COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS
René rentra chez lui le cœur plein d'espérance, et tout à fait fier du succès qu'il croyait avoir obtenu à TOpéra. Avoir su persuader à chacun de ces trois cœurs, jaloux et rivaux, qu'il le préférait aux deux autres et qu'il ne soupirait que pour lui, passait à ses yeux pour un coup de maître à la Bassompierre ou à la Richelieu. Le lendemain, il devait, à Saint-Rocb, retrouver le fil de cette intrigue, qui lui promettait tant de bonheur. Il s'endormit sur un lit d'illusions.
Mais tandis qu'il dormait du sommeil du juste, les trois cœurs qu'il avait offensés cherchaient dans la veille la vengeance réclamée par leur mérite méconnu.
Manet altâ mente repostum
Judicium Paridis
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Les mêmes traits suffiront pour peindre l'indignation qui soulevait, à cette heure avancée, le cœur de la comtesse dans son hôtel, celui de la lorette dans son mobilier de palissandre, et celui de la grisette dans sa mansarde. Chacune à l'Opéra avait abordé René avide d'hommages, et l'avait quitté comblée d'humiliation.
Si René avait été maladroit en les prenant l'une pour l'autre, elles, de leur côté, n'étaient point exemptes de reproche. S'en aller furtivement à l'Opéra, ensevelies sous un masque et un domino, plaider le faux dans le but de savoir le vrai, était une de ces démarches imprudentes qui pouvaient excuser jusqu'à up certain point l'affront qui leur avait été fait. Mais tel est l'aveuglement de la femme par rappprt à sa beauté, qu'elle la croit infaillible comme l'évidence. Elle voit tous les jours la splendeur du soleil effacée par les nuages, et n'admet pas qu'il existe ici-bas de voiles assez épais pour dérober à notre faible vue les éclairs de ses yeux ou le sourire de ses lèvres.
En ce monde, si la récompense ne suit pas immédiatement le bienfait, en revanche le châtiment est toujours près de la faute. Comme châtiment, le ciel avait allumé dans ces trois cœurs féminins le désir implacable de se venger. René, qui jusqu'alors aurait pu fléchir un de ces cœurs en lui sacrifiant les deux
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autres, ou même les fléchir tous les trois avec un peu d'adresse, n'avait plus rien à espérer ; la partie était perdue pour lui : cçs cœurs venaient de passer de l'amour à la haine. Si, par un don que le ciel nous a refusé, nous pouvions, nous autres hommes, deviner les révolutions imperceptibles qui s'opèrent dans le cœur de la femme, l'amour n'admettrait pas plus de cœur rebelle que la stratégie n'admet de citadelles imprenables. .
A peine réparés des fatigues de la nuit, les trois dominos, redevenus pénitentes, occupaient à Saint- Roch ies mêmes places que le dimanche précédent. Leur attitude, vis-à-vis l'une* de l'autre, avait subi une légère modification. De temps en temps elles se lançaient un certain coup d'oeil estimatif, qui n'était certes pas la traduction très-fidèle de celui que l'Évangile prescrit pour son prochain. Bien qu'elles ne se connussent pas et ne se fussent point rencontrées depuis le dimanche précédent, en revanche, elles avaient souvent pensé l'une à l'autre. Quant, à la solidarité qui devait succéder plus tard à la cordiale envie qu'elles se vouaient pour l'instant, elles ne pouvaient la soupçonner encore.
René apparut bientôt. Le trouble qu'il ressentit en voyant pieusement agenouillées devant Dieu celles qui, quelques heures auparavant, s'étaient pendues si nonchalamment à son bras, serait impossible à dé-
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crire. Si l'humilité et le recueillement qu'elles affectaient en récitant leurs prières pouvaient en imposer à la foule, pour lui, qui connaissait la noirceur de leur âme, ce n'était qu'une coupable imposture ré* clamant toute la colère de Dieu. Cette pensée le fit frémir pour elles. Puis, songeant qu'il était la proie que se disputaient ces amours-propres féminins, et que Dieu pourrait peut-être lui demander compte de leur salut compromis, il sentit tout à coup sa conscience mal à Taise. Il considéra sa présence comme une profanation ; alors cédant à ses scrupules, et comprenant que c'était mal à lui de venir chercher jusque dans un temple la suite d'une intrigue de bal masqué, il sortit de l'église, l'âme pleine de terreur. Il gagna le péristyle et résolut, en attendant la fin de la messe, de combiner ses batteries de façon à suivre la trace de ses trois colombes. Il reconnut, parmi les équipages stationnant dans la rue, la calèche de la comtesse et le coupé de la lorette. Quant à la troisième colombe, elle n'avait pas plus d'équipage que la semaine précédente. Il désigna les deux voilures à deui hommes qui l'attendaient, et leur confia la mission difficile d'arriver à connaître le nom et la demeure des dévotes qu'elles avaient amenées à la messe.
Bientôt il vit sortir la comlesse, puis la lorette. U affecta de ne pas les regarder. La voiture de la corn-
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l'odtssée b'uic FUUOBCR 75
tesse gagna la rue de Rivoli : celle de la lorette descendit la rue Saint-Honoré.
