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maris et leurs sigisbés. La marquise, qui était la femme du monde qui s'entendait le mieux à égayer une compagnie, improvisa im bai qui puisa dans son imprévu Uû entrain sympathique. Comme il n*est personne en Italie qui ne soit un peu musicien, un orchestre fut bien vite installé à Taide d'une demi-douzaine de basses, de violons et de flûtes, qu'on tira d'un cabinet, et qui s'établirent dans un coin, sous la présidence d'un piano, et tout le monde se mit gaiement à danser.
Au milieu de la foule, Fabien avisa M. de Ludre ; les deux jeunes gens allèrent tout de suitre l'un vers Vautre.
— Il n'est bruit que de vos exploits, lui dit Gaston après les premiers compliments d'usage.
— De mes exploits, à moi? reprit Fabien tout étonné.
— Qui donc, s'il vous platt, à sauvé hier M"*« de Sainte-Ursule et l'a ramenée triomphalement dans Naples ? Qui donc lui a baisé la main sur le perron de son hôtel et s'est trouvé le premier dans son salon aujourd'hui?
— Ce sont là des hasards dont j'ai tout lieu d'être charmé, mais, pour Dieu ! ne haussez pas à la taille d'un exploit une aventure qui se résume en une promenade. Quant à mon triomphe, j'ai tout lieu de croire qu'il ressemble à la victoire de don Mathias Sariagui.
— 11 n'en a pas moins, tout aujourd'hui, défrayé les conversations d'une moitié de la ville.
— Cette moitié-là n'a pas grand'chose à faire.
— Pardonnez-moi, elle s'occupe à médire de l'autre, —Je regrette alors qu'elle ne puisse m'égratigner ; ce
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serait une preuve que j'aurais quelque chose à perdre.
— Serait-ce en vérité que vous ne connaissiez pas Ua» de Sainte-Ursule avant votre arrivée à Naples? dit M. de Ludre, essayant de déguiser sa jalouse inquiétude sous un air d'indifférence.
— Je ne la connaisses pas, mais je lui étais recomp* mandé sans le savoir.
— Alors, bénissez la fisrtune qui vous a mis dans ses bonnes grâces plus que n'aurait pu le faire un an d'assiduités.
Amené à parler de la marquise, Gaston s'étendit complaisamment sur ce chapitre. Fabien l'écoutait, regardant parfois la marquise qui lui souriait.
Gaston s'en aperçut :
— Vous le voyez, lui dit-il; voilà deux jours seulement que vous avez rencontré M°*' de Sainte-Ursule, et déjà elle a conquis sur vous cet empire qu'elle étend^ sur tout ce qui l'approche. »
— (Test donc à dire que vous le sentez vous-même, et peut-être plus vivement que d'autres? répondit Fabien en attachant un regard curieux sur son interlocuteur.
— Peut-être, dit Gaston.
— Par hasard, l'aimeriez-vous?
M. de Ludre se tut; un instant il parut réfléchir plus sérieusement qu'il n'avait coutume de le faire, puis relevant la tête et regardant Fabien avec un sourire intelligent :
— Je puis bien vous le dire à vous, reprit-il; vous
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éCes un Français de Paris et vous me comprendrez. Non, je ne Taime pas, j'en suis épris.
— Alors, vous éitts dans les meilleures conditions pour réussir, dit Fabien.
— Non, vraiment; pas avec eDe, du moins, car c'est là un des plus étranges mystères de cette inexplicable nature, que pour arriver à son cœur, ce qu'il y a de plus habile encore c'est de l'aimer.
Un éclair passa sur le visage de Fabien, qui ne put s'empêcher de chercher du regard la reine du bal.
— Mais il me semble, dit-il ensuite, que cette habileté, beaucoup doivent l'avoir; elle est femme à l'inspirer à tout le monde.
— Ah! vous croyez, reprît Gaston ; ce n'est point chose aisée; n'aime pas qui veut!
Max de Rheiss, qui avait perdu cent ducats au jeu, vînt emprunter la bourse de Gaston, qui le suivit.
Fabien, demeuré seul, laissa ses yeux et sa pensée flotter autour de Mme de Sainte-Ursule, comme ces papillons étourdis qui tournent autour d'une flamme.
Il venait d'entrer dans une galerie où les tables de jeu étaient disposées lorsque Antonio et Rafaël passèrent près de lui ; tous deux le saluèrent.
Les deux Napolitains avaient dans l'expression du visage quelque chose qui ne lui était pas sympathique. Ils semblaient ce soir-là "préoccupés et tous deux marchaient lentement en se parlant bas à l'oreille.
Fabien arrêta Gaston qui s'en retournait allégé de sa bourse.
118' LES RftVEURS DE PARIS
— Voyez quelles sombres figures ! lui dît-U en lui désignant du regard Antonio et Rafaël.
— Ils trament quelque mauvais coup , répondit Gaston.
Fabien Finterrogea des yeux.
— Oh ! reprit Gaston en accompagnant ses paroles d*un geste dédaigneux, ce sont des cœurs de sbires sous des habits de soldats.
— Vous les jugez sévèrement.
— Je les juge comme ils s*estiment. Ce n*est pns quMIs ne soient braves, et je crois que, Foccasion ai* dant, ils se comporteraient hardiment; qui ne se bat pas aujourd'hui? Mais au fond, le cœur est lâche. Ne vous fiez pas à ces natures; elles sont moelleuses et souples comme du velours, et perfides comme un poignard.
— Mais, à la manière dont hier vous étiez avec eux, je vous croyais leur ami?
— Bah ! dit le touriste en levant les épaules par un mouvement plein de philosophie, ces gens-là m'amusent, c'est tout ce qu'il me faut. II y a tant d'honnêtes personnes qui ont la triste coutume d'être maussadesl
Cependant les paroles de Gaston avaient frappé M. de Semy. Obéissant à une impulsion dont il n'était pas le maître, il se dirigea vers une table, aux deux côtés de laquelle les deux Napolitains étaient assis se consultant du regard.
— Ëh bien! jouons-la, dit Antonio tout à coup.
— Soit, répondit Rafaël, et il déchira l'enveloppe d'un jeu de cartes.
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Fabien tressaillit.
Il s'approcha des deux joueurs. Antonio releva la tête, un froid sourire glissa sur sa bouche, et il se mit à battre les cartes, j Fabien jeta quelques pièces d'or sur Ta table.
— Qui de vous, messieurs, veut tenir cet enjeu ! dit-il.
Rafaël ramassa les pièces d'or éparpillées siu' le tapis vert, et les rendit poliment à Fabien.
— Pardonnez-moi, lui dit-il. Ce que nous jouons n'a pas de prix.
Le jeu commença. En deux passes, Antonio sauta.
— J'ai perdu, dit-il en froissant les cartes, ma parole est donnée; je suis à vous quand vous voudrez.
— J'y compte, reprit Rafaël, et tous deux se prirent la main.
Quand ils rentrèrent au bal, il n'y avait plus qu'un petit cercle de causeurs rangés sur un balcon tout chargé de caisses d'orangers en fleur.
— Quoi I vous nous quittez, madame? disait un petit abbé.
— Pour quelques jours seulement, répondit M"« de Sainte-Ursule, mais ne vous désespérez pas si fort, je vais à la villa Orso, et vous savez qu'elle n'est qu'à trois ou quatre lieues de Naples.
— Mais c'est un désert! reprit l'abbé.
— Une Thébaïde plantée de lauriers-roses, de citronniers, de jasmins, où on invite parfois les pauvres anachorètes comme vous à venir faire pénitence.
— Alors ils y trouvent le paradis, dit l'abbé.
