‹ Les rêveurs de ParisChapitre 9 sur 9 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

. 11 n'était pas encore midi, que déjà Tavenlure avait couru toutes les ruelles et tous les boudoirs de Naples. On en parlait au palais du roi et au théâtre, dans les cafés et dans lés salon. Quand Fabien reparut, il fut reçu comme un triomphateur.

Mais il avait trop aisément démêlé les causes de sa facile victoire pour s'en montrer orgueilleux ; d'ailleurs, la pensée de Mn>« de Sainte -Ursule l'inquiétait et rendait amère à ses lèvres la coupe de la flatterie. Son triomphe l'attristait; M. de Ludre n'eut pas beaucoup de peine à deviner la vérité au milieu du tourbillon de paroles par lesquelles Fabien cherchait à s'étourdir.

. — Vous avez peur, lui dit-il, et vos propres lauriers vont vous empêcher de dormir.

— Vous êtes un rival à qui on peut avouer ces choseslà, répondit Fabien; oui, j'ai peur. Que me rapportera ce triomphe?

— Qui le sait ! la marquise est d'un caractère à dérouter tous les OEdipes de la psychologie. Êtes-vous perdu? êtes-vbus sauvé? Graves questions ! Peut-être n'êtes-vous ni sauvé, ni perdu.

— Que suis-je alors?

— Rien ; ce que vous étiez hier. M"« de Sainte-Ur-

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suie est débout sur un piédestal si haut, que de cette élévation il se peut qu*elle ne voie pas la TorésiUa.

Le soir même , Fabien rencontra la marquise chez l'ambassadeur d'Angleterre; toutes les dames chuchotaient en le regardant. M. de Semy portait son triomphe * comme une croix ; M"»® de Sainte-Ursule seule paraissait ne rien savoir; elle Taccueillit avec la même grâce et hii parla avec la même gaieté. Fabien avait compté sur un peu de dépit et il rencontrait Tindifférence la phis absolue. Un instant il s'accrocha à la pensée que cette indifférence était calculée ; vers le milieu du bal un mot éteignit cette dernière espérance dans le cœur de Fabien

— A propos, monsieur de Semy, lui dit-dle, on parie beaucoup d'une aventure qui vous serait arrivée avec la Torésilla et qui sent son OEikle-boeuf d'une lieue. C!ontez-moi donc cela ?

Fabien obéit un peu tristement, et la marquise rit aux éclats.

— Allons, se dit-il, je n'ai même pas égratîgné la surface de ce cœur.

La marquise le tira de sa rêverie pour lui demander si sa nouvelle chaineFempêcherait d'accepter une invitation qu'elle s'était proposé de lui adresser depuis quel- <pie temps. Il s'agissait d'aller, en joyeuse compagnie, visiter une de ses terres dans les Abruzzes, à une trentaine de lieues de Naples.

p- Le pays est pittoresque, lui dit-elle; vous y trouverez une population sauvage, comme les aiment les voyageurs curieux, et du gibier à foison. Nous resterons

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par-lh quelques jours, et Naples vous paraîtra plus ra»

vissant à votre retour.

Fabien accepta.

— Mais ne craignez-vous pas» reprit-elle, que la Torésilla vous oublie pendant votre absence ?

— C'est mon souhait

— Pourquoi?

Fabien prit la main de la marquise et la porta à ses lèvres.

Mme de Sainte-Ursule devina sa pensée.

— Oh ! dit-elle, que m'importe ! Est-ce que la Torésilla est une rivale ?

W^ (Je Sainte-Ursule ne disait pas toute la vérité, cette vérité vraie dont parle Figaro. La partie de campagne à laquelle elle venait d'inviter Fabien, ne devait avoir lieu que dans deux ou trois semaines; elle en rapprocha brusquement l'époque le jour même où le bruit de l'équipée de M. de Serny se répandit dans Naples. Elle eût été fort en peine de définir le motif qui la faisait partir, mais elle s'y décida sans réflexion, et Facceptation de M. de Serny ne laissa pas de la toucher.

La rapidité de ce départ dérangea les projets de ceux qui devaient accompagner la marquise; il se trouva que la société fut réduite à une dame de ses parentes, à un prince italien qui avait une charge dans la maison du roi, à sa femme, à Paul Vautier et à Fabien de Serny. Max de Rheiss, Gaston de Ludre, Orlando Zacari et deux ou trois autres personnes promettaient de les rejOTidre dans quelques jours.

En montant en voiture. M™* de Sainte-Ursule pa-

raîssait agitée. Fabien lui demanda la cause de son émotion.

— Ce n'est rien, dit-elle, je viens de faire une exéiution. Et elle se tut.

M"*« de Sainte-Ursule avait parfois une manière de répondre qui mettait un frein à la curiosité.

Or, voici ce que c'était que l'exécution dont parlait la marquise.

Elle avait eu, il y avait peu de jours, une conversation assez vive avec Rafaël, qui, se prévalant de ces menues agaceries que la marquise émiettait sur tout le monde sans s'en apercevoir, avait voulu faire valoir ce qu'il appelait ses droits.

M™e de Sainte-Ursule avait beaucoup ri; mais le nom " de Fabien ayant été jeté dans la conversation avec quelque insolence, la marquise, sans prendre la peine de se justifier , avait nettement congédié le lieutenant des dragons de la reine.

Une ou deux lettres avaient suivi cette explication, et Mme de Sainte-Ursule, lasse d'une correspondance dont le style l'offusquait, avait sollicité du ministre de la guerre'un ordre de mutation pour Rafaël. EUe était trop bien en cour pour ne pas obtenir ce qu'elle demandait, et Rafaël, un beau matin, reçut un avis ministériel qui lui enjoignait de partir pour Palerme, où dorénavant il devait tenir garnison.

Rafaël n'avait pu faire révoquer l'ordre, mais en remontant à la source de sa disgrâce, il devina d'où partait le coup qui le frappait. Le jour même du départ de

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la marquise il l'avait rencontrée et le lui avait clairement dit.

M™e de Sainte-Ursule le regarda bien en face.

— Je ne vous reconnaissais pas d'abord, monsieur, lui dit-elle; il me semblait que j'avais sollicité de M. Rafaël Conconi Thonneur de ne plus le revoir.

Rafaël devint pâle comme, un cadavre.

— Vous aurez peut-être le regret de me rencontrer encore, dit-il d'une voix étouffée par la colère, pardonnez-moi si c'est plus tôt que *vous ne le désirez.

Ce fut à la suite de cette courte scène que la marquise était montée en calèche.

La compagnie était réunie depuis quelques jours au château des Abruzzes, lorsque Paul Vautier proposa d'aller visiter une cascade qu'on disait fort belle et qui était située à quatre ou cinq lieues dans un canton sauvage dont quelques bergers et des troupeaux formaient la seule population.

On partit de bonne heure, le peintre avec des pîn^ ceaux, Fabien avec un fusil pour tirer les perdrix, les dames avec leurs ombrelles, le prince sicilien avec son habit brodé. La cascade était des plus pittoresques, et nul ne regrettait les fatigues de l'excursion, lorsqu'un orage obligea toute la compagnie à chercher un asile dans une méchante cabane qui tenait lieu d'auberge, et qui dressait ses quatres murs mal bâtis au creux d'un vallon.

Une vieille matrone et son fils tenaient l'ostéria, qui tirait tous ses profits des artistes attirés par la beauté sauvage du pays, et des pâtres qui y venaient parquer leurs troupeaux.

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S54 LES KÉVEUHS DE PIRIS

11 n*y a rien de tel que les accidents pour mettre en belle humeur les gens qui n*ont aucun souci. M«>e de Sainte-Ursule accepta Forage comme une aventure. On étala les provisions sur une table boiteuse, on mit au pillage rétable et la basse-cour pour avoir du lait et ^ des œufs, on alluma un grand feu, et chacun s'évertua | pour changer en amusements les embarras delà situa- F tion.

La gaieté régnait dans Fauberge lorsque tout \ coup la porte s'ouvrit brusquement, et un grand drôle, tafflé en athlète et vêtu du costume traditionnel de Fra Diavolo, se présenta sur le seuil. La matrone, qui faisait sauter une omelette, ne lâcha pas la queue de la poêle; son fils, qui plumait des merles , ne se dérangea pas non plus; on voyait qu'ils avaient Fhabitude de ces visites-là. Au même instant, les deux ou trois fenêtres percées dans les murs édatèrent sur leurs gonds rouilles, et quelques figures coiffées de. chapeaux pointus s'élancèrent dans la salle.

