ROMÉO
Dans le salon d'un des magnifiques châteaux qui sont semés çà et là autour de la ville de Blois, se trouvaient réunis un monsieur et une dame approchant tous les deux de la cinquantaine. Ils se livraient au dialogue suivant :
— Ainsi, ma sœur, vous me dites que votre médecin a déclaré que votre fille Valentine pouvait sans inconvénient essuyer la présence de son cousin Mathieu?
— Oui, mon frère, le moment est venu de mettre en présence ceux que nous projetons d'unir. Ils sont
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prêts tous les deux à goûter le bonheur* que nous leur souhaitons, grâce à mes précautions maternelles, qui vous ont fait tant de fois sourire ; Valentine et Mathieu seront des époux bien assortis.
— Je puis donc écrire à mon fils Mathieu d'accourir, et lever la défense qui lui est faite depuis cinq ans d'entrer dans la maison de son père...
— Et de sa tante, interrompit la dame, car nous sommes ici tous les deux chez nous.
— C'est vrai, ma sœur. Je vous quitte et je vais écrire à Mathieu.
11 importe, avant de poursuivre mon récit, de jeter un peu de lumière sur nos personnages.
L'un était M. Duprat, veuf depuis longtemps d'une femme qu'il avait beaucoup aimée, et dont il avait un fils unique appelé Mathieu. M. Duprat possédait cinquante mille livres de rente ; il passait dans le pays pour un parfait honnête homme. En politique il était conservateur, bien qu'il prisât son tabac dans une tabatière ornée d'un portrait du général Foy, et qu'il eût décoré son cabinet d'une gravure représentant le serment du Jeu de Paume. D'une élégance qui lui avait valu dans son printemps le titre de dandy, il en était arrivé à la redingote de castorine et aux souliers de daim noir.
La dame avec laquelle il causait était sa sœur, Âgée comme lui d'environ cinquante ans, veuve de M. Ca-
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simir, mort à la fleur de l'âge, et mère d'une belle et unique jeune fille appelée Valentine. Mme Casimir possédait une fortune égale à celle de son frère.
M. Duprat et Mme Casimir avaient, depuis plus de dix ans, renoncé à convoler en secondes noces, et cette résolution une fois prise, ils avaient formé deux autres projets, celui de vivre ensemble, et celui d'unir Mathieu à Valentine, lorsque le moment serait venu. Tout contribuait d'ailleurs à rendre ce mariage possible, puisque Mathieu n'avait que six ans de plus que sa cousine.
Mffle Casimir avait sur toutes les choses de ce monde une manière de Voir tout à fait particulière, qui la faisait murmurer sans cesse contre nos mœurs actuelles. Tout ce qui se passait autour d'elle lui faisait regretter le temps passé. La façon dont les mariages se concluent à présent la mettait dans des fureurs épouvantables, qui se terminaient toujours par cette phrase : a Certainement je veux bien que Mathieu épouse ma Valentine, mais à la condition qu'il briguera sa main comme une récompense, et que des soupirs bien tendres échappés de sa poitrine trahiront l'émotion de son cœur. »
Comme son frère était chargé de l'administration de sa solide fortune, elle pouvait se consacrer entièrement à sa fille, et méditer tout à son aise le programme de la félicité qu'elle rêvait pour cette chère
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10 POINT ET YHWHTLE
enfant Une seule personne obtint la faveur d'être son confident pour cette sérieuse préparation : ce fut son médecin, le docteur Barbé, brave homme, vivant en dehors de toutes les Facultés et exerçant la médecine en vertu de problématiques diplômes ; mais, à défaut de grades académiques bien'prouvés, il avait pour lui une longue expérience. C'était lui qui avait mis Valentine au monde ; il prétendait connaître par cœur le tempérament de cette intéressante sensitive, qu'il disait avoir sauvée deux fois, lors de sa coqueluche et lors de sa dentition. Mme Casimir était d'ailleurs parfaitement de son avis ; aussi, dans les moments d'épanchements, disait-elle à son médecin: « J'ai donné le jour à ma fille, mais c'est vous qui le lui avez conservé! »
Or, Mme Casimir ayant fait part à M. Barbé du projet qu'elle avait formé de donner à Valentine son cousin Mathieu pour mari, lui demanda quels étaient l'ordre et la marche à suivre pour mener à bonne fin un acte aussi important.
M. Barbé, après mûre réflexion, lui avait prescrit de ne marier Valentine qu'à dix-huit ans révolus, afin de ne point devancer la nature et de ne pas détruire en herbe ces trésors qui, bien ménagés, doivent assurer pendant vingt ans au front qui les possède ce qu'il appelait, dans sa rhétorique de docteur, le sceptre de la beauté.
