‹ Les rêveurs de ParisChapitre 2 sur 9 · UN VAUDEVILLE AU CIT9QUIEME ETAGE · texte numérisé non relu

UN VAUDEVILLE AU CIT9QUIEME ETAGE

Il y avait à peu près une quinzaine de jours que Louis vivait dans son cinquième étage du faubourg Saint-Denis, lorsque M. de Fontenay pénétra le mystère de cette existence romanesque, mais on peut dire que les progrès de son fils dans la campagne amoureuse quMl avait si étourdiment entreprise étaient jusqu'alors négatifs. Le caractère de Cœlina ne tournait pas à la mélancolie, et le sentimentalisme . n'avait pas de prise sur ce cœur voué à la chanson.

Cœlina, malgré quelques assauts timides tentés contre son cœur, s*obstinait à ne voir, dans M. Louis, qu'un simple clerc et un bon garçon, rien de. plus. Mais cette résistance, dont le mérite échappait à la jeune

fille, irritait la passion fantasque de Louis et le poussait à persévérer dans son plan de séduction.

Il était comme un général d*armée qui a mis le siège devant une citadelle et qui ne veut pas lever ses tentes avant que la garnison n'ait battu la chamade.

L'amour de Louis était d'autant plus dangereux pour son avenir qu'il était moins sincère ; ce qu'il aimait dans Gœlina c'était moins une femme qu'un type, une création ; il la voyait comme un poète voit son drame, un sculpteur sa statue , un peintre son tableau, et il s'acharnait après son œuvre avec l'entélement d'un caractère un peu faible et d'un cœur très-bon. C'était tout cela que M. de Fontenay, son père, avait merveilleusement compris, et ce qui l'avait décidé à ne rien brusquer.

Quelques jours après l'entretien que nous avons rapporté entre le marquis et son fils, un matin que Louis rentrait pour déjuener, il trouva Jérôme en compagnie d'ui jeune homme qu'A ne connaissait pas. Ce jeune homme, qui pouvait avoir vingt-six ou vingt-sept an», était bien fait, de bonne mine, avec un air ouvert el franc qui jH'évenait en sa faveur. Il portait le costume d'un ouvrier propre et aisé.

Gœlina, le teint coîoré et Fœil j^us brillant que d'habitude, préparait* ses fleurs dans un coin. Mais sa main distraite et maladroite achevait mal la rose commencée. Ifnu) Plumet, le visage un peu renfrogné, apprêtait le* couvert.

Jérôme et le jeune ouvrier étaient assis l'un près de

LOUIS DE FONTSnîïAT t9

l'autre; mais s'ils causaient ensemble, les regards de celui-ci allaient du côté de Cœlina.

— Messieurs, dit Jérôme en se levant, il feut que je vous présente fun à l'autre ; vous êtes dignes de vous connaître et de vous ^timer réciproquement.

Louis salua Tétranger un peu froidement. Il attribuait à sa présence l'émotion inaccoutumée dans laquelle il surprenait Cœlina,

— Jacques Cliquot, reprit Jérôme en frappant sur l'épaule du jeune ouvrier ; mon ami Jacques, ouvrier tapissier, pas bambocheur, pas tapageur, pas émeutier. Le fils d'un vieux camarade que j'aimais comme un frère.

Jacques s'inclina, mais froidement, comme Louis.

— Monsieur Louis, employé chez un homme d'affaires, reprit Jérôme, et pour le quart d'heure moïi o.cataire.

— Votre locataire! répéta Jacques.

Il regarda Louis, il regarda Cœlina et fronça le sourcil.

— Eh bien ! oui, notre locataire ! Est-ce que ça ne platt pas à monsieur Cliquot? dit M«>« Plumet en gromnelant.

— Et que veux-tu que ça lui fasse à ce garçon? s'écria Jérôme. Tu bougonnes et tu ferais bien mieux de servir ton déjeuner... j'ai une faim! Et toi aussi, sans doute, ami Jacques !...

— Dame ! quand on arrive de voyage !

— Je vais aider maman ! dit Cœlina en quittait lestement sa dfâise.

Cet empressement déplut à Louis, qui, k son tour» fronça le sourcil.

Jacques se pencha à l'oreille de Jérôme :

— Il paratt, dit-U tout bas, que madame Plumet n'a pas changé depuis mon départ. ^

— Elle ? jamais... Un peu ambitieuse, un peu vaniteuse, un peu taquine, un peu grondeuse, un peu ceci, un peu cela, pas commode tous les jours ; au demeurant une bonne femme.

— Qu'est-ce que vous avez à chuchoter là-bas ! dit M™e Plumet. On parle haut, ou, quand on n'a rien à dire de bon, on se tait.

— Vas-tu te fâcher à présent, parce que nous causons entre nous d'affaires de famille !

— Ah ! oui, ces affaires de famille dont monsieur Qiquot nous a parlé si peu et qui l'ont fait partir si brusquement,

— La belle affaire? une tante qui se meurt au pays et qui appelle Jacques pour lui donner son bien en héritage,

— Rien de plus ?

— Non, répondit Jacques avec un peu d'hésitation. — : Et cette vieille tante qHji vous laisse comme ça .

tout son bien, est-elle morte ?

— Pas encore.

— Elle y met le temps !.., A l'agonie depuis six semaines et toujours vivante!... diable !

— Si on t'entendait parler, madame Plumet, on croirait que tu as un mauvais cœur, dit Jérôme. Si elle est encore en vie, cette pauvre vieille, tant mieux !

— C'est drôle, tout de même ; un ouvrier qui plante là son ouvrage, au beau milieu d'une conamande, et

qiiî part comme ime fasée. Une tante, dont on n*a jamais entendu parler et qui arrive tout exprès dans la conversation pour mourir, et qui, au moment d'expirer» crac ! se porte mieux... C'est drôle !

— Bon ! voilà que tu vas t'imaginer à présent qu'il y a des mystères par là-dessous.

— Et qui sait !

— Tiens ! madame Plumet, tu vas trop souvent à TAmbigu. L'habitude de voir des drames tout farcis de chimères, ça te perd Tesprit, tu en vois partout

Dès le commencement de cette conversation, Jacques avait eu le soin d'en laisser porter tout le poids par Jérôme, et s'était rapproché habilement de Cœlina.

— Eh bien! mademoiselle, lui dit-il en la regardant de tous ses yeux, avez-vous toujours ces petits serins que je vous avais donnés le jour de votre fête ?

— Hélas ! non ! mon cousin Arthur a laissé la porte de leur cage ouverte, et ils sont partis.

— Mais les rosiers ?

«— Oh 1 ils sont là! Je les arrose moi-même chaque matin, et ça fait que je pensais à vous tous les jours. Et vous?

— Moi, je n'ai qu'une image dans le cœur, et c'est b vôtre.

Louis dévorait des yeux le jeune couple ; le jeu de leur physionomie indiquait assez de choses pour qu'il pût en soupçonner beaucoup d'autres, et déjà le serpent de la jalousie se glissait dans son cœur.

— A propos, dit tout à coup M. Plumet, et Arthur ?

— Arthur? ilest un peu malade, répondit M"™« Plumet.

4it LES RÊVEURS M f ARIS

— Et qu'a-Ul donc

— La migraine.

^ Lui % Eh Uen ! je vais la hii faire iMtsser et un peu rondement, La migraine à dix heures, c'est trop tard! Hé! Arthur 1 aria le père Jérôme en cognant contre la porte du cabinet voisin.

— Qu'y a-t-il? répondit une voix intérieure.

