LA FAMILLE PLUMET
On trouvera peut-être que M. le marquis de Fontenay, — c'était le nom du père de Louis, — n'avait pas mis son autorité de père en usage avec assez de fermeté, dans la visite qu'il avait faite rue du Faubourg-Saint-Denis.
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Cette modération tenait à une circonstance particulière qu'il est bon d'expliquer icL
Un jeune homme qui était un peu, par alliance, de la famille du marquis, avait eu, comme Louis, un amour assez vif pour une femme d'une condition inférieure. Le père était intervenu» et un beau matin le bel amoureux était parti ; on le croyait en voie de guérison, lorsqu'un jour, en entrant dans sa chambre, on le trouva mort dans son lit. Une lettre adressée à son père indiquait que le regret d'être séparé de la seule femme qu'il pouvait aimer l'avait poussé au suicide.
A défaut de cet exemple, qui était bien de nature, on en conviendra, à faire réfléchir le marquis, M. de Fontenay était en toute chose de l'école des temporisateurs. Il espérait beaucoup du temps et de l'aide que le hasard lui prête en toute occasion.
« Attendre, avait-il coutume de dire, c'est réussir. »
Au moment de son départ pour l'Allemagne, où l'appelait la mort d'une parente qui avait pour héritière une fille unique, orpheline à dix-sept ans, M. de Fontenay avait confié son fils aux mains d'un vieil ami, officier de marine en retraite. Le soin de régler une riche succession embarrassée de dettes et de procès, avait retenu M. de Fontenay en Allemagne plus longtemps qu'il ne le pensait. De retour en France, il n'eut rien de plus pressé que d'interroger son vieil ami et d'étudier 1e caractère de son fils. Le résultat de ce double examen fut, comme dans toutes les affaires de ce monde, mêlé de choses bonnes et mauvaises ; mais le marquis avait assez vécu, et en des circonstances
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LOUIS de Humour 19
trop diverses, pour s'effrayer beaucoup de ce résultat La seule chose qui l'inquiétait un peu, c'était l'absence ' presque complète de défauts qu'il avait observée dans le caractère de Louis.
— Point de défauts ! disait-il en lui-même, mauvais symptôme i Pourvu qu'il n'ait pas de vices !
En rentrant dans son cabinet, après sa course au faubourg Saint-Denis, M. de Fontenay y rencontra son ami l'officier de marine qui l'attendait.
— Parbleu ! lui dit-il, je suis ravi de vous trouver là, nous avons à causer. /
— Causons.
— Mais d'abord, dites-moi bien tout
— Quoi, tout?
— Que faisait monsieur mon fils pendant les derniers jours de mon absence ?
— Que sais-je i Apparemment ce que font les miens !
— Et que font-il les vôtres ?
— Je l'ignore.
— Voilà qui m'éclaire merveilleusement !
— Vous imaginez-vous par hasard que je prenne garde à ce que font de grands garçons de vingt-cinq ans ?Que vous avais-je dit : « Je me charge volontiers de la tutelle momentanée de Louis, à la condition de lia mettre la bride sur le cou ; » j'ai tenu parole, et il court encore.
— Je m'en doute assez !
Ici, M. de Fontenay raconta à son vieil ami, le capitaine de Garoflé, l'étrange aventure dans laquelle son fils
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Louis s'était jeté tète baissée, avec la candeur d'un novice et Fétourderie d'un papillon.
— Mais, sacrebleu ! c'est absurde ! s'écria le vieux marin.
— Eh ! je le sais bien , et c'est là ce qui m'effraye. Une sottise qui prend sa source dans les qualités les plus exquises du cœur... c'est presque incurable !
— Mon ami, il n'y a pas de temps à perdre ; il faut embarquer votre fils à bord d'une frégate et l'envoyer au bout du monde.
— Et croyez-vous qu'il ne trouvera pas des fleuristes plus ou moins décolletées de Rio-Janeiro àTaïti? La belle avance lorsqu'un beau matin j'apprendrai par le paquebot de la mer des Indes que mon fils a épousé une Virginie cuivrée ! une Ourika couleur de bois d'acajou !
— C'est juste ; alors que prétendez-vous faire ?
— Attendre... Vous avez vu pécher la baleine, mon vieux camarade ?
— Vingt fois ; mais quel rapport entre une baleine et votre fils ?