A la vue de ces nouveaux venus, qui pouvaient être de fort braves gens, bien que leur costume ne fàt rien moins que rassurant, Fabien voulut sauter sur son fusil; mais l'homme qui gardait la porte le prévint, et M. de Semy, qui n'avait pour toute arme que ses deux mains, fut obligé de reculer devant un large couteau dont la pointe reluisait à trois pouces de sa poitrine.

— Holà ! mon maître, lui dit celui qui paraissait être le chef de la bande, et qui avait de fort beaux rubans de soie à son feutre noir, vous avez la main bien prompte pour un voyageur.

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Fabien n*écoutait pas le bandit et fouillait dans sa poche, où il avait glissé des pistolets pour exercer son adresse contre les pies. U en prit un et tira sans prendre le temps d'ajuster. La balle traversa le chapeau du chef.

— Ah çà! mais vous y tenez donc beaucoup? s'écria celui-ci; et, prompt comme réclair, il arracha des mains de M. de Semy le second pistolet que Fabien levait déjà.

— Laissons là ces joujoux, reprit-il ; nous pourrions nous faire du mal.

Fabien cherchait des yeux une arme nouvelle; un regard suppliant de M™® de Sainte-Ursule l'arrêta comme il allait se jeter à la gorge du bandit.

L'auberge présentait en ce moment un spectacle singulier. La matrone s'occupait de ses œufs; le fils dépouillait des grives après les merles; il lui suffisait de savoir que quelqu'un les mangerait; la parente de la marquise, vieille bonne dame qui avait les traditions de l'ancienne cour, s'était prudemment évanouie ; le prince sicilien roulait ses pouces en ouvrant de gros yeux; sa femme respirait des sels et méditait une attaque de nerfs dans un coin; l'artiste l'emportant sur l'amoureux, Paul Vautier, qui la courtisait au château, oubliait ses spasmes pour tailler un crayon et s'apprêtait à croquer la scène qu'il avait sous les yeux; Fabien frémissait de rage; Mme de Sainte-Ursule s'attachait à ses mains, pâle, effarée; le bandit les regardait tous deux, tortillant sa barbe et souriant; ses camarades attendaient, la main sur leurs longues carabines.

— Ma foi, dit enfin le chef en s'avançant vers Fô^

bien, vous êtes un vaillant jeune homme, et j*aime le courage. Cependant, vous avez été plus adroit que vous ne pensez en me manquant, seigneur Français ; carâ vous m'aviez tué, votre compte était clair, et il ne serait pas resté un seul de vous vivant pour raconter à Naples comment la chose s'était passée.

M™« de Sainte-Ursule frissonna, la princesse s'évanouit tout à fait.

— Mais vous n'avez blessé que mon chapeau, reprit le chef, n'y pensons plus et touchez là : vous le pouvex sans crainte; cette main ne frappe jamais par derrière, et détrousser par-d par-là quelques chaises de poste habitées par des Anglais, ce n'est pas un si gros péché.

Fabien, comprenant que toute résistance était impossible, prit la main du bandit et la serra.

— A la bonne heure, dit l'autre, voilà ce qui s'appelle agir en gentilhomme.

— Voilà qui est fait, s'écria Paul Vautler; et prenant son esquisse, il courut vers le bandit.

— Vous reconnaissez-vous, mon brave? lui dit-il eo étalant sous ses yeux la feuille de papier.

— L'image n'est pas mal, dit le chef avec la gravité d'un connaisseur émérite. C'était donc à quoi vous vous occupiez là-bas sur ce perchoir? ajouta-t-il en désignant du doigt un vieux bahut dont Paul s'était fait un siège.

— Et j'imagine que je n'ai pas perdu mon temps! Quelle toile pour la prochaine exposition au Louvre,

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avec cette inscription au livret : Une rencontre dans lei Abmzzes,

— Certainement vous êtes Français, vous aussi, dit le bandit.

— La France est ma patrie et le sera toujours, répondit Vartiste, avec un accent qui aurait fait sourire loas les rapins d*un atelier.

— Nous en dînerons plus gaiement ; car j'imagine \ vous nous accorderez Fhonneur de partager notre au? reprit le chef.

On ne pouvait raisonnablement refuser une proposition ainsi faite ; le couvert fut bientôt dressé, et tous l2s habitants de Tauberge s'assirent autour de la table. \jï princesse avait recouvré ses sens au moment où un des bandits allait lui vider une cruche d'eau sur la tète. La vieille dame l'imita.

M«e de Sainte-Ursule avait en appareujce, retrouvé toute sa gaieté; mais c'était une gaieté fébrile; elle comprenait instinctivement qu'un péril inconnu la menaçait. En attendant qu'il se révélât, elle causait et riait.

— Vous avez fait là, dit-elle au chef, une pauvre expédition.

Et du bout de ses doigts elle tira de sa poche une petite bourse qu'elle agita.

— Vous ne compterez pas cette rencontre parmi vos bonnes fortunes, reprit-elle.

— Cette bonne fortune ne me regarde pas, dit le cief, et je suis presque à regretter de l'avoir entremise. Mais un honnête bandit n'a que sa parole.

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— Que voulez- vous dire? demanda Fabien.

— Vous le saurez bientôt !

— J*espàre qu'il ne sera fait aucun mal à cette jeune dame?

— Ce n'est pas moi du moins qui lui en ferai; mais, ^tre nous, je crois qu'on lui v^it trop de bien.

— Qui donc ? s'écria Fabien.

— Eh bien! allez-vous vous fâcher parce qu'on a des yeux pour voir ce que vous regardez si complaîsamment vous-même? Au lieu de nous disputer à propos de choses qui ne sont pas encore, je crois que nous ferions mieux de chanter ; voici là-bas une mandoline, et ma jolie voisine consentira bien à nous en tirer quelque romance.

— Volontiers, dit M^e de Samte-Ursule, qui voulait éviter tout sujet de querelle.

Elle prit Tinstrument des mains du chef et se mit à chanter la cavatine des Puritains.

Sa voix qu'elle avait belle s'éleva dans la salle enfumée de l'auberge avec une puissance que l'émotion semblait augmenter. Les bandits la couvaient de leurs regards, et tous doués à un haut degré de ce sentiment musical particulier aux natures méridionales, ils battirent des mains avec enthousiasme quand M^e de Sainte* Ursule s'arrêta. Le chef brisa son verre contre le mur.

— Que saint Jacques l'étrangle le maudit Napolitain qui m'a payé pour faire ce que j'ai fait! s'écria-t-il avecviolence.Maisle bruit de sa voix se perdit dans le tumulte des applaudissements.

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— Aneoraf ancoraJ criaient les banJUts enthou—

— Soit, répondît la marquise exaltée par son propwt ttiomphe.

— Quel courage ! dit Fabiai; et que je vous admire^, madame !

— Oh! reprit-elle, ce courage est le dâire 'de 1» peur. Et puis maintmiant cette, fntia m'enivre; ojk n'applaudît pas ainsi à San-Cario!

Comme elle terminait Tair de la Zucm au milieu d'une tempête de cris, un bandit entra*

— Eh quoi! seigneur Français, voua id! dit-il on s* approchant de Fabien.

C'était Cai^ard le dragon.

Fabien lui raconta en deux mots ce qui s'était passé. Gaspard Fécoutait attentivement

— Par les cornes du diable ! dit-il, ça se termî^ nera' mieux que ça n'a commencé. Et il alla droit au chef.

Les deux bandits entrèrent; en conférence. M™© de Sainte-Ursule et Fabien comprenaient que dans ce moment leur sort se débattit. Le chef et Gaspard causaient avec animation, et parfois les regardaient tous deux ; les yeux de la marquise et de Fabien se rencontraient aussi, et ceux de la marquise étaient si doux, que M. de-Semy se surpre^nait à désirer que le péril se prolongeât, craignant de voir s'évanomr sofi bonheur avec le danger.

Enfin le chef alla vers eux.

— Vous avez , dit-il à Fabien, donné la vie à cet

homme qui est un des miens; après ce que j*ai vu de voire hardiesse, votre générosité ne m'étonne pas, mais eUe veut une récompense , et vous Faurez aussi bonne que vous la pouvez souhaiter. Quant à vous, BQiàdame , ajouta-t-il en se tournant vers la marquise, vous méritez mieux que le sort qu'on vous réservait. Ce que Gaspard m'a révélé et ce dont je me suis aperçu me fait comprendre pourquoi le même Napolitain en veut à la fois à votre vie, seigneur Français, et à votre Mberté, charmante donna. Hais vous allez voir comment Giacomo le bandit rend la justice.