— Il y a qu'il faut te lever et vivraient, paresseux.

— Déjà!

— Comment déjà? 11 y a l<mgtemp6 que le scdeil est debout.

— Pardine ! il se couche de si bomœ heiffe. ^

— Tu raisonnes, je crois.

— Non pas, c'est une observatiCHi astronomique (pie je fais.

— C'est bon ! on t'en passe une, à présent habille-toi.

— Et puis voilà le déjeuner qui va être servi, ajouta Mme Plumet d'un ton moins sévère,

La voix se tut, mais un instant après on entendit M. Arthur qui munmsrait en forme dà-parté :

— S'habiller, se déshabiller, se rhabiller, faire toujours la même chose... oh! que la vie est bête... je suis comme la Fr^iee, moi, je m'eimuk.

— Attends! je vais t'en fournir de l'agrément, reprit le père Plumet en prenant un bâton.

— Vous êtes bien bon, merci»

— Alors, dépêche-toi;... je te donne cinq minutes. On entendit un bàillaoïent scncnre et le bnut de deux

pieds tcHnbant sur le plandia:.

— Quel garnement! dit le pèle i^umet.

. — Mais, dit Louis, tiré de ses réflexions par ce dialogue, pourquoi n* essayez-vous pas de le prendre par la douceur.

— De la douceur avec lui ! mais on voit bien que vous ne le connaissez pas.

Et s' excitant lui-même en parlant, le père Jérôme s'écria :

— Tout petit, il volait les confitures du voisin et les cerises de la fruitière, et il mentait que c'était une bénédiction I On aurait dit qu'il avait trouvé le mensonge dans son berceau ; plus grand, à l'âge des écoliers, il attachait des casseroles à la queue des chiens et tirait la langue au maître d'école. Ses livres étaient en pièces et ses habits en loques. Il faut qu'il ait appris à lire en regardant les affiches, car je ne l'ai jamais vu feuilleter un cahier. Mais si l'on avait besoin de hannetons ou de billes, on n'avait qu'à fouiller dans ses poches. Elles en étaient toujours pleines. Le plus clair de son temps, le sacripant le passait à galopiner dans la rue. En a-t-il pillé de ces noix et de ces pommes à toutes les boutiques du quartier ! Plus tard, quand il fut en âge d'entrer en apprentissage, il chantait la Marseillaise et jetait des pierres aux municipaux. Aussitôt qu'il y avait une émeute quelque part, il frétillait conmie un poisson dans Teau. Combien n'a-t-il pas arradié de pavés et renversé d'omnibus? Je voulais lui faire apprendre un bon état; ah bien, oui ! au lieu de s'appliquer à devenir honnête homme et bon ouvrier, le coquin s'est fait culotteur de pipes et flâneur. Un jour il se dispute avec les sergents de ville» le lendemain il se bat avec quel-

que vaurien : ça ne fait rien qui vaille. Mais demandezlui ce qu'on joue à Bobino ou au Petit-Lazari, et il vous dira le n©m de toutes les pièces et de tous les acteurs. Ah ! si ce n'était pas le vrai fils de mon pauvre frère, il y a longtemps qu'il aurait vidé la maison ; mais ma femme est là, et quand je le gronde: Que veux-tu! me dit-elle,c'est un gamin !

Comme le père Jérôme achevait ces mots, Arthur sortit de sa chambre.

— Merci ! mon oncle, lui dit-il, le portrait est peutêtre ressemblant, mais il n'est pas flatteur,

— Ah ! te voilà ! tu y as mis le temps !

— Quand on n'a pas de valet de chambre !

Le père Jérôme prit Arthur par le bras, et le secouant

— Puisque je suis en train, nous allons, s'il te plait légler notre petit compte.

— Et s'il ne me plaisait pas ?

' — Nous le réglerions tout de même ; tu sais que j'ai sous la main de quoi te faire parler.

— Ah ! mon oncle, des comptes de si bonne heure, ça ne se fait pas I

— Eh bien ! ça se fera.,. Voyons, qu'as-tu fait depuis trois jours?

— Qui le sait?

— Prends garde ! mon bâton te rendra la mémoire.

— Ah ! fi ! quels procédés !

— D'abord tu n'as pr.sété à l'atelier lundi.

— Je le crois bien ! Lundi ! niais la tradition, vous Toulez donc^que je l'outrage? Qui a-t-o*n jamais vu tra- Tailler le lundi? Je respecte les mœurs populaires; ce

sont celles de mes ancêtres, et pour fêter dignement répilogue du dimanche, j*ai passé ma journée à Bell&ville entre deux amis et une gibelotte. La gibelotte était très-bonne.

— Et le mardi?

— Ah ! le mardi, j'ai été de noce.

— Encore au cabaret !

— Non pas ! à Saint-Eustache. Je suis allé à une messe de mariage. Un député de Paris épousait la fille d'un gros négociant de la rue Montmartre.

— Et pourquoi diable allais-tu là?

— Gomment pourquoi ! Ce député est un ami du peuple ; je suis du peuple, moi. Je suis allé voir maner mon ami.

— Et tu as perdu ton temps.

— Vous me calomniez. J'ai ouvert et fermé les portières d'un tas de voitures, en disant : citoyen à ceuxci, et M. le comte à ceux-là, selon les opinions, et ça m*a valu trente sols.

— Et tu n'es pas honteux de gagner de l'argent de cette façon-là?

— Tiens ! si je veux acheter une charge de notaire, moi!

— Brigand ! Et mercredi, qu'as-tu fait?

— Oh ! ce jour-là, c'est différent, j'ai rempli un devoir pieux.

— Toi?

— Puisque je suis allé à un enterrement.

— Et qui donc as-tu enterré?

— Un maréchal de France, un vieux brave. 11 avait

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servi sous le Petit-Tondiu celui-là : aussi lui a-t-on fait une faneuse musique 1 C'était superbe ; la cavalerie, l'infanterie ; des canons et des cuirassiers ; et son cheval tout caparaçonné ; et des tambours et de la musique ; la gendarmerie mobile, la garde municipale en grand uniforme, des généraux avec leurs ceintures, des officiers partout; que sais-je, moi ! des escadrons et des bataillons. Un cortège comme au Cirque-Olympique.

— Est-ce qu'on t'avait prié d'aller là?

— Dame l j'avais lu dans un journal : « Tous ceux qui n'ont pas reçu de billet de faire part sont priés de regarder le présent avis conmie une invitation. »

— Eh bien?

— Eh bien! j'avais lu l'avis, je me suis regardé comme invité.

Jérôme sautasurArthuretle prenant par l'oreille:

— Écoute, gredin, lui dit-il, si tu recommences tes escapades, si tu bouges de l'atelier, tu vois ce bâton; je l'ai cueilli sur un chêne, l'autre jour, à Saint-Mandé; il est solide, eh bien! je le casserai sur tes épaules.

— Et, ma foi, vous ferez bien, dit Jacques.

— Tiens ! Jacquotqui parle. As-tu déjeuné, Jacquotî s'écria le gamin quand son oncle l'eut lâché.

Et mentalement il ajouta :

— Ahl tu t'en mêles, loi; c'est bon, on te repincera.

— Pauvre petit! disait M<ne plumet tout en dressant la table, comme on le traite, et tout ça parce qu'il s'est un peu promené!

Au moment de se mettre à table, Arthur s'approcha de Jacques et d'un air câlin :

LOUIS DE FONTENAT 47

— As-tu fait un bon voyage! lui dit-iL

— Très-bon.

— Et y a-t-il longtemps que tu es de r^our!

