UN PROLOGUB DANS LA RUE DU FAUBOURG-SAINT-DEN
Un matin, vers cinq heures, — on était alors dans les derniers jours du mois de mars 1850, — un jeune homme de bonne mine descendait à pas précipités le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Àntin. Un gros paletot en drap pilote hermétiquement boutonné l'enveloppait jusqu'au cou, et frissonnant, les mains dans ses poches, le menton caché dans les plis frofssés d'une cravate blanche, il courait sans prendre garde aux éclaboussures qui mouchetaient de taches de boue le
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vernis éclatant de ses souliers de bal et le drap lustré de son pantalon noir.
A une petite distance de ce jeune homme et sur la même trottoir, marchait, mais plus lentement, un homme d'un certain âge, grand, vigoureux et grisonnant. Il portait, lui aussi, un paletot, une cravate blanche et un pantalon noir, et, comme son voisin, il se crottait bravement en homme qui n'a pas de temps à perdre.
Arrivé à l'angle de la rue de la Chaussée-d'Antin et du boulevard, celui des deux promeneurs qui marchait le premier sauta dans un cabriolet qui stationnait devant le café Foy, et glissant une pièce de cinq francs dans la main du cocher :
— Vite ! lui dit-il, rue du Faubourg-Saint-Denis, 93. Le cocher réveilla d'un coup de fouet son cheval qui
dormait, et le cabriolet remonta au grand trot la longue ligne des boulevards.
Le monsieur d'un certain âge qui semblait suivre le jeune homme, atteignit à son tour le coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, monta dans un autre cabriolet, et tirant de sa poche un îouis :
— An galop ! mon brave, dit-il au cocher ; il y a vingt francs 'pour toi si tu rattrapes le camarade qui court là-bas.
— Ça ne sera pas long ! répondit Pautomédon numéroté ; un coucou traîné par une rosse !
— Rosse on non, ne perds pas de temps.
— Ne craignez rien, bourgeois, on connaît son métier, etle temps qu'on perd an le rattrape. F
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Le cheval, émoostillé par des coups de foaet auxquels la promesse d\m louis prétait une merveilleuse activité, atteignit, à la hauteiar de la rue Laffitte, le cabriolet qu'il était chargé de poursuivre.
— Voilà ! bourgeois, reprit le cocher en retenant les rênes de l'animal ; est-ce mené, hein?
— Très-bien! Maintenant, mon garçon, suis ton coucou, comme le diable suit les femmes, et où qu'il aide, va!
— On ira.
Le boulevard présentait alors ce spectacle pittoresque et curieux que la Bohème de Paris connaît un peu trop peut-être, si les honnêtes bourgeois ne le connaissaient pas assez. Le jour commençait à poindre du côté de la Bastille, et la lueur tremblante qui glissait le long des toits humides faisait étinceler les vitres. Çà et là quelques becs de gaz, prodiguant la clarté municipale, brillaient de distance en distance; le long de l'asphalte désert et silencieux marchaient deux ou trois sergents de vîBe, tristement drapés dans leurs manteaux comme des philosophes. On ne voyait sur la chaussée boueuse que des escouades de balayeuses fantastiquement accoutrées de loques et de guenilles comme des grotesques de Callot; des voitures immobiles, et comme pétrifiées par le sommeil, attendaient devant la Maison d'Or, le Café Anglais et PhôleJ du Jockey-Club que les raffinés de la civilisation parisienne eussent achevé leurs soupers ou leurs lansquenets, ces deux parts de lenrs cœurs.
La clarté rouge des boggies Bfcnrnnait ^ asgeg noc
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turnesoù quelques convives attardés fumaient leurs derniers cigares et vidaient leurs derniers verres; derrière les vitres de légers éclats de rire et le tintement joyeux du cristal; sur la chaussée, la toux rauque des préposés à la toilette du boulevard. Les uns s'appuyaient sur leurs pelles, estimant qu'ils travaillaient encore trop, même en ne faisant rien ; les autres causaient en chassant la boue vers le ruisseau. Quelque patrouille grise filait le long des murs avec la précaution sournoise de fantômes évadés de l'autre monde.
