‹ Les rèveurs de Paris. Louis de Fontenay. Fabien de SernyChapitre 21 sur 32 · UNE COMTESSE PRISE AU PIÈGE · texte numérisé non relu

UNE COMTESSE PRISE AU PIÈGE

René, sortant de l'hôtel, consulta sa montre; elle marquait une heure moins un quart, c'est-à-dire qu'il lui restait à peine le temps dç franchir la distance qui le séparait de la rue de Provence. Les événements se succédaient pour lui avec tant de rapidité, que sa pensée ne pouvait les suivre. 11 frémissait en songeant qu'il fallait qu'il trouvât encore en lui la force d'assister, dans cette même journée, à deux rendez-vous qui promettaient d'être, sinon tendres, du moins fort orageux. Au milieu de l'anarchie de ses passions, il sentait son amour naissant pour Léontine se dresser en dictateur et décréter la proscription des affections rivales qui, depuis dix jours, se disputaient l'empire de son cœur. Malgré tous ses efforts pour combiner, chemin faisant, la tournure qu'il donnerait à son entretien avec la comtesse qui Tattendait sous l'enveloppe d'une lorette, il atteignit la rue de Provence sans ^être arrêté à aucun système.

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Il ne voulut pas reculer, semblable en cela à certains grands orateurs, qui tirent toutes leurs inspirations du marbre de la tribune.

La comtesse l'attendait de pied ferme.

Si Léonline avait éprouvé un certain plaisir à jouer accidentellement le rôle de comtesse, la comtesse, de son côté, n'en éprouvait pas un moins grand à profiter d'une occasion qui lui permettait, sans le moindre sacrifice, de donner à tous les charmes de sa personne ce degré de puissance et de tentation que ne comporte pas Je programme de la femme vertueuse. Se sentir un instant affranchie des lois tyranniques de la pudeur qui a décidé arbitrairement la portion d'épaule qu'une femme peut montrer sans rougir, dépasser un peu ses mesquines limites, et accorder les hommages du jour à quelque signe délicieux qui vaut mieux qu'un diamant, mais enfoui jusque-là sous un odieux fichu ; au lieu d'une sévère bottine, chausser son pied d'une merveilleuse pantoufle orientale, brodée dans le harem par le caprice d'une femme esclave ; remplacer le vulgaire bandeau par de soyeux repentirs à la Charlotte Corday, combiner capricieusement les charmes de la toilette avec ceux du négligé, en un mot se faire belle pour un autre que son mari, quelle est la femme du monde qui n'a pas, une fois en sa vie, envié cet innocent plaisir ?

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Soyez franche, belle dame, et convenez que plus d'une fois vous en avez voulu à la lorelte splendide qui a comme vous des diamants et des cachemires, des tapis et des chevaux fringants, des loges à l'Opéra et des laquais brodés, et qui fait votre salon désert quand il lui plaît de convier ceux qui raniment à une de ces folles nuits de vin, de jeu et de gais propos. Soyez franche, je vous en conjure. On ne déroge point par la pensée, et l'aveu que je vous demande avec tout le respect que je vous dois, porte avec lui pardon de la faute.

Ces considérations avaient fortement influé à décider la comtesse Pulchérie à revêtir le costume périlleux de la lorette. Éblouir René et ne lui rien accorder, telle avait été son intention.

Impossible à une femme de se faire plus séduisante.

Sa toilette était cependant d'une extrême simplicité. Elle portait une sorte de peignoir blanc, qui laissait à découvert ses bras de marbre. Ses cheveux tombaient en cascades sur ses joues. Ses petits pieds, chaussés de pantoufles jaunes, s'agitaient sur un carreau de cachemire, comme pour réclamer la part d'hommages à laquelle ils avaient droit. Elle n'avait rien ménagé pour rendre l'illusion complète. Elle humectait de ses lèvres roses un cigare presque aussi noir que ses cheveux, qui l'obligeait de passer à

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tout instant sur sa bouche un. mouchoir bariolé de broderies autant qu'une rosace de cathédrale. A la voir renversée sur son fauteuil, eue rappelait l'attitude gracieuse et paresseuse de la chatte. II semblait qu'elle voulût se venger par ce moment d'impudeur de l'austère contrainte de toute sa vie.