— De ce matin, seukmait. •

— Rien que de ce matin... C'est drôle!

— Pourquoi? reprit Jacques en rougissant un peu.

— Parce que... i*avais cru que tu reviendrais plus tôt.. . enfin je me suis trompé, voilà tout.

Jacques ne répondit rien.

Mais Arthur, pirou^tant sur ses t^ns, poussa du «onde Mme Plumet :

— Tante Plumet, lui dit-il à Foreille, on nous fait des cachotteries, je vous dirai ça.

Quand on fut asâs, Jértoe prit un verre^ et le remplissant le leva en Vair :

— A la santé du fiancé de Cœlinal dit-41.

Et il le vida d'un trait*

Louis devint tout rouge.

— De qui parles-tu? demanda Up^ Plumet.

— Pardine l je parle de Jacques.

Louis devint tout pâle.

— Lui ! répéta M""' Plumet.

— £h oui! ne sais-tu pas qu'ils s'akoent; tiens, re* garde-les! Ils n'osent pas lever le nez.

— Joli ménage! rien d'un côté, rien de l' autre l

— C'est pour ça qu'ils se conviennent! Et puis €omptes-tu pour rien la jeunesse, l'ardeur au travail, l'iuèîliide de l'ordre, la hotaie bimieur et la bonne santé. C'est leur dot à ces jeunes gens !

— Oui! oui! vieitnentles enfanta, et on irarml

— Pardine! voyez le mal! Cœlina est bien venue; jen*aYais pas des millions à la Banque, et cependant la voilà grande fille et avec un bon état dans les mains, et contente de vivre encore! n'est-ce pas, ma fille?

— Oh! oui, mon père, répondit Cœlina en l'embrassant.

— Tout cela est bel et bon, reprit M"*« Plumet, mais on ne m'empêchera pas de dire que je voudrais pour ma fille le sort de Céleste Froment pour qui elle a fini ce matin une guirlande de roses.

— Céleste Froment! la fille de la fruitière d'à côté?

— Tout juste!

— Que lui est-fl donc arrivé?

— Tout le quartier le sait bien; elle époifâe nn riche Anglais, un milord, comme ils disent.

— Et tu crois ça, toi?

— Comment I si je le crois? Demande à Arthur. -^ La belle caution !

— J'ai vu l'Anglais, répondit gravement le gamin; il a, dit-on, plus de cinquante mille livres de rentes, des livres qui valent chacune vingt-cinq francs de notre petite monnaie.

— Alors, il est bossu?

— Non.

— Boiteux?

— Non.

— Borgne, bancal, manchot, cul-de-jatte?

— Non ! non ! mille fois non ! C'est un beau blond qui a Taîr d'un avoué très-comme il faut.

— Bon ! on finira, le nariage achevé, par découvrir

que ton Anglais est un épicier qui a eu des malheurs en provir.ce, et qui veut rattraper son sucre avec les pommes de la mère Froment.

— Est-il entêté ! C'est donc bien étonnant qu'un homme riche devienne amoureux d'une jeune fille qui a de l'honnêteté, de la beauté, de l'éducation, et l'épouseî Ça se voit tous les jours.

— Oui, à la Gaité, dans la Grâce de Dieu,

— A la Gaîté, soit, et à la rue Tiquetonne aussi, où je demeurais. C'a bien failli m'arri ver à moi !

— Allons, voilà l'histoire du prince étranger qui va recommencer ! Je la connais ton histoire, ma femme, je la connais l Toi, ma fille, va porter ta guirlande à la voisine Froment, et souviens-toi que ce qu'il faut à une ouvrière, c'est un ouvrier ; pourvu que cet ouvrier soit honnête, rangé et bon travailleur comme Jacques.

Cœlina embrassa Jérôme sans répondre, mais on voyait bien, à l'air de son visage, qu'elle était de l'avis du bonhomme.

Quand Cœlina fut partie, Louis se leva; il étouffait.

— Vous vous en allez aussi? dit le père Jérôme, et sans vider la bouteille?

— J'ai une affaire pressée, et il est un peu tard déjà.

— Alors, ne vous gênez pas; les affaires avant tout. Louis prit son chapeau.

— Et cette loge pour l'Ambigu que vous nous avez promise ? demanda la mère Plumet.

— Vous l'aurez tantôt.

^ Que vous êtes gentil l

— Et je vous rapporterai moi-même, reprit Louis, qui saisissait au vol Toccasion de reveiùr.

— Très-bien ! ajouta Jérôme. S*il y a quatre {daces, Qa fait qu'il y en aura deux pour Cœlina et scm fiancé, et deux pour Mme plumet et vous, qui voudrez bien lui servir de cavalier.

Louis sMnclina; mais ce dernier trait le^cida.

— Allons, se dit-il, il faut, à tout prix, que je lui parle aujourd'hui.

Mais il fallait trouver une occasion, et M™© Plumetne quittait guère sa fille. Quant à suivre Cœlina dans la rue et à lui parler sur le trottoir, il n'y fallait pas songer. Pour l'en À cticn f[xe Louis désirait, le silence d'une chambre, le tête-i tète et deux chaises étaient nécessaires.

11 lui arrivait quelquefois, lorsqu'il rentrait dans Taprès-midi sous prétexte que son travail était fini, de servir de lecteur à M»» Plumet et à sa fille.

M™e Plumet avait toujours chez elle une provision de feuilletons, et Louis les dépêchait l'un après l'autre, passant, sans y prendre garde, du roman historique au roman de mœurs, des mousquetaires aux dandys et des grandes dames aux grisettes ; ses yeux étaient sur le livre, mais son esprit était ailleurs. Ce fut sur cette habitude de leur vie intime qu'il établit son plan.

Vers deux heures, il rentra, apportant à M™«î Plumet une loge pour l'Ambigu.

. — Vous êtes un homme adorable ! s'écria M«»« Plumet. Vais-je pleurer ce soirt

— Et moi donc ! dit en riant Cœlina, il faut préparer nos mouchoirs.

LOUIS DE FOMTENÀT 5i

— Nous restez-vous? reprit M™" Plumet, qui débrouillait une liasse de feuilletons.

— Volontiers, si vous le permettez ; je n'ai rien à faire.

— Comme ça se trouve ! j'ai des jupons à ourler, ma fille fait un bouquet de pensées, vous nous lirez la suite de ce roman que vous nous avez apporté dimanche.

— Deux CœurSy ou la GriseUe ei le Marquis?

— Justement! Comme c'est beau; il y a l'instant où le marquis rencontre le bourrelier... ça donne le frisson.

— Eh bien! laissez-moi chercher; je trouverai plus vite l'endroit où je suis resté.

— • Cest au diairitre V; le chapitre intitulé: le mar^ quis se démasque,

Louis découvrit le chapitre Y et l'escamota lestement ; puis, faisant semblant de chercher :

— C'est singuUer, dit-il, je ne le vois pas.

— Il y était encore l'autre jour.

— Oui, mais vous avez reporté un paquet de feuilletons, hier,au cabinet de ledare.

— C'est vTiâ.

— Et celui que vousdiercbez se sera mêlé au paquet.

— Eh bien ! je cours chez le libraire... le temps d'aller et de veaoir et je suis de retour.

— Yodez-vousque j'y aille, madame Plumet? reprit Louis après que M™* Plumet eut jeté son chàle sur ses épaules.

— Non, non, j'ai un petit bonjoiff à dke en passant k 11"® From^it ; attendez-moi.

