PREMIERE PARTIE
H était une fois un schah de Perse et sa sultane favorite.
Le schah était vieux et laid.
La sultane favorite était jeune et belle.
Le schah se nommait Ali, la sultane s'appelait Pervenche.
Le schah croyait fermement à sa descendance en ligne droite de Cyrus, à la science de Zoroastre, à la sagesse de son ministre et à la fidélité de Pervenche.
Ali était la personnification de la puissance dans tout ce qu'elle a der fatal selon les traditions de l'Orient. 11 était, en vertu d'un dogme indiscutable, l'hé-
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ritîer d'une longue série de maîtres dont l'origine se perdait, non pas dans la nuit des temps, mais dans les rayons de l'aurore, qu'il appelait sa cousine. Cette parenté était écrite dans de vieux livres sacrés, et malheur à celui qui se serait avisé d'en douter. Chaque jour, dans son palais d'ispaban, les mages qui lui enseignaient la sagesse lui disaient à son lever : c Grand scbah ! toi cousin de l'aurore, neveu de la Grande-Ourse et prophète île Zoroastre, la Perse a été faîte pour toi. Brahma du haut des cieux te sourit et te contemple. Tu es grand comme Cyrus ton aïeul, tu es sage parmi les sages, ton peuple t'idolâtre et tes femmes sont fidèles, *
Yoilà ce que, selon les coutumes de la Perse, les magis récitaient chaque matin au puissant Ali.
Dans sa jeunesse, Ali avait été belliqueux. Le roitelet d'une petite peuplade voisine de ses États, avant eu l'audace de faire enlever une jeune esclave de Circassie qu'on lui ramenait de Smyrne, il lui déclara la guerre. Une bataille terrible s'engagea, dans laquelle trois cents éléphants mordirent la poussière. Le roitelet fut fait prisonnier. Ali rentra triomphalement dans sa capitale, monté sur un éléphant, auquel le roitelet captif servit de cornac. Les mages, étonnés de cette prouesse, tirent bâtir près du palais dlspahan un monument destiné à en perpétuer le souvenir.
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Quelques années après cette bataille mémorable, Ali rendit un jugement qui le posa comme législateur bien au-dessus du célèbre Salomon. Une femme avait été infidèle à son mari. Celui-ci, indigné, porta plainte devant le schab. La justice d'Ali ne se fit point attendre. U ordonna que la femme infidèle serait brûlée, que son complice aurait la tête coupée, et que ses biens serviraient à acheter un sérail à Tépoux outragé. Cette preuved'immense sagesse plongea les mages dans un ravissement tel, qu'ils crurent devoir lui élever un autre monument.
Ali s'occupait peu des soins de son empire. Il avait confié les rênes de l'État au sage Bélus, chef des mages, son premier ministre, et sa confiance en lui était si grande qu'il n'intervenait dans les affaires publiques que dans les cas difficiles. Ce Bélus descendait en ligne droite des mages chaldéens, et il en possédait toute la sagesse. 11 savait par cœur le livre de Zoroastre, lisait dans l'avenir, et de plus était d'une force très-remarquable sur ce qu'on appelle vulgairement la clef des songes. Comme Joseph auprès du pharaon d'Egypte, il avait donné des preuves éclatantes de son mérite, sans pour cela avoir perdu la moindre parcelle de sa modestie. Les mauvaises langues l'accusaient d'être un flatteur, mais il n'aurait point fallu professer cette opinion en présence d'Ali, qui, n'ayant pas lu La Fontaine, ne soupçonnait pas qu'un
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flatteur pût vivra aux dépens de celui qui l'écoutait» Malgré toute sa puissance, Ali s'ennuyait fort. Les nombreuses esclaves de son sérail avaient perdu le secret de dissiper les sombres soucis qui plissaient son front majestueux ; enfin, pour emprunter une image au jardin des fleurs de la rhétorique, depuis longtemps ses lèvres décolorées ne trempaient plus dans la coupe des illusions. 11 n'aimait qu'une seule chose, l'opium qui lui procurait encore des extases. Aussi en prenait-il souvent. Alors son cerveau, perdu dans les vapeurs narcotiques, le transportait au milieu des riants horizons de ses premières années. Mais ce bonheur factice, qui s'envolait avec le sommeil, loin de porter remède à son indifférence, la rendait plus pénible encore à supporter. Bélus venait alors à son secours, et lui répétait à satiété qu'il était grand, sage, puissant, qu'il descendait de Cyrus, qu'A était cousin de l'aurore et parent de la Grande-Ourse. AH ne laissait jamais achever la période de son ministre, et lui disait entre deux gros soupirs : — Mage, tu m'ennuies.