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koméo n 11
n n'y avait rien d'extraordinaire dans cette prescription, mais, par malheur, M. Barbé ne s'en était point tenu là ; il avait exigé que Mathieu cessât de voir sa cousine pendant les cinq années qui devaient précéder leur union, seul moyen, selon lui, pour qu'au jour du mariage les deux fiancés pussent être amoureux l'un de l'autre. Enfin, il avait prescrit, tout eh maintenant l'isolement, qu'on parlât souvent à Valentine de son cousin, afin d'agir sur cette fibre délicate de la femme qui s'appelle la curiosité,
M. Barbé, pour prévenir les objections qu'un tel système aurait pu soulever, l'avait présenté ainsi à Mme Casimir :
— Si vous permettez à ces deux fiancés de jouer sans cesse ensemble, ils franchiront à leur insu la limite qui sépare l'enfance de la jeunesse, et il leur sera impossible de substituer la galanterie des amoureux au sans-façon des gamins. Mathieu ne verra dans Valentine qu'une petite fille qu'il tyrannise, et Valentine dans son cousin qu'un despote voulant faire marcher ses poupées au son du tambour. Le seul moyen de remédier à ces inconvénients, c'est l'absence. Or, Valentine devant se marier à dix-huit ans, il faut, dès qu'elle aura atteint sa treizième année, que Mathieu la quitte et s'en aille demander à Paris le complément de son éducation.
Ce plan, adopté sans appel par Mme Casimir, fut
soumis à M. Duprat; il fallut l'accepter. Mathieu fut conduit à Paris : on lui recommanda d'être studieux, de lire les bons livres, de méditer les graves penseurs, et surtout de ne se gâter ni l'esprit ni le cœur par la lecture des romans. Après ce chapitre de morale auquel tous les pères attribuent la vertu de préserver leurs enfants des embûches du démon, Mathieu avait été installé à Paris, au premier étage d'un hôtel de la rue Christine.
Vœ soli! dit l'Écriture dans sa sagesse. C'était sans doute pour la plus grande gloire d'une fleur d'innocence que Mathieu se trouvait éloigné du foyer paternel ; mais ce sacrifice, quelque méritoire qu'il fût, ne le préserva pas du péril inhérent à sa situation. Passionné pour la lecture, il ne s'en alla point comme les autres dépenser l'activité de sa jeunesse au milieu des tumultes ; il s'abîma sur les livres, et découvrit dans leurs muets replis des sirènes bien autrement redoutables que celles qu'il eût pu rencontrer à la Chaumière ou à l'Opéra.
Lorsqu'il reçut, après cinq ans d'absence, cette lettre de son père qui l'engageait à venir le retrouver, il éprouva, en obéissant à cet ordre, plus d'étonnement que de joie. Il partit, parce qu'on le lui ordonnait; mais, s'il avait consulté l'état de son esprit et de son cœur, il serait resté.
L'image de sa cousine, qu'il avait presque totale-
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ment oubliée, ne pouvait, ainsi qu'on va le voir d'ailleurs, influer en aucune façon sur lui.
11 ne faudrait point croire que Mathieu fût un être insensible. Il était au contraire très-passionné, trèsenthousiaste ; seulement son enthousiasme à lui pouvait être confondu avec l'indifférence. Un observateur seul aurait pu assigner une cause à son attitude étrange, et deviner par suite de quel vice de direction il en était arrivé à l'espèce de torpeur qui le dominait à ce point de ternir son regard, et d'étendre sur son extrême jeunesse un reflet de caducité.
Mathieu, vivant seul, n'avait confié à personne le secret de son esprit, et en allant chez son père, il se promettait bien de lui cacher ce secret plus hermétiquement encore qu'aux autres. L'état d'absorption dans lequel il était plongé était tel, qu'il ne se demandait plus depuis longtemps pourquoi on le tenait éloigné de son père et des siens, pas plus qu'il ne songeait à s'expliquer pourquoi on le relevait de l'exil. H ne se plaignait pas d'ailleurs, et se trouvait très-heureux de vivre et de pouvoir se consacrer tout entier à une sorte de contemplation mystérieuse, source infinie pour lui de jouissances et de consolations.
Mais sous le toit paternel, où tout se mettait en fête pour le recevoir, on ne soupçonnait aucunement cette attitude étrange.
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M*« Casimir, pour mettre le comble à l'éblouissement cpie Mathieu, selon elle, devait éprouver eu contemplant sa cousine, avait paré Valentine comme une châsse. Une toilette combinée avec une habile couturière avait été faite exprès pour la circonstance. On avait opté pour une robe blanche, couleur de l'innocence ; on y avait ajouté quelques fleurs. Malgré cette extrême simplicité, Valentine était charmante. U y avait tant de modestie dans sa tenue, tant de grâce dans son sourire, qu'on l'eût prise pour une strophe au printemps. Les boucles de ses beaux cheveux noirs séparés sur le front, et encadrant ses joues pâles à force d'être blanches, la faisaient ressembler à ces adorables figures que les poètes inspirés nous font entrevoir dans les ballades.
Sa mère, en extase devant elle, la regardait avec une sorte de fierté qui semblait dire : « Mon cher neveu, Paris est bien grand, les femmes y sont bien élégantes, mais c'est en yain que vous y chercheriez quelque chose d'aussi parfait que ma fille. »
Valentine fut présentée à son oncle, M. Duprat, qui lui dit sans aucun préambule qu'il la trouvait accomplie.
— Vous comprenez, mon frère, lui disait Mme Casimir, que ma fille comblera certainement tous les voeux de votre fils. J'ai bien voulu consentir à condamner Mathieu à l'exil ; mais, en agissant ainsi, je
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boméo n 15
ne me proposais d'autre but que d'augmenter son bonheur. Voilà son trésor; je suis prête à le lui donner. Qu'il arrive, ce cher enfant, et je me jette dans ses bras I
M. Duprat, partageant l'enthousiasme de sa sœur, attendait Mathieu avec impatience, et expédiait à sa rencontre tous les messagers dont il pouvait disposer.