.Sur un signe du chef, Gaspard disparut hors de l'auberge. Paul Vautier ressaisit ses crayons.

Un instant après, Gaspard rentra, conduisant avec lui Rafaël Conconi.

— Misérable ! s'écria Fabien. Et il allait se précipiter sur le Napolitain quand Giacomo l'arrêta.

— Ceci ne vous regarde pas encore, dit-il; ici je commande et je prétends qu'on m'obéisse. Plus tard et plus loin vous ferez ce que vous voudrez.

Puis, se tournant vers Rafaël, il reprit :

— Vous m'avez donné cinq cents ducats pour arrêter cette dame et vous la livrer; j'ai pris les ducats et j'ai arrêté la dame. Mais comme on est toujours le maître de rompre un marché en rendant ce qu'on a reçu, je vous rends votre or et je donne à cette femme la liberté.

Une grosse bourse de cuir tomba aux pieds du lieutenant.

— Allez, continua le bandit, si maintenant vous

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foulez tenter quelque chose contre eux, gardez-vous de le faire sur mes domaines, vous y pourriez laisser Totre peau.

Rafaël repoussa le sac du pied avec dédain.

— Je ne reprends jamais ce que je donne ; que tes hommes se partagent cet or!

— Mes hommes ne gardent que ce qu'ils ont gagné, te sais-tu bien?

— A la manière dont tu tiens ta promesse, je puis Kgnorer. Quant à ce sac, je le laisse à l'hôtesse.

— A présent, hors d'ici ! s'écria Giacomo dont la face énergique commençait à se contracter par la colère.

— Soit! mais ici ou ailleurs, à Naples ou sur tes Aunaines , je rencontrerai tes protégés , seigneur bandit.

— Prends garde aussi de rencontrer ma carabine i fieutenant de malheur !

Rafaël sortit lentement, après avoir promené partout un regard sinistre.

— Vous êtes libre, dit Giacomo à Mm« de Sainte- Ursule et à Fabien.

Tous deux lui prirent les mains; la marquise essaya de lui faire accepter pour sa troupe l'équivalent de ce que sa généreuse conduite lui avait fait perdre.

Giacomo interrompit.

— Non, dit- il, laissez-nous le mérite de la générosité. Tout bandits que nous sommes, nous avons notre fierté; mais si jamais quelqu'un des miens est conduit à Naples, souvenez-vous de Fostéria.

On conçoit qu'après une telle aventure, le séjour du

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château des Abruzzes ne sembla plus très-agréable à M»» de Sainte- Ursule. Elle voyait parfois en rêve la tête livide de Rafaël Conconi, et sa terreur était si grande qu'elle n* osait plus mettre le pied dehors ; tous les pâtres qu'elle apercevait sur les collines étaient transformés par son imagination en autant de bandits qui la guettaient. Elle hâta ses préparatifs de départ, conclut au plus vite les affaires de fermages et de loyers, et partit cinq ou six jours après la rencontre de Tostéria.

A mesure qu'elle descendait vers le plat pays, laissant derrière elle les cimes dentelées des montagnes, elle recouvrait son insouciante gaieté, et dégà, après la première couchée, elle se prit à oublier ses craintes et à rire de la terreur qui lui faisait voir des émissaires de Rafaël dans tous les passants.

Comme le temps était pur et Tair encore tiède, on allait à petite journées, visitant les àtes curieux , déjamant dans les fermes, gravissant les côtes; M"« de Sainte-Ursule chantait, Paul Vautier croquait, et la petite caravane retournait à Naples le plus gaiement du monde.

Un matin , conune on suivait la route au flanc d'une colline, la marquise et Fabien mirent pied à terre et prirent les devants avec l'intention de visiter une chapelle dont le petit clocher pointait au sommet de la colline, et d'où la vue devait être fort belle.

Paul esquissait un vieux pâtre qui posait pour deux carlins.

Le prince sicilien et sa femme dormaient dans la calèche.

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La diapeHe se dressait à Fangle da diemin sur on pan de rocher; de l'autre côté, la pente s'abaissait brusquenœnt et la route enfonçait ses sinuosités dans les bois. La solitude était profonde. [

Fabien et la marquise venaient de franchir la rampe du côté de la chapelle , lorsque M. de Semy aperçut, au-dessus du mur en pierres sèches d'un enclos , un chapeau accompagné d'un canon de fusil qui s'allongeait ; une explosion retentit aussitôt à son oreille, et le chapeau avec le fusil disparurent derrière le mur. Ce n'était pas le fusil qu'il avait vu qui venait de tirer. Fabien tourna la tête du côté d'où venait le bruit de la détonation; un léger nuage de fumée blanche flottait sur une haie , derrière' la route, et du milieu de cette haie il vit sortir Gaspard.

— Pour cette fois, lui cria le dragon, c'est bien fini ; il ne vous tourmentera plus;

— Qui donc? lui demanda Fabien.

. — Venez donc voir, puisque vous ne devinez pas» Gaspard sauta sur la route et conduisit Fabien d^*-

rière le mur de l'enclos.

Ils trouvèrent Rafaël Conconi coudié sur le dos, en

costume de pâtre et un fîisil tout armé à ses côtés. La

balle de Gaspard l'avait frappé au front et tué raide.

— Oh! dit le dragon, je n'ai pas perdu ses tracés depuis le château. Quand il a voulu faire son coup, moi, j'ai fait le mien. Maintenant nous sommes quittes. lib^té pour liberté, vie pour vie.

Gaspard échangea une poignée de main avec Fabien,

fêta son fusU rechargé sur son épaule et s'enfonça dans ta campagne.

Le soir même M*»* de Sainte-Ursule rentrait dans son hôtel de la rue de Tolède.

Pour la première fois de sa vie, la marquise se trouvait en présence d'un sentiment d'autant plut dangereux qu'elle sentait la cause de Fabien plaidée dans s(M! propre cœur; mais si elle voulait bien s'avouer à eHemème, dans le silence du boudoir et la rêverie de la solitude, combien M. de Semy lui était cher, elle s'irritait de voir leurs noms mêlés à tous les caquetages de salon, le b^^t de leur aventure dans l'ostéria des Abruzzes s'étant répandu dans la ville. Du caractère dont elle était, il y avait certes autant d'orgueil que de chasteté dans cette indignation, et tonte sa conduite le fit bien voir. Elle se promit d'abord d'apporter une plus grande réserve dans ses relations avec M. de Serny, et de l'écarter tout doucement.

Quand Fabien rentra dans Naples, il trouva Gaston de Ludre au mieux avec la Torésilla, qui lui laissa voir, dans son accueil, tout le dépit où son oubli l'avait jetée.

— Comment vous y êtes-vous donc pris pour dompter cette rebelle qui, si je m'en souviens, avait repoussé vos assauts? demanda Fabien à Gaston.

FABIEN DE SERNY 265

-^ J*ai attendu.

— Voilà tout?

— Comment tout I mais attendre est ce qu'il y a de plus difficile au monde. L'impatience perd une bonne çaoitié des hommes ; la maladresse écarte le reste. Les forts sont patients, et vous apprendrez un jour que rien ne résiste à ceux qui savent attendre.

Fabien ne quittait jamais M. de Ludre sans avoir le OBur serré ; il courait alors chez M"»^ de Sainte-Ursule pour qu'elle lui rendît la vie et la foi ; mais depuis leur retour du château des Abruzzes, la marquise ne le recevait pas toujours et apportait une froideur apparente dans leurs relations. Elle avait évité l'explication qu'il cherchait. Fabien, qui Taimait sincèrement, était désespéré d'un changement dont la cause lui échappait.

Un jour qu'elle l'avait accueilli avec une indifférence plus marquée, il rencontra Gaston.

— Eh, mon Dieu ! qui vous rend donc si triste? lui dit le jeune homme ; est-ce encore la marquise ?

— Oui, répondit franchement Fabien; un temps j'ai cru qu'elle m'aimait, à présent l'illusion est morte... et l'cccasion est perdue.

— Bah ! l'occasion perdue se retrouve. En voilà cent que je perds avec M™e de Sainte-Ursule; réussissez seulement; et vous verrez si je suis loin du but.

— Alors, vous ne l'atteindrez jamais, car je pars.

— Vous partez ?