Un jour qu'il avait absorbé plus d'opium que d'habitude, il fit un rêve qui le frappa d'une façon toute particulière. Au milieu de son extase, il avait aperçu un eunuque qui détachait un des diamants noirs qui ornaient son diadème, pour y substituer une perle fine d'une admirable beauté.
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LE PHALAKSTÈMB DU SCHÂH DE PERSE 167
A son réveil il fit appeler Bélus, et lui demanda l'explication de ce songe. Le ministre, après l'avoir attentivement écouté, répondit que la question était si grave, qu'il lui fallait vingt-quatre heures pour méditer.
Bélus s'enferma dans le temple de Brahma, resta face à face avec le livre de Zoroastre, puis le lendemain, vêtu d'une grande robe parsemée d'étoiles et de croissants, la tête surmontée d'un bonnet pointu, il se présenta devant le schah, et lui tint à peu près ce langage:
— Un rayon de Zoroastre est descendu sur moi, et m'a permis de pénétrer le sens mystérieux de ton rêve» Rappelle-toi que les femmes qui ornent ton sérail ont toutes les cheveux noirs. Bientôt des confins de ton empire va venir une jeune vierge blonde trouvée près de la mer. Elle sera belle comme le jour et fera pâlir l'éclat de toutes celles que tu as aimées.jLes diamants noirs de ton diadème représentent toutes ces étoiles éclipsées, et la perle que pendant ton sommeil un eunuque a substituée au diamant noir, c'est la vierge blonde dont je t'annonce l'arrivée.
Ali, quoique déjà Vieux» tressaillit en écoutant ce langage; ses yeux éteints se rallumèrent, sa bouche se prit à sourire. Rien que sa confiance dans Bélus fût saas bornes, il voulut néanmoins éprouver si la prédiction était exacte, et pour cela il prit une nou-
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veBe dose d'opium. L'extase ne se fit pas attendre. Son cerveau entrevit toutes sortes de bizarreries, mais aucune d'elles ne ressemblait à la vierge blonde qui lui était promise.
Il se réveilla furieux.
—Mus m'aurait-il trompé? se dit-il à part lui ; si je le savais, je lui ferais couper la tête.
Quelques jours s'écoulèrent sans que rien de semblable à la merveille promise se présentât à son palais. Mus, pour éviter l'orage qui le menaçait monta sur un éléphant très-rapide à la course, et partit avec quatre esclaves pour une vallée distante de cinquante lieues d'ispahan.
Vers le milieu du jour, alors que le soleil de la Perse darde ces rayons verticaux qui dessèchent la nature, il s'approcha du fleuve qui arrose la vallée, et tomba bientôt dans un essaim déjeunes filles. Alors, aidé de ses esclaves, il renouvela ce procédé brutal que les Romains avaient jadis employé à l'égard des Sabines. Il fit une trop riche capture, car au lieu d'une blonde, il en trouva trois, et, comme le berger Paris, son embarras fut grand lorsqu'il lui fallut choisir. Il opta cependant pour celle des trois jeunes filles qui, par coquetterie sans doute, avait imaginé de poser sur sa chevelure une couronne de pervenches. Deux jouis après, Pervenche, montée sur un éléphant caparaçonné d'or, de cachemires et de pierre-
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LE PHALANSTÈRE DU SCHAfl DE PERSE * 169
ries, arrivait sous la tente du scbah. Sa résignation avait quelque chose de touchant.
Pervenche était le type parfait de la beauté orientale. Elle ressemblait un peu à ces femmes que les peintres ont offertes à nos yeux toutes les fois qu'ils ont voulu représenter Vénus ou une odalisque se parfumant au sortir du bain. Il va sans dire qu'elle possédait les trente-deux perfections qui en Orient, servent de signalement à toutes les esclaves destinées à peupler les harems et les sérails.
Pour se faire une idée de la petitesse de son pied, il faut dire que la pantoufle de Cendrillon n'aurait pu lui servir que dans le cas où elle aurait eu des engelures; car il y avait, entre les pieds des femmes ordinaires et le sien, la même différence qu'entre le paturon d'un homard et celui d'une écrevisse. Sa taille flexible se devinait sans avoir besoin d'être marquée par tous ces matériaux immenses que nos couturières amoncellent sous les jupes qu'elles fabriquent. Quand Pervenche se remuait, au lieu de ce balancement monotone auquel en sont réduites toutes les femme, elle décrivait, avec sa taille, une série de spirales gracieuses comme les élans d'un convoi vulus, qui portaient à croire qu'elle n'avait pas de colonne vertébrale.
L'incarnat de ses lèvres possédait le reflet éclatant
de la grenade en bouton. Quant à ses joues, elles
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