— Un très-grand. Lorsqu'une baleine est piquée au flanc, vous lui donnez de la corde et la laissez nager aussi vite qu'il lui plaît.
— Sans doute. Si on roidissait le grelin , elle emporterait tout, le harpon , la chaloupe et les matelots.
— Eh bien ! mon fils est piqué au cœur... je le laisse courir. Nous verrons quand il sera las.
Force nous est ici de faire un pas en arrière pour
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LOUIS DE PONTENAY 21
expliquer comment Louis avait fait la connaissance de la famille Plumet.
D'un caractère naturellement exalté, un peu mélancolique et doux, Louis partageait sa vie entre la lecture et la rêverie. Quand il ne lisait pas un volume de poésie ou quelque roman nouveau, il errait à travers champs. Au lieu de chercher dans le monde quelque honnête jeune fille à laquelle il pût confier son cœur et l'avenir de son nom, il se mit bravement à la poursuite de l'idéal. Trouver une femme qui devienne une bonne mère de famille et vous rende heureux ou à peu près , c'est déjà bien quelque chose , et Ton sait beaucoup de gens habiles qui n'y réussissent pas. Louis voulait mieux que ça et plus que ça. Il éleva dans son cœur un autel à l'absolu, et sur cet autel il dressa une statue qu'il se plut à orner de toutes les perfections que les fantaisistes prodiguent à leurs idoles. Son 'idéal à lui s'appelait tantôt Ophélia et tantôt Héloïse, un jour Clarisse et le lendemain Desdemone. Combien de fantômes charmants ne traversèrent pas son imagination, tandis qu'il suivait au soleil couchant la lisière des bois pleins d'ombres et de murmures ! Mais tandis qu'il vivait en communion avec des êtres imaginaires, ces faciles aventures qu'on trouve si aisément lorsqu'on se promène au bois de Boulogne ou sur l'asphalte du boulevard, lui répugnaient effroyablement , et loin d'imiter l'exemple de ses amis, ce qu'il savait de leurs galanteries et de leurs triomphes le faisait se replonger plus avant dans ses chères et rêveuses contemplations. Ce qu'il voulait, c'était une chimère.
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Si LES KÈYEtJlS DE PÀJflS
Un jour il la rencontra ; et cette chimère, s' appelait Cœlina Plumet. .
En suivant la ligne des boulevards, les mains dans ses poches et le front pensif, Louis avait souvent croisé, passant avec h grâce et la légèreté d'une bergeronnette qui trotte sur le sable fin des ruisseaux, une jeune ouvrière qui filait, pimpante et jolie , un carton sous Le bras ou quelque botte à la main, il la suivait des regards, quelquefois aussi des pieds, et quand ette disparaissait k F angle d'une rue , il soupirait et s'en allait rêvant.
L'intrigue, comme on voit, n'était si bien vive, ni bien romanesque, mais avec un caractère comme œkn de Louis, il suffisait d'un hasard pour faire de cette rencontre une aventure, et transformer, le diable attendant, cette aventure en roman.
Ce hasard se présenta un dimanche.
Ce jour-là, Louis était allé h Saint-Mandé sans autre motif que la pente du caprice. Un restaurant était ouvert, il y entra. La douceur de la journée avait engagé le maitrede rétablissement h dresser des tables dans le jardin. On avait ramassé quelques musiciens dans le pays et la compagnie sautait entre deux gibelottes.
Dès les premiers pas que Louis fit dans le jardin, il rencontra les yeux de la jolie ouvrière. Elle était dans ses plus frais atours, enrobe de mousseline-laine, avec un job bonnet, et dansait de tout son cœur.
— EBeencofe! Quel hasard» murmura Louis.
Le hasard, il faut l'avouer, n'était pas bien miraculeux, mais quand on a T esprit enclin au romanesque,
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LOUIS DE FONTBUT Si
les grains de sable deviennent des rochers, et la faneuse qui passe une fourche à la main se transforme en Dulcinée.
L'ouvrière, tout en dansant, ne prenait pas garde à M. de Fontenay, qu'elle ne connaissait pas* Si elle l'avait vu, c'est parce que la porte par laquelle Louis était entré faisait face au quadrille où eBe figurait. Le bal, la musique et son danseur l'occupaient tout entière.
