques, apprit de ses malades, en les écoutant quand ils dormaient, quel était le sujet de leur délire. Le genre de folie provoque le genre de rêve.

Dans la lypémanie, le rêve est triste et oppressif, avec une impression profonde et durable. Le réveil se fait généralement en sursaut; il est accompagné de larmes ou de sueur ; dans la manie les rêves sont bizarres, désordonnés, fugitifs ; dans la démence ils sont fugaces; dans l'hypochondrie ils sont terribles, le sommeil est agité , le réveil subit; dans la stupidité, ils sont vagues, obscurs, incohérents et surtout tristes. Pour M. Baillarger, cette forme de folie

(t) Macario, Ann. mêd.-psych., t. IX, 18i7, p. 27.

ne serait qu'un rêve long et douloureux. Le stupide est taciturne, immobile et presque insensible aux impressions extérieures, et lorsque ces impressions sont perçues, elles seraient à Tinstant transformées et deviendraient le point de départ d'une foule de rêves-illusions.

Épilepsie. — L'épilepsie ne serait-elle pas une manifestation du rêve en profondeur, laissant peu ou presque pas de souvenir après la crise ?

Médecin du Yéloce-Glub bordelais, j'assistai un jour, comme tel, à des courses de vélocipède données sur le vélodrome que possède cette Société.

Un spectateur fut porté à Tambulance, il venait de tomber d'une attaque d'épilepsie. Tout à coup, comme le malade se trouvait dans Tétat comateux, on fit partir une bombe, à quelques mètres de nous. L'épileptique fit un soubresaut, ouvrit les yeux et chercha d*où venait le bruit. A partir de ce moment la crise fut très modifiée et il put assister à la fin des courses.

On sait que les accès furieux des épileptiques peuvent quelquefois laisser certains souvenirs, comme si Tacte avait été accompli à Tétat de rêve. Parmi les individus qui m'ont consulté, dit M. Gharcot (1), il en est un qui, dans un accès de ce genre (épilepsie avec violence), avait tout cassé dans sa maison. Sa femme et tout le monde s'étaient enfuis. Après avoir tout mis en pièces, il s'en fut à travers champs et disparut. Quelque temps après, il est fort étonné de se trouver dans la cam*

(1) Charcot, Polyclinique de la Salpêtrière, Leçons du mardi, 1887- 1888, p. 165, 9« leçon.

pagne ; il rentre chez lui, ne conservant aucun souvenir de ce qui s'était passé. Le voilà qui pénètre dans sa cuisine : tout y était brisé. « Alors, me dit-il, il m'est venu à ridée que yavais rêvé avoir tout cassé dans ma maison, et en effet j'en ai acquis la conviction, parce que tout le monde m'a dit que c'était moi qui était l'auteur de tout ce dégât. »

Avec cette observation il faut mentionner encore celle de l'épileptique larvé de la Salpê trière. Ses fugues sont nombreuses ; elles sont rapportées longuement par M. Gharcot dans sa Polyclinique, Ce malade est saisi tout à coup d'un besoin de marche, qui survient généralement après un moment de lassitude ou de léger sommeil; il court à travers Paris, dans les environs, où se retrouve dans une ville éloignée. Pea à peu, en réfléchissant, il se rappelle certains faits qu'il a accomplis dans son état de crise ambulatoire.

Fièvres. — Tout le monde connaît la relation intime qui existe entre l'état fébrile et la formation des rêves.

Les cauchemars dans la fièvre typhoïde, par exemple, sont différents selon qu'elle est adynamique ou ataxique.

Gomme pour les autres maladies, les rêves sont symptomatiques ou sympathiques.

€ Une nuit, dit Max Simon (1), que je m'étais couché dans un état de légère souffrance, je rêvais C|u&.je me trouvais à Paris un jour de fête publique, au milieu d'une foule nombreuse, avec un jeune enfant qui m'avait été confié. Ayant été distrait, un instant, je m'aperçois que l'enfant dont j'ai la garde a disparu. Je suis saisi d'une mortelle frayeur. Anxieux, tremblant, j'ai la chair de poule. Je

(1) Loc. cit., note, p. 61.

92 fORMATlON DES RÊVES

m'éveille, et suis en effet en proie à un frisson très violent, accompagné vraiment de la chair de poule que j'avais constatée dans Tanxiété de mon rêve. C'était le début d'un accès fébrile qui avait ainsi donné naissance à rémution purement morale et aux images mentales. »

Le rêve ici était directement tactile, par contraction des muscles lisses du derme, mais d'origine fébrile.