SI4 . LES bAVBURS DS PARIS
— Partirez-yous ce matin? demanda im peintee français.
— Je ne crcna pas, reprkHelIe; je dormirai trop tard, il me faudrait brarer les caresses du soleil, et j'avoue qu'elles me semblait trop ardentes à midi; je partirai sans doute vers le soir.
Les deux joueurs échangèrent un regard que Fabien saisit au passage.
-^ Laissez-nous vous faii^ une garde d'honneur, ajouta le peintre.
— Volontiers, dit la marquise; c'est une promenade qui vous permettra d'admirer le coucher de Phoebus dansée golfe de Parthâoc^» qu'il ne cesse d'embraser comme aux temps mythûk)gi(^t ^ je r^ens l'aquarelle qu'il vous inspirera*
Le lendemain, deux heures avant le soir, une ca« lâche flanquée de cinq ou six cavaliers, courait sur la route de Sorrente. W^ de Sainte-Ursule étalait ses grâces coquettes dans la voiture; les cavaliers étaient Antonio et Rafaël, Fabien et Gaston, le peintre français qu'on appelait Paul Vautier et Max de Rheiss. Une collation les r^int quelques instants à la villa Orso, puis tous reprirent le chemin de Naples; mais comme ils longeaient un petit bois de pins, Fabien vit sortir d'entre les arbres un homme qui, tout en passant échangea rapidement un r^ard et quel^pies mots avec Rafa^ qui se tenait un peu en arri^ne.
^ Comme on allait se séparer en entrant dans la ville,, Gaston demanda aux cavaliers s'Us n'avaient pas fantaisie de passer le reste de la nuit en son logis.
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— Noitt regrettons fort de ne pourdr accepter, dit Rafaël, mais le capitaine et moi nous sommes de ser^ vice cette nuit, et 11 nous faut tout de suite pousser «os chevaux vers la caserne. Au revdr, messeursl Et tournant bride, les deux Napolitains s'enfcmcèrent dans une ruelle.
Sans bien comprendre l'impulsion qui le guidait, Fabien quitta brusquement Gaston et- ses amis, et s'élança à la poursuite des officiers ; mais dans le la*byrinlhe de rues où ils venaient de disparaître, il perdit leurs traces. Un instant il eut la pensée de gagner la campagne et de courir jusqu'à Orso ; mais sa monture n'état pas bien vaillante, et déjà la promenade qu'elle avait faite Tavait épuisée. Gomme il marchait, une idée illumina son esprit; il passa chez ha, changea de vêtements, couvrit sa tête d*un large chapeau, son corps d'une cape grossière, prit de l'or et descendit en courant vers la Ctiiaia. Il sauta dans une bar iUe, réveilla le pêcheur et le détermina à tendre sa voile en lui glissant quelques ducats dans la main.
Fabien avait remarqué que la route qui allait de Naples à la villa Orso traçait une large courbe en suivant les sinuosités du rivage; il pouvait donc espérer, en prenant la corde de Tare, d'arriver à la villa avant Antonio et Rafaël, en supposant qu'ils eussent l'inten-
tion de s*y rendre, comme ses pressentiments le lui disaient.
Un vent frais ridait la surface des eaux.
La barque, penchée sous la voile blonde, glissait rapidement sur Teau. Fabien promenait sur retendue du golfe un long regard, et se demandait s'il n'était pas le Jouet d'un rêve. Il se souvint tout à coup du boulevard des Italiens, ce souvenir le fit sourire, et il allait peut-être donner ordre au pêcheur de virer de bord, lorsqu'il entendit passer au-dessus de la voile le bruit retentissant d'un galop furieux, et tout aussitôt, relevant la tête , il vit passer sur la route escarpée deux ombres achevai, qui lancées à toute bride, dessinaient leur silhouette sur les profondeurs tran^ar-entes du ciel.
Un instant après, la barque égratignait le rivage de sa quille, et, Fabien sautait sur le sable. En quelques bonds il eut atteint les limites d'un jardin qui descendait de la villa Orso vers la mer. Devant un bouquet de tamarins un homme était dd^ut à l'angle d'un petit sentier qui grimpait à la terrasse supérieure où la villa dressait ses blanches murailles. Du premier regard Fabien reconnut Thomme qui , sur la route et quelques j heures auparavant, avait parlé à Rafaël. Ainsi qu'un [ sauvage, Fabien se glissa à plat ventre sur l'herbe et vint se blottir sous l'ombre d'un buisson, entre cet homme et la villa.
L'homme, vêtu do peaux comme un chevrier , se tenait immobile, la tête tournée vers la campagne. Bien» tôt après un léger bruit de pas criait sur le gravier. Deux hommes enveloppés dans des manteaux parurent
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sur le sentier. Fabien venait de reconnaître Antonio et Rafaël.
En trois minutes, ils arrivèrent auprès du chevrier.
— Est-ce toi, Peppe ? dit Rafaël.
— C'est moi, mes maîtres, répondit Thomme en ôtant de son front le feutre troué d'où pendait pittoresquement un bout de ruban rouge.
— Eh bien? reprit l'autre.
— J'ai joué à la mora avec Giacomo le jardinier, il a perdu, et a tant bu de vin de Sicile, pour se consoler, qu'il dort sur la paille comme un saint dans sa châsse. C'est pourquoi j'ai la clef.
— Bien ! et Pablo le garde ?
— Je lui ai fait un si beau conte sur les maraudeurs qui pillent les enclos, qu'il est parti avec son fusil et son chien, et à cette heure il veille sur les figues dont personne ne se soucie.
— Tu es, par saint Janvier, un drôle fort adroit ! dit Rafaël. Donne-moi vite la clef.
— Qui donne reçoit, reprit le chevrier sans remuer.
— Voici ma bourse.
Le chevrier la prit et la pesa ; puis l'ayant jugée suffisamment lourde, il la mit dans une poche de sa veste de peau.
— Voici la clef, dit-il.
— Es-tu bien sûr que ce soit la def de la porte verte? demanda Rafaël en l'examinant.
— Essayez-la, dit Peppe, et vous la verrez jouer dans la serrure comme un couteau dans la gatne.
— Suis-nous donc.
Et tous trois se dirigèrent vers la terrasse.
Fabien, immobile et sans haleine, n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Quand les trois Interlocuteurs se mirent en marche, lui-même prit sa course vers la villa en droite ligne, montant par-dessus les haies, franchissant les murs de soutènement, grimpant les espaliers. Quelques cailloux mal assm'ettis roulèrent sous ses pieds.
^— Quelqu'un est là, dit Antonio en s'arrétant.
— C'est une chèvre qui broute, reprit Rafaël.
— Non, dit Peppe, c'est un homme; un contrebandier sans doute.
Et ils s'avancèrent.
Fabien haletant arriva le premier à la porte verte qui ouvrait sur un jardin étage en terrasse tout autour de la villa. C'était une porte de service pour les gens de la maison. Au sommet des murs, des tessons de verre éparpillaient leurs arêtes tranchantes enchâssées dans le mortier et les défendaient contre toute tentative d'escalade. Quand les grilles étaient closes et les portes cadenassées, la villa Orso était comme une forteresse.
Fabien se cacha dans un angle où le mur projetait son ombre. Les deux Napolitains et le chevrier le sui* valent de près.
— Voici la porte, dit Rafaël ; quand je serai dans le jardin, je n'aurai plus qu'à grimper sur la galerie, à faire sauter une mince jalousie, et entre l'alcôve de la signora et moi il n'y aura plus qu'un rideau de soie.
Le coeur de Fabien bondissait dans sa poitrine.