— Oui, ce soir. Le moment de prendre un parti est

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venu, et je le prends... Moquez-vous de moi, mais je souffre trop.

Une heure après, ayant mis ordre à ses affaires, Fabien écrivait à la marquise la lettre que voici :

€ Veuillez me pardonner, madame, si je dérobe qudqpes instants à vos loisirs pour vous entretenir de choses qui n'ont peut-être d'impOTtance qu'à mes yeux. Vous ne m'en voudrez pas trop en songeant que c'est la dernière fois, sans doute, que je vous importunerai, et vous m'accorderez de lire cette lettre comme vous accordez à un fâcheux la contredanse qu'il vous de- Hiande au bal.

9 Vous m'aviez habitué à une intimité qui m'était chère, à une confiance qui m'était précieuse. Mon amour, timidement exprimé, avait obtenu plus qu'3 n'avait jamais osé espérer. Vous m'avez retiré cette amitié et cette confiance, madame; j'ai certainement commis une faute dont vous me punissez, et je n'ai pas le droit de me plaindre; mais encore dois-je vous dire, pour m'absoudre devant votre conscience, que cette faute ignorée, je l'ai commise à mon insu. Je voudrais qu'il ffit en mon pouvoir de la racheter, et je le ferais au prix de ma vie. Vous n'avez pas daigné m'en instruire ; je dois me soumettre, et accepter ma condamnation, puisque telle est votre volonté. Mais mon cœur est trop plein de votre souvenir pour se résoudre à vivre près de vous, veus sachant irritée; votre froideur et votre dédain lui apportent trop de souffrances. Je me suis arrêté au parti le plus sage, au seul qui soit convenable. Ce soir, j'aurai obtenu un congé de mon

FABIEN DE SERNT 267

ambassadeur, et, cette nuit, je quitterai Naples pour n'y plus revenir.

» Vous dire qu'en partant je sentirai mon cœur se briser, c'est ce que vous croirez, madame; vous dire encore que ce cœur déchiré gardera fidèlement votre souvenir jusqu'au tombeau, c'est à peine si je l'ose. Cependant, je sais que ce n'est point un mensonge, et l'avenir se chargera de vous le prouver. Je ne vais pas chercher à Paris le repos et l'oubli ; je chéris trop mon amour pour en vouloir guérir ; j'y vais parce que c'est la ville du monde où il esl le plus aisé de se perdre dans son isolement.

» Il m'était doux de penser que les relations qui nous unissaient ne cesseraient pas ; longtemps cette croyance m'a bercé, et j'y trouvais un bonheur que je ne saurais en quels termes vous exprimer. Ce bonheur n'a pas eu de durée. Taurais mauvaise grâce de vous en accuser, et je rejette cette amertume sur la volonté mystérieuse qui régit nos cœurs, et qui ne veut pas que les affections se prolongent, afin qu'on ne regrette pas trop ce pauvre monde quand l'heure est venue de le quitter.

y> Adieu, madame ; je ne veux pas plus longtemps

vous occuper de celui à qui vous avez donné le nom

d'ami, et qui croit n'avoir pas payé ce titre trop cher

en vous laissant en retour toute sa vie et tout son

.amour. »

Fabien signa cette lettre et l'envoya à son adresse; Quand il entendit son domestique sortir, il lui sembla que son cœur s'en allait, et il se prit à pleurer comme im enfant

Cependant M»»o de Sainte-Ursule avait, ce jour*^, quitté Naples pour rendre visite à la villa Orso, qu'elle n'avait pas vue depuis déjà longtemps. Le bruit de la mort du lieutenant Rafaël y était parvenu, et on ajoutait que cette mort inexpliquée allait être la cause d'une procédure qui mettrait en lumière bien des événements cachés. Peppe, qui avait eu de fréquents rapports avec le lieutenant, avait l'esprit très-agité, lorsque la marquise arriva inopinément à la villa; cette visite lui parut un signe certain de la découverte de cette complicité dont il redoutait les conséquences; connaissant la bonté de sa maîtresse, il prit le parti de confesser ses fautes, errant que sa franchise plaiderait en sa faveur.

*M"»« de Sainte-Ursule fut fort étonnée lorsqu'elle entendit le récit des tentatives qu'on avait faites contre elle, et qui n'avaient écholié que grâce à l'intervention de Fabien. M. de Serny ne lui en avait jamais parié, et ce dévouement, uni à tant de délicate discrétion, la toucha. Son cœur lui adressait déjà de secrets reproches, lorsqu'à son retour à Naples la lettre de Fabien lui fut remise; elle la lut en grande hâte et se laissa tomber sur un fauteuil dans un grand trouble.

Ce qu'elle savait du caractère de Fabien ne lui permettait pas de douter un instant qu'il ne mit son projet à exécution. Elle fut émue de l'amour de ce jeune homme qui ne lui reprochait même pas sa dureté. Pour la première fois elle sentit son cœur se fondre, mais dans son trouble et tout en désirant qu'il ne partit pas, elle ne savait à quoi se résoudre. Mille projets

FABIEN DE SERNÏ 269

se présentaient à son esprit indécis, et tour à tour elle les repoussait. Elle voulut écrire, mais les mots que sa main agitée traçait sur le papier n'exprimaient pas netr tement sa pensée ; elle réussit cependant à terminer une lettre, mais, quand elle l'eut signée, elle s'aperçut que cette lettre, commencée avec réserve, finissait avec passion ; il y avait un reproche à la première ligne ; à la dernière il y avait un aveu. Elle la déchira et se leva. Elle s'étonna elle-même en voyant sa {wopre image réfléchie dans un miroir ; elle était rouge comme dans un accès de fièvre et ses yeux brillaient d'un feu surnaturel. Quoi qu'elle fît, ses regards se re- I)ortèrent machinalement sur l'adieu de Fabien, et lorsqu'elle le relisait , des larmes venaient à ses yeux, et elle se surprenait à sangloter devant ce papier qu'elle ne distinguait plus qu'au travers de ses pleiurs. Sur ces entrefaites Gaston entra. La marquise n'eut que le temps de s'essuyer les joues et de composer son visage. Avec la légèreté insouciante qui lui était habituelle, M. de Lu(fre parla à M"*e de Sainte-Ursule du départ subit de Fabien, dont il venait d'être informé à rinstant.

— Y croyez-vous ? lui demanda Léonie.

— J'en suis certain, madame ; je l'ai trouvé au milieu d'un appartement bouleversé , et les ordres sont donnés poiyr que la chaise de poste soit attelée dans deux heures.

Les yeux de M"»® de Sainte-Ursule se portèrent sur la pendule ; dans deux heures minuit allait sonner.

— Je le reverrai à Paris, continua Gaston, mais il

nous manquera à Naples cet hiver. C'était un garçoa d*esprit.

Quand die fut seule Léonie entr'ouvrit la fenêtre v la nuit était {H^ofonde ; elle écouta le bruit des pas de Gaston qui s'éteignaient dans Téloignement ; puis, entraînée par un sentiment irrésistible, elle s'enfuit par un escalier dérobé qui conduisait de son appartement dans la rue. Elle ne savait encore ce qu'elle allait dire à Fabien, et cependant, à tout prix, elle voulait le voir. Un domestique lui ouvrit la porte. Plus prompte que Téclair ; elle passa devant lui, et pénétra jusqu'à la chambre de M. de Semy.

Fabien reposait tout habillé; une lampe brûldt sur une table chargée de papiers ; la chancre était en désordre ; les meubles étaient ouverts et vides ; la lassiitude avait fermé les yeux du jeune homme, dont le aommeil était haletant. Sa boudie remuait comme s'il eût voulut parler. M"« de Sainte-Ursule, toute palpitante, crut entendre son nom s'échapper de ces lèvres (pi'mn souvemr entr'ouvrait. Elle s'avança et son ^ed heurta un meuble.

— Léonie! s'écria Fabien. M~« de Sainte-Ursule tomba dans. ses bras.

M. de Semy oublia qu'il avait dû partir.

Comme il traversait la ville le lendemain, il lui sembla cpie Naples avait des beautés dont il ne s'était point encore aperçu, le ciel des rayonnements infinis, la mer ^s murmures divins , l'air des p^urfums nouveaux; la fête de son cœur illuminait toute chose et il voyait h ciéation à travers le prisme de l'amour. Volontiers il

FABIEN DE SERNY 274

aurait souhaité que Naples n'eût qu'une tête pour la pouvoir embrasser d'un seul coup tout entière.