Plus heureux que ma sœur Anne , le troisième messager revint tout essoufflé annoncer que M. Mathieu était arrivé. Cinq minutes après, il pénétrait dans le salon, où les trois personnages l'attendaient sous les armes.
Mathieu, d'un air grave et solennel, se jeta dans les bras de son père et l'embrassa avec effusion. Ce fut ensuite le tour de sa tante, puis celui de sa cousine.
— Je suis heureux, leur dit-il, très-heureux de vous revoir.
Les jeunes gens de province qui reviennent de Paris portent d'ordinaire un cachet de coquetterie puisé au contact des élégances qu'on coudoie dans cette grande viHe. Us sont habillés selon la dernière mode, coiffés témérairement et très-initiés aux licences permises de la galanterie. Mathieu n'avait subi nulle métamorphose ; il était mal mis et comme perdu au milieu des herbes de la beauté du diable
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de sod printemps masculin. Ses cheveux et sa barbe étaient incultes, et sa taille égarée dans l'ampleur exagérée d'un paletot-sac. Ce n'était ni un jeune homme ni un amoureux ; il ressemblait bien plus à un séminariste grisé de théologie et repassant la Somme $e saint Thomas d'Àquin.
Mme Casimir et M. Duprat le regardaient avec de grands yeux étonnés. Quant à Valentine, son étonnement n'était pas moins grand.
Tout d'abord, ils considérèrent cette étrange attitude comme le résultat des fatigues du voyage ; mais cette illusion ne fut plus permise le lendemain matin, lorsque Mathieu, venant se mettre à table pour déjeuner, apparut aussi gauche et aussi froid que la veille.
Mm* Casimir, à bout de patience, éclata et pria son frère de questionner Mathieu sur son indifférence.
— Que signifie, lui dit M. Duprat, l'engourdissement dans lequel tu es plongé ? Est-ce que tu n'es pas heureux de nous revoir?
— Si, mon père, je suis très-heureux de me retrouver auprès de vous.
— On ne le dirait pas, reprit Mme Casimir. Tu es d'une froideur glaciale qui me désole, et que n'ont pu tempérer les charmes de ta cousine. Est-ce que tu ne trouves pas Valentine assez belle ?
— Valentine est charmante I
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— Je veux bien croire à la sincérité de tes paroles, dit M. Duprat, mais si tu trouves Yalentine charmante, pourquoi ne la regardes-tu pas? Tu es avec elle d'une indifférence bien faite pour l'offenser.
Mathieu accepta ce reproche et ne répondit pas. Son silence acheva d'exaspérer Mme Casimir. Elle saisit Valentine par la main et sortit avec elle, laissant le père et le fils en tête à tête.
M. Duprat, faisant appel à sa sagacité et à son tact de père de famille, essaya de laisser entendre à Mathieu le projet qu'il avait formé. 11 disserta longtemps sur la beauté de Yalentine, sur son éducation, sur son caractère et sur sa fortune, et, en guise de péroraison, il lui dit que, d'accord avec sa tante, il la lui destinait pour femme. 11 avait compté là-dessus pour faire cesser le laconisme de Mathieu.
Mathieu l'écouta sans la moindre émotion, et pour toute réponse il dit à- son père qu'il ne pouvait épouser sa cousine.
— Et pourquoi cela? dit M. Duprat.
— Parce que je ne l'aime pas, dit Mathieu, et parce que mon cœur appartient à une autre.
Malgré les injonctions les plus pressantes, M. Duprat ne put obtenir de son fils qu'il le fixât au sujet de la belle qui l'aveuglait à ce point de le laisser insensible aux charmes de sa cousine. 11 fut obligé de
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18 PGIHT ET TBWULE
rompre l'entretien sans rienr savoir. Son esprit, aux prises avec ee mystère, enfanta mflle inquiétudes. Déjà il voyait son fils destiné à devenir la proie d'une de ces affections morales bien plus redoutables que les maladies du corps, en ce que contre celle-là on n'élève de médecins dans aucune Faculté. Les idées les plus bizarres lui passèrent par la tête. L'isolement trop absolu qu'on avait imposé à Mathieu pouvait être la cause et presque l'excuse de quelque attachement ridicule et nuisible qu'il lui serait peut-être impossible de briser, sans faire le désespoir de celui qu'il voulait sauver. Si on ajoute à cette inquiétude rembarras qu'il éprouvait à instruire M™ Casimir de ce qu'il venait d'apprendre, on se fera une juste idée de sa situation.
M** Casimir, ne le voyant pas revenir, vint audevant de lui.
— Eh bien, qu'avez-vous à m'apprendre?
— Rien de satisfaisant
— Mais enfin pourquoi Mathieu est-il plongé dans une pareille torpeur?
— Parce qu'il aime...
— Une autre fille que la mienne? Mais c'est impossible ; c'est injurieux, c'est inconvenant.
— C'est tout ce que vous voudrez, mais c'est comme cela.
— Eh bien, j'en prends mon parti. Appelez Ma-
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thieu; je veux lui aire ce que j'ai sur la conscience.