Si Louis avait pris plaisir à la voir marcher, il en prit un plus grand encore à la regarder, tandis qu'elle allait, venait et sautillait avec la prestesse «Ton écureuil. Quand la contredanse fut terminée, l'ouvrière salua son cavalier et courut vers une table où un brave homme endimanché causait, entre deux verres, avec un invalide, et l'embrassa gaiement.
— Tu t'amuses, me» enfant ? dit le bonhomme.
— Oui, papa.
— Eh bien! amuse-toi.
— Certainement, et vous ?
— Moi, je bavarde avec monsieur, qui me raconte les campagnes de l'autre ; nous en étions à la Béràéna.
— Un endroit où il faisait chaud, mam'zelle, dit l'invalide en saluant Fourrière; des glaçais partout, sot le fleuve et dans la barbe.
— Ça devait être drôle ! dit la jeune fiBe, mais maman, oùest-elïe?
— La maman Plumet!... Tiens, elle est là-bas avec notre voisine... En. voiB deux qui font travailler leurs langues comme quatre!
— Ohf la ritournelle qui commence» Bonsoir, papa!
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Et, plus leste qu'un oiseau, MWe Plumet courut à la
Le bal, comme on le pense bien, était un peu mêlé, et la compagnie eût été fort surprise si elle avait appris que le fils d'un vrai marquis, deux ou trois fois millionnaire, promenait sa rêverie sous les tonnelles du père Pitou, à l'enseigne du Chasseur d'Afrique.
Au plus fort d'une valse qui mêlait agréablement les artilleurs aux couturières, un courtaud de boutique qui se donnait les sirs d'un prince russe en villégiature, saisit gaillardement Cœlina par la taille et l'embrassa sur le cou. Cœlina se récria et voulut se dégager.
Mais le séducteur de guinguette, animé par une bouteille de vin blanc, la retint.
— Palsambleu ! ma charmante, lui dit-il en style de mousquetaire, puisque la connaissance est faite, nous allons la continuer, s'il vous plait.
Et un second baiser suivit cette déclaration.
Louis n'était pas loin de Cœlina. Il s'élance, et prenant au collet le galant, il l'envoie dans les jambes d'un brigadier de dragons, aux éperons duquel le malheureux laissa unpan dçson habit. Les spectateurs rirent aux éclats. Le vaincu, furieux et contusionné, se releva, et bondit sur son agresseur, les deux poings en l'air.
Mais Louis avait fait de la gymnastique, de la savate et du pugilat ; et quoique d'une apparence frêle et délicate, il n'eût pas redouté dans l'occasion de lutter avec un rôdeur de barrière ou quelque lion de faubourg.
Dès le premier choc, son rival s'en aperçût bien; un coup de poing l'envoya rouler à dix pas sur les genoux
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de Mm* Plumet, qui sauta de sa chaise en poussant des cris.
—Monsieur, prenez garde ! s'écria Cœlina en voyant le jeune commis se redresser d'un air furieux, les yeux en flamme et les mains sur une chaise qu'il brandissait.
— N'ayez pas peur, mademoiselle ; s'il me touche, il est mort! répondit Louis en qui parlait l'orgueil du sang.
Mais au bruit de la lutte, des gendarmes accoururent, et, pour remettre l'ordre, arrêtèrent provisoirement les deux antagonistes.
— Au violon ! dit le brigadier.
Que seraient devenus la poésie et les rêves de Louis, si des hauteurs d'une aventure il était subitement tombé dans les réalités vulgaires d'une prison de village, c'est ce que personne ne peut savoir ! Mais Cœlina était là, elle intervint :
— Eh ! monsieur, dit-elle au brigadier d'un petit air délibéré, emmenez les coupables, c'est votre droit, mais laissez les innocents !
— Eh ! la petite mère ! tous les tapageurs seraient innocents de père en fils !... si on les écoutait !
— D'abord, monsieur le militaire, il n'y a pas de petite mère, il y a une honnête fille qui vous parle, et vous dit que monsieur a pris ma défense contre ce grand nigaud, qui voulait m'embrasser de force.
— C'est vrai ! dit un dragon haut de cinq pieds six pouces, sans le casque.
— Ah ! il voulait vous embrasser ? reprit le gendarme, à qui l'intervention de la cavalerie inspirait
déjà des sentiments plus doux.
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— El ptatAt deux fais qtf une.
— Et malgré vous ?
— Tiens t il est si beau , ce msmskxs arec son lorgnon!