Le petit bonjour, la distance qui sépare du boulevard, où se trouvait le cabinet de lecture, le no93 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, quatre ou cinq voisines éclielonnées sur le trottoir, les nouvelles à recueillir ou à répandre, et les hasards de la promenade, tout cela faisait bien un total d'une heure ou deux sur lesquelles Louis avait compté pour causer avec Cœlina tout à son aise.

Aussitôt que M«n« Plumet eut refermé la porte, il prit une chaise et s*assit auprès de la fleuriste. Le cœur lui battait très-fort.

Il toussa, soupira un peu, leva et baissa les yeux, changea trois ou quatre fois de position, ouvrit la bouche et la ferma, fredonna doucement, frappa du pied par terre et ne trouva nen.

— Par où diable vais-je commencer? se disait-il, comme ces amoureux novices qu'on a vus figurer dans un si grand nombre de pièces.

Cœlina, le front penché sur son bouquet, ne Taidait pas du tout.

Louis fit un effort violent.

— Le roman que nous lisons ensemble vous intéresse-t-il un peu, mademoiselle? — lui dit-il d'une voix émue.

— Oh ! fit la jeune fille en faisant une petite moue de dédain, ça m'amuse comme une chanson. Au lieu de se chanter, ça se parle.

— Et c'est là tout l'effet qu'il vous produit?

— Que voulez-vous que ça me fasse?

-^ Mais vous toucher, vous émouvoir, vousattendrï I

LOUIS DE FONïEiNAY 53

— Oh ! si c'était vrai, ou même vraisemblable, j'éprouverais certainement tout cela; mais des folies, des inventions! des histoires qui n'arrivent jamais ; autant de mensonges que de mots, et il y en a!...

— Je ne vous comprends pas! Des folies, des mensonges, dites-vous?

— Certainement.

— De quoi s'agit-il, cependant? d'un noble qui aime une jeune ouvrière.

— Eh bien?

— Eh bien ! que voyez-vous donc de si étonnant à cela?

— Moi? je trouve cela extravagant!

— Oh!

— Sans doute. Vous voulez qu'un jeune homme, habitué à voir chaque jour les femmes les plus belles, les plus élégantes, les plus distinguées, telles enfin que celles chez qui je porte mes fleurs, aille, à propos de rien, s'amouracher d'une pauvre fille sans éducation et qui sait tout au plus lire et écrire, comme moi, par exemple?

— Comme vous ! mais il n'aurait pas si grand tort,

— Laissez donc !

— Des choses plus extraordinaires arrivent tous les jours.

— Dans les feuilletons avec la suite au prochain numéro. Chapitre premier : Le marquis rencontre la jeune ouvrière et en devient subitement amoureux; deuxième chapitre : 11 se déguise pour s'introduire chez elle et lui conter sa flamme ; troisième chapitre : Il la trouve si charmante et si vertueuse qu'il se décide à l'épouser;

Si LES BÊVEURS DR PARIS

quatrième chapitre... Tenez, il y a comme cela trente feuilletons de suite, avec du désespoir au milieu, mille belles phrases partout et le mariage à la fin. Et vous croyez à toutes ces sottises-là, vous?

— Dame, pourquoi non !

— Bon! vous voilà comme ma pauvre mère, à présent. Elle voit des princes partout, et on viendrait lui dire que Tempereur d'Autriche a épousé une couturière qu'elle le croirait. Vous l'avez bien entendue ce matin avec son milord.

— Eh bien! n'épouse-t-il pas votre amie Céleste Froment?

— Certainement, il l'épouse ! mais, entre nous, c'est un milord comme vous êtes un ambassadeur. Je l'ai vu, moi, ce milord; un 'Anglais de théâtre avec des malDS de serrurier; des mains qui manient plus de fer que d'or, allez.

— Si on trompe M"® Céleste, est-ce à dire que tout soit également faux dans son histoire?

— Tout, ou à peu près.

— Vous vous trompez.

-^ Tradéridéra ! répondit la fleuriste en fredcmnant. Louis frappa du pied.

— Eh bien ! moi qui vous parle, dit-il, j'ai vu un exemple du contraire.

— En Chine, ou en rêve?

— Non, à Paris.

— Ah! mon Dieu!

^ — Il s'agissait d'un jeune homme comme moi et d'une jeune ouvrière comme vous, jolie^ bonne, spirituelle, et

9 charmante qu'on Taimait tout 'naturellement sans y penser.

— Tiens ! M* Louis qui parle comme un feuilleton ?

— Mais, mademoiselle, je vous raconte ce que je sais.

— Et ce jeune homme, votre ami?... Car c'était votre ami, n'est-ce pas?

— Mon meilleur ami.

— C'était un marquis, sans doute?

— Non, pas tout à fait... mais un comte.

— Un comte, et très-riche?

— Oui, très-riche.

— J'en étais sûre. Et la jeune ouvrière, qu'était-elle!

— Si je vous le dis, vous ne me croirez pas.

- — Dites toujours.

— Elle était fleuriste.

— Comme moi.

— Le comte ne put la voir sans Taimer, il s*introduisit chez les parents de la jolie fleuriste pour étudier son caractère.

— Ne vous le disais-je pas toirt à rheure? Et forcément il le trouva charmant.

— Adorable, et le plus séduisant du monde S Chaque jour il aima la jeune fleuriste davantage.

— C'est dans l'ordre.

— Oh l mademoiselle, vous raillez toujours.

— Moi? point. Je me souviens et je vous aide, quoique ce ne soit pas bien nécessaire; vous mettez dans votre récit une chaleur, une conviction !...

^ N'est-ce pas naturel? il s'agit de mon meilleur ami!

— Voyons donc la suite. Vous disiez, je croîs, qu'il limait la fleuriste comme un fou.

— Un beau matin, tandis qu'ils étaient seuls, comme nous le sommes à présent, il lui déclara son amour et lui oiïrant son cœur, sa main, sa fortune...

— Il tomba à ses pieds.

— Comme je tombe aux vôtres, Cœlina, en vous disant : Voulez-vous être ma femme ?

Cœlina se leva, moitié riant, moitié fâchée. Louis était à ses pieds et couvrait ses mains de baisers.

— Monsieur, dit-elle, vous êtes fou?

— Non, non, Cœlina, je vous aime!

— Assez, monsieur, voire plaisanterie est peut-être fort jolie, mais elle ne me plait pas.

— Quoi! vous croyez...

Cœlina haussa les épaules.

— Je crois ce que je sais, n'est-ce point trop déjà?

— De grâce, écoutez-moi...

— Mais, monsieur Louis, de grâce, pour qui me prenez-vous? Je ne suis pas encore assez sotte pour croire qu'un jeune homme qui travaillait encore ce matin chez un 1 omme d'affaires soit devenu tout à coup comte et millionnaire. Je ne suis pas une fée pour accomplir ces miracles.

— Cependant, je vous jure ..

— Encore! dit Cœlina.

Puis, s'arrétant devant Louis qui était toujours à genoux:

— Tenez, monsieur Louis, relevez-vous, on pourrait entrer, et franchement, que penserait-on, si on

VOUS voyait dans cette attitude d'amoureux de comédie. L'envie de rire me prendrait.

— Ah! mademoiselle!

L'exclamation de Louis fut interrompue par un grand éclat de riro. L'envie que Cœlina réprimait depuis une minute avait été la plus forte, et la fleuriste, sourde aux prières de Louis, s'échappa en riant comme une folle.

UN RBMÀRD BM BLOUSE

Resté seul, Louis se releva brusquement et fit quelques tours dans la chambre, stupéfait, anéanti ; puis il courut vers la cliambre où Cœlina s'était enfermée, el frappant à la porte :

— Cœlina ! Cœlina ! s'écria-t il.

