‹ Les rèveurs de Paris. Louis de Fontenay. Fabien de SernyChapitre 14 sur 32 · POINT FF ▼BRULE · texte numérisé non relu

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et les erreurs que des aveugles s'obstinent à prendre pour des chefs-d'œuvre, de ses innombrables lettres il ne resterait pas un simple postscriptum. Au point de vue de l'esprit et du bon goût, le récit de la mort de Vatel et les dissertations sur la grossesse de Mme de Grignan sont des énormités bien plus fortes que la négation de Racine et du café. Laissons se dissiper peu à peu la fausse réputation faite aux épîtres de cette femme bavarde ; et quant à toi, si jamais tu te maries, n'épouse pas une femme de lettres, ou bien le sort de monsieur de Sévigné t'attend.

La dispute en resta là. Mathieu poursuivit son chemin et bientôt s'arrêta devant ctetrx ombres formant ensemble un groupe très-gracieux : c'étaient celles de la reine Cléopâtre et du cardinal de Retz. Cléopâtre s'était emparée de ce certain poignard que le caidinal portait en guise de bréviaire, pour le placer dans la inoite vallée de sa gorgerette.

— Si les armuriers d'Alexandrie, disait-elle, avaient su fabriquer une arme aussi gracieuse,, c'eût été avec sa pointe, et non avec le dard d'un aspic, que je me fusse donné la mort. Poignardez-moi, mon cher cardinal, afin que je puisse comparer si ce genre de trépas est moins douloureux que celui qu'il m'a fallu endurer.

Le cardinal de Retz refusait de céder au caprice de la reine, n'osant point aller prendre le poignard dans

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le. tentateur endroit où il était placé, et ne voulant pas, disait-il, s'exposer à la fureur de César.

A côté de la reine Cléopâtre, Mathieu aperçut Rélisaire qui vint lui demander pourquoi les marchands de gravures persistaient à le représenter comme un mendiant exclu du bureau de bienfaisance.

— J'ai fait la guerre, disait son ombre, on m'a accordé les Invalides, et je suis allé mourir dans un magnifique château. Rappelez donc ces détails vrais aux marchands de gravures, et, si d'honnêtes bourgeois persistent encore à m'acheter, priez-les de ne plus me suspendre dans leur salle à manger au-dessus de leur cave à liqueur.

Mais voici. venir don Quichotte, plus maigre et plus gesticulant que jamais.

— Pourquoi Cervantes m'a-t-il voué au ridicule ? pourquoi a-t-il plaisanté tous mes enthousiasmes 7 Les libraires, en répandant à profusion les aventures du chevalier de la Triste Figure, ont tué, non-seulement la chevalerie, mais la galanterie. C'est depuis qu'ils ont lu ce livre abominable que les hommes sont devenus trop familiers avec les femmes. Ils ont cessé de leur offrir la main et de les mériter à force d'amour, et ils ont préféré les embrasser sur les joues et leur demander une grosse dot. Si j'ai pris des mooiins à vent pour des châteaux, c'est là un tort nrorns grand que de prendre, comme à présent, les

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châteaux pour des moulins à vent. J'ai placé Mari* tome sur le piédestal d'une grande dame : hélas ! que de grandes dames vous avez placées au-dessous des cuisinières!

Gomme l'ombre de don Quichotte paraissait disposée à parler longtemps encore, Mathieu ne jugea point convenable de l'écouter davantage. 11 s'éloigna, désireux d'ailleurs de se soustraire aux personnages qu'il avait jusqu'à présent rencontrés et qui le jetaient dans un ordre d'idées tout à fait contraire au genre d'émotions qu'il était venu chercher dans cet endroit. 11 marcha rapidement sans regarder les autres ombres près desquelles il passa.

Il ne se rendait pas parfaitement compte des scènes étranges auxquelles il assistait. De toutes les vagues suppositions inventées par son esprit, la plus vraisemblable était qu'il parcourait un musée de peintures, et que les personnages des tableaux, descendus de leur cadre, conversaient avec lui. C'eût été là un spectacle très-attrayant pour un curieux, mais pour un amoureux fanatique tel que lui, ce n'était qu'une corvée, qu'un défi jeté à son impatience. Il était venu pour voir Juliette et pour s'emparadiser à l'aspect de sa beauté ; tout ce qui n'était pas elle était indigne de fixer son attention.

