Les rêveurs de Paris
Un matin, vers cinq heures, — on était alors dans les derniers jours du mois de mars 1850, — un jeune homme de bonne mine descendait à pas précipités le trottoir de la rue de la Cliaussée-d'Antin. Un gros paletot en drap pilote hermétiquement boutonné l'enveloppait jusqu'au cou, et frissonnant, les mains dans ses poches, le menton caché dans les plis froissés d'une cravate blanche, il courait sans prendre garde aux éclaboussures qui mouchetaient de taches de boue le
vernis éclatant de ses souliers de bal et le drap lustré de son pantalon noir.
A une petite distance de ce jeune homme et sur k même trottoir, marchait, mais phi$ lentement, m: homme d*un certain âge, grand, vigoureux et grisonnant. Il portait, lui aussi, un paletot, une cravate blanche et un pantalon noir, et, comme son voisin, il se crottait bravement en homme qui n*a pas de temps à perdre.
Arrivé à l'angle de la rue de la Chaussée-d'Antin et du boulevard, celui deS' deux promeneurs qui marchait Jb premier sauta dans un cabriolet qui stationnait devant le café Foy, et glissant une pièce de cinq francs dans la main du cocher :
— Vite ! lui dit-il, rue du Faubourg-Saint-Denis, 93. Le cocher réveilla d'un coup de fouet son cheval qui •
dormait, et le cabriolet remonta au grand trot la longue ligne des boulevards. [
Le monsieur d'un certain âge Çui semblait suivre le jeune homme, atteignit k son tour le coin de la rue de la Ghaussée-d'Antin, monta dans un autre cabriolet, et tirant de sa poche un louis :
■^ Au galop ! mon brave, dit-ij au cocher ; il y a vingt francs pour toi si tu rattrapes le camarade qui court là-bas.
— Ça ne sera pas long ! répondit Vautomédon numéroté ; un coucou tratné par une rosse!
— Rosse ou non, ne perds pas de temps.
— Ne craignez rien, bourgeois, on connaît son mé tîer, etle temps qu'on perd on le rattrape.
lOUIS DE FONTEjSAT . 3
Le cheval, émoustillé par des coups de fouet auxquels la promesse d'un louis prêtait une merveilleuse activité, atteignit, à la hauteur de la rue Laffitte, le cabriolet qu'il était chargé de poursuivre.
— Voilà ! bourgeois, reprit le cocher en retenant les rênes de Fanimal ; est-ce mené, hein?
— Très-bien! Maintenant, mon garçon, suis ton coucou, comme le diable suit les femmes, et où qu'il aille, va !
— On ira.
Le boulevard présentait alors ce spectacle pittoresque et airieux que la Bohême de Paris connaH un peu trop peut-être, si les honnêtes bourgeois ne le connaissaient pas assez. Le jour commençait à poindre du côté de la Bastille, et la lueur tremblante qui glissait le long des toits humides faisait étinceler les vitres. Çà et là quelques becs de gaz, prodiguant la clarté municipale, brillaient de distance en distance; le long de l'asphalte désert et silencieux marchaient deux ou trois sergents de ville, tristement drapés datis leurs manteaux comme des philosophes. On ne voyait sur la chaussée boueuse que des escouades de balayeuses fantastiquement accoutrées de loques et de guenilles comme des grotesques de Callot; des voitures immobiles, et comme pétrifiées par le sommeil, attendaient devant la Maison d'Or, le Café Anglais et l'hôtel du Jockey-Qub que les raffinés de la civilisation parisienne eussent achevé leurs soupers eu leurs lansquenets, ces deux parts de leurs cœurs.
iLa cl^..^é rouge des bougies illuminait les asiles noo»
tûmes OÙ quelques convives attardés fumaient leurs derniers cigares et vidaient leurs derniers verres; derrière les vitres de légers éclats de rire et le tintement joyeux du cristal; sur la chaussée, la toux rauque des préposés à la toilette du boulevard. Les uns s'appuyaient sur leurs pelles, estimant qu'ils travaillaient encore trop, même en ne faisant rien ; les autres causaient en chassant la boue vers le ruisseau. Quelque patrouille grise filait le long des murs avec la précaution sournoise de fantômes évadés de l'autre monde.
Paris dormait encore : l'aube pâle et froide se dégageait lentement du b'nceul de brumes dans lequel les nuitscapricieuses du mois de mars enveloppentla grande ville . Pas d'autres bruits que le roulement lointain des coupés dans le dédale des rues, et sur le pavé sonore la marche lente et lourde de quelques maçons rappelés au travail par le matin. Une petite pluie fine, moins que cela même, une vapeur d'eau, tombait du del chargé de grandes nuées cotonneuses.
— Brr ! dit le vieux monsieur en glissant ses mains dans ses poches, si l'oiseau bleu couleur de temps de ce bon M. Perrault avait été citoyen de Paris, cet oiseau bleu eût été gris.
Arrivés à la hauteur de la Porte-Saint-Denis, les deux cabriolets tournèrent l'angle du faubourg et remontèrent la chaussée au grand trot. Le premier s'arrêta devant la porte du n* 98, et le jeune homme qu'il conduisait, sautant sur le trottoir, disparut dans une aUée étroite et sombre. Le monsieur qui le suivait l'imita, et tous deux s'engagèrent, à la distance d'ua
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étage, dans la spirale d'un escaUer qui n'avait pas moins de cent vingt-deux marches d'élévation.
Lorsque le plus âgé de ces deux personnages eut, dans sa rapide excursion, atteint le pallier du cinquième étage, il aperçut une porte entr'ouverte juste en face de lui ; il la poussa brusquement et se trouva dans une pièce assez pauvrement meublée, mais propre et bien t^ue.
Il fit quelques pas au hasard, s'arrêta au beau milieu de la chambre, et tourna sur lui-même comme un homme qui cherche à prendre connaissance des lieux.