Jusqu'alors il avait aimé M"*® de Sainte-Ursule, maintenant il l'adorait. M"** de Sainte- Ursule le comprit bientôt, et elle se souvint alors de l'allusion qu'il avait faite un jour à l'empire du souvenir. Sa joie fut extrême, et tœit d'abord elle-même , fascinée, exaltée, entraînée par cette passion , où M. de Serny avait mis. tout son cœur et toute sa vie, elle s'abandonna à toutes les ardeurs de sa jeunesse et de son imagination.

Cela dura quinze jours ; quinze jours de fièvre, d'emportements, de délire.

M""» de Sainte-Ursule était trop aimée ; d'abord enivrée, elle ne tarda pas à sentir son cœur vaciller. Cette découverte l'attrista; elle se demanda avec épouvante* ce que l'avenir lui réservait si ellQ éprouvait si tôt le désenchantement. Elle chercha à se rattacher à Fabien, et parvint quelquefois à retrouver l'enivrement des paremiers jours.

Il y a, dans un amour vrai, une sorte de divination; Fabien fut instruit de cette transformation avant qu'elle se fût manifestée, comme les marins devinent la tempête au frémissement qui ride la surface encore polie des eaux. De ce jour-là , son bonheur fut empoisonné ; aucun effort de Léonie ne parvînt plus à le tromper.

11 était arrivé à cette suprême hauteur de l'amour qui sait, qui voit et qui aime. Rien de ce qui agitait M^^^^ de Sainte-Ursule ne lui échappait ; il lisait en elle comme dans un livre ouvert, et rien ne pouvait éteindre ou attiédir la passion qui s'était mêlée à son sang.

L'illusion ne le berçait pas , Fespoir ne rendormait phis; il jugeait comme un philosophe et il adorait comme un écolier.

M. de Ludre s'aperçut le premier de ce changement, et devina quel drame muet se jouait entre les deux amants ; il haussa les épaules.

— Pauvre jeune homme! murmura-t-il , voilà le phare qui me montre le port.

Puis, abordant Fabien :

— Vous ressemblez à Pyrrhus d'Épire! lui dit-il; encore une semblable victoire, et vous êtes perdu !

n y a des heures d'entraînement où le plus discret de tous les hommes s'épanche comme un vase trop plein. Fabien surpris à l'improviste, et percé à jour par cette rude attaque, serra énergiquement la main à Gaston:

— Je n'ai pas besoin d'une autre victoire, dit-il; il y a des batailles qu'on ne livre pas deux fois.

— Cependant elle vous aime?

— EUe m'aime ! Cherchez ses yeux ! que regardentils? La foule qui l'admire, ou cette glace qui réfléchit son image! Voyez ce sourire! Qui le fait naître? La joie du triomphe, l'enivrement de- plaire! Oii lisez-vous la pensée de l'amour dans ce visage qui resplendit de l'orgueil de la beauté? Où va son rêve ? A l'inconnu qui lui promet un triomphe de plus. Elle m'aime ! mais il n'y a pas une fleur de ses cheveux, pas un ruban de sa toilette, pas une perle de son collier, aucune des choses qui la parent, qu'elle ne me préfère ! Peu lui importe mon amour! Je lui appartiens, c'est-à-dire je suis ce qu'elle'peut briser, anéantir. Que suis-je encore? le

FABIEN DE SERNY 273

passé ! c'est-à-dire une vieille histoire dont son oreille est fatiguée. Mais Orlando que voilà, Max, vous, Gaston, vous êtes l'avenir avec tous ses mystères! Ah! elle m'aime! Dites-lui donc de sacrifier ce bal, une soirée à San-Carlo, moins encore, ce bouquet qu'elle effeuille, ce ruban qui caresse son épaule, pour que la tempête de mon cœur s'apaise, et je gage ma vie contre un carlin'qu'elle secouera sa tête avec dédain, et se livrera en riant, à la valse qui l'emporte. Elle m'aime ! Oh ! ne souhaitez pas un tel amour, car il tue !

— C'est possible, répondit froidement Gaston, mais avouez aussi que c'est un peu votre faute.

— Quoi ! n'est-elle donc pas toute ma pensée, toute mou âme, mon existence entière?

— C'est trop, beaucoup trop! Si vous commencez par tout donner à ces charmantes filles d'Eve, que voulez-vous donc qu'elles désirent après?

— N'est-ce rien que l'abnégation et le dévouement? et ne sait-elle pas que de moi elle peut tout attendre, tout exiger, parce qu'il y a dans mon cœur une source intarissable de tendresse et de miséricorde?

— Si elle ne le savait pas tant, il est probable qu'elle y tiendrait davantage. Tenez, vous avez agi comme un prodigue, et les prodigues se ruinent toujours.

— C'est à en devenir fou ! dit Fabien.

— Bah! fit M, de Ludre c'est une leçon, profitez-en. U tourna sur ses talons, et deux minutes après il était

auprès de la marquise.

Sur ces entrefaites M*»® de Sainte-Ursule reçut une lettre qui lui annonçait que son mari, au retour do la

tu LBS RÊVBUBS DE PARIS

mission qui Payait conduit à Vienne, était tombé ma* lade à Rome. Incapable de poursuivre sa route, le mar* quis la mandait auprès de lui.

M«n« de Sainte-Ursule ne perdit pas une minute pour faire ses préparatifs de départ ; si la tendresse, en quelque sorte filiale, qu'elle avait toujours témoignée à son mari, entrait pour quelque chose dans sa précipitation, il y avait certainement aussi un vif et secret désir d'édiapper à cet amour qui l'agitait encore et ne la charmait plus. Fabien, prévenu par un billet, accourut, et la vit partir le soir même.

Pendant les quelques jours qu'elle resta éloignée, Fabien vécut à Naples comme dans un désert. Son cœur était à Rome.

L'arrivée subite de M™« de Nouans, que son mari accompagnait, apporta seule quelque distraction à son esprit, en l'obligeant de faire les honneurs de la ville aux deux voyageurs.

Cependant M. de Sainte-Ursule, qui conservait toute l'activité de son esprit au milieu de ses souflfrances, avait obtenu de sa femme qu'elle le ramenât à Naples aussitôt que son état lui permettrait de supporter le mouvement de la voiture. En serviteur fidèle de la royauté, il tenait à rendre compte lui-même des résultats d'une mission dont une correspondance ne pouvait dire tous les détails. Uhe des première personnes qu'il

FABIEN Î)E SBRKY 275

fit à son arrivée ôit M* de Serny. Le vieillard avait à tti haut degré la mémoire des physionomîfes; son prelaier regard lui fit reconnaître un des convives de Tostéria des Armes d'Angleterre. Il le rappela à Fabien, que 08 souvenir troubla et dont Fémotion devint profonde quand il surprit le regard froid du marquis allant de M[™* de Sainte-Ursule à lui lentement, tandis qu'un sourire amer ridait ses joues décolorées et flétries.

Gomme il n'était pkis ébloui par la passion qi aveugle les plus clairvoyants esprits, et qu'en sa qualité de diplomate il s'était fait de l'obsarvation une science facile, le marquis savait saisir au passage les mdices les plus fugitifs qui trahissent les mouvements de l'àme ; rien n'édiappait à sa muette analyse. Aussi, kwrsque M. de Serny prit congé du marquis, le regard de plomb du malade s'attacha sur lui avec une si singulière expression que Fabien dut baisser les yeux.

Cependant la présence de M™* de Nouans eut pour résultat de réveiller l'amour par la jalousie dans le coeur de Léonie. Il ne s'agissait plus cette fois de la Torésilla, mais d'une Parisienne du plus grand monde, jeune et joUe, et M™« de Sainte-Ursule ne voulait pas de rivalité. Le premier effet de cette rivalité fut de ra- ^(iiener assidûment Fabien dans l'hôtel de la rue de Tolède.

Le vieillard, condamné par la science, étaittrop bien «ppris pour le mal accueillir ; c'était un homme de cour et d'expérience , qui avait accepté le mariage comme un pari, et qui, ayant perdu, se soumettait galamment à en payer l'enjeu. Il ne se vengeait que

par une exquise urbanité, qu'accompagnaient parfois des sourires*fet des regards dont Fabien comprenait la mordante éloquence. M"© de Sainte-Ursule ïa comprenait aussi, et il arrivait souvent que, sous Tinfluence d'un mouvement nerveux, elle montrait à Fabien un visage trempé de larmes. Alors, agenouillée auprès du vieux diplomate, elle éclatait en sanglots, et couvrait ses mains de baisers suppliants; M. de Sainte-Ursule» avec une cruelle bonhomie, feignait de se méprendre sur les causes de cette sensibilité ; il passait ses doigts glacés sur la tète inclinée de sa femme et lui disait avec un sourire :

— Calmez- vous, madame, je ne suis point aussi malade que vous le pensez, et ma santé, bientôt rétablie, me permettra de vous remercier de tous les soins dont vous m'entourez.

