‹ Les rèveurs de Paris. Louis de Fontenay. Fabien de SernyChapitre 25 sur 32 · MOT ET · texte numérisé non relu

MOT ET

n~êu*~ot ni piles ni colorées, elles avaient cette teinte laiteuse do camélia blanc Le regard, pénétrant à travers ce lissa délicat, distinguait des myriades de peu tes reines roses entre-croisées comme un pélalon de soie vierge.

Ses yeux, d*un bleu pâle comme le soleil d'automne, projectaient une sorte d'ombre lumineuse, dans laquelle scintillaient toutes les couleurs du prisme. L* prunelle était parsemée de petits points qu'on apercerait à des profondeurs infinies, comme les étoiles la nuit dans l'onde calme et transparente d'un lac, ou plutôt comme ces taches radieuses répandues sur le disque du soleil. Le blanc mat qui cd cadrait la prunelle, possédait le reflet éblouissant i;p ces avalanches de neige que le vent détache du sommet escarpé des montagnes. Toutes ces perfections microscopiques donnaient au regard de Pervenche une puissance fascinatrice à laquelle ne pouvait se soustraire le mortel fortuné sur lequel il daignait s'arrêter. Si ce démon se fût avisé, comme les femmes de notre pays, de faire ce que l'on nomme vulgairement des oeillades, cet acte de coquetterie eût inspiré au novice le plus timide toutes les hardiesses de la séduction, peut-être même tousJes instinct du crime. Aussi n'était-ce pas trop de ce voile éternel que les Orientaux, nos maîtres en fait de jalousie, appliquent sur le visage de leurs femmes

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pour tempérer la fatale influence de ces yeux et conjurer les désastres que leur contemplation eût certainement entraînés.

Des historiens ont gravement raconté qu'un astronome du nom de Ptoléméc avait fait croire aux Égyptiens et à bien d'autres peuples que la luxuriante chevelure de la reine Bérénice s'était élevée dans l'azur des deux pour servir de coiffure à une comète, hyperbole à l'aide laquelle le savant Égyptien a voulu immortaliser la beauté des cheveux de la susdite reine. Eh bien! n'en déplaise à Ptolémée, nous affirmons que Pervenche avait une chevelure plus longue et plus belle que celle de la reine Bérénice. D'abord en réfléchissant un peu, on est naturellement porté à croire que les cheveux de. Bérénice n'ont paru si longs, qu'à cause du voisinage fortuit de cette reine avec l'empereur Titus qui portait les siens très-courts. A vrai dire lès cheveux de Pervenche ressemblaient moins à des cheveux qu'à cette végétation délicate qui entoure le bouton de la rose mousseuse. Gomme nuance, ils s'étaient arrêtés àcette limite périlleuse qui n'a point de nom dans notre pauvre langue, mais qui est bornée d'un côté par le roux et de l'autre parle blond filasse. C'était, si l'on veut, ce reflet adorahte que Raphaël a choisi pour quelques-unes de ses vierges ou, si on le préfère, celui qui avait passionné le docteur Faust pour la suave Marguerite, un jour

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que par hasard elle s'était avisée de se coiffer en bandeaux.

Il serait par trop classique de dire que Pervenche avait uneforêtde cheveux. Cependant nous acceptons la figure quoique très-usée. Une forêt, soit ! mais une forêt vieffe, qui n'aurait supporté le joug d'aucun peigne, et qui fière de son indépendance, se jouait en spirales brillantes comme les pousses nouvelles de ces arbustes rares qui se dilatent au souffle du printemps.

La nuance délicate de ses cheveux avait toujours été préservée de la souillure inévitable qui serait résultée pour elle du contact impur des mains grasses d'un coiffeur. Disons encore qu'on s'était bien gardé d'introduire dans leur onde éclatante cet attirail de ficelles et de broches de fer, qui feraient croire que la mode, parmi nous, assimile la coiffure d'une femme au palissage d'un arbre fruitier.

Si l'on ajoute à tous ces avantages une grâce infinie, un gazouillement d'oiseau, une gentillesse d'enfant et une câlinerie de chatte, on se fera une idée à peu près exacte de cette merveille qui a nom Pervenche.

Le shah, en présence de cette réalité qui dépassait en beauté l'image de sa vision, lui décerna sans plus tarder le titre de sultane favorite, et lui fit endosser

le brillant costume de l'emploi. Ce costume exige quelques explications.

En Perse, les sultanes favorites ne sont point mises comme en Turquie. Ainsi, elles ne portent pas leurs cheveux nattés ; elles laissent les femmes du Grand- Turc partager cette erreur avec les Suissesses et les Alsaciennes. Pour rien au monde elles ne voudraient consentir à se laisser pendre dans le dos ces lanières enrubanées qui ressemblent à des cordons de sonnette ou aux célèbres rênes des coursiers d'Hippolyte. Elles ne s'affublent pas davantage de ces ustensiles en carton appelés turbans, que l'auteur de Corinne portait si majestueusement. La coiffure d'une Persane consiste en un petit filet de soie bleu de ciel, en tous points semblable à celui qu'Alexandre le Grand trouva sur la tête de Statyra après la bataille d'Arbelles. Qu'on juge de l'effet magique que produit cette coiffure bleue, quand celle qui la porte est blonde comme l'était Pervenche. Ce filet est en outre orné de gros diamans, de sorte que ce mélange de cheveux et de pierreries ressemble à ces fils de la vierge parsemés de gouttes de rosée, qui miroitent çà et là dans les prairies par les derniers beaux jours d'automne.