Cœlina riait toujours.

— Mademoiselle, je vous en prie, écoutez-moi. Cœlina ne répondit rien.

— Rien'qu'un mot, un seul.

— Un mot, je m'en méfie, ce serait un discours ! dit-elle à travers la porte.

Louis frappa du pied, partagé entre la colère et le dépit. Mais cet échec, loin d'éteindre sa passion, l'irrita ; il fallait avant tout désabuser la fleuriste et lui

prouver que tout ce qu'elle avait entendu n'était qwft Texpression àe la vérité.

— Allons? se dit-il, puisqu'elle ne veut pas m'entendre, j'écrirai. Le panier où elle serre ses fleurs est là ; j'y mettrai ma lettre^ et elle la lira.

Louis rentre dsm sa chambre sur-le-champ.

11 était à peine sorti qu'une porte discrètement poossée livra passage à M. Arthur.

Le gamin avança doucement sur la pointe du pied, et s'inclinant du côté par où Louis venait de disparaître :

— Monsieur le comte, dit-il, j'ai bien l'honneur de vous saluer. ^

Puis, faisant quelcpies pas, 11 se posa au milieu de la chambre comme un acteur au bord de la rampe.

— Donc, dit-il à demi voix, M. Louis est un gentilhomme sous la pelure d'un ccminns. Voilà le msoè du drame ! Et puis mon oncle dira qu'on a toujours tort d écouter aux portes ! A quoi m'aurait servi d'allé à 1 atelier ! J'aïu'ais gugné trente sous ! la belle aubaiae! tandis qu'ici j'ai découvert un secret dans lequel il y a une pièce en cinq actes. Que dis-je? Dans lequel il y a une foule de pièces de cent sous. Récapitulons bien et voyons le parti que M. Anicet Bourgeois tirerait de cette situation. D'abord on fils de noble qui a des millions et qui se travestit en pauvre diable sans le sou ; ce même monsieur, cossu et titré comme un i^rinoe, amoureux d'une fleuriste qui a l'avantage d'être ma cousine ; d'un autre côté, cette cousine qui s'emberlifîcotte dans le sentiment et qui s'apprête à faire lœ

LOUIS DE PORTENAT W

sottise, et brochant sur le tout un méchant tapissier qui fait la cour à Cœlina et me déclare la guerre. Il a tort, le petit ! Part dramatique et mon intérêt veulent que je me range du parti de M» le comte. De ce côté-là il y a des péripéties et de la monnaie. Je lui offre ma collaboration à ce gentilhomme, lequel, franchement, ne me parait pas fort en matière de séduction. Comme il vous a mal filé cette scène! Pas d'entrain! pas d'audace ! pas de feu ! Ah ! s'il avait vu M. Lacressonnière dans la Reine Margot! Enfin, ce n*est pas leur faute, à ces jeunes gens: ils ne connaissent pas les bons modèles. Ça va à TOpéra et ça ne va pas à la Gatté ! Quelle éducation ! Heureusement que je suis là. Résumons. 11 faut que le tapissier soit évincé et que M. Louis épouse ma cousine. Cest moi qui me charge du dénoûment.

Au nîoment où M. Arthur terminait ce beau monologue, Louis sortait de sa chambre une lettre à la main.

Arthur la lui escamota lestement.

— Ciel ! dit Louis.

— Il n'y a ni ciel, ni terre, il y a moi, dit le gamin.

— Mais...

— Permettez que je vous interrompe ; ça vous économisera des frais de questions. J'étais là tout à l'heure quand vqus causiez avec ma cousine.

— Ah!

— Et j'ai tout entendu, monsieur le comte.

A ce dernier mot Louis tressaillit.

— Vous voyez que je sais tout, reprit Arthur.

— Puisque vous connaissez mon secret, monsieur, Tespère que vous aurez la délicatesse de le garder?

yGoogk

60 LES nÊVEURS DE PARIS

— Et d'en profiter, si vous le permettez.

— Que voulez-vous dire?

— C'est fort simple. Vous aimez M>>« Ciœlina, et vous venez de lui offrir votre main?

— Sans doute.

— Eh bien! je vous propose un allié en ma personne, quelque chose comme u:i auxiliaire, un lieutenant; en style dramatique enfin, un collaborateur.

— Je ne vous comprends pas.

— Rien n'est plus clair, cependant. Laissez-moi tenir les cartes, et pour vous il retournera cœur. Ça vousva-t-il? .

— Je ne sais si je dois...

— Il faut pourtant le savoir. Tenez, jeune homme, vous hésitez et vous avez tort, mieux vaut m' avoir pour ami que pour ennemi. J'ai tant vu de comédies que je connais les moyens de démêler cette intrigue. J*éblouis M"»© Plumet, j'entortille le père, je congédie maître Jacques, j'embrouille et je débrouille, et dans l'imbroglio vous gagnez le gros lot, c'est-à-dire le cœur et la main de ma cousine, est-ce dit?

— Et vous réussirez?

— Laissez faire, je connais mon répertoire.

— Eh bien! soit I mais cette lettre?

— Il vous fallait un facteur, je suis là.

— Vous vous chargez donc de la remettre?

— Vos intérêts ne sont-ils pas les miens ? Je réponds de tout... maintenant, sortez et laissez-moi rêver notre vaudeville.

Maitre du champ de bataille, Arthur se mita se pro-

mener à grands pas dans la chambre, tel qu'un auteur qui cherche une péripétie ou qu'un général qui combine un plan de campagne. Cœlina avait profité d'une sortie qui donnait sur le pallier pour s'échapper.

— Ouf! dit tout à coup Mme Plumet en entrant; aijecoum! Mais c'est qu'il m'a fallu chercher, et encore n'ai-je pas trouvé le feuilleton.

Elle jeta son châle sur une chaise et se retourna.

— Tiens! c'est toi! dit-elle en voyant Arthur; — et M. Louis?

— Envolé, disparu, éclipsé,M. Louis! réponditArthur.

— Il ne m'a pas attendue? Eh bien! c'est poli.

— 11 s'agit bien de politesse! ô tante qui me servez de mère, regardez-moi!

— Eh bien! je te regarde, après?

— Mieux que ça; là, bien en face ; ne lisez-vous rien dans mes yeux?

Arthur était debout devant M™© Plumet, les bras croisés, dans l'attitude d'un héros de théâtre.

— Dame! je lis dans tes yeux que tu as une furie: se démangeaison de m'apprendre quelque chose.

— Et vous ne vous trompez pas. Nous sommes seuls, prenez une chaise et écoutez-moi.

Ce début dramatique émut M™« Plumet.

— Bon Dieu! dit-elle en s'asseyant, tu parles comme un premier acte.

-Écoutez-moi, vous dis-je!

— J'écoute.

Arthur toussa, passa la main dans ses cheveux»

vGooQle

ajusta son gilet, croisa les Jambes et commença en m termes î

— Depuis les temps lointains (>ù un prince de Bavière, déguisé en ouvrier parisien, vous offrit les prémices de son cœur, dites, madame Plumet, quel fut le rêve de toute votre vie, le songe aimé de votre so*^ litude, Tenvie secrète de votre âme?

— Bonté divine, je ne sais pas ! répondit M™« Plumet, tout étourdie de cet exorde.

— Faut-il donc que je vous rapprenne, madame Plumet, et dois-je vous dire que ce bonheur qui vous échappa, grâce aux intrigues des cours étrangères, vous le désirez pour Ctelina, pour la charmante CœBoa, belle aujourd'hui comme vous Tétiez à dix-huit anst

— Oui, c'est vrai! Où diable as-tu deviné ça, toi?

