UN POSTE PERILLEUX
Après une série innombrable de tergiversations qui avaient duré toute la journée, René était à la fin parvenu à classer par ordre d'attaque les trois cœurs dont il était épris. La comtesse devait être sa première victime. La lettre par laquelle il lui demandait un rendez-vous était prête à partir. Inutile de parler de la circonspection qu'il avait apportée à la confection de cette épître embarrassante. 11 eût été chargé de répondre à un discours de la couronne, qu'il n'aurait pas pesé avec plus de soin les phrases, les mots, les points et les virgules.
Il achevait ce pénible travail, lorsque son domestique lui remit trois lettres. Si on devine d'où venaient ces trois lettres, René l'ignorait encore. Il procéda à l'ouverture de ce courrier avec d'autant plusr d'empressement qu'il lui sembla reconnaître des écritures féminines.
On laisse à penser la joie qu'il ressentit après avoir
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achevé sa lecture. Transporté, hors de lui, tout d'abord il se crut endormi et aux prises avec quelque beau songe qui allait s'évanouir ; mais se levant avec violence, passant ses mains sur ses yeux, il reconnut qu'il ne dormait pas, et que le bonheur qui le faisait tressaillir était bien une réalité. Dans le premier élan de son délire, il attribua cet étourdissant succès à l'adresse par lui déployée à l'Opéra. 11 reprit ses trois lettres et les couvrit de baisers, en songeant aux jolies petites mains tremblantes qui avaient couru à la place où il posait ses lèvres. Bientôt, il les sut par cœur, et les réduisant, pour ainsi dire, à leur plus simple expression, il s'aperçut que la comtesse demandait un entretien, la lorette une explication, la grisette une justification. Il fit plus, il rapprocha ces trois mots, espérant, par cette confrontation, saisir la pensée intime qui avait dicté ce langage, et apprécier dès à présent le profit qu'il fallait en attendre.
Malheureusement, il ne sut point pénétrer ce mystère, et ces trois rendez-vous si galamment offerts, précisément par celles auxquelles il se disposait à les demander humblement, égarèrent son esprit dans le champ des conjectures. 11 s'arrêta ^cetteidée, que le hasard qui s'était plu à grouper ces trois femmes à Saint- Roch, pour les offrir en même temps à ses yeux, pouvait bien avoir fait naître simultanément en elles la fantaisie de lui écrire. La poste aux lettres avai t recueilli
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ces pensées écloses çà et là, et les lui adressait par l'organe d'un facteur. C'est ainsi qu'il ne soupçonna pas un seul instant qu'elles émanassent de la même source. Ce qu'il ne put comprendre, c'est comment ses trois cruelles étaient parvenues à connaître son adresse.
Bien d'autres à sa place eussent partagé son aveuglement. Un des plus beaux privilèges de la femme est de nous tromper toutes les fois qu'elle le veut. Un couplet trivial, connu de tout le monde, et presque digne de Molière, donne à cette vérité l'évidence de l'axiome. C'est peut-être le seul principe ici-bas qui soit sans exception.
Le lendemain, à onze heures, René se présentait à l'hôtel de la rue Saint-Dominique, et demandait la comtesse Pulchérie. Tout lui fit présumer qu'il était attendu* car aussitôt un domestique le fit entrer dans un boudoir où se trouvait la comtesse.
Malgré la recommandation qu'il s'était faite, et le courage dont il avait fait provision, il éprouvait un certain embarras en songeant à la scène qui allait se passer.
La comtesse, au moment où il fut introduit, était assise près d'unepetite table, et griffonnait nonchalamment sur une feuille de papier.
Quel fut son étonnement, lorsque, jetant les yeui sur elle, il reconnut la grisette de la rue Taitbout,
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qui avait, en effet, échangé sa robe d'indienne contre du satin, mais qui avait conservé ses belles joues roses et ses cheveux ondulés et blonds. Du reste, rien de plus frais, de plus joli, de {dus charmant que cette comtesse improvisée. Son maintien était si fier, sa pose si majestueuse, ses mouvements si libres et si gracieux, que l'esprit se refusait à voir là une usurpation.
René, interdit et immobile, laissa inachevés révérences et compliments.
Tout à coup, par un de ces caprices inexplicables de l'esprit qui nous font aveugles ou clairvoyants, lui qui, jusque-là, avait été aveugle, sortit enfin de son erreur. Un éclair traversa son esprit, .et sa pensée, rapide comme la foudre, déchirant le voile obscur qui l'enveloppait, pénétra bientôt jusque dans les moindres replis du complot tramé contre lui. La substitution de la grisette à la comtesse fut la ciel de l'énigme. 11 comprit qu'on l'attirait dans un piège, mais que, par un retour subit sur lui-même, il n'était pas impossible de déjouer l'embûche de ses adversaires. 11 fallait, pour cela, trouver le moyen de fléchir cell&qu'il trouvait sur la brèche.