—Nous verrons bien, ajouta Rafaël, si la coquetterie
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de la dame lui fera trouver des ressources contre cette visite. Mais d'abord, entendons-nous bien. Peppe va faire le guet devant cette porte ; un coup de sifflet nous avertirait si le garde revenait. Quant à vous, capitaine, vous allez me suivre. Vous savez nos conditions.
— Je les sais, dit Antonio.
— Vous resterez sous les portiques; uh valet pourrait avoir la fantaisie de prendre le frais, et il faut Fempêcher d'entendre et de voir.
— Et si la dame criait ?
— Bah ! elle pleurera, priera, et s'évanouira. Antonio, Rafaël et Peppe avaient arrêté leur plan sur
le revers du sentier; comme ils se retournaient pour marcher vers la porte verte, ils aperçurent un homme qui se promenait sous la terrasse.
— Quelqu'un! dit Rafaël.
— C'est un manant, dit Antonio trompé par le costume de Fabien.
— Au large! dit alors Rafaël en s'avançant vers lui. Fabien se tourna lentement le regarda.
— Il y a place pour tout le monde ici. J'y suis; il me plaît d'y rester et j'y reste, -dit-il en continuant de déguiser sa voix.
— C'est un contrebandier, reprit Peppe. Il est en train de gagner quelques ducats; donnez-lui-en une demi-douzaine, et il s'en ira.
— Finissons, dit Rafaël en tirant des pièces d'or de sa poche, prends ceci et dépéche-toi de partir.
Fabien prit ranrgent et Téparpilla sur la poussière sans répondre.
• A ce mouvement Rafaël se recula. Peppe secoua la tête.
— Celui-ci n'est pas ce que nous pensons, murmura-t-il.
Antonio et Rafaël se consultèrent un instant à voix basse. Enfin, Rafaël, prenant un parti extrême, se tourna vers l'inconnu, et, le saluant, lui dit :
— Si nous nous sommes trompés, veuillez nous pardonner, monsieur ; mais une affaire galante nous appelle ici ; si rien d'important ne vous y retient vou&même, nous vous serions obligés de nous laisser la place libre.
— C'est parce que vous y êtes, monsieur Rafaël Conconi que j'y suis, répondit Fabien d'une voix haute.
En s'entendant nommer, le lieutenant aux dragons de la reine tressaillit.
Il se couvrit, et, glissant la main sous son manteau, reprit en mesurant l'inconnu :
— Si vous savez si bien mon nom, il faut au moins qu'il y ait égalité entre nous; pourriez-vous m'apprendre le vôtre, monsieur?
Fabien rejeta son large chapeau en arrière.
— Ah ! fit Antonio, monsieur Fabien de Serny !
— Oui, dit Rafaël avec un amer sourire; l'homme à la chaise de poste!
Fabien se rappela les paroles de Gaston.
— Comme il vous plaira, messieurs, reprit-il; mais ' tel que je suis, je vous l'ai dit, je suis venu et je resterai.
Rafaël entr'ouvrit brusquement son manteau; ua poignard brillait dans sa main.
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— Tavais prévu ceci, dit Fabien; et, sautant en arrière, il arma deux pistolets.
Antonio avait imité le geste de Rafaël; mais, k la vue des pistolets dont le tube béant les menaçait, leurs bras s'arrêtèrent.
— Bas les armes, messieurs I dit Fabien; vous voyez que la partie est au moins égale : plomb contre fer, et je frappe de plus loin.
Les stylets des Napolitains s'abaissèrent lentement.
— Maintenant, mon ami Peppe va me faire le plaisir de jeter son bâton, ajouta Fabien.
Peppe, s'empressa d'obéir à l'injonction du Français.
— A présent, causons, messieurs, reprit M. de Semy d'une voix ferme.
— Soit! dit Rafaël; causons d'abord, nous nous retrouverons plus tard.
— J'y consens volontiers, reprit Fabien. J'ai surpris quelques mots de votre entretien, messieurs. Vous allez me prouver que c'est une plaisanterie, en reprenant la route de Naples. Si par hasard je m'étais trompé vous me forceriez à faire feu, on accourrait au bruit, et vous vous mettriez une méchante affaire sur les bras. Donc, vous allez remonter à cheval et, quand je vous aurai vus partir, je reviendrai à cette porte.
— Ou plus loin, là-haut, peut-être, à ce balcon, murmura Rafaël.
Fabien le regarda fièrement.
— Demain, je serai chez moi, messieurs, prêt à continuer, comme il vous plaira, l'entretien que nous avons commencé cette nuit.
Les deux amis se consultèrent du regard.
— A demain, doncl dirent-ib.
Et deux minutes après, Antonio et Rafaël galopaient sur la route de Naples.
Comme il s'y attendait, Fabien reçut le lendemain la visite des deux officiers, et tous deux, ainsi que Gaston Ten avait prévenu, se montrèrent disposés à se conduire en gentilshommes après s'être conduits en paodours.
— Ceci est une affaire grave , messieurs, leur dît Fabien. Il ne faut pas en aucune façon qu'on puisse se douter du motif de notre rencontre, si par hasard le bruit de notre duel se répand. Et vous savez qu'en outre nous aurons un petit voyage à faire pour nous trouver face à face sans avoir à encourir les ennuis d'un procès criminel.
— Voilà bien des précautions, ce me semble, dit Rafaël ; vous n'en preniez point tant l'autre nuit.
— G'eU que l'autre nuit je ne croyais pas avoir affaires à deux officiers, répondit froidement Fabien; mais, en voyant votre uniforme, je me rappelle aujourd'hui ce que vous êtes.
-r- Finissons-en, dit Rafaël, et faites comme vous l'entendrez.
— Nous allons, si vous le trouvez convenable,' rendre visite au Musée Bourbon ; nous prendrons en chenain MM. Gaston de Ludre et Max de Rheiss; vous vous adjoindrez, si bon vous semble, quelqu'un de vos amis, le seigneur Orlando Zacari, par exemple; nous nous rencontrerons dans les salles, et à propos de quelque
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bronze antique vous entamerez une discusdcm dans laquelle j'interviendrai; vous aurez soin de me répondre assez lestement pour que j'y voie im prétexte à que* relie, et nous nous provoquerons sur-le-champ. Puis une barque de pêcheurs nous conduira en une nuit sur les terres papales, et notre épée fera le reste.
La chose se passa ainsi que Fabien l'avait arrangée; mais Gaston ne fut pas dupe du stratagème.
— Je vois le prétexte, mais où est la cause ? dit-il à Fabien, tandis que la barque volait sur l'eau.
— Mais, dit Fabien embarrassé, ne. vous semble-t-fl pas que ces messieurs ont mis suffisamment d'impertinence dans leurs discours?
— Us en ont trop mis, c'est pourquoi j'imagine que ia cause demeure à la villa Orso.
Quand ils eurent dépassé l'extrême frontière du royaume de Naples, ils abordèrent dans une crique solitaire où dormait un douanier romain.
Le douanier ouvrit les yeux; Gaston les lui ferma avec une poignée de carlins.
— Je vous réponds qu'il ne s'éveillera plus, dit-il. Les deux rivaux mirent leurs habits bas ; Bafael s'engagea le premier contre Fabien.
Tandis qu'ils ferraillaient, Gaston prit à part le capi-taine aux gardes et lui dît gaiement :
— Je devine à peu près ce qui vous a fait venir sur les terres du pape. Si donc vous voulez bien me permettre de prendre la défense d'une de mes compatriotes que le mariage a faite Italienne, je vous prierai de con-
- sentir à croiser le fer avec moi.