Elle porte un collier de perles fines, puis un bracelet fermé par un diamant incroyable. Elle est couverte d'une tunique de mousseline blanche bariolée

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de fleurs massives, suspendues à sa traîne aérienne. Quand par hasard le soleil a l'impertinence de ne pas uire, ce qui est fort rare en Perse, la sultane favorite se fait envelopper dans les plis infinis et soyeux de a pourpre de Tyr.

Comme la sultane ne marche jamais, elle est chaussée de bas de soie roses, & coin d'or, puis de pan* Unifies doublées de duvet blanc. De sa main gauche •lie agite sans cesse un éventail en nacre de perle, garni des plumes étinc&lantes du colibri. Elle se tient couchée sur des coussins de tapisserie.

Le schah voulut inaugurer par des fêtes l'arrivée de Pervenche. Pour cela, il fit venir à lspahan tout ce que son royaume renfermait de comédiens, de jongleurs, de joueurs de flûte, de dompteurs de tigres et d'artificiers. 11 décida que les fêtes dureraient huit jours. Des théâtres et des cirques pouvant contenir des myriades de spectateurs furent construits exprès pour cette solennité. Les poètes furent également mis en réquisition, et une forte récompense fut promise à celui qui composerait le meilleur sonnet sur la sultane favorite.

11 en est un peu de la Perse comme des autres pays ; les bons poètes y sont fort rares. On présenta au concours une foule de sonnets dans lesquels Pervenche fut cinquante fois comparée à la brise et à aurore. Us étaient tous détestables, à l'exception

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d'un seul qui était charmant. L'auteur obtint le prix, qui consistait en plusieurs marcs d'or. A peine l'eutil touché qu'il disparut. On présuma que c'était par modestie, et pour se soustraire aux compliments des gens lettrés. C'était pour une autre cause. Un professeur de français découvrit la ruse : ce sonnet était une traduction littérale de quatre strophes d'Alfred de Musset.

Les fêtes furent splendides. On brûla, pour les feux d'artifice, autant de poudre qu'il en fallut à Napoléon pour gagner la bataille d'Austerlitz ; on égorgea deux cents tigres, dont la peau servit à faire un tapis à Pervenche; les joueurs de flûte s'exténuèrent à force de souffler dans leurs instruments; puis après, le peuple, rassasié d'émotions, fut rendu à ses travaux.

n était sans doute écrit dans le livre de Zoroa'stre que Pervenche devait jouer le rôle de sultane favorite^ car elle apprit, en fort peu de temps, l'art d'être insolente et de fatiguer, par ses caprices, les innombrables esclaves chargées d'aller au-devant de sa pensée. Néanmoins, malgré son éminente position, elle ne se trouvait pas heureuse. La petite moue qui contractait ses lèvres indiquait aux physionomistes tout le vide de son cœur, toute la tristesse de son âme.

Hélas ! pauvre fille des champs, quelque doux que fût le duvet de son nid, quelque fastueux que fût le

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cortège qui suivait sa marche, toutes les fois que des esclaves la portaient sur son palanquin, elle regrettait l'obscurité de sa naissance, et eût échangé toute sa grandeur pour l'amour d'un jeune pâtre. Son front était toujours sombre, ses lèvres avaient oublié le sourire. Le regard jaloux et terne du maître qui avait eu la fatale idée de l'attacher à sa puissance, paralysait dans leur essor tous les élans de sa jeunesse. EUe avait d'abord conçu la pensée de la résignation, mais c'était là une tâche au-dessus de ses forces. Parfois elle enviait le sort de ces femmes qui, tout en n'aimant point leurs maris, concluent par intervalle une sorte de trêve avec leur aversion.

En vain Ali la suppliait de formuler un souhait, fftt-il ridicule, impossible. Elle ne désirait qu'une seule chose, la liberté, et il ne voulait point la lui rendre. Pauvre colombe, un aigle impitoyable la tenait dans ses serres, il fallait s'ennuyer ou mourir !

Or, un beau jour, après une année de servage, Pervenche, couchée près d'Ali, s'ennuyait comme la lune un jour d'éclipsé. Bélus, premier ministre, vint, comme de coutume, parler avec son maître des affaires de l'État ; il paraissait inquiet ei soucieux.

Le schah, en le voyant, lui dit :

— Eh bien ! Bélus, qu'y a-t-il de nouveau en Asie?

— Rien, répondit le ministre.

— Et en Europe ?

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— Ah ! de ce côté, c'est différent. Il s'y passe des choses d'une effrayante gravité.