— Est-ce que je ne devine pas tout? reprit le gamin avec aplomb. Eh bien! ce vœu naiT d'une mère, madame Plumet, vous pouvez le réaliser!

— Hein ! s'écrià la bonne femme.

— Je dis que VOUS le pouvèî !

— Ma fille épouserait un prince de Bavière!

— Permettez ! On peut être prince sans être Bavarois, et fort galant homme sans être prince.

— Enfin, parle, qu'y a-t-il?

— 11 y a, madame Plumet, que Tasile héréditaire où vous demeurez depuis six mois recèle entre ses tnurs un jeune homme riche comme un portefeuille de la banque, et noble comme l'almanach de GoUia.

— M. Lôùist

LOUIS DE FOMTENAT 6S

— - M. Louis que nous autres, gens du monde, nous appelons le comte de Fontenay!

M*^ Humet fit un bond sur sa chaise* •— Un comte ! s'écria-t-elle.

— Un vrai ! j'en ai la preuve.

-^Domie^la moi. v

— Tout à rheure!... Maintenant, tante vénérée, qu6 diriez-vous si je vous apiurenais que ce comte est amoureux de votre fille, de ma cousine Cœlinaî

— Je t'embrasserais, méchant vauriai.

— Alors, embrassez-moi !... il l'est.

La tante et le neveu s'embrassèrent avec effusion. — r Ainsi, reprit-elle, j'aurais un comte pour gendre?

— Un instant, madame Plumet, votre enthousiasme marche trop vite ; il y a des obstacles. Mon oncle ne s'est-il pas mis en tête de marier Jacques à Cœlina?

— U y renoncera quand il saura quel gendre la fortune nous envoie.

— Jamais ! lui, manquer à sa parole? Que vous connaissez peu M. Plumet ! Un homme qui a des mœurs de prix Montyon, comme s'il en avait les moyens; un homme enfin qui n'a jamais compris la poésie de la paresse!

— Cest vrai qu'il ne se dédira pas, T^rit tristement M"n« Plumet.

— U faut donc que le refus vienne de Cœlina.

— C'est une idée !

— ^ Parbleu! j'en ai toujours, -allais le moyen?

— Oh ! ceci me regarde. On n'est pas gamin de Paris pour rien, et il y a souvent du profit à flâner!

Artiiur raconta à sa tante par quel hasard il avait découvert le secret de M. de Fontenay et comment il avait brusqué sa confiance.

— Et maintenant, ajtuta-t-il, cette preuve que vous demandiez, la voilà.

Arthur tira de sa poche la lettre que Louis avait adressée à Cœlina.

— Tu Tas ouverte! s*écria M™» Plumet.

— Oh! au point où nous en sommes, M. de Fontenay n'a plus de secret pour moi. J*ai luj lisez.

Fière de cette autorisation, M"™» Plumet jeta les yeux sur la lettre.

— Plus vHe que ça, maman Plumet, dit Arthur; on sait ce que de pareilles épîtres contiennent ordinairement.

— Bon! voilà que tu tournes le feuiUet, à présent!

— Il y d un post-scriptum, reprit Arthur ; passez au post-scriptum : c'est là que git l'intérêt.

Mme Plumet lut à haute voix :

« Mademoiselle, si, après avoir bien réfléchi, votre cœur s'émeut à la pensée de mon amour, profond comme la mer, inaltérable comme l'azur du ciel...

— Hein ! quel style ! interrompit Arthur ; on ne parle pas mieux au Gymnase!

« ... commel'azur du ciel, reprit M™© Plumet, mettez sur la fenêtre les fleurs qui sont vos compagnes : je

LOUIS DE FONTENÀT 65

comprendrai que Fespoir d*étre à vous m'est permis, et vous me verrez accourir à vos pieds.

— C'est signé !... s'écria joyeusement M"*® Plumet, qui, malgré la confiance que li]j^ inspirait son neveu, avait un peu douté jusqu'alors.

— Nous autres gentilshommes, nous signons toujours, reprit Arthur d'un air superbe.

Puis, tournant la lettre entre ses doigts :

— Le moyen indiqué par M. Louis est un peu usé, àit-il; nous avDns de ces signaux-là dans vingt drames, et les bons auteurs n'en veulent pas; mais, puisque c'est son idée, nous nous en servirons, l'occasion aidant.

Tandis que ces choses se passaient dans la mansarde des époux Plumet, le marquis de Fontenay, un peu inquiet, mais se fiant à son habileté et au hasard, avait fait revenir d'Allemagne sa nièce Marie.

Marie était une belle jeune personne de dix-huit à dix-neuf ans, d'une grande distinction et d'une grâce exquise. Elle avait le visage gai, ouvert, charmant, avec un mélange de finesse et de résolution, et les plus beaux yeux du monde, pleins de douceur et de feu.

Sa première parole fut pour son cousin.

— Et Louis? cKt-elle.

Le marquis secoua la tête.

— Oh ! ton cousin, répondit-Q, il fait un roman.

•— 6ans quel journal? demanda Marie avec une naïve curiosité. '

— 11 est lui-même son propre journal, ma chère enfant. Si je voulais parodier les paroles d'un Athéniea fameux, je te dirais que ton cousin est un feuilleton à deux pattes et sans plumes.

— Que voulei-YOus dire?

— Tu rapprendras j^lus tard, qu'il te suffise de savoir aujourd'hui que, non content des ennuis ordinaires de la vie, mon fils a voulu introduire dans la sienne tous les soucis et tous les chagrins qui peuvent résulter pour un jeune homme du culte aveugle et passionné de la fantaisie.

— La fantaisie? r^)éta Marie comme un écho.

— Tu sors de ton couvent et tu ne connais pas encore cette déesse d'origine modane; mais ne t'impatiente pas, et tu la verras à l'œuvre en France. La fantai^, ma nièce, c'est la folle du logis, le démon de la vie privée, la divinité mystérieuse à laquelle on sa* crifie le vi^ix bon sens et la vieille raison, toutes ces choses dont ne veulent {dus nos réformateurs de vingt ans. On se ruine; faotaisiel On fait un sot mariage; fantaisie! On jette son avenir au v^t du hasard; faibtaisie ! On brise avec toutes les traditions de la famille, de la naissance, de l'éducation; on tronq)e tout, jus* qu'aux espérances attachées à votre nom; on oïdblie le respect qu'on se doit à soiHOQéme... Fantai^e!

— Mon Dieu ! mon oncle, vous me faites peur !

— Rassure-toi! Louis n'en est pasoicore là; mais je ne puis pas te dissimula qu'il est l'im des champions iiés plus convaincus de la fantaisie, et la bonne fm, en pareille matière, est bien dangereuse. Toute mon exp^

LOUIS DE FONTENJLY 67

rience et tout mon dévouement paternel suffiront à peine à le protéger contre lui-même.

— Quand le verrai-je?

— Pas de sitôt, ma chère enfant!

— Quoi! mon cousin, ce bon petit Louis, avec qui j'ai joué si longtemps...

— Ce petit Louis est un grand garçon qui ne rend pas très-faciles tous les projets que j'avais formés.

— Lesquels, mon oncle?

— Je t'en ferai confidence en temps opportun, et peut-être pourras-tu m'aider à les réaliser. Je compte lur toi.

— Si je puis quelque chose pour le bonheur de Louis, du compagnon de mon enfance, je suis toute à vous... Mais, ne pas le voirl...

