‹ Les rèveurs de Paris. Louis de Fontenay. Fabien de SernyChapitre 5 sur 32 · LA VIE DU CHATEAU · texte numérisé non relu

LA VIE DU CHATEAU

Il est neuf heures du matin ; le soleil brille dans le ciel bleu: un petit vent léger rit dans les arbres; l'ombre et la lumière se jouent parmi les pelouses; le printemps s'éveille et la campagne heureuse se pare des fraîches couleurs du mois de mai.

Deux hommes assis sous le feuillage épais d'un hêtre, comme jadis Tityre et Mélibée, les pieds dans l'herbe et la tête à l'ombre, causaient entre eux nonchalamment.

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LOUIS DE FONTKNAY 97

— Ainsi, maître Pierre, vous vous reposez? disait Isidore, l'homme de confiance du marquis.

— Ma foi ! oui, c'est toujours bon de ne rien faire.

— Et vos allées?

— Elles sont ratissées.

— Et vos fleurs ?

— Elles étaient arrosées avant le point du jour,

— Et vos arbres?

— Échenillés du haut en bas.

— Si bien que la besogne est faite?

— Je dormais encore qu'elle était finie.

— Voilà qui est commode !

— Très-commode.

La conversation tomba cinq minutes, durant lesquelles mattre Pierre allongea les jambes, bâilla et s'étira comme un bienheureui.

— Est-ce tous les jours comme ça? reprit Isidore.

— Tous les jours.

— Depuis longtemps?

— Pardine ! depuis que M. Plumet est au château.

— C'est donc lui qui vous aide?

— C'est lui qui fait tout. Ce qui ennuie les autres l'amuse, et ce qui me fatigue le délasse. Au commencement, je n'y comprenais rien. J'avais beau me lever avant le matin, je trouvais toujours la moitié de la besogne faite, les mauvaises herbes arrachées par-ci et les sentier* sablés par-là. Une autre fois le bois était coupé et les fagots liés. Les histoires qu'on m'avait contées étant tout petit me revinrent à la mémoire : « Bon, me dis-je, il y a des esprits au chà-

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teau; ils se seront mal conduits là-bas, en enfer, et le diable, pour les punir, les aura condamnés aux travaux forcés. » Cela dit, je laissai faire tranquillement mon farfadet, et je m'arrangeai de manière à dormir tout mon soûl. Mais un jour que j'étais tombé du lit, voilà que je rencontre M. Plumet dans le jardin. 11 tirait de Teau pour arroser mes plates-bandes. Le brave homme devint tout rouge. « Chut! me dit-il, ne parlez pas de ce que vous avez vu. Ça me chagrinait de rester les bras croisés. — Oh! ne vous gênez pas, lui dis-je; travaillez, sarelez, bêchez, coupez, ratissez, ce n'est pas moi qui vous en empêcherai. » Là-dessus M. Jérôme me serra la main et emporta ses arrosoirs.

— Et maintenant il continue?

— De plus belle ! Mais ce n'est pas tout...

— Que fait-il encore ?

— Le jardinage ne hri suffit pas, et mon ami, M. Plumet, a eu l'idée d'y joindre un peu de menuiserie.

J- Ah! bah!

— Cest son état, et il se connaît mieux en planches qu'en légumes, bien qu'il distingue un artichaut d'une laitue pour en avoir mangé quelquefois. Mais le râteau ne l'occupant pas assez, il a pris le rabot, et je crois qu'à cette heure il est en train de confectionner des persiennes pour la chambre du fermier. Cet homme-là n'est content que lorsqu'il travaille. Quel gâte-métier!

— Vous vous en plaignez ?

— Oh ! si j'étais sûr de l'avoir toujours sous la main ! mais il partira et adieu mes vacances !

Comme maître Pierre achevait ces mots, un coup de

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fusil retentit dams le jardin : quelques grains de plomb mirent en pièces une cloche à quelques pas de lui, et presque au même instant un lapin passa dans l'avenue courant à toutes jambes.

— Bon l voilà l'autre à présent! dit Pierre.

— Quel autre?

— Eh ! paitfine, le sacripant, le mauvais sujet, le gradin, le polisse»! M. Arthur, comme on l'appelle.