« Notre ami P..., rapporte M. Artigues (1), étudiant en médecine, fut surpris par une averse à Longchamps. 11 rentra chez lui trempé jusqu'aux os, dans un état déplorable, grelottant de tous ses membres et se soutenant avec peine. Le lendemain il fut pris d'une fièvre qui revêtit le type tierce. L'accès se déclarait à trois heures de l'aprèsmidi environ et durait jusqu'à cinq ou six heures. Or voici ce qui se passait régulièrement chaque fois. Après le frisson et la période de chaleur. P..., très fatigué, s'assoupissait et rêvait ce qui suit : il se trouvait au [)ied du mont Valérien, obligé de le gravir malgré son profond état de faiblesse. Il essayait plusieurs fois et ne faisait un pas qu'au prix d'efforts qui l'épuisaient. Enfin, après des fatigues atroces, il parvenait, brisé, au sommet du mont, et s'éveillait alors baigné de sueur. Son accès avait atteint le stade de sudation et finissait avec le rêve. Ce songe s'est répété chaque fois que sont revenus les accès, et n'a plus reparu quand ceux-ci ont cédé devant le sulfate de quinine.»

A noter la systématisation d'un rêve toujours le même, naissant avec l'accès et cessant avec la crise.

Intoxications. — On pourrait écrire un chapitre très intéressant sur ce simple paragraphe. On sait en effet quelle est l'influence de l'alcool, du tabac, du haschisch, de l'opium, du datura, etc., sur la formation des rêves.

Chacun de ces agents provoque une idéation spéciale. Dans l'alcoolisme même, les rêves dus à l'abus du vin ne

(1) Artigues, Essai sur la valeur séméiologique du rêve. Th., Paris, 1884, p. 47.

sont plus les mêmes que ceux qui sont provoqués par Tabsinthe, par la bière ou par Falcool. Pour Talcool, ils diffèrent les uns des autres selon qu'il est extrait du vin, des pommes de terre ou des grains. Le cbamp est trop vaste, je l'abandonne à dessein, quitte à reprendre les recherches, plus tard, dans un autre travail.

Cependant voici une observation intéressante fournie par M. Debacker (1), au sujet d'un enfant alcoolisé par sa nourrice.

Le jeune Alfred T... avait dix-huit mois, il faisait facilement ses dents ; point de constipation ni de diarrhée, point d'accidents convulsifs ni de complications d'aucun genre. Depuis plusieurs jours, son sommeil, jusque-là tranquille, devient plus agité. Une nuit, de grandes terreurs surviennent ; Teufant, qui parlait déjà un peu, crie : c Toutou, là-bas ! Toutou ! Maman / i La nourrice, qui dort près de lui, ne peut le réveiller, même en lui donnant le sein, qu'il refuse... Le père et la mère, inquiets, communiquèrent leurs craintes à leur médecin. Celui-ci connaissait la famille, ne trouva point de motifs à ces terreurs, et, sur un soupçon exprimé par M"*^ T..., il ordonna de fouiller la chambre de la nourrice. On découvrit, dans un petit coffre, sous son lit, cinq bouteilles de madère et trois litres d'anisette.

La nourrice avoua qu'il était absolument impossible de se priver de ces liqueurs, qu'elle prenait depuis longtemps. Elle fut renvoyée, l'enfant fut sevré et les accidents ne se reproduisirent plus. Ainsi l'alcoolisme de la nourrice provoquait chez l'enfant les rêves classiques des alcooliques; il voyait son chien et il avait peur. Je crois que la chose mérite d'être connue. L'attention des médecins inspecteurs de la première enfance doit être attirée du côté des rêves,

(1) Loc. cit.j p. 80.

qui pourront quelquefois' donner le mot de certaines énigmes.

Mais Talcool ne passe non seulement pas de la nourrice dans Tenfant par Fintermédiaire du lait : les enfants de parents imbibés le sont aussi, si du moins on accorde une valeur de cause à effet aux rêves que font ceux-ci. c Ils sont sujets à des rêves effrayants, dit Debacker (1), dont le cachet particulier peut déceler parfois leur véritable nature : animaux, chiens, chats, chevaux, lions, puces, punaises, hannetons. D'autres fois ce sont de véritables cauchemars, sensations de pesanteur à la région épigastrique, avec constriction de la gorge, et réveil en sursaut après une anxiété extrême. En un certain nombre de circonstances il est arrivé que le médecin clairvoyant a retrouvé le caractère spécial de ces rêves sans pouvoir découvrir leur origine chez les parents ; des enfants à la mamelle avaient des frayeurs nocturnes, se réveillaient brusquement, sans autre motif que la crainte qu'ils manifestaient par la fixité du regard, par la force des gestes et par la violence des cris. »