René s'approcha d'elle sans paraître trop remarquer les perfections étalées sous ses yeux. L'amour pur et suave de Léontine le rendait indifférent pour tout ce qui n'était pas elle ; aussi aborda-t-il cette sirène avec une froideur qui rappelait celle du philosophe grec devant Laïs.

La comtesse, qui avait compté sur un éblouissement, ne s'expliqua point cette indifférence. Elle se l'expliqua encore bien moins quand elle entendit le langage de René.

— Vraiment, madame, lui dit-il, vous êtes aussi bonne que belle, et jusqu'à présent du moins, je n'ai pas mérité la faveur que vous m'accordez pour l'instant.

— Mais de quelle faveur voulez-vous parler ?

— Dispensez-moi de répondre. Quelle serait le mortel qui n'envierait pas mon sort ? Je quitte mes amis ; il n'a été question que de vous. Par discrétion, je n'ai pas dit en me retirant que je venais me prosterner à vos pieds. Mais si l'un d'eux allait passer par la rue de Provence, et reconnaître ma voiture,

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qui stationne à la porte, jugez vous-même quel serait son dépit, en songeant» que, tandis qu'il est là dans la rue sale et froide, je suis, moi, dans un délicieux tête-à-tête avec une charmante et adorable femme, que je tiens en mon pouvoir, et qui, à la fin, se décide à m'accorder le juste dédommagement réclamé par les persécutions de mille sortes qu'il lui a plu de me faire endurer. Pardonnez, Angèle, au trouble qui m'agite, et accordez-moi un baiser, rien qu'un baiser, ajouta- t-il en se rapprochant si près d'elle, qu'il put compter les battements de son cœur. La comtesse, qui ne s'attendait pas à une demande aussi brusque, parut fort embarrassée et perdit bientôt toute son assurance. En effet, comment résister aux instances d'un amant aussi passionné ? Invoquer les convenances, la pudeur, la vertu? Mais n'était- elle pas dans le boudoir d'une lorette, c'est-à-dire dans un lieu où toutes ces belles raisons n'ont aucune valeur? Et puis, se retrancher derrière un tel rempart, n'était-ce pas donner le droit à son adversaire de devenir plus pressant? Une autre pensée la faisait encore frémir. René jouait son rôle avec tant de naturel, qu'elle ne pouvait vraiment distinguer si son erreur était réelle ou feinte.

. A tout hasard, elle se leva et se mit à circuler. René la suivit, et, s'approchant d'elle , il lui fit bientôt une ceinture avec son bras.

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Révoltée par cette seconde tentative, elle se dégagea brusquement, et lui dit d'un air courroucé :

— Je vous supposais bien élevé, monsieur, et je ne pensais pas voir tomber sitôt le prestige que je m'étais plu à vous accorder. Vous êtes ici à peine depuis cinq minutes, et vous avez déjà trouvé le moyen de dépasser les bornes de toutes les convenances.

— Non, madame, reprit René, et la façon plus que libre dont j'ai agi envers vous n'est, de ma part, qu'une ruse à l'aide de laquelle je savais bien remettre à sa place une femme qui s'est plu à changer un instant sa bonne renommée contre une ceinture dorée.

La comtesse, interdite, jeta sur René un regard suppliant.

— J'aurais pu, continua René, mieux exploiter la situation, prolonger l'erreur, faire pécher la comtesse sous le couvert de la lorette, ravir certains larcins qu'il aurait été fort difficile de refuser; je pouvais tout cela, je ne l'ai pas voulu. À présent, madame doutez-vous encore de mon savoir-vivre ?

— Oh non! je suis battue, j'en conviens, et je me suis prise au piège que je vous avais tendu.

— Par votre faute, madame, et il me suffira de peu de mots pour le prouver. Le stratagème des trois rendez-vous était passablement machiavélique, convenez-en; il pouvait me perdre de ridicule, si vous

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aviez mieux su combiner vos batteries? Ainsi, au lieu de me mettre d'abord aux prises avec une candide grise t te, sans malice et sans perfidie, il fallait me décocher une adversaire plus redoutable. Qu'est-il arrivé ? c'est que ce matin, dans votre hôtel, seul avec Mlle Léontine, je suis parvenu sans beaucoup de peine à subjuguer sa raison et à la détacher de votre cause. Par elle, j'ai appris jusqu'au dernier mot de ce conciliabule où vous aviez préparé la mystification qui devait vous venger toutes les trois de mon erreur à l'Opéra. Mais si, au lieu de Mlle Léontine, j'avais d'abord rencontré Mlle Angèle la vraie, mon triomphe eût été plus difficile.