— Que d'épithëtes ! que vous a-t-il donc fait, 'ce pauvre M. Arthur ?

— Dites donc ce qu'il ne m'a pas fait? ce sera plus court à raconter.

— Eh bien 1 court ou long, racontez toujours.

— Ça me va, de cette façon je dirai tout ce que j'ai sur le cœur. Au commencement, quand je croyais aux esprits, je me disais : « S'il y en a un bon, il y en a un bien mauvais. Quel scélérat ! » Je n'ai plus été surpris quand j'ai découvert que le diable était un homme.

— Comment vous y ètes-vous pris pour le savoir?

— Très-simplement. Tous les matins, quand j'allais voir ce qu'avait fait l'autre, je rencontrais des lapins au milieu de mes champs. Deslapins gris, des lapins noirs, des lapins blancs, des lapins de toutes les couleurs, de tout âge et de tout sexe. J'attrapais ceux-ci par les oreilles, ceux-là par la queue, et je les remettais dans le clapier. Le lendemain c'était à recommencer. « 11 faut, me dis-je, que quelqu'un du château s*amuse a ouvrir la porte pendant la nuit. On verra bien ! » Je prends mon fusil, je glisse dans le canon une poignée de sel et j'attends, caché derrière un tonneau.

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— Et au lieu du lutin que yous attendiez , c'est M. Arthur qui arrive.

— Justement ! Le coquin ouvre la porte, chasse les lapins et les poursuit à coups de pierre. La colère me prend, et pour lui faire peur, je lui lâche mes deux coups. Vous croyez peut-être qu'il s'est sauvé? Ah! bien oui ! le drôle ne craint rien. Il part d'un grand éclat de rire, et ramassant un lapin que j'avais tué par hasard : « Tenez, me dit-il, voilà une gibelotte... Bon appétit ! » J'avais envie de me fâcher; mais le lapin étant mort, je mangeai la gibelotte... elle était toute salée.

Isidore se mit à rire.

— Vous riez, vous, reprit le jardinier, on voit bien que vous n'avez pas affaire à M. Arthur. Si vous mangez des pommes cet automne, ce ne sera pas sa faute ! 11 grimpe sur tous les arbres et casse tout ! J'avais un chat, il s'est pris de bec avec ce pauvre animal, et a fini par le tuer, en lui attachant aux pattes des pétards auxquels il mettait le feu. L'autre jour il a fusillé une pie que mes enfants avaient apprivoisée, sous prétexte que les pies sont des voleuses déguisées en oiseaux. Il prend mes plus belles fleurs pour les mettre à sa boutonnière. Vous savez bien le cheval favori de M. Louis.

— Colibri ? .

— Oui, Colibri. Eh bienl M. Arthur a voulu le monter : au bout de cinq minutes, l'homme et la bête ont roulé par terre. L'homme n'a rien; ces gredins-là, c'est indestructible ; mais la béte est couronnée que ça fait pitié ! L'autre matin, un coup de fusil casse mes

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vitres, je saute à bas du lit en chemise : c'était M. Arthur qui tirait les hirondelles. Il est en guerre ouverte avec tous les chiens de la maison. Le soir, il aboie pour les faire crier tous ensemble. C'est un sabbat à réveiller les morts. Il marche dans mes fraisiers, il bouscule mes vases, il s'exerce sur les cloches des melonnières compae sur une cible ; il ravage tout, brise tout, saccage tout. Il ne faudrait pas trois garnements de cette espèce pour démolir le château !

Tandis qu'Isidore et maître Pierre causaient des affaires d'autrui, Louis et Cœlina, au bras l'un de l'autre, se promenaient le long des sentiers où les lilas en fleur laissaient pendre leurs grappes parfumées. Le paysage semblait emprunté aux pages de M. de Florian. Des charmilles où gazouillait la fauvette amoureuse, une fontaine dont Peau fraîche et limpide coulait sur un lit de mousse, quelques bancs rustiques à l'extrémité d'une avenue, une prairie dans laquelle errait un troupeau de moutons nonchalants, et dans le ciel riant le vol rapide des ramiers qui s'échappaient d'un colombier voisin. Daphnis et Chloé, c'est-à-dire Louis et Cœlina, foulaient le gazon d'un pied paresseux.