Si, comme le font trop souvent les héros de mélodrame, notre curieux avait traduit ses pensées en paroles, on aurait entendu- le monologue que voici :
— Où diable suis-je ? et que vient faire ici cet écervelé après lequel je cours depuis la Chaussée-d'Antin ? Me faire grimper cinq étages à une heure où je serais si bien dans mon lit!... voilà ce que j'aurai grand*peine à lui pardonner. La maison n'est pas belle, au contraire; l'escalier est raide et raboteux, et l'usage des becs de gaz paraît inconnu dans ces localités. Voyons un peu... là, deux portes; ici, une troisième... On dort là derrière, sans doute ! Si j'écoutais par le trou delà serrure ?... Écoutons.... Bien ! ceronflementsonore m'indique assez que l'appartement est habité; mais par qui ? voilà justement la question ! En attendant qu'il plaise au hasard de me l'apprendre, continuons mon examen... En face, une fenêtre; et plus loin, une vue, niélangée agréablement de toits, de cheminées et de girouettes... Bon! une table, un buffet, un grand
fauteuil, six chaises; le tout en bois de noyer vieux, mais luisant... pas un grain de poussière, et là, sur une tablette, trois pots de fleurs. Serais-je chez une Rigolette du quartier Saint-Denis? non; voilà contre la muraille cpiatre ou cinq images coloriées : le Soldat laboureur y Mort du général Poniataioêki^ avec un cheval blanc, et autres sujets belliqueux- Du chauvinisme sous verre avec encadrement de bois de merisier! Y aurait*il un grognard de la vieille garde dans le voisinage?... Je marche en pleins mystères, et moi qiû hais les mystères!... Si j'appelais? Quelqu'un viendrait sans doute... Oui, mais qui ? Où diable s'est-41 fourré, ce sacripant cpn me fait trotter par un temps qui mettrait de omnibus en fuite? Ah ! une porte s'(ni« vre... le voici!...
C'était, en effet, le jeune homme que nous avons vu sauter en cabriolet rue de la Ghaussée-d'Antin ; il poussait doucement une porte voisine et rentrait dans la chambre à pas de loup. Mais quel changement ! Le paletot, la cravate blanche, le pantalon noir et les souliers de bal avaient disparu pour faire place à une méchante défroque qui semblait être veuve déjà de deux ou trois projMÎétaires.
Quand le jeune homme eut refermé la porte prudemment, il se retourna et aperçut, debout devant lui, les deux mains appuyées sur sa canne, le sourcil un peu ;oncé, mais le sourire à la bouche, le monsieur qui Tavait suivi à son insu.
— Gel ! que vois-je ? s'écria-t-il.
— Tu vois ton père, parbleu ! répondit le monsieur-
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— Vous ! vous ! ici ?
— Tu y es bien?
— Sans doute, maïs...
Ici le jeune homme s'arrêta court et Jeta un regard furtif sur les deux portes qui étaient en face de lui, comme s'il eût craint d'en voir sortir un spectre, ou, ce qui est plus dangereux, un iiévélateur.
— Très-bien! reprit le père, voilà un maiê et un silence qui me prouvent assez que je marche ici comme un héros de théâtre dans im prologue. Tu rougis et tu balbuties comme un amoureux du Gymnase, et f ai tout à fait fapparence d'un père noble échappé k
rimagînation complaisante d'un vaudevilliste Cest
d'un fort vilain goût.
— Mais, mon père, s'écria le jemie homme, comment avez-vous su que vous me rencontreriez ici?
— Tu m'interroges, mon cher Louis? Cest plus ori* ginal. Eh bien ! je consens à te répondre. Mais d'à* bord, avance-moi ce fauteuil, j'y serai mieux pour causer.
— Oui, mais...
— Mais quoi ?
— Si nous sortions?
— Laisse-moi donc tranquille ! II fait un t^nps à ne pas mettre un électeur dehors. Nous sommes fort bien ici, quoique un peu haut, et nous y resterons.
Louis soupira et avança le fauteuil qpe son père lui dédgnait du doigt.
— Fort bien ! reprit celui-ci en s'asseyant ; à présent, {{rends une chaise et mets-toi là.
Le fils obéit silencieusement.
— Bon ! Tu me demandais donc, je crois, comment J'avais su que je te rencontrerais rue du Faubourg- Saint-Denis, n9 93, au cinquième étage au-dessus de Tentre-sol, car il y a un entre-sol î... Est-ce bien cela!
— Oui, mon père.
— Eh bien ! je l'ai su en te suivant. Est-ce que les cabriolets ne roulent pas pour tout le monde?
-^ Ah! vous avez vu...
— Parbleu ! t'imagines-tu qu'un père ait des yeux pour ne rien voir? Tu es mon fils unique, et j'ai été diplomate ; comprends-tu ? Ce matin, au lieu de souper gaiement avec tes amis, — c'est un plaisir que la République n'a pas défendu, — tu profites d'un moment où l'on ne prenait pas garde à toi, et tu disparais. Je t'avais observé pendant ce bal que j'ai donné pour fêter mon retour : a Hum ! me disais-je, Louis ne danse pas ! Louis ne rît pas ! Louis ne cause pas! Voilà de bien tristes symptômes. » Je sais bien que ia mode est aujourd'hui d'être grave à dix-huit ans et misanthrope à vingt-cinq, mais il me semblait que tu exagérais la mode. Je comptais encore sur le souper, mais tu t'y montras le .front chargé d'ennuis, comme un ministre le lendemain d'un échec parlementaire, ou comme un personnage de tragédie. Un jeune homme parle de ses amours, et voilà que tu soupires comme l'antique Werther. Le diagnostic, comme on dit en termes de médecine, me parut cette fois caractéristique. Je ne t'avais pas perdu des yeux, je redoublai de surveillance ; et c'est pourquoi, lorsque tu t'es avisé de quit-
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ter rhôtel, je me suis élancé à ta poursuite, laissant mes hôtes autour d'une table qui les disposera, je l'espère, à l'indulgence. Maintenant, veux-tu que je te le dise, mon cher fils, ta conduite me parait manquer de clarté. Depuis un mois que je suis de retour, c'est tout au plus si je t'aperçois une heure ou deux par jour, Je matin à déjeuner, le soir à dîner; monsieur mon fils s'enfuit dès l'aurore ; mes amis ne le voient jamais et personne ne le rencontre. Lorsque je m'informe de toi, chacun me jure ses grands dieux qu'il ne sait ce que tu deviens, et on me demande ensuite si tu n'es pas en route pour le Pérou. C'est à croire que tu as retrouvé le vieil anneau de Gigès, qui rendait son propriétaire inviâble. Quand, par hasard, je t'interroge sur l'emploi de tes journées, tu me réponds invariablement que tu suis un cours de botanique, un cours d'arabe, un cours de philosophie, un cours d'économie politique, un cours de chinois. Que sais-je? un tas de cours! plus de cours qu'il n'y a de professeurs ! « Bon ! me disais-je, comme monsieur mon fils s'instruit ! un de ces quatre matins j'en apprendrai de belles sur son compte ! »
— • Mon père l
— Entre nous, je croîs que l'un de ces quatre matins est arrivé. Voyons, i6on cher Louis, à quelle folie te livres-tu ici ? Je ne te ferai pas l'injure de supposer que tu fais partie de quelque société secrète...