Mathieu, toujours aussi calme qu'auparavant, apparut devant sa tante exaspérée. Ce contraste rappelait celui de la mer en fureur avec le rocher contre lequel ses vagues viennent se briser. H essuya les éclairs de ses imprécations sans se départir du respect qu'il devait à un grand paient ; il écouta sans le moindre murmure la série des suppositions plus ou moins blessantes qui furent données pour cause à son indifférence, et il laissa sa tante lui reprocher, tant que cela lui fit plaisir, d'avoir prostitué son cœur à quelque indigne fille de marbre.
Lorsque son ardeur belliqueuse se fut un peu calmée, Mathieu se contenta de dire, pour sa justification, que le violent amour qu'il avait conçu ne le déshonorait pas. Malgré tous les efforts tentés, on ne put obtenir de lui aucune indication plus précise.
Afin de prévenir le retour d'une pareille scène, Mathieu pria son père de le laisser retourner à Paris. 11 s'approcha de sa cousine avec une attitude toute respectueuse, et, après lui avoir baisé la main, il la pria de lui pardonner de ne la point aimer, promettant de lui expliquer plus tard la cause de sa conduite. En achevant ses excuses, il laissa tomber sur la main de sa cousine une grosse larme, comme l'amour quelquefois et le fanatisme toujours sont seuls capables d'en faire répandre.
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Valentine, comme toutes les jeunes filles qui ont été soumises aune éducation trop sévère, ne comprit pas un seul mot de ce qui se passait. On lui avait vaguement dit que son cousin pouvait devenir son mari; mais ce n'était pour elle qu'un détail auquel son esprit accordait moins d'importance qu'à la belle toilette qu'elle avait mise ce jour-là. Elle ne fit aucun reproche au pauvre aveugle qui ne savait pas l'apprécier, et, clémente autant que le soleil de M. Lefranc dePompignan, elle se contenta de jeter un beau sourire, en signe de pardon, sur son obscur blasphémateur.
Mathieu quitta la maison de son père presque furtivement et sans dire adieu à personne.
Mais Mme Casimir, qui dans les grandes occasions avait coutume de consulter son médecin, alla le trouver, et soumit à sa sagacité le phénomène d'indifférence auquel elle venait d'assister.
Lorsqu'ils ne comprennent rien à ce qu'on leur demande, les médecins feignent de n'éprouver aucune surprise. M. Barbé, après avoir écouté les longues fureurs de sa cliente, lui donna l'assurance que dans cinq jours il lui expliquerait la cause delà froideur de Mathieu, et qu'il pousserait la précision jusqu'à mettre à nu devant elle le cœur de ce jeune insensé.
11 suffisait pour cela d'écrire à un de ses vieux amis,
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médecin à Paris, et très-versé dans les problèmes du cœur. Ce dernier s'appelait le docteur Pétrus.
M. Duprat et Mm0. Casimir donnèrent tout pouvoir au docteur Pétrus d'observer Mathieu, d'analyser la passion mystérieuse qui le rendait si rebelle à leurs projets de famille ; on lui délégua même toute autorité pour prescrire un régime ou pour infliger une punition.
A peine averti , le docteur Pétrus se mit en campagne. Comme il n'était pas connu de Mathieu, il lui fut, par cette raison, d'autant plus facile de le surprendre. 11 se présenta chez lui, dans son domicile d'étudiant, situé dans l'hôtel de la rue Christine.
11 le trouva lisant un livre qui paraissait absorber toute son attention. Il ne se fit point connaître, et assigna pour but à sa visite un motif insignifiant. Il fit à Mathieu plusieurs questions assez vagues, auxquelles ce dernier répondit, sans soupçonner aucunement qu'il se trouvait en face de l'homme chargé de sonder les replis de son cœur.
Le docteur Pétrus, en sortant de cette première entrevue, écrivit à la famille une lettre ainsi conçue :
« J'ai vu le malade que vous m'avez confié. Je ne » puis préciser encore la nature de sa maladie, mais » je suis sur la trace de ce que je cherche.
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» Mathieu lisait Roméo et Juliette. Ce symptôme est » grave I... Cependant je crois la guérison certaine. »
On devine d'avance que cette explication fut de l'hébreu pour Mm« Casimir et pour M. DupraL Quant au docteur, il affirma qu'il saisissait toute la portée de cette lettre.
11 importe, avant que d'aller plus loin dans ce récit, de dire quelques^ mots du docteur Pétrus. C'était un homme d'environ soixante ans. Jl avait les yeux vifs, la bouche pii\cée et la tête chauve, à l'exception toutefois d'une zone de cheveux blancs qui l'encadraient en manière d'anneau de Saturne. Comme médecin, il négligeait les maladies du corps, et, depuis longues années, il ne traitait exclusivement que celles de l'esprit. Une académie de province lui avait décerné une couronne pour un long traité consacré au spleen et à la folie, dans lequel il avait eu l'audace d'assigner une forme et une place à l'âme dans le corps humain.