— Alors, c'est différent, et du moment que l'autre monsieur n'a fait que voter à votre secours, il a rempli son devoir en bon Français*
Après avoir débité cette phrase avec totale la grâce militaire que comportait la situation, le brigadier ordonna à ses hommes de lâcher Louis.
— Et vous, marche ! dit-il à Fautre.
Eu ce moment, Louis sentit sa main prise comme dans un était ; il se retourna et vit l'honnête figure de Jérôme Plumet qui venait remercier le protecteur de sa fille.
— Vous avez défendu Cœlina, monsieur, c'est d'un brave homme ; je ne vous dis que ça ; mais si, dans l'occasion, vous avez besoin d'une boane paire de bras, comptez sur Jérôme Plumet.
— Et moi,, monsieur, ajouta la voix {dus douce de Cœlina, croyez que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour une femme qui vous était inconnue.
M"* Plumet, pfais expansive, sauta au cou du jeune homme.
— Aht monsieur,, dit-elle, vous êtes un héros, je croyais voir le prince Rodolphe. Vous avez son courage, et j'imagine qu'il vous ressemblait.
L'effusion et la cordialité de ces braves ouvriers, la jolie figure de l'ouvrière, agirent sorte cœur impressionnable de Louis ; il vit poindre dans son imagination,
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LOUIS DB POOTENÀT 87
toujours en éveil, le premier chapitre d'un roman, et tout doucement il se bissa aller au plaisir d'en tourner les premiers feuillets.
Le moment du départ Tenu, en ne tromrplus ni voitures ni omnibus. On prit gaiement Je parti de rentrer à pied dans Paris. Il faisait un clair de lune superbe, et par un de ces caprices qui prouvent jusqu'à quel point le mois de mars pousse l'amour de la fantaisie, il n'avait pas plu de la journée.
Louis marchait en compagnie de la famille Plumet, ce qu'il avait fait ayant suffi pour le mettre sur le pied de la plus parfaite intimité. Chansonnettes et propos allaient leur train. En observant Cœlina, à laquelle il donnait, quelquefois le bras pour passer les endroits pierreux, une idée que tout autre eût repoussée avec empressement et que Louis accueillit comme une Inspiration d'en haut, s'insinua dans son esprit, où elle jeta bientôt de profondes racines.
— Si je m'introduisais chez elle, se disait-il dans sa fièvre d'aventure, si je me faisais aimer pour moi-même, au moins serais-je sûr que la séduction de la fortune et du rang ne serait pour rien dans le sentiment que j'aurais fait naître dans ce jeune cœur? Cœlina est fraîche comme une rose du mois de mai, elle a toute la gaieté de son âge et de sa bonne santé, elle gazouille comme une hirondelle au bord d'un toit, le sourire est son ami; on voit au travers de ses moindres pensées oomme au travers d'une eau limpide; c'est peut-être le bonheur que je tiens sous mon bras.
Louis en était là de ses réflexions, fruits roman-
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tiques du clair de lune, lorsque Mme Plumet, qui avait au plus haut degré le don de la curiosité, interrogea brusquement le rêveur.
— Vous êtes de Paris, monsieur? lui dit-elle.
— Non, madame, répondit Louis.
Et il ne mentait presque pas; Louis était né dans un château, aux environs de Saint-Germain.
— Alors, vous êtes de la province? reprit la curieuse.
— Oui, répondit Louis.
Ici le mensonge commençait à intervenir dans la conversation. Encore quelques mots, et il allait prendre de plus belles proportions.
— Pauvre jeune homme ! continua Mme Plumet, qui ne pouvait pas comprendre qu'on ne fût pas de Paris; ce sont vos parents qui vous ont envoyé à Paris, sans doute?
— Oui, madame, mes parents, et l'envie de faire quelque chose.
— Vous avez donc choisi un état?
— Il faut bien travailler pour vivre !
— C'est la coutume îles honnêtes gens, — mais les vauriens s'en passent, dit le père Plumet, et j'en connais!...
— Oh! monsieur n'a pas la tournure d'un mauvais sujet, dit doucement Cœlina.
— Ça se voit! Un brave jeune homme qui donne de si fameuses taloches aux insolents !
— Mais, dites-moi, reprit Mme Plumet qui persistait
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dans son interrogatoire, qu'est-ce que vous faites doncî Louis hésita un instant.