— Allons, je le vois, dit la comtesse, Léontine a manqué d'assurance; elle a mal joué son rôle.

— Ah! comtesse, soyez indulgente! Un début est chose fort difficile; vous-même, à l'instant, est-ce que le rôle de lorette, que vous jouez également pour la première fois, ne vous paraissait pas fort embar rassant dans le tête-à-tête?

La comtesse ne put rétorquer cet argument.

— Du reste, madame, Léontine n'a pas à se plaindre. C'est à elle qu'on a fait la plus belle part. Le rôle qu'elle a joué aujourd'hui, flattera toujours son amour-propre. Quant au vôtre, qu'à votre plus grande gloire vous avez joué avec une maladresse que je suis prêt à constater, nous ferons tout ce qu'il fau-

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dra pour en effacer la trace * vous l'oublierez, et tout sera dit.

— De quelles traces parlez-vous? dit la comtesse étonnée.

— Elles sont nombreuses. D'abord votre première visite à M11® Ângèle, les confidences que vous lui avez faites, la lettre que vous m'avez écrite. Savezvous bien que tous ces faits-là, groupés avec un peu d'art suffiraient, et que de reste, pour perdre la réputation d'une femme, ou tout au moins pour la faire soupçonner ?

— Le jugement du monde m'importe fort peu, dit la comtesse. Je ne reconnais qu'un seul tribunal, ma conscience ; et ma conscience dira que la comtesse Pulchérie a peut-être été légère, mais qu'elle n'a pas été coupable. La vertu, à mon avis, ne sert qu'à braver fièrement les apparences. Quant aux soupçons, je les dédaigne. Je ne suis pas si chatouilleuse que la femme de César.

La comtesse semblait avoir retrouvé toute sa dignité. Sous les oripeaux de la courtisane, on voyait reparaître la grande dame, avec son frontmajestueuxqui n'avait pas à rougir. René le sentit si bien, qu'il ajouta presque aussitôt :

— H me reste, madame, à vous demander pardon de mes premières paroles. Elles s'adressaient, vous n'en doutez plus, à ce boudoir et à votre costume,

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nullement à votre personne. À votre exemple, j'avais nais un instant de côté le respect dont je suis pénétré pour vous, afin d'écnapper sans ridicule au piège que vous m'aviez tendu. Ce qui s'est passé entre noos, je l'oublie, je vous en donne ma parole d'honneur. Voici la lettre que vous m'avez écrite; eHe n'est pas sortie de mes makis, et je l'anéantis devant vous. Je ne suis jamais allé à votre hôtel, vous n'êtes jamais venue ici, et si plus tard on mettait tout cela en doute, comptez sur moi pour convaincre ceux qui voudraient pen**» .; le contraire. Puis, quand vous songerez au curieux de Saint-Roch, pardonnez-lui sa maladresse.

— Je ferai mieux que cela, dit la comtesse, je n'oublierai jamais sa loyauté.

Le lendemain, la comtesse Pulchérie partait pour la Bretagne, chasser le loup avec son mari.

UN QUART D'fflSURE TftOP TAR*

En quittant k marquise, René, sans songer à son troisième rendez-vous, rentra chez lui, pour se pion-

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ger dans les profondeurs de la méditation. Depuis le matin, il s'était opéré en lui une de ces révolutions morales plus que suffisantes pour épuiser les forces humaines et rendre ce besoin nécessaire. Les trois femmes qui lui tournaient la tête se trouvaient réduites à une seule, Léontine! Les charmés nouveaux qu'il avait découverts en elle ne lui permettaient plus l'hésitation.

La marquise était disparue pour toujours. Quant à Angèle, en n'allant pas la trouver, il pouvait faire valoir cette façon d'agir auprès de Léontine comme un sacrifice certainement digne de le rehausser à ses yeux. Il résolut donc de ne pas sortir.

René trouvait son choix plein de poésie et se faisait à lui-même force compliments; mais attendre jusqu'au lendemain pour revoir Léontine, c'était là une rigueur qu'il ne pardonnait pas au ciel. La crainte de rencontrer Angèle dans la mansarde de la rue Taitbout fut seule capable de comprimer l'élan de sa fougueuse impatience.