Puis se tournant vers M. de Semy, il ajoutait :

— Prenez pour vous aussi, cher monsieur, une bonne part de cette espérance.

Un jour que M"»e Sainte-Ursule était sortie, Fabien se trouvait seul avec le marquis. La maladie avait fait d;efifrayants progrès. L'antiquaire était assis dans un grand fauteuil, et sa tète reposait sur un large dossier renversé dont le velours sombre faisait ressortir l^ lignes amaigries et les teintes Hvides de son visage, luisant et ridé comme une feuille de parchemin jauni.

Ses regards allaient de ses livres à ses médailles, ses deux passions; puis il les reportait sur Fabien assûs près d'une fenêtre. Près de ce triste mourant, le jeune homme, plus triste encore, n'osait parler.

FABIEN DE SERNY 271

Le moribond leva lentement son bras, et du doigt fl fit signe à Fabien de s'approcher.

Ciomme s'il avait obéi à la pression d'un ressort, Falûen quitta sa place.

Le vieillard tourna son visage vers la cheminée, et, lui montra une boîte d'acier bruni qui garnissait un des coins du chambranle :

— Veuillez me donner cette botte, je vous prie, dita d'une voix claire.

Fabien prit la boîte sans répondre.

Le vieillard la posa sur ses genoux, en prit la clef, ouvrit la serrure, et fit tourner le couvercle sur ses cbarnières.

Il n'y avait dans l'intérieur rien qu'une paire de petits pistolets damasquinés d'un travail précieux.

— C'est Mme de Sainte-Ursule qui me les a donnés, dit le vieillard de sa même voix claire, en promenant sur eux ses doigts décharnés.

Il tira un des pistolets de sa case et en fit jouer les ressorts souples et vigoureux.

— Elle me les a donnés dans les premiers temps de notre mariage, reprit-il, pour me défaire de quelque OTnemi en cas d'attaque : c'était là précaution inutils, car aujourd'hui il n'y a plus d'ennemis : les amis les ont remplacés.

Le vieillard leva ses regards sur M. de Serny, et ses lèvres firent entendre un petit rire aigu comme le bruit d'one lime sur du fer.

— Us sont chargés, ajouta-t-il en les armant de nouveau. Il y a là» dans ce tube si bien ciselé, une

balle toute prête à tuer le plus beau cavalier de Naples.

Et toujours riant de son rire sardonique, il tourna Farme vers le front de Fabien qui se tenait immobile devant lui.

Tout à coup le vieillard, par un effort suprême, se souleva. Fabien voyait le tube noir du pistolet à deux pieds de sa tête.

— Si je vous tuais, monsieur de Serny, ne serait-ce pas mon droit? dit le vieillard à voix basse.

— Faites, reprit Fabien.

M. de Sainte-Ursule garda pendant une minute un silence terrible, le pistolet à la hauteur du front qui se tenait droit et ferme devant lui, Une sinistre pensée passa comme un éclair sur sa face livide, puis il abaissa son arme et retomba sur son fauteuil avec un éclat de rire.

— Ce serait du mélodrame , monsieur , reprit le marquis, et pour un gentilhonmie ce serait de bien mauvais goût. Je n*aime plus assez pour haïr, et je laisse à M"' de Sainte-Ursule le soin de me venger.

Fabien frissonna; les paroles du marquis entrèrent dans son cœur comme la lame d*un couteau.

Il était encore debout lorsqu'une portière s*entr' ouvrit, et M"' de Sainte-Ursule glissa sa tête sous le velours. Un instant elle s'arrêta, étonnée du regard que lui jeta Fabien.

Mais le marquis, avec Taisance d'un homme rompu à toutes les situations, la salua gracieusement du geste.

— Approchez, ma chère amie, dit-il; je voulais

FABIEN DE SBRUY 279

laisser à M. de Serny un souvenir de ma reconnaissance, et j'ai fait choix de cette botte. Elle lui sera doublement précieuse puisque, tout en m'ayant appartenu, elle vient de vous.

Fabien prit le nécessaire des mains de l'implacable vieillard. Quand il quitta l'hôtel, il lui semblait qu'à là place du cœur il avait un brasier dans la poitrine.

A quelques jours de là, M. le marquis de Sainte- Ursule mourut.

M. de Ludre avait suivi avec une patiente curiosité les oscillations de cet amour qu'il avait vu naître. II en pressentait la fin dès le commencement. Aussitôt qu'il en vit les premiers feux s'apaiser, il reparu chez M"»** de Sainte-Ursule, à laquelle il se plaisait à donner tous les noms des héroïnes mythologiques de la constance.

Mme de Sainte-Ursule rit d'abord de la comparaison, puis se montra irritée et voulut faire voir que les surnoms de Pénélope et de Baucis ne lui convenaient nullement. M. de Ludre insista. Il n'appelait plus Fabien que le beau Tircis. Tous ces éloges lassèrent Léonie. Sur ces entrefaites, M. de Serny fut chargé, par son ambassadeur, d'une mission auprès dy roi de Naples, qui était alors à Palerme. M"» de Sainte-Ursule ne fit rien pour l'engager à décliner cet honneur.

Il parlit, le cœur plein d'un triste pressentiment.

Le même jour, Gaston accompagna Léonie à la villa Orso, où elle se disposait à passer quelques jours.

Au moment de la quitter, il lui baisa la main.

180 LES RÂVeURS DE PARIS

— Daphnis est parti, adieu Ghloé, dit-il.

M™» de Sainte-Ursule se mordit les lèvres.

— Revenez demain, dit-elle précipitamment.

Gaston salua.

— Ville gagnée ! murmura-t-il.

Le voyage de Fabien dura plus longtemps qu'il ne le pensait.

Une grande affaire agitait alors le monde diploma* tique, et les notes volaient des ambassades au ministère. M. de Semy, qui ne pouvait .détacher son esprit de la me de Tolède, s'agitait au milieu des fils embrouillés des conférences et des protocoles ; mais il ne dépendait pas de lui que les choses allassent plus vite. Fabien lut enfin rappelé à Naples.

La nuit était close lorsqu'il y arriva. Fabien sauta sur un cheval et s'élança à bride abattue sur le chemin de la villa Orso.

Fabien laissa son cheval au pied des terrasses, et ne fit qu'un bond jusqu'à la porte de la villa. Bientôt il vit la porte se dessiner entre les genêts et les tamarins; haletant, il se glisse dans le jardin ; mais, épuisé par rémotion, le front brûlant, il s'arrête sur un banc ei appuie sa tête contre les pieds de marbre d'une statue; les battements de son cœur soulevaient sa poitrine, lorsqu'au milieu du silence, le bruit sec d'une def tournant dans une serrure le fit tressaillir.

FABIEN DE SBBNT S$i

Fabien écoute ; la porte tourne furtivement sur ses gonds, et des pas discrets font crier le gravier. Entre les orangers, une ombre agile passe ; elle approche ; Fabien frissonne; éperdu, il se penche, regarde, et Çaston de Ludre se montre à ses yeux.

M. de Serny s'élance, et sa main s'appuie sur le bras de M. de Ludre.

Gaston saisit un poignard, dont le fer étincelle entre eux ; mais ses regards ont reconnu Fabien.

— M. de Serny! dit-il. Mais que diable! vous ici? On prévient les gens ; vous avez failli vous faire tuer !

Fabien était livide ; sa main pressait le bras de Gaston. La x^olère, le désespoir, la haine, étranglaient sa voix.

Gaston lui montra la jalousie qui s'agitait au-dessus d'un balcon voisin.

— Je crois que vous avez quelque chose à me dire, reprit-il ensuite ; je suis à vos ordres ; mais causons à l'ombre, et tout bas.

fls se glissèrent derrière un massif de grenadiers.

— Je vous écoute, dit Gaston.

— Vous savez où mène ce sentier ; vous savez qui attend à ce balcon, dit enfin M. de Serny d'une voix étranglée. Est-ce vous qu'on attendait ?

— La discrétion est une vertu ; mais je ne vous ferai pas mystère d'une chose que vous avez devinée.