— Et que s'y passe-t-il? fit le schah ; parle, réponds.

— Eh bien ! maître, reprit Bélus, l'Europe est bouleversée. Le dieu du mal a le dessus. 11 a déchaîné sur cette partie du monde un fléau qui menace d'emporter avec lui les trônes et les rois.

Le schah frémit à ce discours. Quant à Pervenche, elle balançait sa petite tête avec une complète indifférence.

— Mais quel est ce fléau ?

— Ce fléau, reprit dogmatiquement Bélus, se. nomme le socialisme. Il fait de nombreux prosélytes, qui s'apprêtent à conquérir le monde et à le soumettre à ses lois. Les socialistes apportent dans la lutte un^ardeur qui rappelle celle autrefois déployée par les califes du prophète Mahomet.

— Mais, après tout, que veulent les socialistes?

— Ce qu'ils veulent, ô grand schah! c'est démolir toutes les institutions existantes, puis après réinstaller l'humanité tout entière dans le paradis terrestre.

A ce mot, Pervenche sortit de sa torpeur. Son regard s'illumina de feux magnifiques ; puis, regardant Bélus, elle lui dit :

— Dans le paradis que rêvent les socialistes, y aura-t-il des serpents comment dans l'ancien?

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La sagesse de Bélus l%mpèeba de répondre h cette question. Il baissa chastement les yeux.

Ali crut se débarrasser delà curiosité de Pervenche

en lui répondant assez sèchement que, les serpents

ayant perdu toute leur malignité, il importait peu de

savoir s'il y en aurait dans le paradis des socialistes.

Bélus reprit aussitôt :

— Des nouvelles qui nous parviennent d'Europe annoncent que les socialistes émigré»! dans tontes les directions. 11 faut donc aviser aux moyens de leur fermer les portes de la Perse.

Ali, enchanté de la prévoyance de son ministre, le congédia en loi recommandant surtout de doubler la garnison des frontières.

Bélus sortit en s'inclinant.

Jetant les yeux sur Pervenche, AU fut soudainement frappé de la métamorphose qui s'était opérée en elle. Sa petite moue avait disparu. Sa luxuriante chevelure, échappée du filet qui la tenait captive, flottait sur ses épaules en boucles parfumées. Pour la première fois, elle le regardait en face et donnait à ses yeux cette expression de volupté que sait trouver une femme toutes les fois que son âme, son esprit ou son cœur conçoivent un grand désir. Quand une femme a recours à ce déploiement de forces, elle est irrésistible et peut accomplir tous les miracles de la lyre d'Orphée.

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Le scfaah comprit bien vite que Pervenche allait abuser de son crédit ; mais, malgré sa longue expérience en matière de caprices de sultane, il ne devinait pas celui qui faisait présenter sa requête d'une façon si éloquente.

— Que désires-tu, Pervenche? s'écria-t-il dans son transport. Parle, ma puissance n'est-elle pas ton esclave?

— Eh bienl dit Pervenche, en lui faisant un collier de ses bras, j'avoue que je suis tourmentée par un grand désir.

— Que veux-tu? D'avance je jure d'y accéder.

— Je veux, dit-elle en hésitant, comme une femme qui va mordre dans le fruit défendu, je veux... je veux... voir un socialiste I

Les contorsions qu'éprouve un cure-dent jeté sur des braises ardentes ne sont rien comparées au frémissement nerveux qui s'empaTa d'Ali en entendant formuler un tel souhait. Oa eût dit qu'il sentait pénétrer dans son cœur, non pas seulement la pointe d'un poignard, mais le dard d'un serpent. D'un geste convulsif il repoussa brutalement la sultane, et lui tourna le dos ; mais comme elle insistait toujours, malgré son horreur, il changea de tactique, espérant vaincre par la douceur un caprice dont il ne pouvait triompher par la violence.

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U fut asssez maître de lui pour calmer sa fureur. Alors, se rapprochant de Pervenche, il lui dit:

— Renonce à ce souhait ridicule qui me déplaît, et que rien ne saurait justifier. Désire tout ce que tu voudras, je te l'accorde. Veux-tu que j'augmente le nombre de tes esclaves? Veux-tu des perles plus grosses et plus brillantes que celles qui ornent tes parures? Te serait-il agréable de contempler le spectacle d'un combat d'éléphants? Faut-il que, pendant la nuit, je fasse brûler mes palais? Voilà des caprices que je comprends, et qui font honneur à une sultane. Mais quant au désir vulgaire que tu exprimes, je ne veux pas le satisfaire, parce qu'il est injurieux pour ton bon goût, et qu'il donnerait à penser âmes sujets que le diadème que j'ai posé sur ta tète a étouffé ton esprit. Par Zoroastre, je t'en conjure, renonce à ton désir I

Hais Pervenche avait une volonté très-ferme. Quand elle voulait une chose, elle la voulait bien. Elle écouta sans murmurer les superbes discours d'Ali, puis quand il eut terminé ses périodes, elle s'écria de nouveau:

— - Je veux voir un socialiste !

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