En effet, pendant ce temps-là, Angèle était en possession de la mansarde, et attendait qu'il plût à René de venir lui peindre sa flamme. Si elle eut la douleur de l'attendre et de ne le point voir venir, elle puisa là une bonne leçon qu'elle, promit de ne point oublier. Cet échange momentané dé ses robes de brocard contre de l'indienne, de ces étagères encom-

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brées de colifichets du luxe, contre le mobilier plus que modeste de Léontine, lui donnèrent fort à penser. Oubliant un instant qu'elle était à cette place par une abdication volontaire, et supposant^ au contraire, que le destin avait été assez perfide envers elle pour la réduire à cet état obscur et misérable, elle composa bientôt dans sa tète un admirable chapitre sur la fragilité des choses humaines. Cette impression fut si forte, qu'elle attendit René deux grandes heures sans formuler le moindre murmure. L'atmosphère de la mansarde, l'humble costume de la grisette eurent la puissance de la maintenir dans la modération. Ce ne fut qu'à sou retour chez elle que sa nature violente reprenant superbement le dessus, la fit éclater en imprécations contre lui. Après avoir bien réfléchi, elle écrivit Tépître suivante, qui devait être son dernier rapport avec lui :

« Monsieur,

» Vous êtes un impertinent. Je n'ai pas besoin d'en » dire davantage pour me faire comprendre.

» Je pars pour l'Italie avec un Anglais qui veut faire » un voyage sentimental. Vous ne me reverrez plus. »

Cette lecture, comme on le pense bien, au lieu

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d'irriter René, vint au contraire augmenter sa joie. Décidé qu'il était à aimer Léontine sans partage, son plus vif désir était de se débarrasser d'Angèle, ce qu'il avait considéré comme une difficulté sérieuse; mais cette lettre dissipait toutes ses craintes, et à partir de cet instant, rien ne s'opposait plus à ce qu'il s'occupât exclusivement de Léontine.

Pour comprendre le calme et la béatitude de son âme, il faut se rappeler que, depuis la première rencontre à Saint-Roch, René avait été successivement la proie de l'incertitude, du mystère et de l'irrésolution ; que ses nuits et ses jours s'étaient écoulés dans l'attente et la recherche. 11 touchait donc à un moment de transition délicieuse, qui lui permettait de donner un libre essor à toute sa joie. 11 y avait là, certes, plus de bonheur qu'il n'en faut pour rendre fou un tête quelque peu jeune et exaltée.

A l'heure convenue, René arrivait fièrement, pour la première fois, dans la mansarde de la rue Taitbout.

Léontine Yj attendait. Elle avait su, à force de soins, donner à sa modeste demeure un aspect de coquetterie qu'une amoureuse a seule le talent de trouver quand il s'agit de recevoir celui qu'elle aime. L'unique pièce qui composait son appartement tenait à la fois du boudoir, du salon, de la chambre à cracher et de la cuisine ; ma» il y avait tant d*bar-

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monie dans ce désordre, tant de variétés dans les mille objets entassés dans si peu d'espace, que ce spectacle n'avait rien de choquant. Une têle de Christ en plâtre formait le principal ornement de la cheminée. Ce Christ paraissait l'objet d'un culte fervent et empressé. Il était attifé de rubans de toutes nuances f et à la couronne d'épines de ses sacrificateurs, Léontine avait substitué une guirlande de pâquerettes blanches cueillies par elle dans une de ses excursions. De chaque côté, se trouvaient des vases de porcelaine surchargés de fleurs. Sur une table assez longue, des morceaux d'étoffes de soie amoncelés attendaient pour devenir robes qu'il plût aux jolis doigts de Léontine de prendre son aiguille et ses ciseaux. La fenêtre ouverte laissait entrer un beau rayon de soleil, qui,, après s'être un instant perdu sur la cime de quelques rosiers fleuris placés sur le toit, venait tomber sur l'âtre de la cheminée où flamboyaient avec gaieté quelques petits morceaux de bois.

Léontine, sans pitié pour les belles couleurs répandues sur ses joues, était placée près de la fenêtre, et recevait en face les baisers brûlants du soleil.

