LE TRAITÉ DE LA TRIPLE ALLIANCE
' La comtesse n'avait jusqu'alors rencontré nos modernes Phrynés qu'au spectacle et à la promenade,
igitizedby LjOOQ lC
et ne les connaissait que par le mal qu'elle eu avait entendu dire par ceux-là précisément qui les ont faites ce qu'elles sont. Cela explique l'émotion qu'elle éprouvait en allant frapper à la porte de M,,e Angèle.
En entrant, elle fit passer sa carte qui énonçait ses noms et qualités, et attendit dans un boudoir qui valait presque celui de son hôtel. A la vue de toutes les jolies choses qui garnissaient ce boudoir et qui rappelaient sans doute autant de gages d'amour, elle se prit à sourire ; puis, pensant qu'à Paris on pouvait compter par centaines des endroits aussi coquets et aussi tentateurs, elle entrevit, peut-être pour la première fois, toute l'étendue du mérite des époux qui se violent pas la foi conjugale. Sa pensée alla même plus loin. Oubliant un instant qu'elle était comtesse, pour se supposer comte, elle se vit tout à coup exposée à une de ces tentations puissantes auxquelles la nature humaine ne sait pas résister.
En lisant sur la carte : Comtesse Pulchérie, Angèle devint radieuse et tout d'abord ne put soupçonner ce qui lui valait un tel honneur. Son étonnement s'accrut encore, lorsque sa camériste lui assura que c'était réellement une comtesse qui venait lui faire visite. Après quelques attouchements aux boucles de ses cheveux et aux plis de ses jupes, elle gagna son boudoir.
En la voyant entrer, la comtesse, avec une cour-
toisie, apanage exclusif des grandes dames, s'inclina humblement, comme si elle se fût trouvée en face d'une duchesse ou d'une ambassadrice.
Angèle, de son côté, fit appel à son plus gracieux sourire.
— Mademoiselle, dit alors la comtesse, je n'ai pas l!honneur d'être connue de vous, et si vous ajoutez à * ce premier embarras l'étrangeté du motif qui m'amène, vous comprendrez tout ce qu'il y a de faux dans ma position.
— Madame, reprit Angèle, j'ignore en effet le motif qui vous amène, mais ce que je sais déjà, c'est que j'ai l'honneur de parler à une femme supérieure que son esprit place au-dessus des préjugés vulgaires. En voyant une belle comtesse comme vous chez une pauvre courtisane comme moi, cela rappelle vraiment Jésus chez le publicain.
— Je n'accepte pas ce compliment, qui n'est point mérité. Du reste, si le monde place entre nous des barrières infranchissables, nous allons prier Dieu dans le même temple, et à l'église il n'y a ni comtesse ni courtisane, mais deux femmes qui réclament la miséricorde de Dieu, dont elles ont sans doute un égal besoin.
Cet assaut de politesse, établi entre deux puissances certainement faites pour se haïr, fut réellement sincère. L'une oubliant sa noblesse, l'autre sa galanterie,
igitizedbyLjOOglC
se tendirent cordialement la main. Elles touchaient à une de ces situations de la vie qui, ramenant les êtres à l'égalité primitive, inspirant au cœur les mêmes sentiments, à l'esprit les mêmes pensées, rendent pour ainsi dire la parole inutile. Déjà Angèle pénétrait l'intention de la comtesse.
— En effet, madame, reprit Angèle, ce matin, pour la seconde fois, je me suis trouvée près de vous à Saint-Rocb, et, comme vous, j'ai été distraite dans mes prières par un jeune fat entré à l'église par désœuvrement.
— Un fat, c'est le mot, dit la comtesse, auquel je n'aurais pas daigné faire attention, s'il n'avait pas mis le comble à l'importunité. La première fois, il s'est contenté de me dévorer des yeux, mais ce matin, il a eu l'audace de me faire suivre.
— 11 paraît qu'il professe pour moi la même admiration que pour vous, car, ce matin, il m'a fait également suivre. Je trouve ce procédé fort impertinent et fort maladroit; si les hommages de ce jeune homme ne se fussent adressés qu'à moi, peut-être eussé-je été indulgente pour lui; mais, puisqu'il encense plusieurs dieux à la fois, il me trouvera impitoyable. Pardon, madame la comtesse, de parler (levant vous avec autant de franchise.