— Moi , madame? dit-il ensuite.
— Pardine ! il ne s'agit pas d'un autre, j'imagine! Louis se gratta le front.
— Js travaille dans l'étude d'un homme d'affaires, dit-il enfin.
— Est-ce un bon métier?
— Mais assez bon.
— Et vous gagnez?
— Deux cents francs par mois, à peu près.
— Tiens! c'est gentil, un peu plus de six francs par jour.
. — Comme les doreurs sur porcelaine, les bons tapissiers et les ébénistes, dit Jérôme Plumet.
— Mais j'aurai de l'augmentation bientôt, répliqua Louis, qui commençait à s'amuser de son mensonge.
— Et dépensez-vous tout ce que vous gagnez?
— Daine ! quand on vit à l'hôtel.
— Gomment! vous vivez à l'hôtel?
— Il le faut bien, quand on n'a pas ses parents.
— Mais, jeune homme, on doit vous voler dans cet hôtel?
— Dame! les aubergistes, vous savez, ne concourent pas pour le prix de vertu.
— Et qui est-ce qui prend soin de votre linge, de vos effets, d tort enfin?
— La bonne.
. — Ah bien! ce doit être un fier gaspillage?
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— Assez joli; les mouchoirs y passent et les chemises aussi.
— C'est une horreur! liais pourquoi ne vous mettezvous pas chez de braves gens qui vous prendraient en pension?
— 11 faudrait en trouver,
— On en cherche.
— Je n'en connais point.
— Eh bien ! voulez- vous que je vous Casse une proposition, moi?
— Faites, madame Plumet, faites.
— Vous plairait-il de venir chez nous?
— Dame! si ça convenait à M. Plumet.
— Il ne s'agit pas de savoir si ça lui convient, puisque ça me va. Voyons, ça y est-il?
— Mais d'abord, s'écria M. Plumet, il faudrait savoir si monsieur demeure dans notre voisinage.
— C'est juste; où demeure donc cet homme d'affaires chez qui vous travaillez?
— Dans le faubourg Poissonnière, répondit hardiment Louis, qui se souvint d'avoir rencontré Cœlina entre le boulevard Bonne-Nouvelle et la Porte Saint- Denis.
— - Comme ça se trouve, nous sommes voisins!
— Ah bah!
— Et nous avons justement chez nous, rue du Faubourg-Saint-Denis, une chambre qui ne fait rien et très-proprement meublée, tout en noyer.
— Tout en noyer! répéta Louis.
— Vous pourrez vousy installer demain si vous voulez.
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LOUIS DE FOMTENAT 31
— Je ne demande pas mieux.
— Alors c'est dit?
— C'est dk!
— A propos, monsieur, maintenant que vous voilà mon locataire , dites-moi donc, je vous prie, comment vous vous nommez?
— Je m'appelle Louis Durand, répondit Louis. Et mentalement il ajouta :
— Il y a tant de Durand! un de plus, un de moins! La conversation avait mené la compagnie jusqu'à la
hauteur delà Porte-Saint-Denis; arrivés là, les nouveaux amis se séparèrent en se promettant de se revoir le lendemain.
En rentrant dans l'hôtel de son père, Louis était ivre de joie. Un pan de cette robe céleste qu'il faisait flotter sur les pas de son inconnue venait enfin de lui apparaître. Cette robe ne valait pas plus de trente sous le mètre, et son inconnue portait un simple tartan; mais l'idéal n'a poûit de costume qui lui soit particulier, et pourvu qu'il soit habillé, qu'importent l'étoffe etla façon !
Grâce à la liberté que lui laissait le capitaine de vaisseau commis i sa garde par If. de Fontenay, le déménagement de Louis ne fut pas long; une malleen fit tous les frais. Personne d'ailleurs dans l'hôtel ne s'aperçut de la nouvelle et singulière vie qu'il menait. Le capitaine de vaisseau, eût-il vécu cent ans, ne se serait jamais imaginé qu'un fils de famille (gui avait à la disposition de son coeur tous les boudoirs de la Chausséed'Antin, irait l'enfermer dans use mansardedufaubourg Saiat-itenisJ
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La chambre qu'on destinait à Louis choz les époux Plumet donnait sur les toits et présentait à la vue une collection remarquable de girouettes et de tuyaux de cheminées. La perspective se noyait dans un horizon de mansardes et d'ardoises. Le mobilier, qui valait bien trente écus, se composait d'un lit, d'une commode et de quatre chaises, avec un petit miroir accroché au mur par un clou.