Antonio parut hésiter.
— C'est que ce sera plus tôt fait, ajouta Gaston, et nous serons phis certains d'arriver encore assez à temps pour voir l'opéra nouveau qu'on donne ce soir à San- Carlo.
Cette dernière raison sembla décisive au capitaine, et tout aussitôt les deux jeunes gens mirent l'épée à la main.
Max de Rheiss et Orlando Zacari regardaient. Le douanier calculait combien il pouvait y avoir de ducats dans ses carlins.
Le combat ne fut pas long; les deux Napolitains étaient trop animés par la rage pour avoir le coup d'œil prompt et la main sûre; ils payèrent leur impatience d'un coup d'épée, et la barque tourna sa proue vers Naples.
Comme il n'y avait pas eu d'esclandre public, la police ferma les yeux sur les blessures des deux officiers qui, d'ailleurs, n'étaient rien moins que graves; mais toute la ville fut mise en émoi par cet incident, et l'aventure de don Mathias fut oubliée.
Cependant, tandis que les causeries et les commentaires allaient leur train, Fabien voyait fréquemment M"*« de Sainte-Ursule. Pour peindre d'un mot l'effet qu'elle produisait sur lui, nous dirons seulement qu'il
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ne regrettait pas le boulevard des Italiens. Après elle la personne qu'il recherchait le plus était Gaston de Ludre, pour lequel il éprouvait une sympathie réelle, bien qu'il connût les projets du jeune voyageur ; mais ces bizarreries se rencontrent dans le cœur humain, qui se trouverait réduit à bien peu de sentiments s'il ne devait éprouver que ceux qu'il comprend.
Un soir que M"« de Sainte-Ursule était dans sa loge, à San-Carlo, la conversation vint à tomber sur les qualités qu'un sigisbé peut et doit souhaiter dans la dame de ses pensées. Sur un aussi beau texte, les métaphores ne manquèrent pas. Les tableaux esquissés par les interiocuteurs étaient comme des miroirs, et M»» de Sainte- Ursule y voyait son image reflétée. Fabien restait muet.
Quand la compagnie se fut dispersée, M™« de Sainte- Ursule se tourna vers lui :
— Vous me trouvez donc bien disgracieuse et bien pca jolie, lui dit-elle, que vous gardez si prudemment le silence ?
— Mais au contraire! s'écria Fabien, tout surpris de cette brusque attaque.
— Voilà im au contraire qui vient fort à propos, mais vous le dites d'un ton à me prouver que vous n'en pensez rien.
— Mais, madame, qui a pu vous faire supposer que f avais si mauvais goût?
— Tout, il me semble : votre silence, votre dédain, te soin que vous prenez de ne jamais laisser s'égarer dans vos discours un mot aimable, une parole flatteuse. Vous étes-vous aperçu seulement si j'avais de beaux
yeux et la taille bien prise? Savez-vous si Je chante avec expression, si je danse avec grâce? On vous demanderait si j'ai quelque esprit que vous ne sauriez vraiment que répondre, à n^.oins cepaidant que votre pensée ne soit telle là-dessus que vous n'osiez, par politesse, me la faire connattre, et je dois croire qu'il en est ainsi, à la peine que vous vous donnez pour ne pas mêla laisser m^e soupçonner.
Fabien était tout étourdi.
— Vous le voyez, vous vous taisez, reprit la marquise vivement après ce grand flux de paroles.
— Me croiriez-vous, madame, si je vous disais que mon silence a pour cause un sentiment plus vif que l'admiration? C'est parce qu'on sent trop que souvei^ on n'exprime pas assez.
— Comment! s'écria M«>e de Sainte-Urside, vous allez chercher à me faire accroire que si vous avez gardé le âlence, c'est parce que l'amour était prêt à remplacer la galanterie?
— Non, je ne dis pas ceta, madame, rendit Fsïâgû. d'une voix grave.
— Ah! fit-elle en levant sur lui ses grands yeux étonnés.
— Vous venez de vous servir d'un mot qui exprime une chose sérieuse, et nous parlons trop légèrement pour qu'il puisse trouver place dans une causerie qui va mourir aussitôt que la prima donna reparaîtra sur la scène. D'ailleurs, l'amour qu'il est dans mon être de ress^tir est d'une nature si singulière qu'il est tout à fait impossible qu'il exi^e entre nous.
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— C'est donc un amour fait à votre image?
— Il a du moins le mérite de ne parler que de ce qu'il ^wrouve, mais en vérité je ne sais comment vous dire cela.
— Cest donc bien étrange?
— Non, mais c'est embarrassant,
— Voici la prima donna qui chante sa cavatine; je lui prête une oreille, je risque l'autre, et n'entendrai qu'à demi vos dangeureuses confidences.
— Soit; mais je me sauverai après,
— Profitez de cette roulade et pariez.
— Eh bien, madame, l'espérance n'est rien pour moi; le souvenir est tout.
Fabien se ghssa vers la porte. M"^ de Sainte-Ursule tourna timidement sa tète vers lui; elle semblait encore Finterroger du regard; mais l'actrice ne chantait plus, et comme M. deSerny passait le seuil de sa loge, il vit un voile rose couvrir de ses teintes délicates les épaules et le cou de la marquise, qui baissa les yeux.
Tout aussitôt après son arrivée à Naples, M. de Semy s'était si violemment trouvé mêlé à l'existence de Mm*de Sî^inte-Ursule, que le souvenir du passé lui apparaissait comme un songe confus ; il lui semblait qu'il n'avait sérieusement commencé à vivre que du jour où il s'était arrêté à l'auberge des Armes d'Angleterre; ses lettres se ressentaient de cette disposition de son esprit, et M. de Villaines se félicitait de la conversion de son neveu, qui promettait à la France un successeur à M. de Talleyrand. M"»® de Nouans, avec qui Fabien était aussi en correspondance, voyait plus clairement les choses
et ne se. laissait point prendre à cet enthousiasme de fraîche date pour la diplomatie.
— Votre première lettre, cher cousin, lui écrivaitelle un jour, contenait le nom de M™* de Sainte-Ursule deux fois; j'ai souri. Votre seconde lettre le renfermait quatre fois; j*ai soupçonné. Mais votre troisième Toffirait six fois à ma vue; je n'ai plus douté.
Un soir qu'il y avait réunion chez le prince de C***, alors premier ministre, Gaston, Fabien et leurs connaissances napolitaines se rencontrèrent dans les galeries où la plus aristocratique foule circulait.
Fabien, appuyé contre une porte, regardait dans un salon voisin.
— Si j'en crois cette rêverie, dit Gaston en l'abordant, voilà un rayon visuel qui commence par les épaules d'une marquise, là-bas, et finit par les yeux d'un diplomate ici.
M. de Serny, pris à l'improviste, rougit.
— Oh ! ne répondez pas, reprit M. de Ludre, vous me diriez un mensonge.
— Si je voulais prendre un confident, serait-ce bien à vous que je devrais m'adresser? dit Fabien en s'efforçant de dissimuler son trouble.
— Et pourquoi non?
-^ Mais vous souvient-il de ce que vous-même m'avez confessé?
— Parfaitement. Mais qu'importe! Ma rivalité n'a point l'humeur farouche. Suis-je donc assez fou pour vouloir que notre chère compatriote ne paraisse belle à nul autre qu'à moi? Aimez-la, si c'est votre fantaisie, et
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tâchez de vous en faire aimer, c'est votre droit. L'arène est ouverte, et j'applaudirai au vainqueur.
— Si peu de jalousie!