Dès le lendemain de sa première visite à Mathieu, le docteur Pétrus avait acquis la certitude que cet esprit malade avait coutume de s'en aller chaque jour à la bibliothèque de la rue Richelieu, et d'y lire sans cesse et toujours la pièce de Shakespeare intitulée Roméo et Juliette. 11 se rendit lui-même à la bibliothèque, et, dans ce qu'on appelle la salle du Zo-
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diaque, il découvrit» au milieu des esprits studieux penchés sur des livres, Mathieu qui, plus absorbé que tous ses voisins, dévorait Roméo et Juliette. Un employé de la bibliothèque certifia que, depuis plus de deux ans, Mathieu venait chaque jour s'installer à la table où il était assis, et lire ce même livre.
Il observa avec une grande attention les émotions que cette lecture faisait passer sur la figure de Mathieu, et, en peu d'instants, il fut fixé sur la .véritable cause qui le portait à consacrer, pour ainsi dire, toute sa force vitale à cette méditation uniforme.
Le jour suivant, il revint à la bibliothèque, bien certain de retrouver Mathieu à la même place, et bien décidé, cette fois, à l'aborder et à commencer l'opération à l'aide de laquelle il devait le guérir.
— Jeune homme, dit-il à Mathieu en lui frappant doucement surl'épaule, pourquoi lisez-vous toujours ce même livre?
Mathieu, comme réveillé en sursaut, resta un moment interdit, il jeta les yeux sur son interrupteur, puis les baissa et continua sa lecture.
Alors le docteur, insistant, le pria une seconde fois de lui dire pourquoi il lisait sans cesse Roméo et Juliette.
— Répondez-moi, je vous en prie, et songez que, si vous ne me dites pas la vérité, je la dirai pour
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vous. Je sais tout ce qui se passe dans votre esprit et dans votre cœur.
— Vous êtes donc un sorcier, monsieur! reprit Mathieu.
— Peut-être bien ; ce qui ne m'empêche pas d'être aussi votre ami, ainsi que vous ne tarderez pas aie reconnaître. Ne voyez en moi ni un importun, ni un indiscret qui se propose de divulguer et de profaner la pensée mystérieuse, l'attrait caché que vous trouvez dans un culte trop fervent pour une image insaisissable, dont l'influence sur vous est telle, qu'elle vous a fait tout oublier ici- bas.
Ces paroles, jetées sans préambule, impressionnèrent vivement Mathieu, qui ne pouvait s'expliquer comment il se faisait qu'un étranger pût être si bien initié à un secret qu'il ne croyait connu de personne*.
— Mais comment avez-vaus pu ravir mes secrets? dit-il au docteur; la conscience est un sanctuaire où il n'est pas permis d'entrer. Éloignez-vous, monsieur.
— Vade rétro, Satanas ! reprit ironiquement le docteur.
— Je ne dis pas cela, par la raison que je ne crois pas au diable, dit Mathieu.
— Vous avez peut-être tort. Le diable, ici, serait en force, ajouta le docteur; car j'aperçois Voltaire
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et là tout près Montaigne... Mais laissons ces idéeslà de côté, et revenons à vous. Je vous disais que j'étais votre ami, et que, loin de vouloir vous tourmenter, je venais au contraire vous apporter des encouragements et des consolations. Écoutez-moi un instant, et vous aurez bientôt la preuve de ma sincérité. A] force de lire le livre qui est là, ouvert comme un gouffre sous vos yeux, vous êtes devenu la proie du vertige et vous vous êtes passionné fanatiquement pour Juliette. Cet amour insensé pour une ombre a eu la puissance de vous rendre insensible à tout ce qui vous entoure. Vous soupirez pour une vaine image et vous passez, sans les regarder, à côté des belles Mes que vous rencontrez dans le monde. La fiction capricieuse d'un poète règne despotiquement dans votre cœur, et vous inflige le supplice intolérable de rêver sans cesse un paradis dans lequel vous n'espérez pas pouvoir jamais entrer.
Mathieu se sentit troublé.
— Ne cherchez pas, reprit le docteur, à me cacher la vérité; je vous répète que je sais tout ce qui se passe dans votre cœur et dans votre esprit; vous n'êtes d'ailleurs pas le premier que je sois allé chercher dans le labyrinthe où vous êtes égaré, et où vous succomberiez si je ne vous tendais une main secourable. Abl l'idéal est une belle chose, mais un ange seul a le droit de placer le sien dans le ciel. Je
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rais vous dire comment cet amour insensé a surgi dans votre esprit. Lorsque la chaleur de vos vingt ans vous eut imposé le besoin d'aimer, vous avez établi une comparaison entre les femmes chantées par les poëtes et les filles habillées par les couturières; vous avez donné la préférence aux premières. (Test alors que, prenant en égale pitié la grisette des mansardes et les grandes dames des châteaux, vous vous êtes retiré dans un monde peuplé par le caprice des poëtes. A partir de ce moment, vous n'avez plus salué vos voisines, et vous avez éprouvé le besoin impérieux de vous trouver sans cesse en compagnie de la Marguerite de Faust, de la Charlotte de Werther, de la Clarisse de Lovelace, de la Juliette de Roméo, et de quelques autres fiertés. En face de toutes ces tentations, vous vous êtes pris pour le Grand Turc dans son sérail, et c'est à Juliette que vou-s avez jeté le mouchoir. Je vous félicite de ce choix, et je reconnais qu'il est plein de poésie. Vous avez cherché Juliette sur la terre, mais, hélate! c'est en vain que vos regards ont demandé aux femmes parmi lesquelles nous pouvons choisir les joues pâles, les cheveux noirs et les yeux vifs de votre idole. Déçu de ce côté, vous vous êtes retourné vers le livre de Shakespeare, qui seul était capable d'accuser avec netteté la silhouette de votre caprice. Ce livre n'offrait, il est vrai, à vos désirs qu'une ombre
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lugitive ; mais cette ombie était encore préférable au néant où vous retombiez dès que Vbus ne lisiez plus. L'habitude, Tenant au secours de la passion, tous a conduit à l'état misérable où tous êtes en ce moment. Osez nier que je ne Tiens pas de raconter avec exactitude le roman de Totre cœur?