— J'aurais, en tout cas, reprit la comtesse souriante, été impitoyable pour lui, ce qui ne m'empêche
igitizedbyLjOOglC
m* «me rae préÉraice dont
:z^. "nanan^ ^.àce titre, pennet- «r^s.' ■■ -^- m E5aK à* 3»» *Ktre en parallèle .»*- •» '-^s li >n 1 1 nfa i 5l^* dats la question, *:z3. -;r — -r^ ?«l ^s sl ;«. H p»w l'instant nos ^:r r^ . -35-7- tt« tsaùaitst fr: ssés aspirait àla ^p«sc j?.-r. F- :.-=«lI :rasra* ï»:os aToas sa mettre :v.r r?«.e à^ :\*t^ 5:rat:iis ec^eœble un pacte
— ~- - -2*-»^ jiicrrBrrLC 5* comtesse, et c'est *~ s--»-:. :^ur^*l rie.1* siÈs^«:,3e tous trouver. r> -vsr -;* ^ f-f. s. j~5si:Le cfcei moi, qu'A m'a •- r^r r - irss? :•? 5 ineranr'edsksconTenances ^ r . :-.r -•** rie /'«rrKî if^œKnent.
.Trrxsc3isi^;'"'Hi rjcrîecs* si tos rivales du
;ju. m*x y ai-^rmiai Tire nsaient un jour ; mais r. •-> rr.u> in ?:re :** jotj soustraire cette page de ■«.-.r* -t. "ijszc i Ji *»xs??aace, facette celle que •« u^ *s* :r?cosR. F^ra^c-a-moi seulement d'ajouvr ïh r u r^ „** ;rr«s:iiL£ au succès de notre cause. 1 - \ns t^ir «a*c» iir* m? petit sacrifice d'amourtrT.^. ii**.-ji:c >ra*i v^b ne reculerez certainement iox :*S< ztf 2C1& i r*d», se trouvait une grisette, n*«t r*tf ^£*» f ^* tenons» sans cachemire et sans àstv^Ies* awss ^ possède des couleurs et des yeux
igitizedbyLjOOglC
L'ODTSSÉB D'UN FLANEUR 83
qui valent certainement les nôtres. Mon avis est de prévenir cette jeune fille, que je connais par hasard ; avec un peu d'adresse, nous en ferons notre alliée. Voulez-vous que je la fasse venir, elle travaille chez 02a couturière ?
— Très-volontiers, dit la comtesse, et je promets de joindre tous mes efforts aux vôtres pour lui faire accepter la complicité.
Un message partit aussitôt pour la rue Taitbout.
Àngèle, avec une nonchalance vraiment digne de la rue Saint-Dominique, agita un cordon de sonnette, et dit à un petit groom verni et galonné comme un carrosse de la cour :
— Ma porte est consignée. Je n'y suis pour personne, excepté pour ma couturière que j'attends.
Puis se tournant vers la comtesse :
— De cette façon-là, aucun importun ne viendra nous déranger dans notre conciliabule.
La grisette ne tarda pas à venir.
C'était toujours la belle jeune fille aux cheveux ondulés. Elle entra sans trop se troubler. Sa profession de couturière la mettait en contact assez fréquent avec les dames de haut parage, mais dès qu'elle reconnut les deux dames de Saint-Roch, son petit amour-propre féminin semblait lui annoncer que, pour l'instant, on demandait U jolie fille et non la
igitizedbyLjOOglC
84 POINT BT VIRGULE
couturière. Pour la première fois peut-être, elle avait la conscience de sa propre valeur.
— Approchez, mademoiselle, dit la comtesse avec bienveillance; vous pouve? nous rendre un grand service. Nous n'avons pas hésité à vous le demander.
Léontine baissa les yeux et ne répondit pas.
Angèle, avec une rare perfldie, se chargea de lui expliquer pourquoi on l'avait appelée. Elle rappela leur présence à Saint-Roch, et enfin le curieux qui les avait observées de si près.
— Je sais, dit alors Léontine, de qui vous voulez parler. Ce monsieur est d'une ténacité vraiment inquiétante. Ce matin, il «m'a suivie au sortir de la messe, et s'est permis d'adresser à mon concierge des questions compromettantes pour ma réputation.
Angèle et la comtesse se. regardèrent consternées, sans doute parce que René les avait fait suivre par des butors, tandis qu'il avait fait l'honneur à lagrisette de la suivre en personne. Cela forma un nouveau chef d'accusation.