— Ôh!...
— Fort bien, et ton indignation me rassure ; mais comme il m'est impossible de penser que tu t'habilles d'une vieille redingote marron, râpée au dos et
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tourner sur soa doigt ; tu me permettras bien de croire qu'il est à quelqu'un, et que ce quelqu'un est une jeune fille ?... Allons, il y a une amourette sous ses rubans roses !
— Non, pas une amourette, dit le fils en se levant, mais un amour profond, sérieux, sincère...
— Bon! pourquoi ne pas dire tout de suite étemel I
— Oui, mon père, étemel!
— Ah ! voilà le grand mot lâché !
— Et digne de celle qui l'inspire.
-^ Voilà que nous commençons à nous comprendre. Tu es amoureux, et tu prends un feu de paiUe pour un volcan.
— Ah! si vous connaissiez celle que j'aime...
— N'achève pas; c'est inutile, et je sais d'avance tout ce que tu vas me dire. Elle a toutes les qualités, tous les mérites, toutes les vertus, toutes les grâces; bien plus même, ce n'est pas une femme, c'est un ange. La tradition le veut. Mais ce bel ange a un nom, sans
doute?
— Celle que j'aime s'appelle Cœlina.
— Oh ! quel nom !
— Elle ne l'a pas choisi...
— Et elle a bien fait; si elle l'avait choisi, je ne le lui aurais jamais pardonné. Mais, continue. M^^' Ckelina a une profession, une famiUesansdoute? On a beau être ange de naissance, ces choses-là ne sont pas inutiles.
— Cœlina est fleuriste.
— Bien!
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— Son père est menuisier, et sa mère, M™« Plumet, veille aux soins du ménage.
— Voilà qui est parfait; et je n'ai rien k reprendre à tout cela, si ce n'est ta présence ici, au milieu de per- Boones que sans doute tu connais fort peu.
— Il y a fort peu de temps, en effet que je les vois; mais si court qu'il ait été, il m'a permis d'apprécier leur patience, leur résignation, leur courage, leur probité, leur ardeur au travail, leur...
— Bon! te voilà parti ! nous avions les fermes mod^es, tu inventes les familles modèles, c'est mieux.
— Vous raillez, mon père; mais vous-même, ne m^avez-vous pas enseigné le respect qu'on doit aux honnêtes gens? c Quelle que soit leur condition, me disiez-vous, brillante ou modeste, il faut les honorer, » Vos maximes, je les pratique.
— C'est fort bien! mais en te disant de respecter et d*estimer les braves gens, t'ai-je dit qu'il fallait aimer leurs filles?
— Est-on maître de son cœur?
<— On est toujours; maître de faire ou de ne pas faire une sottise! Tiens, mon cher Louis, je plaisante; mais la chose a plus de gravité que tu ne le penses, et j'arrive à temps, je l'espère, pour t' empêcher de faire une folie ou une mauvaise action.
— Que voulez-vous dire?
— Tu vas me comprendre. Cette famille, dis-tu, est honnête et toute pétrie de ces vertus que certains auteurs prêtent si complaisamment à quiconque ne {)orte pas d'habit; je veux bien te croire sur parole, mais tu
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convîdndras que tu as tout au moins une singulière façon de respecter cette honnêteté!
— Gomment cela, s'il vous plaît?
— Mais, en t'introduisant dans cette fswSïe foa-^ vriers, as-tu dît ton nom, ta fortune, ta position dana^ le monde? Ton costume me répond pour toi; crois-to que ce déguisement soit bien loyal, et si ces braves gens appuennent un jour que tu les as trompés, n'au-* ront-ils pas le droit de t'accuser?
' — Oui, j'en conviens, la ruse que f ai employée pour me rapprocher d'eux est blâmable peut-être; mais, quel était mon but en m'y résignant; voulez-vous que je vous le dise?
— Et que m'apprendrais-tu que je ne sache déjà? Tu es une victime des opéras-comiques. Tu as vouhi être aimé pour toi-même ! Le moyen n'est pas neuf, mais il est ridicule. As-tu bien réfléchi à ce que tu voulais faire en venant ici? Tu le sais, en amour il y a deux camps, deux écoles, comme on dit aujourd'hui : celle des roués et celle des dupes; Lovelace représente l'une, Grandisson représente l'autre. Le premier séduit, c'est une faute ; le second épouse, c'est une sottise. A laquelle de ces deux écoles appartiens-tu?
— Que vous dirai-je, mon père ! J'aime ; ce mot-là résume tout. 11 explique ma conduite ; s'il ne la justifie pas, il l'excuse. Ge qui m'entraîne versCœlina, ce n'est pas seulement sa beauté, mais surtout c'est sa grâce, sa naïveté, sa candeur, sa joyeuse et charmante humeiBr 1 Je l'aime, enfin.
— Ou tu crois l'aimer!
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— Je sais bien qu'on peut lui reprocher de n'avoir pas toujours des manières très-distinguées, un langage très-correct ; eh ! oui, ce n'est pas une femme du monde; mais si elle est venue comme une violette des bois sans culture, au hasard, en a-t-elle moins de grâce et de parfum? Quand eUe est là près de la fenêtre, et que, tout en chantant quelque romance populaire, elle tresse ses bouquets de gaze, de soie et de velours, la franchise de son sourire, la fratcbeur vermeille de ses joues, sa gaieté d'oiseau, sa jeunesse, son insouciance, tout me rappelle ces charmantes héroïnes...
— Eh! mon Dieul je te demande des raisons et tume fais du lyrisme. Il ne te manque plus que de me répondre en vers. Laissons là les romanesques héroïnes qui n*ont rien à voir dans ton aventure, et réponds tout . net. à ma question. As-tu, oui ou non, l'intention sérieuse d'épouser M"« Cœlina Plumet?
— Eh bien I oui.
— Tu es de la seconde école, mon pauvre garçon 1 . — Je suis de l'école qui n'a pas de préjugés.
— Et moi non plus je n'ai pas de préjugés ; mais si, les romans dont tu as fait ta pâture te permettaient déraisonner un peu, tu comprendrais bien vite qu'une femme qui n'a pas nos idées, qui ne parle pas notre lamgage, qui n'est pas dans nos habitudes et nos relations,, peut, tout en ayant de merveilleuses qualités, nous rendre parfaitement malheureux. Tranchcms le mot. Mil® Cœlina, et ce n'est pas ma faute, n'est pas de ton rang et ne vit pas dans le même monde«
— - Mais, mon père, aujourd'hui l'égalité*.»