La trompette du jugement dernier se serait (ait entendre pour Mathieu, qu'il n'aurait pas été plus troublé qu'il le fut par ce discours. Emporté par une sorte de force convulsive, il saisit la main du docteur et lui dit en frémissant :
— Vous êtes le diable! j'ai peur! Éloignez-vous, ne m'emmenez pas sur la montagne!
— Présomptueux, reprit le docteur, je ne suis pas le diable; mais cela ne m'empêchera pas de tous tenter, car apprenez que, si je Teux bien y consentir, tous pourrez obtenir un rendez-vous de Juliette et tous trouver seul avec elle.
11 n'existe pas de mots pour peindre la joie et la béatitude qu'éprouva Mathieu en écoutant ces paroles. 11 jeta sur le docteur de grands yeux remplis de surprise, d'étonnement et de doute. Après un instant <Je silence, il dit au docteur :
— Ne jouez pas aTec ma passion ; elle eàt insensée, j'en conviens, mais réelle, trèfc-réelle. Plaignez-moi, monsieur, et, au lieu de vous divertir avec la fatalité qui m'accable, indiquez-moi plutôt le moyen de m'y
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soustraire et de retrouver le calme d'esprit après lequel en vain j'aspire de toute la force de mon âme.
Mathieu avait prononcé ces paroles avec un ton modeste et suppliant qui eût impressionné le démon lui-même.
Le docteur en fut frappé. Ce ton lui fit comprendre à quel point le pauvre esprit malade dont il entreprenait la guérison était dominé par la passion bizarre qu'il avait conçue. Pour continuer sa tâche, il reprit ainsi:
— Je ne doute nullement de votre 'amour pour une ombre gracieuse; je le crois très-sincère et trèscapable de vous rendre malheureux, et, je le répète, je vous offre le moyen de mettre un terme à vos souffrances. Ayez foi en moi, et je vous ferai voir Juliette.
— Mais cela est impossible , reprit Mathieu avec animation.
— Calmez-vous, jeune homme : je vous demande de faire acte de foi, et vous répondez à mon offre par un violent accès de doute. Nous ne pourrons jamais nous entendre. Soyez plus calme, et écoutez bien ce que je vais vous dire.
Mathieu se prit à sourire; il donna l'assurance au docteur qu'il était prêt à l'écouter avec une attention poussée jusqu'au recueillement.
— Oui, vous verrez Juliette cette nuit, à cette
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place, si vous acceptez l'épreuve à laquelle je vais tous soumettre.
— Pour voir Juliette, j'oserai tenter tout ce que vous ordonnerez.
— Vous la verrez, dit le docteur, sans qu'il soit nécessaire de vous embarquer dans une expédition périlleuse. Vous viendrez cette nuit ici', à deux heures du matin. Tout d'abord, je dois vous prévenir du spectacle étrange qui se présentera à vos yeux. Une bibliothèque, c'est le cimetière des intelligences. Les cendres de tous les auteurs qui ont écrit les volumes placés sur ces rayons sont dispersées on ne sait où, mais leur esprit est resté là. Il voltige la nuit comme des feux follets sur la couverture de leurs œuvres, et prend la forme des personnages qu'ils ont rêvés. Allez devant les œuvres de Cervantes, et vous verrez don Quichotte et Sancho Pansa; allez devant les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, vous verrez la belle et tendre Virginie; enfin, passez devant Shakespeare, et vous verrez Juliette.
Ce nom fit tressaillir Mathieu. Transporté, hors de lui, il supplia le docteur de continuer.
— Oui, reprit le docteur, ceux auxquels Dieu a donné le génie ont le pouvoir de créer des êtres qui naissent au milieu des extases de leur esprit. Les brutes qui n'ont pas d'esprit s'adressent à leurs femmes pour arriver au même résultat. Les brutes
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et leurs enfants vivent peu» et rentrent dans le néant sans laisser la moindre trace sur la terre. C'est ainsi que le moyen âge et les temps qui nous ont précédés ont été probablement émaillés d'honnêtes et obscurs épiciers qui se sont appelés M. Durand ou M. Ledoux. Us ont existé, c'est vrai. Que reste-t-il d'eux? Rien, absolument rien. Mais les enfants créés par les hommes de génie sont immortels. Juliette, que vous aimez et que vous verrez, vivra toujours. Il en sera de même de Virginie, d'Ësméralda, d'Armide et de tant d'autres. Leur origine explique leur immortalité. On dit, en parlant des anciens poètes, qu'ils ont chanté; on devrait dire qu'ils ont créé. Ils flan* quaient le personnage réel d'un personnage sorti tout entier de leur esprit, c'est l'un portant l'autre qu'ils sont parvenus jusqu'à nous. Que serait Numa Pompilius, que les Romains ont touché, sans Égérie que les Romains n'ont jamais vue?