— Vous serez là comme un prince, lui dit Mme Plumet en lui faisant les honneurs de son domicile. C'est un peu haut, mais l'air est bon: il y a un appui sur la fenêtre, où l'on pourra mettre des pots de réséda et des giroflées. En face, il y a un monsieur, un artiste qui joue sur son piano les airs les plus nouveaux ; ce sont des contredanses qui donneraient envie de danser aux engelures. Un peu plus loin, là où vous voyez une cage verte avec un serin, il y a une demoiselle qui chante des romances à fendre le cœur. Elle doit débuter à l'Ambigu. Aimez-vous les beaux-arts, vous?
— Oh! s'écria Louis avec un geste d'admiration.
— Moi, j'en raffole. . . les mélodrames surtout me rendent folle. Je ne suis jamais plus contente que lorsque je pleure à chaudes larmes. Et dire que si j'avaisétudié, j'aurais pu être actrice !... mais je n'ai pas étudié. Oh ! Mélingue, voilà un homme 1 Vous le rappelez-vous dans Lazare le Pâtre, quand il crie : « Archers du palais, veillez! » Ça me fait sauter sur ma chaise quand j'y pense. Le mélodrame ! il n'y a que ça de beau. Une mère qui embrasse sa fille, un père qui gronde, un traître, un affreux traître, qui persécute tout le monde,
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une pauvre innocente, amoureuse comme le printemps, qui ne peut pas épouser celui qu'elle aime, des princesses avec des robes tout en or, et puis des gens qu'on emprisonne, des histoires de petits enfants abandonnés qui font que les premières loges pleurent sur les galeries et les galeries sur le parterre ; et M. Jemma,
da Porte-Saint-Martin, avec sa voix de tonnerre, et M. Boutin, qui ferait rire un croque-mort Ljeun; et Mme Guyon, une femme superbe, qui vous remue les entrailles quand elle dit: « Mon enfant! mon enfant! » et puis, des assassinats à faire peur , de pauvres créatures qui meurent de faim, des coups de couteau, des enterrements, des prisons, des victimes partout, un tas de malheureux qui gémissent: voilà qui est amusant! Pourquoi ne suis-je pas M11* Clarisse Miroy, au lieu d'être Mme Jérôme Plumet!
Une voix interrompit la bonne femme au milieu de ses épanchements.
— Hé! maman Plumet, criait la voix du mari, voilà l'heure du déjeuner et le miroton sera trop cuit.
— On y va ! on y va! répondit la femmes Puis haussant les épaules, elle ajouta:
— En voilà un qui aime la littérature ! pourvu qu'il ait des planches à mettre sous son rabot et du fricot à mettre sous sa dent, ça lui suffit.
— Voyez quelle chance, dit alors Louis en retenant Mmt Plumet ; mon patron est justement l'homme d'affaires du théâtre de l'Ambigu : puisque vous aimez le drame, je vous offrirai une loge pour la nouvelle pièce.
— Vrai? une loge! pour cette pièce où l'on sanglote
que c'est à ctoke qu'il pleutdans la salle!... il faut que je vous embrasse!
Et M"" Plumet embrassa Louis sur les deux joues.
La famille dans laquelle le fils de M. le marquis de Fontenay venait de s'introduire se composait de quatre personnes, les trois qui nous sont déjà connues et une quatrième représentée par M. Arthur, neveu de Mmc Plumet, et gamin de Paris de profession.
M. Arthur n'était pas le gamin de Paris tel qu'on te voit dans les chansons, mais il était, en revanche, le gamin de Paris tel qu'on le voit dans la rue.
Ce méchant vaurien, habitué des théâtres du boule- Tard, exerçait à ses heures perdues la profession d'ourvrier bijoutier; mais le soin de lire les affiches le anatin, de receuilhr les nouvelles en causant devant la porte du Cirque avec les choristes du Petit-Lazaari ou des Folies-Dramatiques, de parcourir les journaux pour être au courant des rentrées et des débuts, de suivre tes régiments qui passent sur la chaussée, musique en tète, d'assister aux revues , et mille autres occupations non moins utiles, kii laissaient si peu de loisirs, que M. Arthur n'avait presque jamais le temps d'aller à l'aiteMer.