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— Ah ! mon ami, épargne-moi de pareilles sornettes! Tout ce que tu veux me dire, je l'ai lu vingt fois, et ce n'est pas la peine de me le répéter. Crois-en ma vieille expérience, en t'unissant à W^ Plumet, tu crois n'épouser qu'une grisette, et tu épouses le ridicule... Bien plus même, tu épouses le malheur.
Louis ne répondit rien, mais sa physionomie trahissait les mouvements de son cœur ; s'il regrettait d'avoir été surpris dans son romantisme en action, on voyait cependant qu'il persistait dans son dessein.
— Écoute-moi, reprit son père d'une voix grave « tout ceci m'attriste plus que tu ne le penses. Tu es majeur, tues maître de la fortune que t'a laissée ta pauvre mère, tu es donc entièrement libre d'agir suivant ta ' vobnté... Mais crois-tu que j'aie d'autre intérêt ici-bas que celui de ton bonheur? et n'es-tu pas ma plus chère, j'allais dire mon unique affection î
Le fils, ému, pressa la main de son père.
— J'avais rêvé pour toi une autre union...
— Une autre union? répéta le fils en relevant le fipont,
— Tu te souviens de ta cousine Marie?
— Cette jolie enfant que je n'ai pas vue depuis déjà sept ou huit ans î
— C'est aujourd'hui une grande jeune fille : l'âme la plus blanche dans le corps le plus beau. Elle estorphe* Hne, tu^le sais, et je te la destinais... ^
Louis secoua la tête.
— Il est trop tard, mon père, dit-il.
— Nous verrons bien, répondit le diplomate.
On entendit en ce moment un léger bruit d&os la
pièce à côté, Louis se leva brusquement et jeta un regard suppliant sur son père.
— Je comprends, reprit celui-ci ; tu as peur que ma présence ici, à pareille heure, ne révèle à ces braves gens qui je suis et qui tu es. Je me retire ; mais songes-y bien, mon cher enfant, tu es sur une pente qui conduit aux plus dangereuses folies. Tes yeux médisent que ton cœur n'est plus libre; c'est alors à, ta raison que je m'adresserai... Pense à ton avenir, pense à ta famille, et ne joue pas le bonheur de toute ta vie sur le caprice d'un jour. Je te laisse et retourne à l'hôtel, mais souviens-toi que je t'attends.
Le père serra la main de son fi!s et sortit de l'appartement.
Quand le bruit de ses pas cessa de résonner dans l'escalier, Louis qui l'avait suivi rentra dans la chambre et tomba sur une chaise, le front entre ses mains.
— Non, dit-il, c'est impossible ! J'aime Cœlina , j*épouserai Cœlina l
LA FAlilLLE PLUMET
On trouvera peut-être que M. le marquis de Fontenay, — c'étaitle nom dii père de Louis,— n'avait pas mis son autorité de père en usage avec assez de fermeté, dans la visite qu'il avait faite rue du Faubourg-Saint-Denis.
Cette modération tenait à une circonstance particulière qu'il est bon d'expliquer ici.
Un jeune homme qui était un peu, par alliance, de la famille du marquis, avait eu, comme Louis, un amour assez vif pour une femme d'une condition inférieure. Le père était intervenu, et un beau matin le bel amoureux était parti ; on le croyait en voie de guérison, lorsqu'un jour, en entrant dans sa chambre, on le trouva mort dans son lit. Une letdre adressée à son père indiquait que le regret d'être séparé de la seule femme qu'il pouvait aimer l'avait poussé au suicide.
A défaut de cet exemple, qui était bien de nature, on en conviendra, à faire réfléchir le marquis, M. de Fontenay était en toute chose de l'école destemporisateors. Il espérait beaucoup du temps et de l'aide que le hasard lui prête en toute occasion.
« Attendre, avait-il coutinne de dire, c'est réussir. »
Au moment de son départ pour l'Allemagne, où l'appelait la mort d'une parente qui avait pour héritière une fille unique, orpheline à dix-sept ans, M. de Fontenay avait confié son fils aux mains d'un vieil ami, officier de marine en retraite. Le soin de régler une riche succession embarrassée de dettes et de procès, avait retenu M. de Fontenay en Allemagne plus longtemps qu'il ne le pensait. De retour en France, il n'eut rien de plus pressé que d'interroger son vieil ami et d'étudier le caractère de son fils. Le résultat de ce double examen fut, comme dans toutes les affaires de ce monde, mêlé de choses bonnes et mauvaises ; maïs le marquis avait assez vécu, et en des circonstances
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trop diverses, pour s'effrayer beaucoiç) de ce résultat. La seule chose qui l'inquiétait un peu, c'était l'absence presque complète de défauts qu'il avait observée dans le caractère de Louis.
— Point de défauts ! disait-il en lui-même, mauvais symptôme ! Pourvu qu'il n'ait pas de vices I
En rentrant dans son cabinet, après sa course au faubourg Saint-Denis, M. de Fontenay y rencontra son ami l'officier de marine qui l'attendait.
— Parbleu ! lui dit-il, je suis ravi de vous trouver là, nous avons à causer.
— Causons.
* — Mais d'abord, dites-moi bien tout.
— Quoi, tout?
— Que faisait monsietff mon fils pendant les derniers jours de mon absence ?
— Que saiS'je ! Apparemment ce que font les miensl
— Et que fonfcril les vôtres?
— Je l'ignore. '
— Voilà qui m'éclaire merveilleusement !
— Vous imaginez-vous par hasard que je pr^me garde à ce que font de grands garçons de vingt-cinq ans ? Que vous avais-jedit : « Je me charge volontiers de la tutelle momentanée de Louis, à la condition de lui mettre la bride sur le cou ; » j'ai tenu parole, et il court encore.
— Je m'en doute assez l
Ici, M. de Fontenay raconta à son vieil ami, le capitaine de Garoffé, l'étrange aventure dans laquelle son fils
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Louis s'était jeté tête baissée, avec la candeur d'un novice et l'étourderie d'un papillon.
— Mais, sacrebleu! c'est absurde! s'écria le vieux marin.
— Eh ! je le sais bien , et c'est là ce qui m'effraye. Une sottise qui prend sa source dans les qualités les plus exquises du cœur... c'est presque incurable !
— Mon ami, il n'y a pas de temps à perJre ; il faut embarquer votre fils à bord d'une frégate et l'envoyer au bout du monde.
— Et croyez-vous qu'il ne trouvera pas des fleuristes plus ou moins décolletées de Rio- Janeiro àTaïti? La belle avance lorsqu'un beau matin j'apprendrai par le paquebot de la mer des Indes que mon fils a épousé une Virginie cuivrée ! une Ourika couleur de bois d'acajou !