— Elle vous aime ?

— Je n'en sais rien ; mais les apparences me permettraient de le croire, si, en pareille matière, la sagesse n'ordonnait de toujours douter.

— Elle vous aime! reprit Fabien égare. Elle!

Léonie!

— Âh çà ! il ne vous souvient donc plus de ce que je vous ai dit à ce propos ? J'ai attendu. Je comptais tout vous dire à votre retour, murmura-t-il, mais vous arrivez comme une comète, tout au beau milieu des événements. C*est une impardonnable imprudence.

Fabien passa sa main sur son front.

— Demain, monsieur, mes témoins seront chez vous, cBt-il.

Gaston regarda Fabien.

— Est-ce sérieux ? répondit-il.

— Demain, nous nous battrons, et l'un de nous tuera Fautre.

Gaston se tut ; puis avec un léger mouvement d'épaules :

— A demain donc!

Le lendemain, au point du jour, Gaston reçut la visite de Paul Vautier.

— La nuit n'a donc pas porté conseil? dit-il.

— Il paraît que vous savez ce dont il s'agit ? répondit le peintre étonné.

— Mais d'un duel, j'imagine.

— Vous m'économisez les frais d'un petit discours. Vous voyez en moi le témoin de notre ami Fabien, qui tient infiniment à vous couper la gorge.

FABIEN DE SERNY 283

— Je suis tout à ses ordres.

— Ainsi, vous acceptez ?

— Je suis trop de ses amis pour lui refuser un aussi mince plaisir.

— C'est une étrange affaire ! quand M. de Serny est entré chez moi ce matin, je Tai pris pour une ombre ; à la manière dont il m'a parlé, j'ai compris qu'il n'y avait pas d'explication à demander, et je suis venu.

— Tué ou non, M. de Serny n'ira pas loin. Il y a des gens qui ont la rage djégarer leur esprit dans des tragédies, quand il leur serait facile de prendre la vie comme une chanson !

Tout en parlant, M. de Ludre achevait sa toilette.

— Ainsi, reprit-il en sortant, vous ne savez rien des causes de ce duel?

— Rien, dit le peintre.

— Fh bien ! cela signifie qu'il n'y a pas de médaille sans revers.

— Ah ! il y a une médaille?

— Une médaille blonde qu'on appelle M""* de Sainte- Ursule.

En chemin ils prirent Max de Rheiss et gagnèrent la campagne. Au bord de la mer, entre deux promontoires qui servaient de limites à une plage solitaire, ils trouvèrent Fabien,

M. de Serny salua M. de Ludre.

— J'ai fait choix du pistolet, dit-il, j'espère que cette arme vous conviendra.

Gaston s'inclina.

— Ces messieurs chargeront les pistolets et détermineront les conditions du combat; elles m'importent peu, pourvu qu*il soit bien entendu que c'est un duel à mort, reprit Fabien.

— Vous y tenez donc beaucoup ? dit Gaston sans s'émouvoir.

— Est-ce bien vous qui me le demandez ?

— Ma foi, je vous ferai seulement observer que si j'avais dû me battre après toutes les trahisons que j'ai wibies, je n'aurais certes pas le plaisir de vous servir de point de mire aujourd'hui.

Quand les armes furent apprêtées, Paul et Max placèrent les combattants à vingt pas l'un de l'autre, avec la faculté d'avancer jusqu'à dix, et ils donnèrent le signal.

Fabien et Gaston firent quelques pas, et leurs deux coups partirent ensemble, si bien qu'on n'entendit qu'une seule détonation. Gaston pirouetta sur luimême et tomba sur le dos. Fabien s'élança vers lui.

Mais déjà M. de Rheiss avait soulevé Gaston dans ses bras ; d'une main tremblante, il entr' ouvrit ses vêtements; la balle s'était logée en pleine poitrine, près du cœur ; des bulles d'air s'échappaient de la plaie béante ; une écume rose rougissait les lèvres du blessé. Max secoua la tête ; à ces symptômes il venait de comprendre que le poumon était traversé.

M. de Ludre chercha la main de M. de Semy et la pressa.

— Vous avez fait une folie, lui dit-il en parlant avec effort; je vous la pardonne volontiers; mais entre

FABIEN DE SERNT S8I

nous, une femme coquette, et la plus belle de toutes, ne vaut pas la peine qu'un brave jeune homme expose sa vie pour elle.

Un Ilot de sang jaillit de sa bouche et mouilla les mains de M. de Serny.

— La gorge me brûle, reprit M. de Ludre qui râlait déjà ; tenez, ajouta-t-il en prenant un mouchoir aux armes de la marquise, troué par la balle et tout rouge de sang, rapportez-lui ce souvenir et dites-lui que, pareil à un chevalier errant, je suis mort en portant ses couleurs.

Gaston sourit, laissa retomber sa tête lourdement, et mourut.

Une heure après, Fabien entrait chez M"' de Sainte- Ursule.

Quand elle vit paraître M. de Serny sur le seuil de sa chambre, elle pâlit épouvantée de sa pâleur et du regard morne qu'il lui jeta.

— Vous ! dit-elle.

Sans répondre, Fabien s'approcha lentement.

A mesure qu'il avançait, les yeux de M"»' de Sainte- Ursule se dilataient, ses mains crispées s'attachaient aux bras du fauteuil.

Fabien s'arrêta un instant devant elle, puis laissa tomber sur ses genonx un mouchoir ensanglanté.

M''^ de Sainte-Ursule se leva en poussant un cd d'épouvante. *

— Gaston ! s'écria-t-elle.

— Je l'ai tué ! dit Fabien.

M»" de Sainte*Ursule retomba mourante sur le fau-

teuîl. Un tremblement convulsif agitait son corps, ses yeux n'avaient pas de larmes. Fabien s'assit en face d'elle. Jamais il ne l'avait tant aimée.

Quand M«« de Sainte-Ursule sortit de son état de torpeur, Fabien était toujours immobile devant elle; elle baissa les yeux et son regard rencontra le mouclKMr sanglant tombé à ses pieds.

Un sanglot déchira sa poitrine et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

—• Vous raimiez donc bients*écria M. de Semy.

— Ah ! dit-elle en tordant ses mains avec un geste plein d'angoisse. Est-ce que j'aime t est-ce que je n'aime pas ? Le sais-je ?

— Pauvre cœur ! dit Fabien.

A ce mot, l'orgueil de M"« de Sainte-Ursule se révolta.

— Me plaindre, moi ! Qu'ai-je à faire de la pitié? s'écria-t-elle.

— Si vous ne voulez pas de la pitié, que vous faut-il donc ? lui dit Fabien en lui montrant le mouchoir rouge qu'elle foulait du pied.

M"»« de Sainte-Ursule se rejeta en arrière avec un cri.

M. de Serny se leva, et se penchant vers Léonie, il posa ses lèvres sur son front décoloré.

— Adieu ! dit-il, et il marcha vers la porte.

Une heure après, sa démissioh était parvenue àl'smK bassade, et le soir même il partait pour Paris.

Un an plus tard on rencontrait M. de Semy sur le boulevard des Italiens, allant et venant entre les fron-

FABIEN DB SËKNY 287

tières de son anpire de trois cents pas. Comme autrefois le far niente Tavait reconquis, et comme autrefois il vivait au jour le jour avec la Bohême de Paris. M. de jVillaine, que la démission de son neveu avait mis tout jd'abord fort en colère, s'était radouci peu à peu et continuait à rétablir l'équilibre sans cesse compromis dans son budget annuel. Il le gourmandait encore quelquefois, mais il attendait, comptant sur l'avenir pour renouer la chaîne diplomatique si violemment brisée. Mme de Nouans, à qui Fabien avait tout avoué, s'était prise d'une grande et plus douce affection pour un cousin qui savait aimer si profondément. Peut-être n'aurait-il pas fallu de grands efforts à Fabien pour donner un caractère plus tendre à cette affection, mais il n'y songea même pas, et M"* de Nouans, quoique un peu dépitée contre une fidélité si peu parisienne, se fit sa protectrice auprès de son père et son défenseur dans lo monde.

Le bruit de son histoire avec W^^ de Sainte-Ursule, Rafaël Conconi et Gaston de Ludre étant venu jusqu'à Paris, Fabien se trouvait h son insu entouré d'une auréole romanesque qui le faisait bien venir dans les maisons où M. de Villaine le contraignait d'aller. Il n'aurait tenu qu'à lui de profiter des avantages de sa réputation de héros d'une histoire tragique, mais il n'y pensa seulement pas. Tel il avait été, tel on le retrouvait.