En voyant apparaître René, son émotion fut telle, qu'elle resta clouée sur sa chaise , sans pouvoir faire un pas pour aller à sa rencontre. Il se passait en elle quelque cbose d'indéfinissable qui tenait à la fois du

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songe et de l'extase. Ne touchait-elle pas, en effet, au paroxysme du triomphe? Tout ce que René lui avait dit à l'hôtel était donc sincère, il l'aimait plus que ses rivales, puisqu'il venait se prosterner à ses pieds !

La foi entière qu'elle pouvait désormais placer en lui la rendait encore plus belle ; son regard surtout gagnait à cette conviction. Des yeux qui croient sont plus beaux que des yeux qui doutent.

Quant à René, le trouble qui l'agitait n'était pas moins grand. En réalité, il était dans une mansarde, près d'une pauvre grisette; mais, grâce aux transports de son âme et au délire de ses sens, il touchait au comble du ravissement, et succombait de plaisir à la vue de ce spectacle qui offrait à la fois à ses yeux les trois *>lus belles choses de la création : une jeune fille, du soleil et des roses !

Léontine se tenait immobile et silencieuse. René, de son côté, ne savait comment commencer l'entretien ; mais le voisinage de la grisette avait tant de charme pour lui, qu'il ne faisait aucun effort pour sortir de cet état.

Enhardie par le maintien respectueux et tendre de celui qu'elle avait laissé pénétrer jusqu'à elle, Léontine lui dit à la fin à voix basse :

— Je ne suis plus brillante comme hier à l'hôtel de la rue Saint-Dominique ; il n'y a plus de comtesse

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devant vous, mais une pauvre fille à laquelle l'amour que vous lui jurez fera perdre la tête. Vous m'aimez donc réellement ?

Pour toute réponse, René serra davantage la petite main dont il s'était emparé.

— Je vous crois, reprit-elle, à présent que vous êtes là ; mais hier, quand vous m'avez quittée pour aller à deux aulres rendez-vous, j'ai pleuré. Il me semblait que les deux femmes qui vous attendaient parviendraient à me perdre dans votre esprit.

— Je ne suis allé qu'à un seul de ces rendezvous.

— Vraiment ! dit Léontine étonnée et souriante.

— Je suis allé trouver la comtesse, rue de Provence, mais je me suis dispensé de venir ici.

— De sorte que vous pénétrez dans mon réduit pour la première fois? dit Léontine en baissant les yeux.

— Pour la première fois.

— Ah! c'est bien de n'y être pas venu. Je vois que vous m'aimez sincèrement, et si je pouvais obtenir la preuve que vous ne re verrez jamais ni la comtesse ni MUe Angèle, oh I alors, je serais trop heureuse ; car, voyez-vous, elles me font peyr ; avec elles, je le sens, la lutte est impossible.

— Vos rivales ont quitté Paris, reprit René, et je ne courrai pas après elles. Ensuite, pour vous ras-

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surer, rétablissons les choses telles qu'elles se sont passées. La comtesse et Mlle Àngèle étaient fort arides de se voir rendre les hommages que je vous adresse; mais quant à moi, je n'ai jamais songé qu'à vous seule. Quant à leur luxe que vous redoptez et à votre simplicité contre laquelle vous murmurez sans cesse, je ne tiens aucun compte de ces différences, et je vous trouve plus belle là, près de votre fenêtre, avec votre robe de toile, que la comtesse dans son hôtel, avec ses plus brillantes parures.

Léontine écoutait René avec une attention toute particulière ; et comme si ses dernières paroles eussent dissipé toutes ses craintes, elle cessa de le questionner.

Un tête-à-tête au sixième étage avec une jeune fille d'une extrême beauté, voilà des motifs plus que suffisants pour que l'esprit se mette à l'œuvre et commence l'oraison funèbre de sa vertu.

René passa près de Léontine une grande partie de la journée, sans obtenir le moindre sacrifice. Par une contradiction inexplicable, il se sentait plein de désirs, puis quand il s'agissait de les formuler, la force l'abandonnait ; le geste et la parole expiraient dans une commune langueur. Rien qu'il fût à ses côtés, qu'il pressât ses mains dans les siennes, que la brise promenât ses cheveux d'or sur ses joues enflammées, une puissance invisible se chargea de la conserver

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pure en dépit de la situation. Si bien que cette scène d'amour put s'accomplir tout entière sous les yeux du Christ sans porter atteinte à son. chaste regard.