— Oui, madame, reprit Léontine, ce monsieur m'a suivie ; mais il ne m'aime pas.
— Et comment le savez-vous ? dit Angèle.
— Léontine devint plus rouge; puis, après un instant de silence, elle ajouta.-
— Nous autres pauvres filles sans gardien, sans conseil, nous bravons tous les écueils de ce monde ;
je suis bien coupable, je le sais, mais enfin je veux bien avouer que je suis allée hier au bal masqué de TOpéra. J'ai rencontré ce jeune homme qui m'avait regardée, ou plutôt qui nous avait regardées toutes les trois à l'église. Je me suis donné le plaisir de l'intriguer, et, par ses réponses, j'ai acquis la certitude qu'il ne m'aimait pas.
— Rassurez-vous, mon enfant, dit la comtesse, aller à l'Opéra, ce n'est pas un crime. J'y suis allée hier au soir, précisément dans le but d'intriguer M. René, car c'est le nom de ce jeune homme.
— Eh bien! interrompit Angèle, confidence pour confidence; j'étais aussi hier à l'Opéra, et M* René, me prenant pour vous, madame la comtesse, m'a fait une charmante déclaration pleine d'impertinence pour moi.
— N'y ajoutez pas foi, madame, dit Léontine, car M. René, à moi, m'a dit mille impertinences sur les comtesses et sur les grisettes. Aussi, je ne le croirai jamais.
— Et vous ferez très-bien, ajouta la comtesse, quoiqu'il m'ait débité de bien jolies choses sur les grisettes.
Ceci porta le dernier coup au pauvre René. Chacune fut alors édifiée sur la foi qu'il fallait ajouter à ses paroles, et sur la perfidie de ses intentions. La comtesse exploita fort habilement la situation, et bat-
igitizedby CjOOgl€
tant, .comme dit le proverbe, le fer tandis qu'il était chaud, parvint sans peine à soulever chez ses rivales une indignation égale à la sienne.
Puis s'adressant à la grisette :
— Vous persistez, mademoiselle Léontine, dans votre désir de vengeance ?
— Oui, madame, plus que jamais. Tromper une pauvre fille comme moi, c'est horrible, et puis M. René m'a dit que la grisette était une illusion à laquelle il ne croyait pas. Ce mot-là, je ne l'oublierai jamais:
— Eh bien ! dit alors la comtesse avec la dignité d'un président qui lait le résumé des débats, formons un pacte ensemble, que nous pouvons appeler le traité de la triple alliance, et donnons une bonne leçon à ce présomptueux séducteur. Sans rappeler ni les contradictions de sou langage, ni les faussetés de ses appréciations, je me rappelle parfaitement qu'il m'a dit à l'Opéra, avec une suffisance aréopagique : « La comtesse ferait une lorette insipide, la grisette une comtesse ridicule, et la lorette une grisette révoltante. » Prouvons-lui qu'il s'est trompé , et pour cela changeons de rôle: grisette, deviens comtesse; comtesse, deviens lorette ; et toi lorette, fais-loi grisette -r accordons4ui un rendez-vous, soyons pour lui impitoyables, cruelles comme des tigresses d'Hyr-
igitizedbyLjOOglC
L'ODYSSÉB B'UN FLANEUR 87
canie ; de cette façon nous vengeons nos amourspropres de femmes audacieusement outragées, sans nous rendre coupables, et nous apprenons à M. René qu'il ne faut pas courir après trois cœurs à la fois.
Les paroles de la comtesse furent couvertes d'applaudissements ; l'auditoire reconnut qu'elle avait parfaitement traduit sa pensée.
Séance tenante, on prépara, pour René, trois lettres indiquant, pour le lendemain, un triple rendezvous : chez la comtesse, à onze heures ; chez la lorette, à une heure ; chez la grisette, à quatre heures. En se retirant, la comtesse dit à la grisette :
— Je vous confie mon honneur, sachez le conserver pur et sans tache.
De son côté, Léontine disait à Angèle :
— Je vous livre ma candeur et ma modestie, méaagez-les, je vous en conjure.
— Quant à vous, madame la comtesse, dit Angèle, je remets ma vertu entre vos mains, abusez-en tant que vous voudrez.
igitizedby LjOOQ lC