— Oh ! tu le verras... plus tard seulement, et ailleurs peut-être.

Marie leva sur son oncle des regards curieux.

— Tu brûles de m'interroger, reprit M. de Fontenay en riant; avant de "le faire, permets-moi seulement de réfléchir encore. Le plan que je médite et qui doit nous ramener ton cousin n'est pas encore mûr dans ma tête. Mais, comme ton concours m'est nécessaire, absolument nécessaire, quand je serai bien décidé tu sauras tout.

Un domestique vint en ce moment avertir M. de Fontenay que son fils désirait hii parler.

— Un entretien I murmura le marquis; va, mon enfant, et laisse-moi causer avec Louis; sa fantaisie tsaverse une crise.

as LÉS RÊVEURS DE PARIS

Marie tendit son front au marquis et sortit.

— Vous n'étiez pas seul, mon père, dit Louis en entrant.

— Non, j'étais en famille avec ta cousine.

— Et vous ne me le disiez pas! cette chère petite Marie que j*aimais tant. Vous a|lez la rappeler.

— Pas du tout!

— Comment! après une aussi longue séparation!

— Et voilk justement pourquoi je ne me presse pas. Celte chère petite Marie, comme tu dis, est une grande belle fille qui a les yeux d'une fée et le cœur d'un ange.

— Eh bien!

— Je te destinais tout cela, tu le sais; Marie s'en doute bien un peu aussi; mais puisque ta sagesse de vingt ans a dérangé les plans de ma folie de cinquante, je ne veux ni ne dois exposer ta cousine à l'humiliation d'un refus.

— Il n'y a rien dans l'aveu que je compte lui faire qui puisse froisser son cœur ; j'aime, et elle comprendra cet amour.

— Les femmes, mon ami, ne comprennent jamais qu'on ne les aime pas. Voilà tout ce qu'elle comprendra; et ce n'est vraiment pas la peine de renouveler connaissance pour si peu.

— Et vous dites qu'elle est joHe?

— Très-jolie,' avec je ne sais quoi de tendre et de rêveur dans la physionomie qui lui prête un charnoe singulier.

— Ah!

— Et de plus, de l'esprit, de la grâce, une vivacité

LOUIS DE FONTENAT 69

mêlée de langueur qui la rend irrésistible. Elle plaît sans effort, et on se sent disposé à Faimer rien qu*à la voir.

— Mais, mon père, avoir dans sa famille une telte cousine et mettre obstacle à ce que je la connaisse, c'est de la férocité!

— Laisse -moi donc tranquille! Est-ce que Marie n'est pas souillée d'uhe tache originelle ? N'a-t-elle pas le malheur irréparable d'être née de parents nobles et riches, et de joindre à cette première infortune le mal* heur non moins grand d'être bien élevée? Va! va! si Marie était tant soit peu couturière, ou, ce qui vaudrait mieux, bohémienne, je te la présenterais tout de suite.

La réplique étourdit un peu le cousin, et M. de Fon* tenay, après avoir rangé quelques papiers sur sa table, reprit froidement :

— Ça, voyons, tu as à me parler, je crois?

— Oui, mon père, répondit Louis.

— Au sujet de M"« Çœlina, sans doute?

— Précisément.

— Eh bien! je t'écoute; jadis les pères étaient les conseillers de leurs fils, aujourd'hui ils en sont les confidents; c'est peut-être moins sage, mais c'est plus original . Parle.

— Mon sort sera probablement décidé ce soir.

Le marquis fronça légèrement les sowrcils.

. — Ah! ce soir? reprit-il.

Louis raconta alors à son père ce qu'il a /ait fait et quel hasard l'avait amené à brusquer le dénoûment. -: Maintenant que je me suis déclaré, ajouta-t-il, si

70 LES RftVBUlS DE PARIS

M(i« Cœliûa accepte ma main, mon honneur est engagé.

— Cest-à'^ire que tu T^useras.

— Je vous demanderai votre consentement, et ] osa espérer que lorsque vous verrez mon bonheur attadié à ce mariage, vous ne me le refuserez pas.

Le tour que prenait Faventure n*était pas' tout \ fait du goût de M. de Fontenay ; «lie devenait, après la lettre de Louis, plus difficile à conduire vers le but où il se proposait de la diriger, mais dans le récit qu*il venait d*entendre, une chose cependant Pavait frappé. Louis avait un rivale et dans Taveu de son fils il avait démêlé la crainte d'une préférence accordée à ce rival par Cœlina ; car Louis, tout en parlant de sa rencontre avec Jacques, s'était bien gardé de dire toute la vérité.

Pour un homme c^ savait quelle place tiennent les grains de sable dans les plus grands événements de l'histoire, c'était plus qu*il n'en fallait pour faire revivre l'espoir secret que M. de Fontenay nourrissait de tout empêcher.

— Tu sais, dit-il à Louis, quelle est mon opinion sur OG^e escapade d'écolier que tu traites avec la gravité d'un hcHume d'État. Malgré tout le regret qu'dle m'iiH sfnre, je n'userai pas de mon autorité pour mettre obstacle à tes désirs. Mais, au dénoûment, tu me permettra» cependant bien d'hitervenk. Retourne chez W^^ Plum^, puisque tu as promis de le faire, et quand les choses seront plus avancées, eh bien ! nous verrons.

Cette mansuétude, cette inaltérable sérénité, inqu^ talent Louis plus que ne l'eussent fait la colère ou la menace. BUes cadiaient peut-être uce résolution iné-

LOUIS DE FOMtBNAT 91

branlable» ou tout au moins des projets que Loois ne pouvait prévoir et qu'il ne saurait, l'heure vernie, comment déjouer.

11 reprit donc, un peu triste cette fois, le chemin du faubourg Saint-Denis. Quand il y arriva, les fleurs n'étaient pas encore sur la fenêtre.

Louis soupira et attendit.

Pendant qu'il se promenait sur le trottoir, son allié, M. Arthur, promu par le hasard aux fonctions difficiles de négociateur, hâtait la péripétie qui devait amener la rupture de Jacques et de Co^na,

— ^Ma belle tante, disait-il, j'ai entendu dire aux hommes du métier que les auteurs habiles précipitent les dernières scènes, pour ne pas laisser à l'intérêt fe temps de languir. Je veux marcher sur leurs traces. Que le Jacques vienne, et M. Bouchardy, le savant auteur du ^<mn<?ur de <Satnl-Pati{, sera content de moi. Jacques vînt, en effet. On devait passer la soirée à l'Ambigu, et il fallait diner de boime heure, afin de ne perdre ni une larme ni un récit.

Jérôme accompagnait Jacques. Arthur, assis tranquillement dm* «ne chaise auprès de la fenêtre, siffiait entre ses dents l'air des Bohémiens de PurU, Cœlina, dans ses plus frais atours, achevait de coudre un nœud de mban à son bonnet. M^^ Phimet tournait et retournait par la'ctembre. L'émotion donnait la fièvre à ses jambes.

— Ahl te voilà! dit Jérôme en regardant Arthur. Bslu allé à l'atelier, seitement?

«^ 9ta le»; «ont répondit le gamin avec aplotffife.

71 LES RftVBURS DE PARIS

Jérôme leva en Tair sa main d'Hercule.

— Tu veux donc que je te casse les reins? dit-fl.

— Mais, au contraire, je ne veux pas, dit Arlhur d*un air tranquille.

Ce sang-froid étourdit Jérôme.