Le saturnisme peut aussi provoquer des rêves spéciaux. C'est Tenfant d'un vitrier qui a l'habitude de faire des bonshommes avec du mastic. Il est constipé, il a des peurs terribles la nuit ; il se lève debout, et il s'enfuirait si on ne le retenait pas. Au réveil il ne se souvient de rien, on le purge, il ne touche plus de mastic, il guérit. Un autre appartenait à une famille qui essuyait les plâtres dans une maison nouvellement construite. Il eut des terreurs, il vit

(l)Loc. cit., p. 79.

des chats, des ours blancs qui marchaient vers lui pour le manger : la veille il était allé au Jardin des Plantes.

Opium. — M™« X... m'a raconté qu'ayant pris des gouttes de laudanum de Sydenham avant de se coucher, elle vit, une fois au lit et les yeux ouverts, une quantité de souris qui s'avançaient vers elle... Ces souris allaient baptiser une des leurs. La première d'entre elles fut envoyée en députation vers M"»® X... afin de lui demander les usages en pareil cas. Or M™« X... devait tenir quelques jours plus tard une petite fille sur les fonts baptismaux, ce qui la préoccupait fortement.

Il s'agit ici d'un rêve avec les yeux ouverts, d'une hallucination hypnagogiqne provoquée par l'opium.

Air vicié, — Quand je préparais l'examen d'anatomie, il m'arrivait de disséquer souvent, après mon repas, jusqu'à dix heures du soir dans l'ancienne salle de dissection de récole de Saint-Gôme, à Bordeaux, qui était mal aérée et dans des conditions hygiéniques déplorables. Je rentrais chez moi ef. me mettais au lit. Pendant plusieurs mois, j'eus le même rêve presque toutes les nuits.

Je voyais des cadavres cuisant dans de grandes chaudières : ici un bras sortait de l'eau bouillante, là une jambe ou un pied; à côté, une tête décharnée émergeait grimaçante avec des yeux qui sortaient des orbites. 11 s'échappait de la marmite une buée écœurante , qui montait, envahissait toute la salle, m'enveloppait dans un brouillacd graisseux et me donnait la nausée. Je me réveillais généralement sans frayeur, je faisais un rêve qui ne provoquait pas en moi le sentiment pénible du cauchemar.

Pourtant il pouvait parfaitement en constituer un; il aurait suffi pour cela que le moi splanchnique lui accordât une valeur difTérente. Ces rêves disparurent quand, à la suite de coliques cadavériques très violentes, qui me retinrent au lit pendant plusieurs jours, je me décidai à faire une heure de marche tous les soirs en sortant de la salle de dissection, avant de me coucher.

Évidemment mes rêves étaient dus à une intoxication cadavérique ; le moi splanchnique faisait, appel aux mémoires du moi sensoriel et créait un rêve toujours le même puisque mon état d'esprit était tourné vers une idée principale : Tanatomie.

Tellurisme. — Faut-il classer aussi dans les rêves par intoxication l'observation de Laurent ? Je serais tenté de le faire, étant donné que Fabbaye dont il parle avait été désertée depuis longtemps à cause des revenants.

Laurent, chirurgien-major au régiment de la Tour d'Auvergne, rapporte qu'il fut obligé de quitter précipitamment Palmy en Caiabre, avec ses hommes, où if était caserne, pour se porter sur Tropœa à marches forcées. C'était au mois de juin, et la troupe eut à faire environ quarante milles à pied. Le soleil avait été ardent. Les soldats furent obligés de coucher dans une abbaye délaissée et que les paysans disaient hantée par des revenants. Les hommes se couchèrent par terre pêle-mêle dans uu lieu confiné. Vers minuit, ils poussèrent des cris épouvantables et s'enfuirent. Ils avaient tous vu le diable, qui, so«^s la forme d'un chien noir, s'était élancé sur eux, leur avait passé sur la poitrine avec la rapidité de Féclair et avait disparu.

Le leudemain, Laurent et des officiers veillèrent sur leurs hommes pendant la nuit, car sans cela ils n'auraient pas voulu coucher dans le même endroit. A une heure du matin, dans les deux chambres à la fois, le même cri se renouvela, les hommes s'échappèrent, ayant encore vu le diable. Inutile de dire que le diable n'était pas apparu.