Enfin, après une course pénible à travers une cohorte de personnages, Mathieu sentit, aux battements

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de son cœur, qu'il approchait de l'endroit où devait apparaître à ses jeux l'image de sa bien-aimée. Il se trouvait en face du rayon où, depuis deux ans, il avait coutume d'aller prendre le volume qu'il avait dévoré tant de fois.

Il importe, pour bien comprendre la scène qui va se passer, d'entrer dans quelques détails descriptifs. On sait que, dans les spacieuses et vastes salles de la bibliothèque, c'est à l'aide d'escaliers portatifs en forme d'échelle qu'on atteint les volumes des rayons les plus élevés ; cet escalier permet d'arriver jusqu'à la galerie qui règne près du plafond.

Mathieu, s'élant avisé de lever les yeux , aperçut une jeune fille voilée qui descendait les degrés de l'échelle, dans l'attitude de la Dame blanche errant sur les tourelles du manoir d'Avenel. Cette vue le fit tressaillir jusqu'au fond de son âme. Il lui sembla que cette apparition répandait autour d'elle des flots de parfum, comme autrefois Vénus lorsqu'elle daignait apparaître au pieux Énée pour soutenir son courage vacillant. Malgré ses promesses, malgré son talisman qu'il serrait convulsivement entre ses mains, il ne put dissimuler l'émotion profonde qu'il ressentait.

Transporté, hors de lui, Mathieu tomba aux genoux de cette apparition et tendit vers elle ses bras suppliants.

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— Juliette, s'écria-t-il, permets-moi de te serrer dans mes bras ; ne refuse pas cette faveur au pauvre infortuné qui, depuis deux ans qu'il souffre le martyre, croit l'avoir méritée.

— Je suis bien en effet la Juliette de tes désirs; mais, dussé-je passer pour une cruelle à tes yeux, je te défends de me toucher. Si tu avais cette audace, je disparaîtrais. Écoute-moi, et profite de la leçon que je vais te donner: j'apprécie tout ce que vaut ton culte insensé, et je l'apprécie d'autant plus que pour toi je suis l'inconnu; tu m'armes parce qu'un poète t'a dit que j'étais belle; tu as accepté ses illusions avec l'aveuglement d'un amoureux, et sans trop te rendre compte si la fiction qu'on offrait à tes rêves était bien au-dessus de la réalité dont est peuplé le monde. Tu as fait de moi ton idéal, c'està-dire cette terre promise que les poêles et les ar- • tistes ont besoin d'avoir devant eux, et à laquelle ils ne touchent pas plus que Moïse. Qui sait, lorsque ce voile qui couvre mon visage va tomber, si tu m'aimeras encore, et si la somme des charmes que je possède pourra suffire à tes grands enthousiasmes ?

— Oh! fais-le tomber, ce voile ! ne prolonge pas plus longtemps mon impatience et mon anxiété ! au nom de tout ce que j'ai déjà souffert, ne refuse pas à mes yeux le ravissement qui les attend !

— Tes yeux doivent se résigner à attendre encore

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an peu, et si je leur inflige cette rigueur, c'est afin de les punir de leur aveuglement. Tu es, j'en conviens, la victime d'un trop violent amour pour l'idéal; je veux te guérir de ce travers, et te prouver que la plupart de ces perfections, qu'en poésie et que dans les arts les académies ont à dessein placées dans les nuages, ne sont méconnues dans les rues où elles passent, que parce que des esprits faux ont prétendu dogmatiquement qu'elles n'y pouvaient passer. L'idéal n'est qu'un mirage. En vain des règles sévères prétendent qu'elles seules peuvent le faire comprendre et le définir. Les artistes et les poètes ajoutent trop foi à cette imposture, qui a quelquefois consolé, mais le plus souvent découragé ces pauvres êtres mal organisés, traînant péniblement sur la terre une sorte de nostalgie de la patrie céleste, qu'ils rendent responsable de leur impuissance. Mon langage doit te surprendre: tu croyais, j'en suis sûre, que, pendant un tête-à-tête avec moi, tu pourrais me couvrir de caresses et de baisers, et te consoler ainsi de tes longues continences. Hélas ! je ne suis pas la femme avec laquelle on peut agir ainsi ; tu me sauras gré plus tard de t'avoir refusé l'extase et de t'avoir, ce qui valait mieux, fait présent d'une guérison radicale. En amour, l'idéal pour tout le monde, c'est la femme qu'on aime. Pourquoi es-4u venu gratuitement te soustraire au bénéfice de cet avantage ? Je

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vais te le dire. C'est parce qtfen allant chercher une idole incertaine au fond des livres, tu as négligé les idoles palpables qui s'agitaient auprès de toi.