Paris dormait encore : l'aube pèle et froide se dégageait lentement du linceul de brumes dans lequel les nuits capricieuses dumois de mars enveloppentla grande ville. Pas d'autres bruits que le roulement lointain des coupés dans le dédale des rues, et sur le pavé sonore la marche lente et lourde de quelques maçons rappelés au travail par le matin. Une petite pluie fine, moins que cela même, une vapeur d'eau, tombait du ciel chargé de grandes nuées cotonneuses.
— Brr ! dit le vieux monsieur en glissant ses mains dans ses poches, si l'oiseau bleu couleur de temps de ce bon M. Perrault avait été citoyen de Paris, cet oiseau bleu eût été gris.
Arrivés à, la hauteur de la Porte-Saint-Denis, les deux cabriolets tournèrent l'angle du faubourg et remontèrent la chaussée au grand trot. Le premier s'arrêta devant la porte du n° 93, et le jeune homme qu'il conduisait, sautant sur le trottoir, disparut dans une allée étroite et sombre. Le monsieur qui le suivait l'imita, et tous deux s'engagèrent, à la distance d'un
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étage, dans la spirale d'un escalier qui n'avait pas moins de cent vingt-deux marches d'élévation.
Lorsque le plus âgé de ces deux personnages eut, dans sa rapide excursion* atteint le pallier du cinquième étage, il aperçut une porte entr'ouverte juste en face de lui ; il la poussa brusquement et se trouva dans une pièce assez pauvrement meublée, mais propre et bien tenue.
Il fit quelques pas au hasard, s'arrêta au beau milieu de la chambre, et tourna sur lui-même comme un homme qui cherche à prendre connaissance des lieux.
Si, comme le font trop souvent les héros de mélodrame,- notre curieux avait traduit ses pensées en paroles, on aurait entendu le monologue que voici :
— Où diable suisse ? et que vient faire ici cet écervelé après lequel je cours depuis la Chaussée-d'Antin ? Me faire grimper cinq étages à une heure où je serais si bien dans mon Ut!... voilà ce que j'aurai grand' peine à lui pardonner. La maison n'est pas belle, au contraire; l'escalier est raide et raboteux, et l'usage des becs de gaz paraît inconnu dans ces localités. Voyons un peu... là, deux portes; ici, une troisième... On dort là derrière, sans doute ! Si j'écoutais par le trou delà serrure ?... Écoutons.... Bien ! ceronflementsonore m'indique assez que l'appartement est habité; mais par qui ? voilà justement la question ! En attendant qu'il plaise au hasard de me l'apprendre, continuons mon examen... En face, une fenêtre ; et plus loin, une vue, mélangée agréablement de toits, de cheminées et de girouettes... Bon! une table, un buffet, un grand
fauteuil, six chaises; le tout en bois de noyer vieux, mais luisant... pas un grain de poussière, et là, sur une tablette, trois pots de fleurs. Serais-je chez une Rigolette du quartier Saint-Denis? non; voilà contre la muraille quatre ou cinq images coloriées: le Soldat laboureur, Mort du général Poniatowski, avec un cheval blanc, et autres sujets belliqueux. Du chauvinisme sous verre avec encadrement de bois de merisier ! Y aurait-il un grognard de la vieille garde dans le voisinage?... Je marche en pleins mystères, et moi qui hais les mystères!... Si j'appelais? Quelqu'un viendrait sans doute... Oui, mais qui ? Où diable s'est-il fou rré, ce sacripant qui me fait trotter par un temps qui mettrait de omnibus en fuite? Ah ! une porte s'ouvre... le voici!...
C'était, en effet, le jeune homme que nous avons vu sauter en cabriolet rue de la Chaussée-d'Àntin ; il poussait doucement une porte voisine et rentrait dans la chambre à pas de loup. Mais quel changement ! Le paletot, la cravate blanche, le pantalon noir et les souliers de bal avaient disparu pour faire place à une méchante défroque qui semblait être veuve déjà de deux ou trois propriétaires.
Quand le jeune homme eut refermé la porte prudemment, il se retourna et aperçut, debout devant lui, les deux mains appuyées sur sa canne, le sourcil un peu froncé, mais le sourire à la bouche, le monsieur qui l'avait suivi à son insu.