Lorsqu'il fallut partir, René ne put trouver la fonce de se lever qu'après que Léontine lui eut accordé k faveur de revenir le lendemain à la même heure.

Après qu'il se fut éloigné, Léontine alla s'agenouiller devant le Christ; et, dans un recueillement qui tenait de la sainte plutôt que de la femme, elle remercia le ciel de l'avoir faite assez forte pour résister à la tentation.

L'amour est un sentiment d'une étrange nature. Sa physiologie est inépuisable. Il y a des siècles qu'il est en butte aux dissertations des poëtes, des romanciers et des philosophes; et malgré les volumes qu'il a tirés de l'esprit humain, c'est peut-être encore le sujet le plus neuf à traiter. Loin de nous la pensée de tenter de le définir. Sans dire, comme FauWas, qu'en fait d'amour les philosophes radotent et que les romanciers seuls ont raison, nous avouerons en toute humilité qu'il n'est pour nous qu'un insondable mystère, qui semble se faire un malin plaisir de torturer la raison, la logique, la vérité et la vraisemblance. En effet, il suggère parfois au cœur de la femme de ces résolutions imprévues que rien ne peut expliquer. Le fait une fois accompli, l'esprit s'en empare pour prouver tout ce qu'il vquU

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Mais pourquoi cette vague digression? Que peut-il y avoir de commun entre les amours d'une grisette et ces obscures pensées? Est-ce là une précaution oratoire sur laquelle nous comptons pour jeter quelque vraisemblance sur le dénoûment de notre intrigue, et ne point arriver trop brusquement à la fin?

— Peut-être.

Certes, en quittant Léontine et devant la revoir le lendemain, René emportait avec lui des trésors d'espérance, et aurait dû se croire bien heureux. Il n'en fut rien. Ce rempart imperceptible, qu'il n'avait pas osé franchir, lui donna fort à penser. La nuit à peine arrivée, il s'endormit profondément et ne se réveilla que fort tard; mais au lieu de ce bien-être que procure un sommeil paisible, il se sentit brisé comme après une nuit d'orgie. Alors, passant ses mains sur ses yeux pour dissiper le bandeau qui l'aveuglait, il se rappela soudain, jusqu'aux moindres détails, un rêve qu'il avait fait durant la nuit. Voici quel était ce rêve : Léontine lui était apparue telle qu'il l'avait vue la première fois à l'église Saint-Rocb. Elle l'avait regardé avec une indifférence inexplicable. Lui, de son côté, s'était consumé en efforts impuissants pour quêter d'abord un sourire de. ses lèvres, puis pour franchir la distance qui le séparait d'elle. Après quelques instants d'une pareille anxiété, il avait vu Léontine perdre peu à peu sa forme humaine, s'élever

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vers la voûte de l'église, et bientôt disparaître comme ces nuages d'abord transparents, qui s'anéantissent dans l'air, sans laisser la moindre trace.

Il y a dans le souvenir d'un rêve quelque chose de vague et de puïssaAt à la fois, qui agit sur nous bien plus que la réalité. Sans se l'expliquer, René considéra ce songe comme une sorte d'avertissement d'un malheur prochain, et malgré tous les efforts qu'il fit pour chasser cette étrange persuasion, il ne put se soustraire à la douloureuse influence qu'elle exerça sur lui. Par hasard, jetant les yeux sur la pendule, il s'aperçut, avec étonnement, que l'heure de son rendez- vous avec Léontine était arrivée.

En toute hâte, il sortit, et peu d'instants après, il frappait à la mansarde de la rue Taitbout.

Léontine n'y était plus !

Une vieille femme, dans laquelle il reconnut aussitôt la brûleuse de cierges de Saint-Roch, vint lui ouvrir.

— Vous demandez, lui dit-elle, ma petite-fille Léontine? Elle a quitté Paris; vous ne la reverrez jamais. Puis, continua-t-elle, voici quelques mots qu'elle m'a chargée de vous remettre.

René s'empressa de lire:

« Je vous aimerai toujours.

h En vous fuyant, je me prépare des regrets éter-

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» nels que j'aurai la force de supporter, mais j'évite » des remords qui m'auraient fait mourir.

* Adieu pour toujours!

BlioimNfe. »

Des larmes abondantes s'échappèrent des yeux de René.

Remis de son premier trouble, il courut à l'hôte! Maurice, demander à l'amitié de le consoler des tourments de l'amour.

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