Cœlina effeuillait une marguerite.

— Que dit-elle ? demanda Louis,

— Un peu, répondit Cœlina.

— Elle ment.

— Qui sait? reprit-elle en jetant la fleur. Et elle soupira.

— Vous ne croyez donc pas que je vous aime ?

— Il faut bien que je vous croie, puisque vous con-

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sentez & m'épouser... ce qui m'étonne on peur entre nous soit dit.

— Pourquoi?

— Dame! vous êtes de la Chaussée-d'Ântin et md du faubourg Saint-Denis ; cela dit tout.

— Cela ne dit rien. A vous entendre, on croirait que nous sommes nés aux antipodes ; et nous sommes fous deux de Paris... Une douzaine de rues nous séparaient, la belle affaire !

Cœlina ramassa des fraises et se mit à les croquer.

— H est clair que si vous pariez je n'ai plus ries à répondre, dit-elle; je vous dis ce que je sais, vous me cfiteà ce que vous pensez, et je finis toujours par croire que j'ai tort, quand je pourrais bien avoir raison. Voulervous des fraises ?

— Volontiers !

Cœlina s'assit sur un banc, mit tes fraises sur ses genoux, et, les épluchant, en offrit à son voisin.

— Vous êtes adorable ! lui dit Louis dans un élan d'amour passionné.

— H ne s'agit pas de moi, mais de qoos. Voyons* que ferons-nous quand nous serons mariés?

— Ge que vous voudrez.

— Alors, nous irons souvent au théâtre?

— Très-souvent. Aux Italiens, à l'Opéra.

— Non pas. A la Gaîté, aux Folies-Dramatiques, à l'Ambigu ; c'est bien plus amusant,

— Vous n'aimez donc pas la musique?

— Si fait, j'aime beaucoup les orgues de Barbarie. Louis sourit.

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— Je vous mènerai à l'Opéra, et quand vous aurez entendu les chefs-d'œuvre de Rossini et de tfeyerbeer—

— Merci ! je ne connais pas ces musiciens-là; mais je m'en défie. J'y suis allée un soir, à votre Opéra, on donnait te* Huguenots.

— Eh bien?

— Quel tapage! Des tambours et des trompettes. Ça m'amusait d'abord à cause des costumes, mais ensuite il m'a paru qu'on chantait trop. Et puis on ne comprend rien à ce qu'ils disent, ces gens-là... Je me suis endormie au menuet et je me suis réveillée aux coups de fusil... Tiens! je n'ai plus de fraises!

Cœlina se leva et courut en chercher. Louis la regardait faire. Elle trottait parmi les fraisiers avec la vivacité d'une allouette.

— En voilà une provision, dit-elle en revenant, j'en ai rempli mon chapeau.

— - Aimez-vous le bal? dit Louis.

— Si je l'aime ! mais vous tous rappelez bien celui de Saint-Mandé?

— C'est là où je vous ai cornue, où vous m'anrez parlé pour la première fois ! Vous vous en souvenez, Cœlina?

— Si je m'en souviens ! comment voulez -vous que f oublie la pirouette qu'a faite mon monsieur et sa grimace quand il est tombé.

Le lyrisme qui allait déborder des lèvres de Louis s'arrêta net à cette réplique.

— Vous disiez donc que vous me mènerez au bal? reprit-elle.

— Tant qu'il vous plaira.

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— Oh ! je ne suis pas exigeante ! le dimanche seulement et quelquefois le lundi. Au bal des Acacias le dimanche, et à Vile de Cythère le lundi.

— Quand vous serez ma femme, Cœlina, dit Louis d'un air un peu sérieux, je vous mènerai au bal, mais ailleurs.

— Où ça?

— Au faubourg Saint-Germain, au faubourg Saint- Honoré, chez les amis de mon père, dans le monde enfin.

— Croyez-vous donc qu'il n'y ait personne à Romainville? C'est du monde aussi, tiens !

— Quelle différence !