— Ciel ! que vois-je? s'écria-t-iL
— Tu vois ton père, parbleu! répondit le monsieur.
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— Vous! vous! ici?
— Tu y es bien î
— Sans doute, mais...
ki le jeune homme s'arrêta court et jeta un regard ïurtif sur les deux portes qui étaient en face de lui, comme s'il eût craint d'en voir sortir un spectre, ou, ce qui est {dus dangereux, un révélateur.
— Très-bien ! reprit le père, voilà un root» et un silence qui me prouvent assez que je marche ici comme un héros de théâtre dans un prologue. Tu rougis et tu balbuties comme un amoureux du Gymnase, et j'ai tout à fait l'apparence d'un père noble échappé à
Fimagination complaisante d'un vaudevilliste Cest
d'un f oit vilain goût.
— Mais, mon père, s'écria le jeune homme, comment avez-vous su que vous me rencontreriez ici?
— Tu m'interroges, mon cher Louis? C'est plus original. Eh bien ! je consens à te répondre. Mais d'abord, avance-moi ce fauteuil, j'y serai mieux pour causer.
— Oui, mais..,
— Mais quoi ?
— Si nous sortions ?
— Laisse-moi donc tranquille ! Il fait un temps à ne pas mettre un électeur dehors. Nous sommes fort bien ici, quoique un peu haut, et nous y resterons.
Louis soupira et avança le fauteuil que son père lui désignait du doigt.
— Fort bien ! reprit celui-ci en s'asseyant ; à présent, prends une chaise etmet&-toi là.
a LES RÊVEURS DE PARIS
Le fils obéit silencieusement.
— Bon ! Tu me demandais donc, je crois, comment j'avais su que je te rencontrerais rue du Faubourg- Saint-Denis, n° 93, au cinquième étage au-dessus de l'entre-sol, car il y a un entre-sol?.,. Est-ce bien cela?
— Oui, mon père.
— Eh bien ! je l'ai su en te suivant. Est-ce que les cabriolets ne roulent pas pour tout le monde?
— Ah! vous avez. vu...
— Parbleu ! t'imagines-tu qu'un père ait des yeux pour ne rien voir? Tu es mon fils unique, et j'ai été diplomate ; comprends-tu ? Ce matin, au lieu de souper gaiement avec tes amis, — c'est un plaisir que la République n'a pas défendu, — tu profites d'un moment où l'on ne prenait pas garde à toi, et tu disparais. Je t'avais observé pendant ce bal que j'ai donné pour fêter mon retour : « Hum ! me disais-je, Louis ne danse pas ! Louis ne rit pas ! Louis ne cause pas! Voilà de bien tristes symptômes, » Je sais bien que la mode est aujourd'hui d'être grave à dix-huit ans et misanthrope à vingt-cinq, mais il me semblait que tu exagérais la mode. Je comptais encore sur le souper, mais tu t'y montras le front chargé d'ennuis, comme un ministre le lendemain d'un échec parlementaire, ou comme un personnage de tragédie. Un jeune homme parle de ses amours, et voilà que tu soupires comme Fantique Werther. Le diagnostic, comme on dit en termes de médecine, me parut cette fois caractéristique. Je ne t'avais pas perdu des yeux, je redoublai de surveillance ; et c'est pourquoi, lorsque tu t'es avisé de quit-
ter l'hôtel, je me suis élancé à ta poursuite, laissant mes hôtes autour d'une table qui les disposera, je l'espère, à l'indulgence. Maintenant, veux-tu que je te le dise, mon cher fils, ta conduite me parait manquer de clarté. Depuis un mois que je suis de retour, c'est tout au plus si je t'aperçois une heure ou deux par jour, le matin à déjeuner, le soir à dîner; monsieur mon fils, s'enfuit dès l'aurore ; mes amis ne le voient jamais et personne ne le rencontre. Lorsque je m'informe de toi, chacun me jure ses grands dieux qu'il ne sait ce que tu deviens, et on me demande ensuite si tu n'es pas en route pour le Pérou. C'est à croire que tu as retrouvé le vieil anneau de Gigès, qui rendait son propriétaire invisible. Quand, par hasard, je t'interroge sur l'emploi de tes journées, tu me réponds invariablement que tu suis un cours de botanique, un cours d'arabe, un cours de philosophie, un cours d'économie politique, un cours de chinois. Que sais-je î un tas de cours ! plus de cours qu'il n'y a de professeurs ! « Bon ! me disais-je, comme monsieur mon fils s'instruit ! un de ces quatre matins j'en apprendrai de belles sur son compte ! »
— Mon père !