Mais, par exemple, il ne manquait jamais de rendre visite à la Morgue deux ou trois fois par semaine et d'être le premier à la barrière Saint-Jacques les jours d'exécution. Les drames de la cour d'assises n'avaient pas d'auditeur plus fidèle; mieux que la Gazette des Tribunaux, il savait les noms et les antécédents des grands criminels traduits à la barre delà cour. On ne tirait pas un seul coup de canon à Vîncennes, qu'il ne
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LOGIS DE FONTEfiÀT 35
prit sa large part de toutes les manœuvres militaires. Ses soirées* il les passait toutes au paradis de l'Ambigu ou au parterre des Funambules. M. Arthur n'avait point de rival au noble jeu du bouchon et dans l'art aimable d'imiter le cri des animaux. 11 tambourinait la retraite anrec ses doigts sur les vitres et jouait de la trompette dans le creux de ses mains. Du premier coup d'oeil il découvrait M. Frédérick-Lemattre dans une foule, et les jours de premières représentations, il montrait à ses camarades éblouis les gants blancs de M. Dennery et les cheveux gris de M. Michel Masson. Dans l'occasion il déclamait des tirades de mélodrame et chantait, d'une voix enrouée, des couplets de vaudeville. Combien de morts illustres n'avait-il pas accompagnés au Père- Lachaise, pour avoir les prémices des discours funèbres! Au demeurant, sceptique comme un fonctionnaire, gouailleur, menteur, paresseux, gourmand, spirituel dans l'occasion, tapageur le plus souvent, impertinent, curieux, cruel au besoin, brave à son heure, M. Arthur avait été de toutes les émeutes, de toutes les manifestations et de tous les rassemblements.
Comme ces étudiants qui prennent leurs inscriptions dans les cafés du quartier latin, Arthur était un gamin de vingtième année. Mais, quoique majeur depuis déjà deux ou trois ans, Arthur persévérait dans un état qui permet l'oisiveté et autorise le vagabondage.
Arthur avait pour vivre les sous qu'il soutirait adroitement àM"** Plumet, les pièces de monnaie qu'il récoltait en ouvrant les portières des voitures devant les théâtres, un petit commerce de contremarques qu'il
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exploitait sur toute la ligne des boulevards, tantôt à la Porte-Saint-Martin, tantôt aux Variétés, et les bénéfices qu'il réalisait sur l'asphalte au jeu chéri du bouchon.
M. Arthur était la faiblesse de Mme Plumet et le chagrin vivant de M. Plumet. Il caressait toutes les sympathies de Tune en lui racontant l'intrigue du drame joué la veille et en lui procurant les feuilletons les>plus nouveaux ; mais il excitait la colère de l'autre par une effronterie de mœurs qui était antipathique à la nature honnête et laborieuse de l'ouvrier. Arthur était donc entre les deux époux un sujet continuel de querelles intérieures, querelles qui, pour le dire en passant, finissaient toujours par la retraite de Jérôme Plumet, trop bon ou trop faible, comme on voudra, pour jamais se fâcher sérieusement.
Pour achever le portrait de cette famille, nous dirons que M. Plumet, le menuisier, était tel qu'il se montrait, probe jusqu'à la plus extrême délicatesse, franc, d'humeur ouverte et joviale, n'ayant pas d'autre amour que celui de sa famille et pas d'autre désir que celui de travailler.
Gœlina avait dix-huit ans, le caractère vif et gai, la tête d'un enfant, et le cœur sur la main , et avec tout cela un fond' de bon sens solide et net qui se manifestait par éclair et surprenait, étant la fille légitime de Ume Plumet.
Quant à Mme Plumet, c'était certainement une bonne femme, mais toute pétrie de folie et de vanité. Elle se nourrissait de chimères et se repaissait d'extravagances; une idée juste et sensée n'avait jamais pénétré dans ce
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LOUIS DE FONTEflÀT 31
cerveau égaré par l'abus du mélodrame et du feuilleton.
Au demeurant et malgré ses travers, Mme Plumet adorait sa fille et son mari, et se fût mise en quatre pour les rendre heureux.
Tel était l'intérieur dans lequel le jeu de son imagination avait porté M. Louis de Fontenay, fils unique de M. le marquis de Fontenay, ex-pair de France et ancien ambassadeur.