— Je n'ai point de goût pour les maladies! Et puis, vous le dirai-je? je suis un peu comme le duc de Larochefoucauld, ce sage qui aimait comme im fou. Je crois qu'on peut rencontrer une femme qui n'ait point eu d'amants ; mais j'affirme qu'il n'en est point qui n'en ait eu qu'un. Donc, j'attendrai.
— Ah ! dit Fabien avec une expression d'étonnement douloureux.
M. de Ludre le regarda en souriant à demi. Puis, lui posant la main sur le bras :
— Si vous, un secrétaire d'ambassade, vous vous plaisez à traiter comme choses sérieuses les affaires de galanterie, c'est que vous êtes curieux de goûter l'enfer sur la terre.
Fabien baissa la tête.
— Bien; vous ne répondez pas? C'est me dire fort éloquemment que vous avez déjà mis le pied dans cç monde souterrain. Ah! vous faites à cette chère coquette les honneurs d'une passion! Au train dont vous y allez, ou vous n'irez pas loin ou vous irez trop loin.
Comme il parlait encore, Paul Vautier vint se jeter étourdiment au travers de la conversation :
— J'en étais sûr, dit-il, vous voilà tous les deux occupés de Mme (Je Sainte -Ursule. C'est à devenir CQmme ce paysan d'Athènes qui se fatiguait d'entendre nommer Aristide le juste; je commence à être las de l'entendre appeler la divine.
tSO LfiS RÉVEUllS DE PARIS
— Point tant de superbe ! s'écria Gaston en riant, û n*y a pas si Icmgtemps encore, mon cher peintre, que vos pinceaux, votre palette et votre cœur étaient aux pieds de la marquise.
— Et je ne songe pas à le nier; jeVadorais en artiste.
— C'était Famour de l'art qui vous faisait soupirer dans son boudoir et vous promener sous son balcon?
— Sans doute ; je voyais en elle une magnifique tœle à mettre au Louvre. La preuve, messieurs, c'est que je hii ai demandé la grâce de poser pour moi sur un divan, comme la princesse Borghèse le fit jadis pour Canova.
— Vous le lui avez proposé? s'écria Fabien.
— G rtes, oui.
— Et- qu'a-t^lle répondu ?
— Elle a hésité d'abord ; il y a du sang d'artiste dans les veines de cette femme-là; mais la pensée du monde est venue se mettre à la traverse de ma proposition, et elle a fini par refuser. Vous y perdez une Vénus de TAlbane, signée Paul Vautier, messieurs.
Fabien s'éloignait, lorsque le peintre l'arrêta par le bras.
. — Un mot, monsieur de Serny, je vous prie ; si j'avais su votre demeure je serais allé chez vous tantôt.
— Chez-moi, et pourquoi, monsieur ?
— Avez-vous des ennemis ?
— Je l'ignore.
— Alors vous en avez. Tenez-vous sur vos gardes quand vous vous trouverez la nuit dans les rues ; il y a des gens qui en veulent à votre vie.
— Qui vous l'a dit?
FÀBIBN De SBRNT 331
— Mes ordUes : j'ai entendu hier, entre un drâle à sinistre figure et un pécheur qui m'avait tout l'air de n'avoir de sa profession que Fhabit, certaine conversation de laquelle il résulte clairement pour moi qu'il y a de la haine en campagne. Votre nom a été prononcé. Ainsi, veillez.
— Merci, monsieur.
Quand il sorUt de chez le prince de C..., Fabien avait déjà oublié les avertissements du peintre, lorsqu*en entrant chez lui im valet de pied, dont la livrée était dissimulée sous un ample manteau, lui glissa dans la main un billet.
Fabien ouvrit le papier, qui ne contenait que ces mots :
€ J'arrive du bal, une lettre qu'on me remet à Tinstant m'oblige à recourir à un ami ; j'ai pensé à vous. Venez sans perdre une minute, et vous saurez alors ce que j'attend de vous.
» Léonie de S.-U. »
M. de Semy pressa le papier sur ses lèvres et se dirigea en courant vers Tbôtel de la marquise. Des rues sombres et tortueuses l'en séparaient. Les avertissements du peintre étaient déjà bien loin 4e son esprit. Cependant, au détour de deux ou trois ruelles, il crut remarquer une ombre qui s'attachait à ses pas, en frôlant te maisons. U pensa d'abord que c'était quelque lazzarone en bonne fortune, puis tout à coup, il se souvint des paroles de Paul Vau!ier. En traversant une place étroite où se jouait la clarté de ces nuits d'Italie trans-
parentes comme nos crépuscules» il perdit les traces de rapparition ; mais comme il entrait dans une rue anguleuse, il la revit encore se glissant le long d'un mur, et s'effaçant. Fabien n'avait pas d'armes, il prit le milieu de la rue, suivant du regard toutes les sinuosités des murailles. Un homme était blotti dans un coin où l'ombre était épaisse. Ck)mme Fabien passait, l'homme s'élança, mais M. de Serriy fit un saut brusquement : te coup qu'on lui portait se perdit dans les plis flottants de son manteau. Saisissant le bandit à la gorge, il le iBTassa en un instant et lui arracha son stylet ; Fabien s'en saisit et appuyant sa pointe aiguë sur la poitrine du vaincu :
— Je te tue si tu remues, lui dit-il.
— Per Bàccho ! vous me tenez de façon à m'en ôter toute envie ; vos doigts sont de fer.
Fabien ouvrit sa main qui étranglait le bandit.
— Prends bien garde. Si tu bouges, tu es mort, dit-iL
— Je ne bougerai pas.
— Tu me le promets ?
— Je vous le jure !
— Un serment ! j'aime mieux autre chose.
— Foi de bandit.
— J'accepte ; lève-toi.
Le bandit se leva et se tint immobile devant Fabien, les bras croisés.
— Vous pouvez maintenant me conduire chez le bargello, si bon vous semble, c'est votre droit, dit cet homme.
— Je le sais, mais je n'en userai pas.
FABIEN DE SERNY 233
— Oïmé ! vous êtes un noble cavalier; c'eût été dommage si je vous avais tué. C'est certainement saint Gaspard, mon patron, qui m'a fait manquer mon coup.
— Qui t'a payé pour m'assassiner?
Le bandit passa la main dans sa barbe pointue.
— J'ai reçu l'argent, je dois me taire, dit-il après une minute de méditation ; si je parlais , ce ne serait pas loyal... Devinez, ça ne me regarde pas.
— J'y songerai ; en attendant, tiens, prends et sauvetoi; j'entends une patrouille.
— Qu'est-ce que vous me donnez là?
— Quelques ducats ; il ne faut pas que tu aies perdu ton temps.
Le bandit stupéfait regardait Fabien.
— Vous êtes un magnifique seigneur. Si jamais vous avez besoin de Gaspard le dragon, écrivez à Fosteria du Grand-Saint-Jacques, près de Portici, et si je ne suis pas mort, comptez sur moi; vous n'aurez qu'à mettre votre ennemi au bout de ma carabine.
— Merci, j'ai mon épée.
— Comme vous voudrez ; mais c'est égal, si vous ne m'écrivez pas, j'ai dans l'idée que ça se retrouvera.
Sa rencontre avec le bandit avait fait concevoir à Fabien des doutes sérieux sur l'authenticité du billet signé Léonie de S.-U. La nuit était avancée; il ajourna sa visite au lendemain.
Le lendemain, en effet, il se présenta chez M*»® de Sainte-Ursule, à laquelle il remit le billet mystérieux.
— Que veut dire cette plaisanterie? dit la marquise.
— Cest une plaisanterie qui a valu une grave bles-
S34 LES BtYBUBS DE PARIS
sure à mon manteau, répondit Fabien. Et il lui raconta sa rencontre avec Gaspard.