— Qu'avez-vous, dit la comtesse, qui feignait de ne pas voir de son trouble. Votre contenance est tellement extraordinaire, qu'on croirait vraiment que je vous fais peur.
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92 PODT ET VttGULE
— On ! ce n'est pas ce sentiment-là que j'éprouve, mais un autre bien plus étrange.
— Expliquez-vous.
— Cela me paraît si difficile, que tout d'abord il me faut tous demander pardon du singulier langage que je rais tenir. Pour l'instant, j'éprouve comme une sorte d'hallucination qui me fait douter même de l'évidence. Je suis près d'une femme qui se fait appeler la comtesse Pulchérie, mais que moi je nomme tout autrement.
— J'excuse Totre erreur, et je vous demande la permission de ne la point partager, répondit la comtesse avec assez d'assurance. Puis, continua-t-elle, je tous ai prié de venir expliquer votre étrange conduite. 2
— Pariez, madame, je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous me ferez l'honneur de m'adresser; je promets de le faire avec toute la sincérité que vous êtes en droit d'exiger. Ce désir est même si grand chez moi, que je vous propose d'aborder tout de suite les points qu'il s'agit d'édair-r cir. Nous avons des torts respectifs.
— Je connais les vôtres, mais j'ignore absolument les miens, interrompit la comtesse.
— Voulez-vous me permettre de les rappeler?
— Je fais plus que de le permettre, je l'exige.
— Eh bien ! soit. Par votre lettre que j'ai là, vous
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me demandez de m'expliquer sur l'assiduité que je mets à m'occuper de votre personne. Je reconnais, en effet, être allé hier à Saint-Roch, dans l'espérance de vous y rencontrer. Je reconnais encore vous avoir fait suivre. Voilà, j'imagine, mes seuls torts. Je passe aux vôtres. A mon tour, je vous demanderai pourquoi à l'Opéra vous êtes venue à ma rencontre me torturer l'esprit et me forcer de dire des choses que je ne pensais pas.
— C'est vrai, au bal je suis allée volontairement à vous,, mais j'usais par là d'un droit vulgaire, et qui ne vous autorisait pas à venir le lendemain à l'église compromettre mon salut.
— J'usais par là d'un droit de représailles, et je voulais aussi vous faire expier, plus tard, dans l'autre monde, tout ce que vous m'avez fait souffrir dans celui-ci.
— Mais dans quel but, après tout, m'avez-vous fait suivre ? dit la comtesse avec impatience, et comme une femme qui se sent battue.
— Ce but, vous le devinez. J'ajouterai que je n'appartiens pas à la police. Du reste, vous m'avez fait également suivre, puisque vous connaissez mon adresse.
— J'en conviens; mais moi, en vous faisant suivre, j'avais un but légitime; au besoin, je pourrais vous le dire.
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ET VH60U
— Ne me le dîtes pas, madame, reprit René tendiLtM, car sH différait du mien, je serais le ptes B^beurrax des hommes.
La cofEtesse baissa les jeux et ne répondit pas. Ce sjecoe fut éloquent. L'assurance qu'elle avait eœ jusqu'alois sembla l'abandonner. René, du contrxîre, était plus calme ; alors jugeant le moment favorable à Fapparïtîon de la vérité, il lui dit avec feu :
— A la on il tombe, ce bandeau qui m'aveuglait. PirSoa de l'avoir conservé si longtemps. Grisette à Saial-Bodi. comtesse ici, je ne sais quoi à l'Opéra, ■aïs charmant* partout, écoutez-moi, je vous en <■:,-; -re! Tous êtes liée par quelque pacte perfide a^ner devx autres femmes, qui pour l'instant se servant de voas comme d'un instrument de vengeance. Redoutant la puissance de vos charmes, elles ont fait aT-îano? avec tous, croyant échapper par là àFaffevxfct qui les attend. Je conçois une pareille tactique, car voire figure n'est certes pas faite pour les rassurer* et je ne puis vraiment imaginer rien de plus infrai prar eDes que l'espérance d'en pouvoir médire. IUpp*it»f-TOus ce regard d'envie qu'elles jetaient «r tchks à fécSse- Comme elles ont dû souffrir lorsque vou$ examinant pour chercher des défauts que w*s d avez pas* eOes «Mit rencontré les mille perfect**s que Dieu s'est plu à vous donner! C'est alors que* redoutant une rivale si puissante, et pour en
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finir avec celle qui les humiliait, elles l'ont attirée dans un piège, attifée d'un costume de comtesse qui vous va à ravir, le tout dans le fol espoir que l'éclat de cet hôtel et le poids d'un diadème que vous n'avez jamais porté vous perdraient à mes yeux. Mais, vaines espérances, il me suffit d'un coup d'œil pour découvrir ce grossier artifice et reconnaître la jeune fille sous les haillons de la comtesse.