— Entre nous, je crois que l'un de ces quatre matins est arrivé. Voyons, mon cher Louis, à quelle folie te livres-tu ici ? Je ne te ferai pas l'injure de supposer que tu fais partie de quelque société secrète...
— Oh!...
— Fort bien, et ton indignation me rassure ; mais connue il m'est impossible de penser que tu t'habilles d'une vieille redingote marron, râpée au dos et
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luisante aux coudes, et d'unaflreux pantalon noisette, natif du Temple, pour étudier la morale ou la chimie, force m'est de te demander très-catégoriquement ce qui t'amène icietce que tu y fais. J'ai dit ; à ton tour, parie.
— Mon père...
— Oui ; je suis ton père, c'est convenu ; et les registres de l'état civil en font foi ; mais ce n'est pas une raison pour te taire à perpétuité. Voyons, veux-tu que je t'aide!... As-tu des dettes?
— Non, mon père.
— Tant pis. A ton âge, et riche comme tu l'es, un jeune homme rangé en a toujours. Te livres-tu à l'étude des problèmes sociaux dont tout le monde poursuit la solution?
— Dieu m'en garde!
— Et tu fais bien ! As-tu l'envie de passer à l'état d'homme politique, et crois-tu qu'il soit nécessaire pour arriver à ce beau résultat de lire tous les livres d'une bibliothèque?
— Point du tout.
— Enfin es-tu savant, entomologiste, mécanicien? t'adonnes-tu à l'amélioration de la race chevaline ? poursuis- tu la pierre philosophale? veux-tu fonder une secte d'illuminés?
— Eh ! mon père, je ne suis pas fou!
— Eh bien ! si tu n'es pas fou, parle ; je t'écoute.
Louis soupira, regarda les deux portes toujours fermées, ouvrit la bouche comme s'il allait parler et ne dit rien*
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— Mais j'attends! reprit le père, en frappant de sa canne sur les briques du plancher.
— Au nom du ciel, plus bas! murmura le jeune homme.
— Que fait au ciel que je parle à voix haute ou à voix basse ?
— C'est que nous ne sommes pas seuls dans cet appartement, répondit Louis avec effort.
— Ah! nous ne sommes point seuls, c'est déjà un renseignement.
— Et je ne voudrais pas troubler le repos des braves gens qui y demeurent.
— Ici près, là? dit le père, en désignant les deux portes du bout de sa canne.
— Oui, mon père.
— Et que font-ils, ces braves gens?
— Ce sont des ouvriers.
— Quelle espèce d'ouvriers? Il y en a tant! les bons qui travaillent, les mauvais qui ne font rien !
— Oh ! ce sont de braves gens!
— Ces braves gens sont des ouvriers; ces ouvriers sont de braves gens; nous pourrions causer longtemps comme ça sans beaucoup éclaircir la question ; mais voilà, j'imagine, quelque chose qui nous aidera puissamment à la résoudre.
Le père se leva, et s'approchant d'un meuble, il prit délicatement entre le pouce et l'indicateur un joli petit bonnet de femme tout Irais éclos de la veille.
A cette vue, Louis rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Le bonnet est charmant, dit le père, en le faisant
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tourner sur son doigt ; tu me permettras bien de croire qu'il est à quelqu'un, et que ce quelqu'un est une jeune fille ?... Allons, il y a une amourette sous ses rubans roses !
— Non, pas une amourette, dit le fils en se levant, mais un amour profond, sérieux, sincère...
— Bon! pourquoi ne pas dire tout de suite éternel !
— Oui, mon père, éternel !
— Ah ! voilà le grand mot lâché !
— Et digne de celle qui l'inspire.
— Voilà que nous commençons à nous comprendre. Tu es amoureux, et tu prends un feu de paille pour un volcan.