— C'est juste ; alors que prétendez-vous faire !
— Attendre... Vous avez vu pécher la baleine, mon vieux camarade ?
— Vingt fois ; mais quel rapport entre une baleine et votre fils?
— Un très-grand. Lorsqu'une baleine est piquée au flanc, vous lui donnez de la corde et la laissez nager aussi vite qu'il lui platt.
— Sans doute. Si on roidissait le grelin , elle emporterait tout, le harpon , la chaloupe et les matelots.
— Eh bien ! mon fils est piqué au cœur... je le laisse courir. Nous verrons quand il sera las.
Force nous est ici de faire un pas en arrière pour
LOUIS DE FONTENÀY Si
expliquer comment Louis avait fait la connaissance de la famille Plumet.
D'un caractère naturellement exalté, un peu mélancolique et doux, Louis partageait sa vie entre la lecture et la rêverie. Quand il ne lisait pas un volume de poésie ou quelque roman nouveau, il errait à travers champs. Au lieu de chercher dans le monde quelque honnête jeune fille à laquelle il pût confier son cœur et l'avenir de son nom, il se mit bravement à la poursuite de Tidéal. Trouver une femme qui devienne une bonne mère de famille et vous rende heureux ou à peu près , c'est déjà bien quelque chose , et l'on sait beaucoup de gens habiles qui n'y réussissent pas. Louis voulait mieux que ça et plus que ça. 11 éleva dans son cœur un autel à l'absolu, et sur cet autel il dressa une statue qu'il se plut k orner de toutes les perfections que les fantaisistes prodiguent à leurs idoles. Son idéal à lui s'appelait tantôt Ophélia et tantôt Héloïse, un jour Clarisse et le lendemain Desdemone. Combien de fantômes charmants ne traversèrent pas son imagination, tandis qu'il suivait au soleil couchant la lisière des bois pleins d'ombres et de murmures ! Mais tandis qu'il vivait en communion avec des êtres imaginaires, ces . faciles aventures qu'on trouve si aisément lorsqu'on se promène au bois de Boulogne ou sur l'asphalte du boulevard, lui répugnaient effroyablement , et loin d'imiter l'exemple de ses amis, ce qu'il savait de leurs galanteries et de leurs triomphes le faisait se replonger plus avant dans ses chères et rêveuses contemplations. Ce qu'il voulait, c'était une chimère.
Un jour il la rencontra ; el cette chimère, s'appelait Cœlina Plumet.
En suivant la ligne des boulevards, les mains dans ses poches et le front pensif, Louis avait souvent croisé, passant avec la grâce et la légèreté d'une bergeronnette qui trotte sur le sable fin des ruisseaux, une jeune ouvrière qui filait, pimpante et jolie, un carton sous le bras ou quelque boîte à la main. Il la suivait des regards, quelquefois aussi des pieds, et quand elle disparaissait à l'angle d'une rue, il soupirait et s'en allait rêvant.
L'intrigue, comme on voit, n*était ni bien vive, ni bien romanesque, mais avec un caractère comme celai de Louis, il suffisait d'un hasard pour faire de cette rencontre une aventure, et transformer, le diable attendant, cette aventure en rotoan.
Ce hasard se présenta un dimanche.
Ce jour-là, Louis était allé à Saint-Mandé sans autre motif que la pente du caprice. Un restaurant était ouvert, il y entra. La douceur de la journée avait engagé le maître de l'établissement à dresser des tables dans le jardin. On avait ramassé quelques musiciens dans le pays et la compagnie sautait entre deux gibelottes.
Dès les premiers pas que Louis fit dans le jardin, il rencontra les yeux de la joHe ouvrière. Elle était dans ses plus frais atours, en robe de mousseline-laine, avec un joli bonnet, et dansait de tout son cœur.
— Elle encore! Quel hasard ! murmura Louis.
Le hasard, il faut l'avouer, n'était pas bien miraculeux, mais quand on a l'esprit enclin au romanesque.
LOUIS DE FONTENAT 23
les grains de sable deviennent des rochers, et la faneuse qui passe une fourche à la main se transforme en Dulcinée.
L'ouvrière, tout en dansant, ne prenait pas garde à M. de Fontenay, qu'elle ne connaissait pas. Si elle l'avait vu, c'est parce que la porte par laquelle Louis était entré faisait face au quadrille où elle figurait. Le bal, la musique et son danseur l'occupaient tout entière.
Si Louis avait pris plaisir à la voir marcher, il en prit un plus grand encore à la regarder, tandis qu'elle allait, venait et sautillait avec la prestesse d'im écureuil. Quand la contredanse fut terminée, l'ouvrière salua son cavalier et courut vers une table où un brave homme endimanché causait, entre deux verras, avec un invalide, et l'embrassa gaiement.
. — Tu t'amuses, mon enfant? dit le bonhomme.
— Oui, papa.
— Eh bienî amuse-toL
— Certainement, et vous ?
— Moi, je bavarde avec monsieur, qui me raconte les campagnes de l'autre ; nous en étions à la Bérésina.
— Un endroit où il faisait chaud, mam^zelle, dit l'invalide en saluant l'ouvrière; des glaçons partout, sur le fleuve et dans la barbe. *
— Ça devait être drôle! dît la jeune fille, mais maman, où est-elle?
— La maman Plumet!... Tiens, elle est là-bas avec notre voisine... En voiBi deux qui font travailler leurs langues comme quatre!
— Oh! la ritournelle qid commence. Bonsoir, papa!
Et, plus leste qu'un oiseau, W^^ Plumet courut à la danse.
Le bal, comme on le pense bien, était un peu mêlé» et la compagnie eût été fort surprise si elle avait appris que le fils d*un vrai marquis, deux ou trois fois millionnaire, promenait sa rêverie sous les tonnelles du père Pitou, à renseigne du Chasseur d'Afrique.
Au plus fort d'une valse qui mêlait agréablement les artilleurs aux couturières, un courtaud de boutique qui se donnait les airs d'un prince russe en villégiature, saisit gaillardement Cœlina par la taille et l'embrassa sur le cou. Cœlina se récria et voulut se dégager.
Mais le séducteur de guinguette, animé par une bouteille de vin blanc, la retint.
— Palsambleu ! ma charmante, lui dit-il en style de mousquetaire, puisque la connaissance est faite, nous allons la continuer, s'il vous platt.
Et un second baiser suivit cette déclaration.