Les causes de ce cauchemar étaient la fatigue musculaire, Texcitalion cérébrale par le soleil ardent, mais surtout Tair confiné, et probablement encore la présence de gaz délétères d'origine tellurique qui avaient dû provoquer des rêves analogues chez les anciens habitants de Tabbaye : d'où la réputation qu'elle avait d'être visitée par le diable.

Il est aussi probable que les soldats connaissaient la chose avant de prendre possession de leur lieu de repos ; l'influence tellurique ayant provoqué le cauchemar, le

souvenir du diable lui avait donné une forme particulière.

Parasitisme. — La présence des helminthes dans le tube digestif peut provoquer des cauchemars.

M. G... me dit en avoir eu pendant toute Yexistence d'un ténia; ils cessèrent dès qu'il fut expulsé.

Les cauchemars étaient de deux sortes : l** une impression de chute en hauteur d'une tour ou d'un rocher ; 2° une scène d'assassinat. Il voyait un individu s'avancer sur son lit pour le poignarder ; il l'entendait venir à pas de loup. Il sentait l'impression du froid de la lame et se réveillait en sursaut.

M. C..., qui n'avait jamais rêvé avant d'avoir le ténia, ne rêva plus dès qu'il en fut débarrassé.

M. Moutard-Martin fut appelé un jour en consultation à Nancy pour y voir un enfant atteint de méningite accompagnée de rêves effrayants. 11 remarqua par hasard une petite croûte derrière l'oreille; il la souleva et vit une épouvantable nichée de pediculi capitis, La méningite de l'enfant n'était autre chose que la surexcitation cérébrale qu'avait fait naître une quantité infinie de ces parasites

logés SOUS rëpiderme du cuir chevelu. L'enfant se rétablit après une application de pommade mercurielle sur la partie rasée, et n'eut plus de rêves.

Enfin, et pour terminer ce simple exposé des rêves d'origine pathologique, je mentionnerai Tinfluence des sentiments affectifs trop développés. Sennert rapporte le cas d'une fillette de onze ans qui fut prise d'idées de suicide après de grandes terreurs pendant le sommeil, pour avoir été forcée de quitter un garçon de douze ans avec lequel ses parents l'avaient surprise.

La position du dormeur dans son lit peut aussi provoquer des rêves plus ou moins agréables ou plus ou moins tristes.

Beaucoup de personnes ont le cauchemar quand elles s'endorment sur le c6té gauche. Bonnet cite Tobservatiou d'un homme ayant le cauchemar chaque fois qu'il se couchait sur le dos.

De tout ce qui précède on peut conclure que les affections diverses sont la source d'une idéation spéciale dans les rêves. Ceux-ci ont un rapport direct avec la fonction de l'organe atteint.

Ceux d'origine circulatoire provoquent un sentiment d'oppression, des hallucinations visuelles, de l'anxiété, des sensations de chute, la vue du sang et de flammes, le réveil en sursaut, etc. Ces rêves sont angoissants ou terrifiants.

Ceux d'origine respiratoire provoquent de l'essoufflement, de la suffocation, de l'oppression, une idée de poursuite, d'un mur qui se resserre et qui écrase peu à peu, etc.

Pour Vappareil digestif, ce sont des images gustatives,

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des fantômes, des rêves hideux, une impression de pesanteur, de l'angoisse. Les troubles intestinaux ont une grande répercussion sur le système nerveux des- enfants et provoquent des terreurs nocturnes.

Les rêves dus à Vinnervation sont différents selon Tafifection. Ils peuvent revêtir une idée de grandeur dans la paralysie générale. L'observation du malade cité plus haut semblerait établir que dans le rêve des ataxlques les fonctions génitales subsistent encore, bien qu'elles soient éteintes pendant la veille.

Dans l'hystérie les rêves sont généralement fatigants et épouvantables ; ils peuvent avoir un grand retentissement sur l'état de veille.

La folie a des rêves à peu près semblables à la forme d'aliénation mentale, etc., etc. Ainsi le rêve n'invente rien. Mieux qu'à l'état de veille le c moi splanchnique » ressent les modifications des organes ou des systèmes qui le composent ; il les révèle dans le rêve.

Ce moyen de diagnostic peut rendre quelque service en médecine; il serait à désirer que la question fût reprise à fond, car pendant le sommeil le cerveau sent les troubles sympathiques, autrement que dans la veille, où il est plus directement en relation avec le monde extérieur.

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