— Ah! si vous connaissiez celle que j'aime...
— N'achève pas; c'est inutile, et je sais d'avance tout ce que tu vas me dire. Elle a toutes les qualités, tous les mérites, toutes les vertus, toutes les grâces; bien plus même, ce n'est pas une femme, c'est un ange. La tradition le veut. Mais ce bel ange a un nom, sans doute?
— Celle que j'aime s'appelle Cœlina.
— Oh ! quel nom !
— Elle ne l'a pas choisi...
— Et elle a bien fait; si elle l'avait choisi, je ne le lui aurais jamais pardonné. Mais, continue. MUc Cœlina a une profession, une famille sans doute? On a beau être ange de naissance, ces choses-là ne sont pas inutiles.
— Cœlina est fleuriste.
— Bien!
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— Son père est menuisier, et sa mère, Mm« Plumet, veille aux soins du ménage.
— Voilà qui est parfait; çt je n'ai rien à reprendre à tout cela, si ce n'est ta présence ici, au milieu de personnes que sans doute tu connais fort peu.
— Il y a fort peu de temps, en effet que je les vois; mais si court qu'il ait été, il m'a permis d'apprécier leur patience, leur résignation, leur courage, leur probité, leur ardeur au travail, leur...
— Bon! te voilà parti! nous avions les fermes modèles, tu inventes les familles modèles, c'est mieux.
— Vous raillez, mon père; mais vous-même, ne m'avez-vous pas enseigné le respect qu'on doit aux honnêtes gens? c Quelle que soit leur condition, me disiez-vous, brillante ou modeste, il faut les honorer. » Vos maximes, je les pratique.
— C'est fort bien! mais en te disant de respecter et d'estimer les braves gens, t'ai-je dit qu'il fallait aimer leurs filles?
— Est-on maître de son cœur?
— On est toujours maître de faire ou de ne pas faire une sottise! Tiens, mon cher Louis, je plaisante; mais la chose a plus de gravité que tu ne le 'penses, et j'arrive à temps, je l'espère, pour t'empêcher de faire une folie ou une mauvaise action.
— Que voulez-vous dire?
— Tu vas me comprendre. Cette famille, dis-tu, est honnête et toute pétrie de ces vertus que certains auteurs prêtent si complaisamment à quiconque ne porte pas d'habit; je veux bien te croire sur parole, mais tu
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conviendras que tu as tout au moins une singulière façon de respecter cette honnêteté!
— Comment cela, s'il vous plaft?
— Mais, en ^introduisant dans cette famille d'ouvriers, as-tu dit ton nom, ta fortune, ta position dans le monde? Ton costume me répond pour toi; crois-tu que ce déguisement soit bien loyal, et si ces braves gens apprennent un jour que tu les as trompés, n'auront-ils pas le droit de t'aecuser?
— Oui, j'en conviens, la ruse que f ai employée pour me rapprocher d'eux est blâmable peut-être; mais, quel était mon but en m'y résignant; voulez-vous que je vous le dise?
— Et que m' apprendrais-tu que je ne sache déjà? Tu es une victime des opéras-comiques. Tu as voulu être aimé pour toi-même ! Le moyen n'est pas neuf, mais il est ridicule. As-tu bien réfléchi à ce que tu voulais faire en venant ici? Tu ie sais, en amour il y a deux camps, deux écoles, comme on dit aujourd'hui : celle des roués et celle des dupes; Lovelace représente l'une, Grandisson représente l'autre. Le premier séduit, c'est une faute ; le second épouse, c'est une sottise. A laquelle de ces deux écoles appartiens-tu?
— Que vous dirai-je, mon père! J'aime ; ce mot-là résume tout. 11 explique ma conduite ; s'il ne la justifie pas, il l'excuse. Ce qui m'entratne versGœlina, ce n'est pas seulement sa beauté, mais surtout c'est sa grâce, sa naïveté, sa candeur, sa joyeuse et charmante humeur 1 Je l'aime, enfin.
— Ou tu crois l'aimer !