Louis n'était pas loin de Cœlina; Il s'élance, et prenant au collet le galant, il l'envoie dans les jambes d'un brigadier de dragons, aux éperons duquel le malheureux laissa un pan de son habit. Les spectateurs rirent aux éclats. Le vaincu, furieux et contusionné, se releva, et bonJit sur son agresseur, les deux poings en l'air.
Mais Louis avait fait de la gymnastique, de la savate et du pugilat ; et quoique d'une apparence frêle et délicate, il n'eût pas redouté dans l'occasion de lutter avec un rôdeur de barrière ou quelque lion de faubourg.
Dès le premier choc, son rival s'en aperçut bien; un coup de poing l'envoya rouler à dix pas sur les genoux
LOUIS DE PONTENAY 25
de M™® Plumet, qui sauta de sa chaise en poussant des cris.
— Monsieur, prenez garde! s*écria Cœlina en voyant le jeune commis se redresser d'un air furieux, les yeux en flamme et les mains sur une chaise qu'il brandissait.
— N'ayez pas peur, mademoiselle ; s'il me touche, il est mort! répondit Louis en qui parlait l'orgueil du sang.
Mais au bruit de la lutte, des gendarmes acamrurent, et, pour remettre l'ordre, arrêtèrent provisoirement les deux antagonistes.
— Au violon ! dit le brigadier.
Que seraient devenus la poésie et les rêves de Louis, si des hauteurs d'une aventure il était subitement tombé dans les réalités vulgaires d'une prison de village, c'est ce que personne ne peut savoir I Mais Cœlina était là, éHe intervint :
— Eh ! monsieur, dit-elle au brigadier d'un petit air délibéré, emmenez les coupables, c'est votre droit, mais laissez les innocents ^
— Eh! la petite mère! tous les tapageurs seraient innocents de père en fi8s !... si on les écoutait !
— D'abord, monsieur le militaire, il n'y a pas de petite mère, il y a une honnête fille qui vous parle, et vous dit que monsieur a pris ma défense contre ce grand nigaud, qui voulait m'embrasser de force. .
— C'est vrai! dit un dragon haut de cinq pieds six ^ pouces, sans le casque. ,
— Ah ! il voulait vous embrasser ? reprit le gendarme, à qui l'intervention de la cavalerie inspirait déjà des sentiments plus doux.
— Et plutôt deux fois qu'une.
— Et malgré vous ?
— Tiens! il est si beau , ce monsieiff avec son lorgnon ! • <'
— Alors, c'est différent, et du moment que l'autre ' monsieur n'a fait que voler à votre secours, il a rempli son devoir en bon Français.
Après avoir débité cette phrase avec toute la grâce militaire cpxe comportait la situation, le brigadier ordonna à ses hommes de lâcher Louis.
— Et vous, marche ! dit-il à l'autre .
En ce moment, Loms sentit sa main prise comme dans un étau ; il se retourna et vit Thonnête figure de Jérôme Plumet qui venait remercier le protecteur de sa fille.
— Vous avez défendu Cœlina, monsieur, c'est (fim brave homme ; je ne vous dis que ça ; mais si, dans l'occasion, vous avez besdn d'une bonne paire de bras, comptez sur Jérôme Plumet.
— Et md, ofônsieur, ajouta la voix plus douce de Cœlina, croyez que je n'oublierai jamais ce cpie vous avez fait pour une femme qui vous était inconnue.
M™« Plumet^ phis expansive, sauta au cou du jeâne homme.
— Ah ! monsieur, dit.-^lle, vous êtes un héros, je croyais voir te priace Rodolphe. Vous avez son courage, et j'imagine qu'il vous ressemblait.
L'effusion et la cordialité de ces braves ouvriers, la johe figure de l'ouvrièie, agirent sur le cœur impressionnable de Louis ; il .vit poiiKbre dans son imaginationi
LOUIS DE FONTEKAY 27
loiqours en éveil, le premier chapitre d'un roman, et tout doucement il se laissa aller au plaisir d'en tourner les premiers feuillets.
Le moment du départ venu, en ne trouva plus ni voitures ni oôinibus. On prit gaiement le parti de rentrer à pied dans Paris, U faisait un clair de lune superbe, et par un de ces caprices qui prouvent Jusqu'à quel point le mois de mars pousse l'amour de la,fantaisie, il n'avait pas plu de la journée.
Louis marchait en compagnie de la famille Plumet, ce qu'il avait fait ayant suffi pour le mettre sur le pied de la plus parfaite intimité. Chansonnettes et propos allaient leur train. En observant Cœlina, à laquelle il donnait quelquefois le bras pour passer les endroits pierreux, une idée que tout autre eût repoussée avec empressement et que Louis accwillît comme une inspiration d'en haut, s'insinua dans son esprit, où elle jeta bientôt de profondes racines.
— Si je m'introduisais diez elle, se disait-il dans sa fièvre d'aventure, si je me faisais aimer pourmoi-méme^ au moins serais-je sûr que la séduction de la fortune et du rang ne serait pour rien dans le sentiment que j'aurais fait naître dans ce jeune coeur? Cœlina est fraîche comme une rose du mois de mai, elle a toute lia gaieté de son âge et de sa bonne santé, elle gazouille comme une hirondelle au bord d'un toit, le sourire est son ami; on voit au travers de ses moindres pensées comme au tra* ' vers d'une eau limpide; c'est peut-être le bonheur que je tiens sous mon bras.
Louis en était là de ses réflexions, fruits roman-
tiques du clair de lune, lorsque M«ne plumet, qui avait au plus haut degré le don de la curiosité, interrogea brusquement le rêveur.
— Vous êtes de Paris, monsieur? lui dit-elle. i
— Non, madame, répondit Louis. • Et il ne mentait presque pas; Louis était né dans un
château, aux environs de Saint-Germain. [
— Alors, vous êtes de la province? reprit la curieuse.
— Oui, répondit Louis.
Ici le mensonge commençait à intervenir dans la conversation. Encore quelques mots, et il allait prendre de plus belles proportions.
— Pauvre jeune homme ! continua Mm« Plumet, qui ne pouvait pas comprendre qu'on né fût pas de Paris; ce sont vos parents qui vous ont envoyé à Paris, sans doute?
— Oui, madame, mes parents, et l'envie de faire quelque chose.
— Vous avez donc choisi un état?
— 11 faut bien travailler pour vivre !
— C'est la coutume des honnêtes gens, — mais les vauriens s'en passent, dit le père Plumet, et j'en connais!...
— Oh! monsieur n'a pas la tournure d'un mauvais sujet, dit doucement Cœlina.
— Ça se voit! Un brave jeune honame qui donne de si fameuses taloches aux insolents !