Mme de Sainte-Ursule frissonna au récit du danger qu'avait couru Fabien.
— C'est une leçon , ajouta M. de Semy; voilà ce qu'on gagne quand on a la fatuité de croire qu'on peut être compté au rang de vos amis.
La marquise lui tendit la main; il la baisa, mais il reprit :
— Avouez que si j'avais été tué, je n'aurais eu que ce que je méritais. « Le fat ! auriez-vous dit, pqurquoi vat-il s'imaginer qu'il est en position de me rendre service, à moi, la marquise de Sainte-Ursule, qui tiens Naples tout entière sous mes pieds I » Et puis, la mort d'un homme tué à cause d'elle met autour du joU front d'une femme une couronne dont les couleurs sombres ont leur côté agréable.
Quand Fabien se tut, M"«de Sainte-Ursule, qui tenait sa tête penchée, la releva ; ses yeux étaient trempés de larmes.
— Vous êtes cruel, monsieur de Semy, lui dit-elle; que vous ai-jedonc fait pour vous donner cette opinion de mon cœur? et pourquoi me dites-vous cela?
— Parce que je vous aime, r^ondit Fabien tout pâle d'une émotion trop longtemps comprimée.
A ces mots, la coquette redevint femme.
— Vous m'aimez! dit-elle; le souvenir s'est donc laissé battre par l'espérance ?
— Je n'en^ point, madame, et si j'osais former un
FABIEN DE SERNT 235
vœu, ce serait que cet amour vous trouvât toujours insensible.
— Ah! fit-elle.
— Oui , madame , plaise à Dieu qpie cet amour, comme il n'a pas eu de passé, n*ait point d'avenir.
— rimagine, reprit U^^ de Sainte-Ursule avec une eiq[)ression qui dissimulait mal son dépit, que j'ai en cette affaire presque autant de part que Dieu, et je puis vous donner cette rassurante consolation que votre prière sera exaucée. J'y employerai tous mes efforts du moins, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'en faire beaucoiqp, monsieur.
-r Je l'espère, madame. Cependant l'avemr ne nous appartient pas, et j'ai la certitude que si vous m'aimiez un jour, ce bonheur serait payé d'un désespoir éternel. Or, je vous le confesse, j'ai peur. .
^— Tranquillisez*vpus ; je ne tiens nullement à vous désespérer.
— Eh! madame, ignorez-vous que le cœur des, femmes est un labyrinthe dont le hasard tient le fil?
— Je ferai en sorte qu'il ne s'égare pas.
— Tant mieux, car vous vous adorez trop pour aimer longtemps.
— Qu'on me vaille, et j'aimerai, dit-eHe fièrement en attachant sur Fabien des yeux que la colère faisait étinceler.
— Malheur alors à celui qui réalisera ce rêve de votre cœur! ajouta Fabien avec un sourire plein de tristesse. Votre amour sera comme le Vésuve, des laves et puis
des cendres. Le songe viendra du ciel , mais au réveil vous briserez l'idole.
— Il dépendait de Oéopâtre, dit-on, de trouver des rois qui auraient sacrifié leur trône pour régner un jour près d'elle, et qui, à ce prix, n'auraient rien regretté. Vous me supposez l'orgueil de Oéopâtre, monâeur de Semy, permettez-moi d'en avoir toutes les prétentions.
— De vous, madame , reprit galamment Fabien en changeant tout à coup de manières et de langage et prenant une main blanche qin se laissa baiser sans faire trop de résistance, de vous, madame, on accepte tout, même l'oubli.
— Serait-ce parce qu'il entraîne l'idée du passé? répondit M»» de Sainte-Ursule à qui ces mots venaient de rendre toute sa gaieté.
Jamais la marquise ne s'était sentie si agitée qu'après cette visite et la conversation qui l'avait suivie. Elle allait par sa chambre, irritée et souriante à la fois, fredonnait une cavatine, laissait<îOurir ses doigts légers sur un clavier d'ivoire; elle appelait sa camériste pour l'habiller et la renvoyait brusquement, se mirait dans une glace, prenait un livre et le rejettait, passait sa main sur son front brûlant et se plaignait du froid; puis enfin, lasse et abattue, elle se jeta sur une causeuse, et, fermant les yeux, elle tomba dans une profonde rêverie qui n'avait point encore troublé son cœur joyeux.
A quoi pensait-elle ! Elle pensait à rien et à tout; ce
FABIEN DE SERNY 237
qui peut se traduire volontiers par ces mots : elle pensait à lui»
n y avait en ce temps-là , à Naples , une cantatrice appelée la Torésilla qui était attachée au théâtre San- Carlo. C'était une fenmie d'une médiocre beauté, et d'an assez pauvre esprit; cependant elle faisait grand bruit, et menait grand train; elle était, en quelque sorte, la rivale de M°»« de Sainter Ursule par le renom ; mais cette rivalité, la noble marquise ne l'admettait en aucune façon, et ne paraissait pas se douter que d'autres pussent l'admettre. On aurait été fort en peine d'expliquer d'où venait l'illustration de la cantatrice dont le minois chiffonné, et la voix d'une douteuse pureté ne valaient pas la peine qu'on s'en occupât tant. Mais il y a, dans toutes les grandes villes, de ces reines de la mode que le hasard élève, et que le hasard renverse; dles sont parce qu'elles sont. Ce fut une aventure avec mi duc allemand qui mit la Torésilla (en réputation de galanterie ; et, depuis ce jour, elle resta debout sur le piédestal où la mode l'avait posée.
Il y avait déjà deux ou troi^ ans que cela durait
lorsque Fabien arriva à Naples. La Torésilla avait
■mangé la fortune de deux ou trois fils de famille, et
rudement ébréché le patrimoine de cinq ou six nobles
voyageurs. La jeunesse de Naples et les étrangers de
distinction se faisaient présenter chez elle. Dire que beaucoup lui faisaient la cour, ce serait inutile, on le comprend de reste; mais dire que presque autant échouaient, c*est ce qui étonnera davantage. La Torésilla était dans son espèce une assez étrange personne. Grisée par les hommages qui l'entouraient, elle avait fini par croire de bonne foi qu'elle était au niveau des plus merveilleux sacrifices et des plus gigantesques efibrts. On voit qu'à sa manière elle raisonnait conrnie M«»e de Sainte-Ursule, dont, pour le dire en passant, la réputation de beauté et d'esprit faisait son désespoir. On pouvait se ruiner, pour lui plaire, sans y parvenir : les cachemires lui semblaient tout au plus dignes d'essuyer ses bottines. Mais, en revanche, pour réussir auprès d'elle, il suffisait de ce je ne sais quoi, regard, parole ou soupir, qui pénètre dans le cœur le mieux cuirassé. M. de Serny avait été conduit chez elle par Gaston ; mais, quoiqu'il eût été parfaitement bien accueilli, il n'y était guère retourné, malgré les pressantes sollicitations de M. de Ludre, qui ne concevait pas que l'amour pût écarter l'idée du plaisir.
Or, il arriva qu'une nuit Fabien se trouvant avec une douzaine d'autres désœuvrés chez Max de Rbeiss, la conversation tomba sur la Torésilla.
— Au diable la prude ! s'écria Orlando le veneur, voilà quinze jours que je lui fais la cour, et je suis avancé ce matin comme après la première heure !
— Touchons-nous donc la main, répondit Paul Vautier.
— rai failli aller plus loin, dît un troîrfème convive;
PABIEN DE SEBNT 239
mffl&la veille du dénoùment, un caprice a défait ce ^ qu'un caprice avait fait.