Ces paroles foudroyèrent Léontine, et à partir de cet instant elle ne se sentit plus la force de soutenir qu'elle fût comtesse. Elle se débattit sur son fauteuil comme pour se débarrasser des atours mensongers de sa toilette; son embarras la rendait encore plus charmante, et puis, grâce aux paroles de René, elle ne professait plus la même opinion à l'égard de ses alliées. Ce qui, jusqu'alors, avait passé à ses yeux pour la sincérité, n'était plus, de leur part, qu'une indigne perfidie.
— J'ai pu, reprit René, commettre à l'Opéra certaines maladresses qui me valent, sans doute, la mystification qu'on espérait m'infliger; pardonnez-moi, je vous prie, une faute que tout autre eût commise à ma place, et rappelez-vous qu'hier, au sortir de la messe, je vous ai suivie en personne. N'est-ce pas là une preuve irrécusable de la préférence que je vous ai toujours accordée, ajouta- t-il en jetant sur Léontine le plus passionné des regards.
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96 PODTT ET VIRGULE
Elle détourna la télé comme pour cacher son embarras.
— Pourquoi ne pas me regarder en face?
— Je ne le puis, reprit-elle. Ce que veut dire votre reeard, je le devine, et si je ne vous regarde pas, c'est dans la crainte que le mien ne vous en dise autant.
En achevant ces mots, elle rougit.
Sa position, en effet, était critique. A part l'émotion de voir René si près d'elle, sa conscience protestait contre cette flagrante violation du traité de la triple alliance. Que diraient ses rivales? Fort heureusement, elle entrevoyait déjà dans René un puissant auxiliaire qui saurait au besoin la défendre. Ce qu'elle aurait voulu par-dessus tout, c'eût élé d'être hors del'hôtel, quoique par un sentiment de défiance inhérent à l'amour, elle n'avait pas encore une entière foi dans les protestations de René. Elle s'imaginait que, redevenue grisette et rentrée dans sa mansarde, il ne lui adresserait plus les douces paroles d'amour qu'elle venait d'entendre, et qu'à sa tendresse succéderaient peut-être la froideur et l'indifférence. Et puis, dans celte même journée, René n'avait-il pas un rendez-vous avec la comtesse, puis avec la loretfe, et n'irait-il pas formuler à leurs pieds les mêmes serments? Toutes ces idées, se choquant
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à la fois dans cette jeune tête, la faisaient mourir d'impatience.
René s'approcha d'elle et la supplia de lui raconter,
delà façon la plus circonstanciée, son' alliance avec
ses deux rivales; puis comme pour l'engager à la
ranchise, il mit sous ses yeux les trois lettres qu'il
avait reçues.
Léontine se dispensa de les lire, et lui raconta tout ce qui avait été médité contre lui.
— Et pourquoi, dit René avez-vous accepté la complicité?
— Dispensez-moi de répondre à cette question.
— Je serais désolé de vous contrarier ; cependant je voudrais bien le savoir. Mon insistance sur ce point ne saurait vous déplaire, puisqu'elle a pour but de connaître comment une idée perfide a pu naître dans votre esprit.
— Vous le voulez absolument. Eh bien ! j'ai voulu me venger, parce qu'à l'Opéra vous m'aviez dit que la grisette était une illusion.
— C'était à vous que je parlais ! Oh! pardon l pardon ! m'en voulez-vous encore ?
— Non, plus du tout, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous n'irez pas aux deux autres rendez-vous. Ce n'est pas, je pense, être trop exigeante, car si vous alliez trouver une lorette et une grisette
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aussi faibles que moi, comment feriez-vous pour me
rester fidèle?
Léontine était ravissante en exprimant cette pensée. Il y avait tant d'éclat dans ses yeux, de si vives couleurs sur ses joues, un sourire si pur sur ses lèvres, qu'il eût été impossible de songer à l'infidélité.
Son objection était sérieuse. René crut un instant ne pas pouvoir y répondre ; cependant il tenta de lui persuader qu'il importait à son honneur d'aller à ces rendez-vous.
— Après votre amour, dit-il, la cbose la plus précieuse pour moi c'est la vengeance. C'est assez vous dire que je m'arrangerai de façon à laisser vertueuses celles qui m'attendent. Je pouvais choisir entre un hôtel somptueux, un boudoir tentateur et une modeste mansarde. Mon choix est fait, et rien au monde ne saurait le changer, ajouta-t-il en serrant la main de Léontine.
Ce contact la fit frémir ; cette fois ce fut réellement d'amour.
Après un. instant de silence, elle leva ses grands yeux bleus sur René, et lui dit à voix basse et résignée :
— Allez! je crois en vous comme en Dieu.
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