— Pardine ! je la connais, la différence ! j'ai vu un de ces bals du monde, comme vous dites, chez une comtesse, rue Miromesnil ; je lui avais porté une guirlande de fleurs pour sa toilette, et je restai dans l'antichambre pour regarder. Les dames étaient assises sur des banquettes, le long des murs ; les messieurs se tenaient au milieu, tout erf noir. On étouffait. Quand l'orchestre préludait, quelques jeunes gens prenaient leurs danseuses par la main, et on se rangeait comme on pouvait. Le plus souvent on ne pouvait pas. Chacun dansait sur sa place sans bouger. A la fin, chacun reconduisit sa chacune à sa place et lui fit un grand salut. Les femmes ne remuaient jamais de leurs banquettes et les hommes causaient entre eux. Est-ce que ça se passe toujours comme ça?

— Toujours,

— Ah bien! ce n'est pas gai... Nous irons aux Âcor

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cias. Au moins, là, on saute et on court. Ah! il y a aussi une chose qu'il faut que je vous demande.

— Laquelle?

— C'est de dîner au restaurant une fois par semaine, au moins... J'adore ça.

— Rien de plus facile.

— A la Râpée, chez le père Latuile, à l'île Saint- Denis, ou chez Deffieux.

Louis fronça le sourcil.

— La ou ailleurs, dit-il ; au Palais-Royal, par exemple.

— Au restaurant à quarante sous, volontiers ; j'y ai dîné une fois... c'est excellent."

— L'été, reprit Louis, nous voyagerons.

— Oùçà?

— En Italie ou en Suisse.

— Qu'est-ce qu'on y voit dans ces pays ?

— En Italie, les chefs-d'œuvre de l'art; en Suisse, les merveilles de Dieu.

— Quoi encore?

— Là des statues, des tableaux, des monuments, des ruines, les plus belles galeries du monde ; ici des lacs, des glaciers, des montagnes, des vallées, des cascades.

— Oh ! si ce n'est que ça, dit Cœlina d'un petit air dédaigneux, je m'en passe.

— Quoi! tant d'indifférence!

— Vous trouvez donc ça beau, vous? J'ai visité une fois les galeries du Louvre, j'en suis sortie avec un mal de tête horrible. Et puis je n'y entends rien. Quant aux montagnes, la butte Montmartre me suffît : on est trop essoufflé quand on arrive en haut. J'ai vu le lac d'En-

*<ft LES RÊVEURS BE PARIS

gWen, c'est jofi; mais quoi, c'est de l'eau ! Quant à vos ruines, on fait, Dieu merci, assez de démolitions à Paris pour en perdre le goût. Pourquoi voulez-vous que j'aille chercher des statues au bout du monde quand il y en a aux Tuileries et à Versailles plus que je n'en regarderai de ma vie ?

— Eh bien! en Angleterre, alors?

— Faut-il passer la mer pour y aller?

Cette question étourdit Louis.

— Bien f dit-il avec humeur, nous resterons chez nous.

— J'aime autant ça.

— A la campagne, dans nos terres.

— Et pourquoi pas à Paris ?

— Pour être seuls ensemble, l'un à l'autre...

— Rien que nous? dit Cœlina d'un petit air effrayé.

— Rien que nous.

— Alors nous serions trop seuls.

Le lyrisme exalté de Louis se heurtait à toute minute contre la prose de Cœlina; l'un voulait s'élancer vers le ciel et l'autre se cramponnait à la terre.

— Tenez, reprit l'ouvrière après un moment de silence, vous avez, je ne sais pourquoi, la fantaisie de quitter Paris en été; restons-y. C'est la saison du Cirque et de l'Hippodrome que je ne connais pas. Vous me conduirez au bal d'Asnières, c'est la campagne aussi et nous danserons.

— Au bal d'Asnières ! dit Louis impatienté, jamais !

— Hein ? dit Cœlina en regardant Lewis bien en

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LOUIS DE FONTENAY iùl

face... C'est-à-dire que vous ne voulez rien faire de ce qui me plait. Déjà! Que sera-ce après?

— Mais vous n'y pensez pas I

— Au contraire! j'y pense beaucoup. Aussitôt que je dis blanc vous répondez noir; je vais d'un côté et vous allez de l'autre. Ah ! le joli mari que came promet!