— ^Voyons Thistoire du caprice, dit Gaston.
— Une dragonne de rubans jonquille m'avait mis en faveur auprès de la signera ; un nœud de faveurs lilas m'a fait jeter à la porte de son boudoir*
— Cette femme elle-même est un nœud gordien, s'écria Max.
— Si la Bavière fait de l'esprit, la France, que deviendra-t-elle? dit Gaston.
— Elle boira, continua Max en vidant une bouteille dans son verre. Croiriez-vous que moi, Max, baron de Rheiss, j'ai offert ma main à la Torésilla ? ,
— Votre mainl s'écria Paul avec une indignation coimque; votre main de baron à cette reîne.de coulisses? Mais il y avait mésalliance ! Vous ne songiez donc pas au Saint-Empire l
— L'amour m'avait tout fait oublier, dit gravement Max en avalant son verre d'un trait; elle a décliné mon offre, sous prétexte que toutes les baronies ensemble ne payeraient pas sa galerie de tableaux.
— Je l'ai aimée, dit à son tour Antonio.
— On prétend même que vous ne lui étiez pas indifférent, repartit Gaston.
— C'est une médisance. Cest faute d'un habit que je n'ai pas trouvé le chemin capricieux de son cœur.
— Expliquez-nous cetto énigme? cria-t-on d'un bout de la table.
— Vous me plaisez beaucoup, me dit un soir la TorésUla, et je suis certaine que je vous aimerais tout à
iail, si vous portiez l'uniforme des lanciers... Je changeai de corps pour lui plaire, mais quand je me présentai à elle sous mon nouveau costume, elle n*aîmait plus que les hussards.
— A qui est-elle? demanda Orlando.
— Vous voulez dire, qui a-t-elle? répondit Gaston.
— Ça s'entend ainsi partout, s'écria le peintre, à Paris comme à Naples.
— On parle d'un grand personnage, quelque chose comme un chargé d'affaires des cours du Nord, dit Rafaël; mais comme ce personnage touche à la politique n'en parlons pas.
— N'en parlons pas, si vous voulez, dit Paul, mais supplantons-le.
— Bah ! dit un attaché à la légation autrichienne, tenter, c'est échouer.
— J'y ai perdu vingt sonnets et dix jours, continua un abbé.
— Je n'y conçois vraiment rien, s'écria Fabien, et quoi que vous en disiez, ie ne crois pas la Torésilla d'une si difficile conquête.
— Essayez, dit Orlando.
— Ce serait une peine dont la victoire ne me dédommagerait pas; mais il me semble que si je voulais bien, je n'y mettrais pas un aussi long temps que vous.
— Vous, mon cher, s'écria Gaston, vous qui êtes bien le plus élégiaque garçon qui soit au monde! c'est une plaisanterie!
— Vous vous moquez, dit Rafaël.
.1— Point, et je vous ferai voir, si vous y tenez, qu'un
FABIEN DE SEKNY 241
secrétaire, pour si mélancolique qu'il soit, peut aller plus loin qu'un dragon.
— Je vous en défie.
— J'accepte.
— Bravo ! s'écria Max. Le vaincu passera sous les fourches caudines d'un dîner chez Ginello, le divin traiteur. Yœ victisf
— Combien de temps demandez-vous? dit Orlando.
— Mais ce qu'il vous plaira de m'accorder; quelques jours, si Max n'a plus faim, ou quelques heures, s'il a encore soif.
— Choisissez, dit Gaston.
— Je prends quelques heures ; au moins n'aurai-je pas le temps de m'ennuyer.
— A quand l'attaque? demanda Max.
— Sur-le-champ, répondit Fabien.
— Un instant, messieurs, dit Orlando comme toute la compagnie se levait; qui nous donnera la preuve du succès?
. — La Torésilla elle-même, reprit Fabien. Avez-vous donc assez peu vécu pour ignorer que ce ne sont pas les hommes qui sont indiscrets?
— Faisons mieux, dit Gaston; la Torésilla portait ce soir avec la cuirasse d'Arsace, dans Sémiramide ^ un noeud de rubans pourpre à sa ceinture; vous savez qu'elle a pour habitude de quitter le théâtre sans se déshabiller. La cuirasse et le nœud doivent être avec elle à sa villa. Que M. de Semy nous rapporte le nœud> et nous le prendrons pour les arrhes du festin.
— Soit, messieurs; dit Fabien,
Î4t LES RÉYEURS DE PARIS
Fabien venait de s'embarquer dans une singulière aventure; mais il n'y a rien de si terrible que les caractères réservés et les cœurs timides pour aller vivement jusqu'aux limites de l'extravagance lorsqu'une fois ils sont poussés hors de leurs habitudes. En outre, M»e de Sainte-Ursule avait assez mal traité dans la journée M. de Serny à qui l'amour qu^il éprouvait troublait l'esprit.
Il était donc dans les meilleures conditions possîMes pour meiœr sa folie jusqu'au bout
U ne savait pas bien lui-même comment il s'en tirerait; mais il comptait un peu et beeaicoup sor le hasard. La Torésilla était d'un caractère original : or, avec les femmes de ce caractère, le chapitre des circonstances imprévues est infini.
II s'entoura d'un domino qu'il portait au bal qui avait précédé le souper, roula, au milieu des éclats de rire, un gros pâté dans un pan de la robe , descendit gravement, se fit seller un cheval et partit le plus résolument du monde pour sa galante expédition.
Toute la troupe le suivit par la campagne cconiae une bande d'écoliers.
Lorsqu'on fut arrivé tout auprès de la viUa, la cavalcade tint conseil.
— En ma qualité de général en chef, dit Fabien, je congédie mon armée et lui donne rendez-vous à la première hôtellerie.
— A ce cabaret là-bas, dit Max en déâgnant du doigt une maison qui portait à sa fagade la branche de pin symbolique.
FABIEN DE SERNY 243
^ Bonne chance ! dit la troupe qui tourna bride.
Fabien franchit l'espace qui le séparait des jardins de la villa. Un balcon orné de caisses de fleurs et où brillait la clarté d'une lampe lui indiqua rappartement de la Torésilla; il dirigea sa marche de ce côté.
Deux gros chiens de garde se mirent soudain à aboyer d'une terrible manière.
Fabien se ât un point d'appui de quelques grosses pierres et grimpa sur le mur qui tournait autour des jardins. Quand les chiens le virent apparaître , jambe deçà jambe delà, ils sautèrent vers lui en hurlant; Fabien prit son pâté et le jeta aussi loin qu'il put. Le pâté creva en tombant, et les dogues, en ayant goûté quelques morceaux, le trouvèrent si bien à leur convenance, qu'ils en prirent chacun la moitié et l'emportèrent à leur chenil
— C'est de la mythologie en action , se dit Fabien.
Un valet qui était tapis par là s'était réveillé au bruit; il sortit de la niche où il gardait les espaliers de l'actrice; mais lorsqu'il aperçut, à la clarté des étoiles, cette ombre noire à caUfourchon sur le mur, il se senti fléchir sur ses jambes.
Comme Fabien prenait son élan pour sauter, sa robe s'élargit, et lui donna de si énormes proportions, que le garde, le prenant pour un fantôme, se signa et se prit à courir le plus vite qu'il put, et sans crier. La peur l'étranglait.
Fabien remit dans sa poche les ducatsc[u'il en avait tirés.