Au milieu du silence de la nuit, alors que les portes de cette bibliothèque sont fermées et que les gens studieux sont partis, tous les personnages contenus dans les pages des livres s'échappent en flammes ; ils courent en zigzag sur les couvertures, il&errent dans ees vastes salles comme les âmes dans le purgatoire. Pour arriver cette nuit jusqu'à Juliette, vous passerez à travers les rangs de cette cohorte. Il vous faudra marcher d'un pas ferme et assuré ; si vous aviez peur,
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si vous hésitiez, tout fuirait à votre approche, et Juliette, sourde à vos prières, se réfugierait au fond des pages de ce livre que vous avez lu et feuilleté si souvent, et où vous avez puisé ce bizarre et violent amour qui vous rend si malheureux. Je vais vous donner un talisman avec lequel vous pourrez pénétrer ici cette nuit, sans qu'aucun obstacle ni qu'aucun gardien puisse arrêter vos pas, ni vous troubler dans ce que j'appellerai votre pèlerinage vers l'idéal. Vous pourrez tout à votre aise contempler la silhouette charmante qui vous fait rêver tout éveillé, et qui a porté le trouble dans votre esprit à cepojnt de vous rendre insensible à la beauté de la jeune cousine qu'on vous destinait pour femme. Vous êtes passé devant elle sans daigner même la regarder; vous l'avez fuie, pour revenir tout entier au culte étrange d'une image inconnue !
— Ne me parlez pas de ma cousine, monsieur, reprit Mathieu. J'aime Juliette, je n'aimerai jamais qu'elle. Je crois à votre puissance et à vos promesses. Donnez-moi le talisman dont vous m'avez parlé, afin que, cette nuit, je puisse venir me prosterner à ses pieds, et trouver pendant quelques instants une trêve à mes souffrances. Je crois fermement, je le répète, à tout ce que vous m'avez dit, et je jure de faire scrupuleusement ce que vous m'avez prescrit; mais songez que, si vous m'avez trompé, j'en tirerai
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vengeance, et que, malgré vos cheveux blancs, je vous demanderai raison d'avoir abusé de ma crédulité et de vous être fait un jouet de mon amour.
Le docteur tira de la poche de son habit une petite branche de rameau d'or qu'il remit à Mathieu.
— Ce soir, lorsque vous rentrerez chez vous, lui dit-il, vous respirerez cette fleur, et vous la placerez ensuite près du lit sur lequel vous vous étendrez pour dormir, en attendant qu'arrive l'heure de venir è la bibliothèque. Une fois entré dans la salle du Zodiaque, vous marcherez sans hésitation et sans peur, en tenant voire rameau à la maip. Vous pourrez, chemin faisant, parler avec les personnages qui ne manqueront pas de vous regarder avec curiosité. Allez, et si vous aimez Juliette autant que vous le dites, vous aurez la force de supporter l'épreuve à laquelle vous voulez bien vous soumettre.
Ce dialogue étrange avait lieu entre le docteur Pétrus et Mathieu au milieu de la foule studieuse qui compose le public des bibliothèques, et tout près d'un étudiant aux longs cheveux qui lisait les Grands Hommes de Plutarque, et d'une petite dame occupée à rechercher dans l'histoire des costumes l'origine de la crinoline. Au moment où le docteur remettait à Mathieu son talisman, un garçon de salle, frappant sur la couverture d'un livre comme sur une cymbale, prévenait le public que l'heure de fermer la biblio-
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thèque était sonnée. Les lecteurs se levèrent, firent des cornes à la page pour marquer l'endroit où ils en étaient restés, et se retirèrent.
Mathieu sortit également.
Le hasard l'emporta dans la rue; il marcha devant lui sans but, sans direction, ne s'apercevant pas qu'il marchait. La nuit était déjà venue lorsqu'il rentra chez lui.
Tout d'abord, il pensa que l'impatience à laquelle il était en proie l'empêcherait de dormir. Il n'en fut rien. 11 se coucha et plaça près de lui le rameau qui devait le guider dans son étrange expédition; il respira plusieurs fois ce rameau, ainsi que le docteur le lui avait prescrit, et s'endormit.
A l'heure dite, il était debout. 11 sortit, parcourut les rues désertes de Paris qui séparaient sa demeure de la bibliothèque, et arriva en peu de temps rue de Richelieu. Son émotion était très-grande, et, quelque invraisemblable que fût l'entreprise qu'il allait, tenter, il ne concevait cependant aucun doute, et serrait convulsivement dans sa main son précieux rameau d'or.
En passant devant la guérite, il découvrit que le factionnaire dormait profondément à côté de son fusil. Cette première remarque l'encouragea beaucoup. U s'approcha de la lourde et massive porte d'entrée, et la trouva ouverte et prête à le laisser passer. Il
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34 POINT ET VULGULE
entra sans faire de bruit. 11 avait tant de fois parcouru ce chemin qu'il se dirigea sans dévier vers le corridor et l'escalier qui conduisent aux grandes salles de la bibliothèque.