— Mais, dites-moi, reprit M^e Plumet qui persistait
LOUIS DB FONTENÀT 8f
dans son interrogatoire, qu'est-ce que vous faites donc? Louis hésita un instant.
— Moi y madame? dit-il ensuite.
— Pardine! il ne s'agit pas d'un autre» j'imagine! Louis se gratta le front.
— Je travaille dans l'étude d'un homme d'affaires , dit-il enfin.
— Est^-ce un bon métier?
— ^Mais assez bon.
— Et vous gagnez?
— Deux cents francs par mois, à peu près.
— Tiens! c'est gentil, un peu plus de six francs par jour.
— Ck)mme les doreurs sur porcelaine, les bons tapissiers et les ébénistes, dit Jérôme Plumet.
— Mais j'aurai de l'augmentation bientôt, répliqua Louis, qui commençait à s'amuser de son mensonge.
— Et dépensez-vous tout ce que vous gagnez?
— Dame ! quand on vit à l'hôtel.
— Comment! vous vivez à l'hôtel?
— Il le faut bien, quand on n'a pas ses parents,
— Mais, jeune homme, on doit vous voler dans cet liôtcl?
— Dame! les aubergistes, vous savez, ne concourent pas pour le prix de vertu.
— El qui est-ce qui prend soin de votre linge, de vos cffcls, de tout enfin?
— La bonne.
— Ah bien! ce doit être un fier gaspillage?
3t LEa BÈfmm m pasis
— àasm JDU;les moucbotey passent et les die»
mises aussi.
— C*est une horreurl Ma» pourquoi ne tous mettezvous pas dbez de braves gais qui vous prendraiott en
pension?
— H faudrait en tronvin*»
— On en cherche.
— Je n'en connais point.
— Eh bien ! voulez-vous que je V43U8 fasse une pi>position, moi?
— Faites, madame Plumet, faites.
«-^ Vous plairait-ii de venir chez nous?
— Dame! si ça convenait à M. Plumet.
— Il ne s'agit pas de savoir si ça lui convient, puift^» que ça me va. Voyons» ça y est-il?
— Mais d'abord, s'écria M. Plumet, il faudrait savoir si monsieur demeure dans notre voisinage.
— C'est juste; où demeure donc cet homme d'affaires chez qui vous travaillez?
— Dans le faubourg Poissonnière, répondit hardiment Louis, qui se souvint d'avoir rencontré Cœlina entre le boulevard Bonne-Nouvelle et la Porte Saint- Denis.
— Comme ça se trouve, nous sommes voisins!
— Ah bah!
— Et nous avons justement chez nous, rue du Faubour^Saint-Denis, une chambre qui ne fait rien et très-proprement meublée, tout en noyer.
— Tout en noyer! répéta Louis.
— Vous poucrez TOUS y installer demainsi vous voulez.
LOUIS DE FONTBISAI 31
— Je ne demande pas mieux, —Alors c'est dit?
— C'est dit!
— A propos» monsieur, maintenant que vous voilà mon locataire 9 dite&-mui donc, je vous prie, comment vous vous nommez?
•— Je m'appelle Louis Durand, répondit Louis.
Et mentalement il ajouta :
-^ Il y a tant de Durand! un de plus, un de moins!
La conversation avait mené la compagnie jusqu'à la hauteur de la Porte-Saint-Denis; arrivés là, les nouveaux amis se séparèrent en se promettant de se revoir le lendemain.
En rentrant dans Thôtel de son père, Louis était ivre de joie. Un pan de cette robe céleste qu'il faisait flotter sur les paà de son inconnue venait enfin de lui apparaître. Cette robe ne valait pas plus de trente sous le maire, et son inconnue portait un simple tartan; mais Vidéal n'a point de costume qui lui soit particulier, et pourvu qu'il scit habillé, qu'importent l'étoffe etla façon!
Grâce à la liberté que lui laissait le capitaine de vaisseau commis à sa garde par M. de Fontenay, le déménagement de Louis ne fut pas long ; une malle en fit tous les frais. Personne d'ailleurs dans l'hôtel ne s'aperçut de la nouvelle et singulière vie qu'il menait. Le cajÂtame de vaisseau, eût-il vécu cent ans, ne se serait jamais imaginé qu'un fils de famille qui avait à la disposition de son cœur tous les boudoirs de la Chausséed*Antin, irait l'enfermer dans une mansarde du faubourg Saii^-Denisl
La chambre qu'on destinait à Louis chcîz les époux Plumet donnait sur les toits et présentait à la vue une collection remarquable de girouettes et de tuyaux de cheminées. La perspective se noyait dans un horizon de mansardes et d*ardoises. Le mobilier, qui valait bien trente écus, se composait d'un iit, d'une commode et de quatre chaises, avec un petit miroir accroché au mur par un clou.
— Vous serez là comme un prince, lui dit W^ Plumet en lui faisant les honneurs de son domicile. C'est un peu haut, mais l'air est bon: il y a un appui sur la fenêtre, où l'on pourra mettre des pots de réséda et des giroflées. En face, il y a un monsieur, un artiste qui joue sur son piano les airs les plus nouveaux ; ce sont des contredanses qui donneraient envie de danser aux engelures. Un peu plus loin, là où vous voyez une cage verte avec un serin, il y a une demoiselle qui chante des romances à fendre le cœur. Elle doit débuter à l'Ambigu. Aimez-vous les beaux-arts, vous?
— Oh! s'écria Louis avec un* geste d'admiration.
— Moi, j'en raffole. . . les mélodrames surtout me rendent folle. Je ne suis jamais plus contente que lorsque je pleure à chaudes larmes. Et dire que si j'avais étudié , j'aurais pu être actrice ! . . . mais je n'ai pas étudié. Oh ! Mélingue, voilà un homme ! Vous le rappelez-vous dans Lazare le Pàlre^ quand il crie : t Archers du palais^ veillez! » Ça me fait sauter sur ma chaise quand j'y pense. Le mélodrame ! il n'y a que ça de beau. Une mère qui embrasse sa fille, un père qui gronde, un traître, un affreux traîti e, qui persécute tout le monde,
une pauvre innocente, amoureuse cooune le printemps, qui ne peut pas épouser celui qu'elle aime, des princesses avec des robes tout en or, et puis des gens qu'on emprisonne, des histoires de petits enfants abandonnés qui font que les premières loges pleurent sur les galeries et les galeries sur le parterre ; et M. Jemma, de la Porte-Saint-Martin, avec sa voix de tonnerre, et M. Boutin, qui ferait rire un croque-mort à jeun; et M™« Guyon, une femme superbe, qui vous remue les entrailles quand elle dit: < Mon enfant! mon enfant! > et puis, des assassinats à faire peur , de pauvres créatures qui meurent de faim, des coups de couteau, des enterrements, des prisons, des victimes partout, un tas de malheureux qui gémissent: voilà qui est amusant! Pourquoi ne suis-je pas M"* Clarisse Miroy, au lieu d'être M™e Jérôme Plfimet!