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— le sais bien qu'on peut lui reprocher de n'avoir pas toujours des manières très-distinguées, un langage très-correct ; eh! oui, ce n'est pas une femme du monde; mais si elle est Tenue comme une violette des bois sans culture, au hasard, en a-t-eUe moins de grâce et de parfum? Quand elle est là près de la fenêtre, et que, tout en chantant quelque romance populaire, elle tresse ses bouquets de gaze, de soie et de velours, la franchise de son sourire, la fraîcheur vermeille de ses joues, sa gaieté d'oiseau, sa jeunesse, son insouciance, tout me rappelle ces charmantes héroïnes...
— Eh! mon Dieu! je te demande des raisons et tu me fais du lyrisme. Il ne te manque plus que de me répondre en vers. Laissons Là les romanesques héroïnes qui n'ont rien à voir dans tonaventure, et réponds tout net àma question. As-tu, oui ou non, l'intention sérieuse d'épouser MUe CœKna Plumet?
— Eh bien ! oxà.
— Tu es de la seconde école, mon pauvre garçon !
— Je suis de l'école qui n'a pas de préjugés.
— Et moi non plus je n'ai pas de préjugés; mais à les romans dont tu as fait ta pâture te permettaient déraisonner un peu, tu comprendrais bien vite qu'une femme qui n'a pas nos idées, qui ne parle pas notre langage, qui n'est pas dans nos habitudes et nos relations, peut, tout en ayant de merveilleuses qualités, nous rendre parfaitement malheureux. Tranchons le mot. M^e Cœlina, et ce n'est pas ma faute, n'est pas de ton rang et ne vit pas dans le même monde.
— Mais, mon père, aujourd'hui l'égalité—
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— Ah Lmon ami, épargne-moi de pareilles sornettes! Tout ce que tu veux me «dire, je l'ai lu vingt fois, et ce n'est pas la peine de me lé répéter. Crois-en ma vieille expérience, en Munissant à Mlle Plumet, tu crois n'épouser qu'une grisette, et tu épouses le ridicule... Bien plus même, tu épouses le malheur.
Louis ne répondit rien, mais sa physionomie trahissait les mouvements de son cœur ; s'il regrettait d'avoir été surpris dans son. romantisme en action^ on voyait cependant qu'il persistait dans son dessein.
— ■ Écoute-moi, reprit son père d'une voix grave : tout ceci m'attriste plus que tu ne le penses. Tu es majeur, tues maître de la fortune que t'a laissée ta pauvre mère, tu es donc entièrement libre d'agir suivant ta volonté... Mais croifirtu que j'aie d'autre intérêt ici-bas que celui de ton bonheur ? et n'es-tu ' pas ma plus chère, j'allais dire mon unique affection ?
Le fils, ému, pressa la main de son père. '. — J'avais rêvé pour toi une" autre union...
— Une autre union? répéta le fils en relevant le front.
— Tu te souviens de ta cousine Marie?
— Cette jolie enfant que je n'ai pas vue depuis déjà sept ou huit ans ?
— C'est aujourd'hui une grande jeune fille : l'âme la plus blanche dans le corps le plus beau. Elle est orpheline, tu le sais, et je te la destinais...
Louis secoua la tête.
— 11 est trop tard, mon père', dit-il.
— Nous verrons bien, répondit le diplomate.
On entendit en ce moment un léger bruit dans la
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pièce à côté, Louis se leva brusquement «et jeta un regard suppliant sur son père.
-r- Je comprends, reprit celui-ci ; tu as peur que ma présence ici, à pareille heure, ne révèle à ces braves gens qui je suis et qui tu es. Je me retire ; mais songes-y bien, mon éher enfant, tu es sur une pente qui conduit aux plus dangereuses folies. Tes yeux me disent que ton cœur n'est plus libre; c'est alors à ta raison que je m'adresserai... Pense à ton avenir, pense à ta famille, et ne joue pas le bonheur de toute ta vie sur le caprice d'un jour. Je te laisse et retourne à l'hôtel, mais souviens-toi que je t'attends.
Le père serra la main de son fi!s et sortit de l'appartement.
Quand le bruit de ses pas cessa de résonner dans, l'escalier, Louis qui l'avait suivi rentra dans la chambre et tomba sur une chaise, le front entre ses mains.
— Non, dit-il, c'est impossible! J'aime Cœlinâ, j'épouserai Cœlina !