— Vous l'entendez ? s'écria-t-il en regardant autour de lui sa femme et Gœlina ; il parle de sa paresse comme un autre de son travail. Mais quelque jour ma patience te lassera et une bonne correction...

— il ne Taura pas volée ! dit Jacques.

— Voilà cependant comme on récompense id la franchise ! reprit Arthur; quel exemple !

— Ça de la frandiise ! c'est de l'effronterie, dit Jérôme.

— Eh! croyez-vous qu'il m'eût été bien difficile de mentir comme d'autres et de m'en tirer? Mais non, je méprise la fourberie , et parce que je dis la vérité, du premier coup on parle de me casser les reins. Merci, lu es plus avisé que ça^ toi, Jacques!

— Moi ! répondit l'ouvrier.

— Eh oui! toi! Tu sais arranger tes petites affaires avec un art qui m'a toujours donné une haute opinion de ton mérite.

— Que veux-tu dire?

— C'est fort clair ! il y a des gens qui sont chantres le jour et choristes le soir, au bon Dieu par ci, au diable par là ; ces bonnes âmes ont tous les privilèges ds la vertu, et tous les avantages du vice. Comme dit Fautre, ils mangent à deux râteliers.

Tout en parlant ainsi, Arthur se balançait sur sa

chaise et regardait Jacques, qui ne put s*empécherde rougir.

— Voyons, t'expKqueras-tu? dit Jérôme.

—-Oh! ce n'est pas difficile! reprit le gamin; moi, 'ai la bonhomie d'être franc; c'est un défaut dont je me corriger^ii, et comme les autres, j'apprendrai à faire des coups à la. sourdine. Donnez-moi le temps, et dans deux mois, j'aurai la réputation d'un petit saint... comme monsieur Jacques, par exemple.

Au nom de Jacques, Gœhna releva la tète; la mère Plumet remua plus vivement sa vaisselle.

— Tu me donneras des leçons, continua Arthur les yeux fixés sur Jacques, et tu m'apprendras à me promener à Belleville en compagnie d'une demoiselle,' quand on est censé à la campagne chez une tante.

Cette fois, l'allusion était directe. Tous les regards se tournèrent vers Jacques. M"« Plumet, surprise elle-' même par la netteté de l'attaque, laissa tomber sa cuiller à pot.

—Jacques, mon garçon, tu as entendu, dit le père numet. Qu'as-tu à répondre à cela?

—•Et que voulez-vous qu'il réponde! s'écria le gamin. Demandez-lui seulement s*il connaît l'auberge des Deux^Pint€uie8.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire! répliqua Jacques avec effort.

— Ah! tu ne le sais pas! Eh bien!>je vais rafraîchit ta mémoire, et ce récit-là, c'est comme s'il était au Moniteur. Je défie qui que ce soit de dire que je mens d'une virgule.

— On verra bien, dit Jérôme, parle seulement, et si tu ne mens pas ce sera un miracle.

— M'y voici, reprit Arthur, et le miracle est fait. C'était, il y a trois jours, je flânais du côté de BeUeville, où j'avais donné rendez- vous k un capitaliste pour une spéculation en cerfs-volants. Tandis que je débattais mes intérêts, passe une citadine. Je regarde et je reconnais maître Jacques assis à côté d'une jeune personne, fort jolie ma foi. Quel genre ! Monsieur marche 4 deux chevaux! Comment diable se fait-il, me disaisje, que le citoyen Jacques qui voyage du côté d'Étampes soit en partie fine à Belle ville? 11 y a de la magie làdessous! Est-ce que par hasard Robert Houdin aurait escamoté Tami Jacques? et je me frottais les yeux pour être bien sûr que je ne rêvais pas. La citadine s'arrête à la porte des Deux-Ptntodes, une auberge qui a fort bonne façon et où descendent les négociants cossus du pays. Il y a des rideaux aux fenêtres et une enseigne superbe sur la porte, avec deux oiseaux chinchilla en ronde-bosse. Ce sont les pintades. M. Jacques descend, offre la main à sa compagne et entre dans l'auberge. Que vois-je alors! La demoiselle avait la tournure rondelette d'une maman.

— Oh! la vipère! s'écria Jacques.

— Me serais-je trompé? reprit Arthur d'un air doucereux; mettons que c'est un effet de l'embonpoint, et n'en parlons plus; mais d'honneur j'ai cru qu'elle était dans une position intéressante. Ça se voit! Et il fallait voir aussi comme M. Jacques était aux petits soins pour cette demoiselle! Comme il la soutenait, comme

LOUIS DE FONTBNAT 7S

il prenait garde à ce que son châle ne glissât pas de ses épaules, et comme il a bien vite demandé une chambre et un déjeuner! Oh! M. Jacques sait vivre et fait très-bien les choses!

Cœlina n'avait pas cessé de regarder Jacques pendant tout ce récit. Le trouble de Touvrier était évident et ne lui échappait pas. Elle laissa tomber ses deux mains sur ses genoux.

— Jacques! Jacques! lui dit-elle, est-ce vrai?

M™* Plumet jugea que le moment était opportun pour intervenir.

— C'est une horreur! une abomination! s'écria-t-elle impétueusement; tromper ma pauvre fille! Oh! les hommes l Et voilà celui que M. Plumet avait choisi pour gendre ! Et c'est après des promenades comme celles-là que monsieur ose se présenter ici !

— Voyons, Jacques, explique- toi, dit à son tour le père Plumet; si tu as fait quelque sottise, un aveu bien franc pourra peut-être te faire pardonner.

— Jamais ! interrompit la mère.

— Jacques, vous vous taisez ! reprit Cœlina.

— Ah! mademoiselle» si vous saviez... balbutia le malheureux tapissier.

— Pas de phrases; un mot seulement. Est-ce vrai? demanda M*»® Plumet.

— Oui, c'est vrai, je suis allé à BeUeville; mais...

— n l'avoue ! interrompit la mère, qui avait peine à disômuler sa joie sous une feinte indignation.

Qcàiwfi cacha sa tête entre ses maii».

— Mademoiselle ! s'écria Jacques avec un accent de véritable douleur.

— C'est inutile , monsieur Jacques , vous m'ayez trompée, tout est fini entre nous.

Vaincue par son émotion , Cœlina se jeta dans led bras de sa mère et se mit à pleurer.

— Mais défendez-moi donc! reprit Jacques en s'adressant à Jérôme. Vous me connaissez cependant!

— Oui, je te connais; mais que veux-tu que j.e dise! Vf/yons, es-tu allé à Belleville ?

— C'est vrai.

— Étais-tu avec une femme .

— Oui.

— Est-ce que je mens jamais? reprit Arthur avec l'aplomb d'un procureur général qui vient de dresser un acte d'accusation.

— Mais je suis innocent I s'écria Jacques.

Cœlina releva la tête.

— Alors, explique-toi, dit Jérôme.

Jacques hésita un instant.

— Non! non! s'ëcria-t-il enfin; je ne puis pas!

— Voyez la belle innocence , qui craint de se justifier ! dit alors M™® Plumet.

Jacques fit un pas pour se rapprocher de sa fiancée.

— Ne va pas te laisser fléchir au moins ! reprit la mère en couvrant sa fille de son corps ; songes-y^ Cœlina, il y va de l'honneur de ton sexe.

- Adieu! dit Cœlina d'une voix faible.

Jacques s'arrêta, on voyait sur son visage les traces du combat violent qui se livrait dans son cœur; puis.

oomme un homme qui prend un parti décisif, il serra les mains du père Plumet et marcha vers la porte.

— Vous saurez un jour que vous m'avez mal jugé! dit-il, et il sortit.

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