— Allez, mes toutes belles, se dit René, et dans une heure au plus, moi qui suis là immobile, je saurai où est placé votre nid.
La grisette sortit peu de temps après. René ne la quitta point des yeux*
Nous n'entrerons pas dans le moindre détail sur la tâche qu'il s'imposait. Qui de nous n'a pas cédé une fois en sa vie au plaisir de suivre dans le dédale parisien un de ces frais visages à la tournure gracieuse qu'on rencontre parfois dans la foule comme une fleur au milieu des buissons de ronces? Une plume poétique, dans un chapitre intitulé : « Des inconvénients de suivre une jolie femme le soir dans la rue, » a traité à fond ce sujet. Bien qu'il s'agisse dans ce chapitre des inconvénients au lieu des profits, et du Paris de Louis XI, quelque peu différent du nôtre, nous persistons néanmoins à y renvoyer.
Une heure après, René rentrait chez lui suffoqué par la joie. La grisette qu'il avait suivie s'appelait M11® Léontine, couturière, et demeurait rue Taibant. 11 était passé cinquante fois devant sa porte sans que le moindre pressentiment l'eût averti. Ses deux limiers l'attendaient.
La dame à la calèche s'appelait Mm* la comtesse Pukhérie, et habitait un hôtel de la rue Saint-Domi-
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nique. La dame au petit coupé habitait rue de Provence, et se nommait Mlle Angèle.
René prit une pièce d'or q ue ses deux limiers se partagèrent. 11 leur recommanda de ne parler à personne de la façon dont ils l'avaient gagnée.
Mais ce qu'il n'apprit pas, c'est que la comtesse se servit de l'agent par lequel il l'avait fait suivre pour connaître le nom et l'adresse de lui René et de M»* Angèle.
11 les connaissait donc, ces trois Euménides, qui dépuis huit jours faisaient le tourment de sa vie ! Il pouvait se venger des traits perfides qu'à l'exemple des Parthes elles lui avaient décochés en fuyant à son approche, et commencer les hostilités. Mais quel fut son étonnement, lorsque se demandant quel serait celui de ces trois cœurs qu'il entamerait le premier, il ne put pas se répondre. L'horizon, jusqu'alors si clair et si net, se hérissa bientôt de difficultés imprévues dont il cherchait en vain la solution ; et comme un joueur d'échecs embarrassé de ses pièces, il hésita d'abord, puis ensuite ne vit plus que confusion et désordre sur l'échiquier de ses amours.
11 faut laisser René dans sa critique situation et retourner à l'hôtel de la rue Saint-Dominique, où se déployait une activité égale à sa lenteur.
La comtesse Pulchérie, avec ce tact infini qui ne manque jamais à la femme toutes les fois que son
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honneur est en jeu, avait tout de suite pénétré les intentions de René, et songeait déjà à combattre un ennemi peu redoutable, mais susceptible de le devenir. A part cette précaution, dictée par la prudence, il y avait pour elle un autre but à atteindre. Deux mois suffiront pour expliquer sa conduite et la mettre à l'abri des soupçons injurieux qui pourraient planer sur elle.
A tous les charmes de sa personne, la comtesse Pulchérie ajoutait un esprit supérieur, un grand amour du plaisir et une vertu à toute épreuve. Ne donnant pas une approbation complète aux mille contradictions du monde, elle voulait tirer tout le profit possible du métier fatigant de femme vertueuse, et précisément à cause de ses principes, dont rien n'aurait pu l'affranchir, elle n'hésitait pas à s'engager dans une intrigue qui, tout en mettant les apparences contre elle, ne pouvait nullement souiller la blancheur de sa réputation. Une telle conduite s'explique parfaitement. La femme, par cela seul qu'elle est vertueuse, ne cesse pas d'être femme, c'est-à-dire friande de ces mille petits triomphes qui s'obtiennent sans exiger aucun sacrifice de l'honneur, triomphes puérils si l'on veut, mais auxquels la femme vertueuse tient autant que la femme légère, parce que chez Tune comme chez l'autre l'amourpropre est égal.
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78 POINT ET VttGULE
Sans avoir songé un seul instant à devenir la maltresse de René, elle n'avait cependant reculé devamt aucun de ces petits mouvements d'innocente coquetterie pour écraser ses rivales ; et précisément parce qu'elle avait échoué dans sa tentative voulait-elle se venger. Mais comprenant que les limites étroites de la vertu comprimaient par trop l'essor de son indignation et la privaient d'une partie de ses moyens, elle était bien décidée à faire alliance avec les puissances secondaires. Voilà pourquoi la comtesse avait demandé l'adresse de M"« Angfcle. L'absence de M. le comte, qui chassait pour l'instant le loup dans la Bretagne, secondait parfaitement ses vues, et lui procurait cette sorte de liberté dont une femme a si souvent besoin.
Une heure après, la comtesse Pulchérie allait voir M1Ie Angèle dans son appartement de la rue de Provence.