Quand il se trouva sous le balcon, il fut fort en peine ;
les chiens pouvaient revenir et le valet éveiller la maison ; il fallait se hâter. En ce moment, la lumière qm brillait derrière la fenêtre de la Torésilla se mit à marcher. Une main invisible la transportait çà et là, puis les planchettes mobiles de la jalousie s'entr'ouvrirent, et une douce voix cria dans la nuit :
— Pablo! Pablo!
Pablo se gardait bien de répondre ; il courait encore.
— Pablo! répéta la voix, et on vit une tète de femme coiffée en cheveux se glisser par un coin de la jalousie soulevée.
— Pablo s'est en allé, dit Fabien en se montrant.
— Ah! fit la dame, et elle se rejeta en arrière vivement.
— Que la divine Torésilla ne s'épouvante pas, reprit l'aventurier, celui qui lui parle n'a garde d'être un bandit.
Fabien s'aperçut que la jalousie remuait ; la dame écoutait; la peur le cédait à la curiosité. 11 continua:
— Rassurez-vous, madame, c'est une aventure étonnante qui m'amène, une aventure merveilleuse d'où dépend l'honneur d'un gentilhomme. Écoutez-moi.
— Qui êtes-vous? dit enfin l'actrice.
— Fabien de Serny.
— Le secrétaire de l'ambassade française ?
— Lui-même, carissima donna.
— Mais, monsieur , dit la Torésilla en montrant sa tête, son cou ft ses bras nus, vous êtes fou; les chiens vont vous dévorer.
— C'est ce qui pourra bien arriver tout à Theiire;
FABIEN DE SERNY 245
mais pour le moment ils sont en train d'achever un pâté que je leur ai jeté.
L'actrice se mit à rire.
— Tenez, les entendez-vous! les voilà qui s'en disputent les débris, reprit-il.
^ Allez-vous-en donc bien vite !
— Ce n'est pas mon affaire ; et le service que j'ai à réclamer de votre gracieuse bonté, que deviendrait-il?
— Il s'en irait avec vous et me rendrait visite demain.
— Point ; il aime mieux vous demander l'hospitalité.
— C'est une plaisanterie , monsieur de Serny, repartit la Torésilla en faisant mine de se retirer.
La situation lui paraissait originale; elle pensait à Almaviva et à Rosine.
— Si peu, répondit Fabien, quepuisquevousne voulez pas m'aider, le ciel m'aidera.
Tout aussitôt, profitant d'un grillage étançonné contre le iiiur, et s' accrochant aux pampres d'une vigne, il s'élança vers le balcon, qu'il escalada le plus lestetement du monde.
Les chiens se dressaient sur ses talons; leur vue inspira une telle frayeur à la Torésilla, qu'elle avança ses beaux bras et charitablement vint en aide à Fabien.
Fabien souleva la jalousie et pénétra dans l'appartement qu*éclairait une lampe étrusque bizarrement travaillée.
La Torésilla était debout devant lui, couverte d'une robe de chambre rapidement passée, les pieds nus
dans des pantoufles, les cheveux à demi déroulés» flottants sur ses épaules.
Un désordre charmant prétait à la chambre de l'actrice une grâce éoquette ; le costume d'Ârsace étincelait sur un prie-Dieu au-dessus duquel souriait une madone du Guide. A Fautre bout de la chambre, et comme pendant, une Vénus du Titien semblait sortir d'un cadre d'or. L'atmosphère était imprégnée des senteurs balsa- l iniques de l'oranger et du jasmin.
Fabien promena ses regards autour de lui avec une curiosité d'artiste qui lui fit oublier le motif qui l'amenait; sans y prendre garde, il se dépouilla de son domino, et, se jetant sur une ottoipane, il examina curieusement les chefs-d'œuvre qui l'entouraient.
Voyant qu'il ne parlait pas, la Torésilla se décida la première à rompre le silence.
— Pardon, monsieur, si j'interromps votre rêverie, dit^lle ; mais puis-je savoir ce qui vous a conduit ici et ce que vous voulez ?
Fabien, rappelé subitement au sentiment de sa posisition, la regarda.
— Je n'en sais rien, madame.
A cette réponse inattaadue la cantatrice se prit à rire aux éclats.
Fabien la laissait faire ; la gaieté de la Torésilla lui donnait Ib temps de réfléchir.
— Et c'est pour cela que vous avez quitté Naples au milieu de la nuit et dans ce costume? reprit-elle.
— Ma foi, madame, cm fait de plus longs voyages pour de plus mioces résultats. Ne vous ai-je pas vue î
FABIEN DB SERNT 247
— Hais ce grand service, monsieur, cette aventure d'où dépendait Thonneur d'un gentilhomme ?
— Ce sera un conte ou une vérité, à votre fantaisie,
— Je crois qu'il serait plus vrai d'en faire un prétexte.
— Comme il vous plaira. Je vous dirai donc que ce soir, étant à table avec quelques amis, l'un d'eux, qui est aussi des vôtres, Gaston de Ludre, m'a prouvé que j'étais amoureux de vous. Je ne m'en étais pas aperçu, à vrai dire, mais il n'y a rien de si terrible que le mal qu'on ignore.
— Et c'est pourquoi vous êtes ici?
— J'étais jaloux de vous faire part le premier de cette découverte.
— C'est une attention dont je vous sais un gré infliiL.
— Je n'ai pas encore tout dit. Ne faut-il pas que je TOUS apprenne les causes accidentelles qui ont déter<» miné mon voyage
— Mais, monteur, vous oubliez qu'il est tard et que j'ai sommeil.
— Tant mieux, mon récit vous endormira.
On sait que Fabien avait quelque esprit et, l'occasion aMant, qu'il était de ces diplomates qui croient que la franchise est la ligne droite de la politique et de l'amour. U se mit donc à raconter Thistoire telle qu'elle s'était passée, n'omettant aucun détail, ni son impertinence, ni le pari qui l'avait suivie, ni le gage du succès ; mais M le fit avec beaucoup d'entrain et une grande gaieté. La Torésilla avait trop de goût pour les extravagances pour s'irriter contre Fabien. Elle l'écoutait très-com- .
plaisamment, et nonchalamment lui abandormait sa main.
Mais Fabien, eût-il eu tout Tesprit de Voltaire et toute la passion de Jean-Jacques, n'aurait peut-être produit qu'un effet mince sur la cantatrice, s'il n'avait eu la réputation d'être fort avant dans les bonnes grâces de M~« de Sainte-Ursule. Tandis que M. deSerny parlait, la Torésilia se prit à penser qu'il serait plaisant d'enlever son sigisbé à la grande dame. Une semblable pensée mûrit bien vite dans la tête de certaines femnjes après minuit; la prima donna eu était à se denfiander si elle ne ferait pas bien de laisser gagner son pari à celui qui l'avait engagé, lorsqu'un bruit léger de voix se fit entendre dans le jardin ; la clarté limpide de l'aube filtrait déjà par la jalousie.
— Madame, dit Fabien, si vous me laissez descendre par ce balcon, c'est comme si je montais à mon calvaire.
— Vos amis sont là?
— Ils m'attendent, et vous apprendrez ce que vous ignorez encore, de quelle façon ils applaudissent à une chute.
Fabien fit un pas vers la fenêtre. La Torésilia lui fit un signe de la main. Il s'arrêta. Elle se leva, courut au prie-Dieu sur lequel était accrochée la cuirasse d'Arsace, souleva la jalousie et parut au balcon.
La troupe, guidée par Max, la salua et applaudit.
La Torésilia s'inclina, mettant la main sur son coeur comme si elle eût été devant la rampe : puis tirant le nœud de rubans pourpre de son sein, elle le leur jeta en criant :
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— Allez déjeuner, messieurs, M. de Serny vous reiiercie. ^