A peine engagé dans ce corridor, dont les murs sont parsemés d'hiéroglyphes et d'inscriptions grecques et latines, il aperçut devant lui, non pas une ombre, mais une flamme ayant forme humaine ; il marcha droit à elle, et reconnut une momie égyptienne.
La figure de cette momie était illuminée de tout l'éclat de la jeunesse ; ses yeux étaient pleins d'expression et sa bouche toute souriante.
Mathieu, frappé de cette résurrection , demanda sans façon à la momie qui elle était.
Une petite voix bien douce lui répondit :
— Je suis une fille de la haute Egypte, que les cruels soldats de Sésostris ont massacrée et embaumée ; mais les maladroits ont trop serré les bandelettes qui entourent ma poitrine et mes épaules. Voilà quatre mille ans que j'étouffe dans mon corset; délace-moi, je t'en supplie.
Mathieu, fléchi par cette prière, s'apprêtait à couper les bandelettes qui, depuis tant de siècles, jouaient sur les épaules de cette Égyptienne le rôle des Plombs de Venise ; mais il ne put rendre le service qu'on lui demandait, par la raison que la momie
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elle-même, se métamorphosant, était passée à l'état de feu follet voltigeant sur les hiéroglyphes du milieu desquels elle était sortie, comme ces traînées lumineuses qui se promènent sur les cendres noires d'une feuille de papier brûlé.
11 poursuivit son chemin, monta les degrés de Pescalier et entra dans la grande salle de lecture du premier étage. Un coup d'œil étrange s'offrit à ses yeux*. Sur tous les volumes rangés autour de cette salle, il apercevait des lueurs brillantes, qu'on pourrait comparer à cette phosphorescence des vagues de la mer sous la latitude de l'équateur. Un esprit même illuminé ne saurait embrasser sans vertige un tel spectacle. Tous ces feux brillants formaient ensemble une sorte de voie lactée, une constellation où chaque grande intelligence apparaissait comme une étoile. C'était, si Ton veut, le fronton du Panthéon, avec sa cohorte de Génies prêts à se mettre en marche pour la cérémonie du jugement dernier.
Il y a des artistes dont le regard a eu l'audace d'embrasser un tel sujet et de le fixer sur une toile. Us ont tous à leur insu peint la confusion de la tour de Babel, parce qu'ils s'imposaient une tâche audessus des forces de l'intelligence humaine. Et cependant, qui oserait nier qu'une bibliothèque ne renferme les éléments de ce gigantesque Pandémonium ? En vertu du cri sublime de la conscience,
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qui faisait dire à Rousseau qu'il élouffait dans l'univers, l'homme peut puiser dans les cases de son cerveau une sorte de vague intuition, qui parfois le tente et le met aux prises avec le désir insensé de contempler face à face le grand soleil humain, que forment, groupés ensemble, tous les grands esprits qui, depuis des siècles, ont distillé la vérité et l'erreur dans ce grand livre dont la première page commence à la Genèse, et la dernière s'arrête au journal I
Ce sont là d'abstraites réflexions qu'il faut laisser de côté pour en revenir au héros modeste de cette histoire, c'est-à-dire à un pauvre et simple amoureux, accomplissant, si l'on veut, sa descente aux enfers, non pour voir, comme Enée, des guerriers illustres, mais pour chercher sa belle et lui demander ses sourires.
A peine entré dans la grande salle, Mathieu passa près de deux ombres assez tristes: c'étaient celles de l'auteur de VArtd'aimer et de l'auteur de r Art démettre ta cravate. Gentil-Bernard lui demanda si les femmes se laissaient toujours fléchir par les moyens qu'il avait indiqués. Mathieu lui répondit qu'on trouvait ses préceptes aussi mauvais que ses vers, et que, généralement en amour , la pratique persistait à ne tenir aucun compte des conseils de la théorie. Cette critique sévère fit sourire l'auteur de TArt de mettre ta cravate, a Pour fléchir une cruelle, dit-il à Gentil-
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Bernard, il y a un moyen bien plus infaillible que vos conseils. Il faut aller trouver le serpent et lui demander du fruit défendu. Ce reptile, bien mieux que vous, a découvert le secret de la tentation. Il en savait plus dans deux anneaux de son corps, que vous dans tous les chants de vos poèmes. » Gentil- Bernard, indigné de cette attaqué, répondit que la nullité de Y Art de mettre sa cravate avait fait inventer les cols de satin noir. La dispute promettant de durer longtemps, Mathieu s'éloigna et rencontra tout aussitôt MmedeSévigné.
— Oh I jeune homme, lui dit-elle, je suis charmée de vous voir ; vous pouvez me rendre un grandservice. J'ai commis quelque part dans ma correspondance une hérésie que je voudrais bien faire disparaître. J'ai osé dire que Racine passerait comme le café ; s'il est vrai que l'un et l'autre ne sont point passés, faites effacer de mes œuvres cette fausse prédiction.
La docte marquise, le grand bas-bleu en était là, lorsqu'une ombre drapée dans une tunique intervint brusquement.
Cette ombre était celle de Sapho, la dixième muse.
— Ne tiens aucun compte, dit-elle, de la recommandation que vient de te faire la Sévigné. S'il fallait effacer de sa volumineuse correspondance les ridicules
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