Tu as cru les poëtes sur parole. Hélas! combien sont fausses les idées que tous ces esprits malades se font de la beauté ! Ils ne savent donc pas, ces pauvres aveugles, que la beauté, à propos de laquelle ils font tant de bruit, n'a été pour la nature qu'un détail auquel elle a prêté fort peu d'attention : la nature ne s'est pas donné la peine d'imaginer plus de quarante physionomies charmantes ; ces quarante physionomies, depuis le jour de la création du monde, sont accordées à des Allés qui en font un bon ou un mauvais usage ; elles en j ouissent de dix-sept à trente ans ; à cet fige, la nature reprend ce qu'elle a donné, et le met en réserve jusqu'à ce que la fantaisie lui prenne d'en faire présent à une autre fille de la terre, qui n'en fera, elle-même, usage que de dix-sept à trente ans. Ainsi, en ce qui me concerne, moi, Juliette, ces perfections que Shakespeare m'attribuait comme une sorte d'apanage refusé à toutes celles qui avaient vécu avant moi, ou qui devaient vivre après, ne m'ont nullement appartenu en propre. Elles avaient été déjà portées deux fois, avant de m'avoir été confiées. Roméo ne s'est jamais douté qu'Esther, la femme d'Assuérus, qui s'évanouissait si bien, et qu'une petite Romaine appelée Symphronia, fille

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d'un simple sénateur dont l'bistoire n'a jamais parlé, avaient avant moi possédé tous les attraits qui lui ont fait tourner la tête, et qu'il supposait avoir été inventés tout exprès pour moi. Les poètes et les amoureux qui croient à leurs exagérations, sont vraiment d'une suffisance adorable, de penser que là nature se donnera la peine d'inventer tout exprès Une perle, une rose, pour servir de motifs à leurs images et à leurs soupirs. Les roses de ce matin, comme les vierges d'aujourd'hui, sont les roses et les vierges d'autrefois. Si un amoureux tient à aimer ce qui n'a jamais été aimé avant lui, il devrait demander à sa maîtresse une garantie plus sérieuse que sa jeunesse, et pour être, d'ailleurs, sûr de son fait, il aurait fallu qu'il naquît dès le premier âge du monde, et qu'il épousât, soit Vénus à sa sortie de l'onde, soit MUe Eve, le jour où sa mère cessa d'habiter le paradis terrestre. S'il n'ea était pas ainsi, nous serions toutes immaculées. Les hommes ne sauraient exiger que nous fussions d'une origine plus pure et plus éthérée, puisque, dans l'aveuglement de leur passion, ils persistent toujours à prendre la copie pour l'original. Je n'ai pas besoin de te recommander de croire fermement ce que je viens de te dire, car je vais opérer en toi une révolution qui ne saurait laisser aucun doute dans ton esprit. Il me suffira de lever mon voile pour qu'une femme de-

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yant laquelle tu es resté indifférait devienne pour toi le comble de l'idéal !

La jeune fille laissa voir son visage.

Mathieu, la regardant, reconnut sa cousine, qu'on lui destinait pour femme.

11 tomba la face contre terre en s'écriant :

— Yalentine I Yalentine 1

Et le lendemain de cette même nuit Mathieu se réveilla, vers neuf heures du matin, dans son lit, à l'hôtel Christine.

La première personne qu'il vit fut le docteur Pétrus<.

— Avez-vous bien dormi, mon cher amoureux? dit ironiquement le docteur.

Mathieu ne sut que répondre ; bien qu'éveillé, il y avait encore du songe dans son esprit. U s'aperçut que sa lampe brûlait.

— Est-ce que vous avez travaillé celte nuit ? demanda le docteur.

Mathieu ne répondit pas davantage.

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