Une voix interrompit la bonne femme au milieu de ses épanchements.
— ' Hé! maman Plumet, criait la voix du mari, voilà l'heure du déjeuner et le miroton sera trop cuit.
— On y va ! on y va! répondit la femme.
Puis haussant les épaules, elle ajouta:
— En voilà un qui aime la littérature ! pourvu qu'il ait des planches à mettre sous son rabot et du fricot à mettre sous sa dent, ça lui suffît.
— Voyez quelle chance, dit alors Louis en retenant M«>« Plumet; mon patron est justement l'homme d'affaires du théâtre de l'Ambigu : puisque vous aimez le drame, je vous offrirai une loge pour la nouvelle pièce.
— Vrai? une loge! pour cette pièce où l'on sanglote
que c'eei a cr<Nre qu'il pleut dans la salle !••• il faut qu& je \(MS embrasse!
Et M°^o Plumet eiubrassa Lcads sur les deux joues.
La fâmiUe dans laquelle le fils de M. le marquis de Fontenay venait de s'introduire se composait de quatre | personnes, Les trois qui nous sont déjà connues et une quatrième repr^ntée par M. Arthur, neveu de Mme plumet, et gamin de Pans de profession.
^ M. Arthur n'était pas le gamin de Paris tel qu'on le voit dans les chansons, mais il était, en revanche, le gamin de Paris tel qu'on le voit dans la rue.
Ce méchant vaurien, habitué des théâtres du boulevard, exerçait à ses heures perdues la profession d'ouvrier bijoiUier; mais le soin de lire les affiches le matin, de receuilUr les iKHivdles en causant devant la porte du Cirque avec les choristes du Petitr-Lazari ou des FoUe&^ramatiques, de parcourir les journaux pour être au courant des rentrées et des débuts, de suivre les^ régiments qui passent sur la chaussée, musique en tète, d'assister aux revues, et mille autres occupations non. moins utiles, lui laissaient û peu de loisirs, que M. Arthur n'avait presque jamais le temps d'aller à l'atelier.
Mais, par exemple, il ne manquait jamais de rendre vi^te à la Morgue deux ou trois fois par semaine et d'être le premier à la barrière Saint-Jacques les jours d'exécution. Les drame» de la cour d'as^ses n'avaient pas d'auditeur plus fidèle; mieux que la Gazette dei Tribunaux , il savadt les noms et les antécédents des grands çriminek traduits à la barre de la cour. On ne tirait paft un seul coup de canon à Vincennes, qu'il n^
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prtl sa large part de toutes les manœuvres militaires, fiés soirées, il les passait toutes au paradis de TAmbigu ou »i parterre des Funambules* M. Arthur n'avait point de rival au noble jeu du bouchon et dans Tart aimable d'imiter le cri des animaux. Il tambourinait la retraite avec ses doigts sur les vitres et jouait de la trompette dans le creux de ses mains. Du premier coup d'œil il découvrait M. Frédérick-Lemaître dans une foule, et les jours de premières représentations, il montrait à ses camarades éblouis les gants blancs de M. Dennery et les cheveux gris de M. Michel Masson. Dans Toccasion il déclamait des tirades de mélodrame et chantait, d*une voix enrouée, des couplets de vaudeville. Combien de morts illustres n'avait-il pas accompagnés au Père- Lachaise, pour avoir les prémices des discours funèbres! Au demeurant, sceptique comme un fonctionnaire, gouailleur, menteur, paresseux, gourm^d, spirituel dans Toccasion, tapageur le plus souvent, impertinent curieux, ciiiel au besoin, brave à son heure, M. Arthur avait été de toutes les émeutes, de toutes les manifestations et de tous les rassemblements.
Gomme ces étudiants qui prennent leurs inscriptions dans les cafés du quartier latin, Arthur était un gamin de vingtième année. Mais, quoique majeur depuis déjà deux ou trois ans, Arthur persévérait dans un état qui permet l'oisiveté et autorise le vagabondage.
Arthur avait pour vivre les sous qu'il soutirait adroitwnent àM"* Plumet, les pièces de monnaie qu'il récoltait en ouvrant les portières des voituras devant les théâtres ^un petit commerce de contremarques qu'il
exploitait sur toute la ligne des boulevards, tantôt à la Porte-Saint-Martin, tantôt aux Variétés, et les bénéfices qu'il réalisait sur Tasphalte au jeu chéri du bouchon.
M. Arthur était la faiblesse de M^e plumet et le chagrin vivant de M. Plumet. Il caressait toutes les sympa Ihies de Tune en lui racontant Fintrigue du drame joué la veille et en lui procurant les feuilletons les plus nouveaux ; mais il excitait la colère de l'autre par une effronterie de mœurs qui était antipathique à la nature honnête et laborieuse de l'ouvrier. Arthur était donc entre les deux époux un sujet continuel de querelles intérieures, querelles qui, pour le dire en passant, finissaient toujours par la retraite de Jérôme Pluoiet, trop bon ou trop faible, comme on voudra, pour jamais se fâcher sérieusement.
Pour achever le portrait de cette famille, nous dirons que M. Plumet, le menuisier, était tel qu'il se montrait, probe jusqu'à la plus extrême délicatesse, franc, d'humeur ouverte et joviale, n'ayant pas d'autre amour que celui de sa famille et pas d'autre désir que celui de travailler.
Cœlina avait dix-huit ans, le caractère vif et gai, la tête d'un enfant, et le cœur sur la main , et avec tout cela un fond de bon sens solide et net qui se manifestait par éclair et surprenait, étant la fille légitime de 5Ime Plumet.
Quant à M™» Plumet, c'était certainement une bonne femme, mais toute pétrie de folie et de vanité. Elle se nourrissait de chimères et se repaissait d'extravagances; une idée juste et sensée n'avait jamais pénétré dans ce
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cerveau égaré par Tabus du mélodrame et du feuilleton.
Au demeurant et maigre ses travers, Mme plumet adorait sa fille et son mari, et se fût mise en quatre pour les rendre heureux.
Tel était Tintérieur dans lequel le jeu de son imagination avait porté M. Louis de Fontenay, fils unique de M. le marquis de Fontenay, ex-pair de France et ancien ambassadeur.