Seulement on remarquait en lui une tristesse continue, une sorte d'abattement tranquille et rêveur qui faisait dire aux personnes qui le connaissaient le plus que le ressort "de sa vie était brisé.

»n LE8 RÊTEUBS DE PARIS

Un jour qu'a se promenait avec Paul Vautîer qui, depuis leur rencontre à Naples, s'était lié d'amitié avec lui» Fabien tressaillit tout à coup.

— Qu'esf-ce ? lui dit le peintre.

Fabien ne répondit pas; Paul, le voyant horriblement pâle, regarda autour de lui.

En ce moment une femme traversait la chaussée ; bien que Paul ne la pût apercevoir que par derrière, avec ce coup d'oeil de l'artiste qui ne se trompe pas sur rharmonie des lignes et la grâce des formes, il reconnut M«»« de Sainte-Ursule.

— Voyons, lui dit-il, n'allez pas faires de sottises mainr tenant.

— Comme vous voudrez, répondit Fabien qui ne Tavait pas entendu.

— Qui diable a inventé les femmes? s'écria l'artisto qui laissait Fabien égaré et tremblant comme un homme qui a mis la main sur une torpille.

11 y avait ce soir-là bal dans une maison du faubourg Saint-Honoré où Fabien avait donné parole de se montrer. 11 s'y rendit avec M"»* de Nouans. Comme il entrait dans le salon, il aperçut, dansant au milieu d'un quadrille, M«n« de Sainte-Ursule.

Ils échangèrent un regard, et Fabien sentit quescm cœur se fondait.

11 courut se cacher dans une petite pièce écartée où, les yeux fermés et la tète dans ses mains, il se mit à contempler l'image adorée qui brillait dans son sourvenir.

FABIEN DE SBRNY 289

Tandis qu'il était seul, il sentit une main souple toucher son épaule doucement. Il leva la tête.

Mm« de Sainte-Ursule était devant lui.

— Fabien! lui dit-elle d'une voix can'essante.

— Léonie ! murmura-t-il en la regardant avec un bonheur mêlé d'épouvante.

11 y avait tant de fascination dans les yeux de Léonie, que l'indignation, la haine, la colère s'envolaient du cœur de Fabien, conmie ces légers nuages qui disparaissent au souffle du matin.

— M'aimez-vous î reprit-elle.

— Si je vous aime ! dit-il, mais je vous ai toujours aimée.

Quelqu'un entra dans le boudoir et ils se séparèrent mais avant de le quitter, M^^ de Sainte-Ursule avait promis à Fabien de le voir le lendemain.

Le lendemain il attendit. Les heures succédaient aux heures et Léonie ne parut pas. Le soir vint; comme il courait chez elle, il vit passer sur la place de la Concorde une calèche près de laquelle caracolait un beau cheval monté par un jeune homme dont la toilette était irréprochable, et pareille à une gravure de mode. Fabien s'arrêta effaré ; Mme de Sainte-Ursule était penchée à la portière et souriait au cavalier.

Mme de Sainte-Ursule avait pour oncle un certain conmiandeur de Malte qui avais mis tout son bien en viager pour vivre commodément, et qui , la trouvant jolie, l'avait prise sous sa protection. L'oncle était devenu son chevalier d'honneur.

•M LBS lÉTEUitô DB PARIS

Vers midi, Undfeque Fabien Fattendait, Léonie vit entrer chez eUe M. de Sauve, qui ayait forcé tontes les portes.

— Je TOQS trouve en robe de chambre; tant xmeux, dit-il, le déshabillé convient pour parler mariage.

— Je n'ai pas le temps de vous écouter, hn dit B!"» de Saîa^UrBuIe un peu contrariée de ie voir s'installer dans anfautmdl; remettons les affaires sérieuses à demain.

-^ Je serais de votre avis, si Fhymen était chose grave ; mais, en vérité, malgré ma bonne volonté, le monde m'a forcé à le considérer comme une drolatique oéoes^ de notre ordre social. Cest une affaire dont Q faut causer en riant. Donc, nous allons en causer s*U vousplatt.

— Mais, mon onde, je n'ai point envie de me re* marier.

— Vous vous trompez. Pour une veuve il n'y a pas de fruit défendu, et si vous supprimez la pomme, vous supprimez le plaisir.

M"^ de Sainte-Ursde eut beau se défendre, résister, se f&eh^ et bouder, eQe dut entendre M. de Sauve jusqu'au bout. C'était un agréable causeur. Il sTy prit si bien, que Léonie, mdgré son impatience, ne put s*empêcher de rire.

(>iand elle eut ri, elle fut à mcHtié vaincue.

— <Test un cadeau que je vous fais, reprit le ccmr mandeœ* en humant une prise de tabac dont il secoua les grains qui o:)n8teHaient son jabot avec la grâce d^m gentilhomme de l'ancienne cour. Mon ami est Jeune,

FÀBIBN DB 8EBMT %H

beau garçon, riche et d*une nobte maison* Il est auditeur au conseil d'État, ce qui lui permet d'aller aux TuUeries et chez les ministrea. Sa femme touchera h la Chaussée^' Aitfin par l'habit» au faubourg Saint-Ger« umn par le ikom. Épous«i-le, et tous n>e devrez du retour. Je tiens à posséder des petita-neyeux-pour leur léguer mcm expérience, à défaut des biens que je n*ai plus.

M* de Sauve s'arrangea de manière à présenta le prétendant dans la journée.

L^audftecflr apportait un billet pour un bal au profit des pensionnaires de Tancienne liste civile. On Paccepta, et la conversation prit le tour des modes nou* velles et des anecdotes du jour. En ces matières, M. le comte de Langeac fit preuve d'une grande érudition. Il causa beaucoup, et sema sa conversation des paillettes d'or de la flatterie ; il excellait si bien à tourner un compliment, que Mme de Sainte-Ursule en fut éblouie. C'était un feu d'artifice. Les heures s'écoulèrent, et Léonie partit pour le bois de Boulogne, gazouillant comme une fauvette. Peut-être pensa-t-elle à remettre l'exécution de sa iMTomesse au lendemain! Peut-être aussi J'oublia-t-ellel

Fabien rentra chez lui. Il ne se sentait pas souffrir; il avait dans les oreilles un bruit comme lorsqu'on lAoagt la tôte dans l'eau.

II écrivit à la hâte quelques mots; il souriait en les donnant à son domestique, et le brave honmie, estimant qu'il s'agissait d'une bonne fortune, se prit

à penser que les maîtres étaient des gens bien heureux.

Entraînée par son oncle, M"»* de Sainte-Ursule dtna en ville. Quand elle rentra pour faire sa toilette, elle était si pressée qu'elle remit au lendemain la lecture de sa correspondance.

Le lendemain, vers midi, il lui prit fantaisie d'ouvrir ses lettres ; elle lut le billet de Fabien : elle jeta à la hâte un châle sur ses épaules, et seule à pied, s'élança dans les rues de Paris, courant chez M. de Serny. ^

Au moment où elle franchissait le seuil de sa porte,^ quelqu'un la saisit par le bras et l'arrêta. C'était Paul Vautier.

— Fabien? dit-elle.

— Il est mort! madame.

La mort de Fabien plongea M»»* de Sainte-Ursule dans une douleur profonde. Paul la ramena chez elle évanouie. On la mit au lit avec une fièvre ardente, et pendant vingt-quatre heures ce ne furent que larmes et sanglots. Aussitôt qu'elle put se lever, elle déclara bravement qu'elle prendrait le deuil, et elle le prit en effet. Une bonne amie lui adressa quelques réprimandes sur cette escapade ; mais comme le noir lui seyait à ravir. M™* de Sainte-Ursule tint bon, et le porta pendant trois ou quatre jours, incognito. Au bout de la quinzaine on lui fit violence pour la conduire au concert ; après trois semaines, elle voulut bien consentir à faire un peu de toilette pour aller à l'Opéra, et le moi ne s'était pas écoulé qu'elle dansait au bal.

FABIEN DE SERNY 293

Il est vrai que le bal se donnait à l'ambassade d'Autriche, et que ce n'était qu'un déjeuner dansant.

Le protégé de M. de Sauve se montra fort assidu auprès de Mme de Sainte-Ursule pendant tout le carnaval; durant le carême, quelques personnes en firent la remarque.

Ils s'aimèrent aux derniers concerts, et se marièrent aux premiers lilas.

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