— Mon Dieu ! Codina, je ne demande pas mieux que de vous obéir en tout!

— A la condition de n'agir qu'à votre fantaisie.

— Cependant, soyez raisonnable!

— C'est-à-dire que je ne le suis pas.

Là-dessus, MUe Gœlina sauta sur ses pieds et s'en

alla d'un air fâché.

Louis se leva brusquement et la suivit.

— Mais, mademoiselle...

— Non, monsieur, laissez-moi.

Et comme Louis la suivait toujours, elle se mit à courir. Louis en fit autant ; et l'un priant, l'autre boudant, ils disparurent derrière les arbres.

A l'autre bout du jardin, dans un petit bâtiment isolé qui servait à serrer les ustensiles et les meubles en mauvais état, un homme frappait, cognait, sciait, taillait et rabotait en chantant. Sa cravate, et son gilet étaient par terre dans un- coin, sa redingote pendait le long d'un mur, accrochée à un clou. Les bras nus, et les mains armées d'une varlope, il faisait voler les copeaux autour de fcri.

Son front ruisselait de sueur, et, plus joyeux qu'un pinson, il attaquait le troisième couplet de sa chanson, lorsque la porte du bâtiment s'ouvrit.

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— - M. le marquis ! s'écria l'homme en laissant tomber sa varlope.

— Je ne m'étais donc pas trompé! dit M. de Fontenay ; c'est le bruit de votre chanson qui m'a attiré. Parbleu ! me disais-je, c'est la voix du bon Jérôme. Et je suis entré.

— Diable de voix ! murmura Jérôme.

— Mais, que je ne vous dérange pas ; vous étiez occupé, je crois?

— Moi?... non... c'est-à-dire, oui... Je passais là, vous comprenez ; j'ai vu des outils de ma profession, et l'idée m'est venue de les essayer.

— Et d'essais en essais vous avez fait ces quatre persiennes et ces trois volets?

Jérôme se troubla et rçugit.

— Ma foi ! monsieur le marquis, je ne m'en défendrai pasplus longtemps, dit-il enfin. Eh bien! oui, je travaillais, et ferme encore ; il n'y a pas de mal à ça.». Que diable voulez-vous ! quand on n'en a pas l'habitude, je ne sais rien de plus fatigant que le repos. Sauf votrerespect, je périssais d'ennui. J'ai pensé à me distraire, et tout naturellement j'ai repris mes outils.

— Et vous avez bien fait.

— Vrai, monsieur lemarquis,ça ne vous offense pas que je travaille?

— Ne vous ai-je pas dit de faire ici comme chez vous.

— C'est bon ! Alors je ne me gênerai plus... J'y mettais des mystères à cause de ma femme qui me grondait.

— Bah!

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— Elle gronde toujours ; c'est son caractère, c N'astu pas honte, me disait-elle, de travailler, aulieu de te promener les mains dans tes poches, comme un propriétaire... Ah! fi ! » Elle m'en disait tant que dans les premiers jours je rabotais en cachette : à la fin, je me suis révolté.

— Et à présent?

— Oh ! à présent, je travaille comme à Paris, ce qui fait que je ne m'ennuie plus.

Jérôme ramassa la varlope et la promena sur la planche à demi polie.

— Et Mme Plumet, que fait-elle? demanda le marquis.

— Oh! Mme Plumet! elle va et vient dans le château du haut en bas, change de robe trois fois par jour, et se fait lire, par M. Louis, tous les romans de chevalerie qu'elle a trouvés dans la bibliothèque.

— Ah! mon Dieu!

— Ça achèvera de lui faire perdre l'esprit. Et philosophiquement le mari ajouta :

— Un peu plus! un peu moins !

— Croiriez-vous que hier soir, reprit Jérôme, elle m'a tenu éveillé jusqu'à minuit en me parlant d'histoires auxquelles je ne comprenais rien, de cachots avec des prisonniers , de souterrains remplis de chaînes et de crochets, de tours murées du haut en bas, et elle ajoutait que dans tous les châteaux dont elle avait fait la connaissance dans les romans, il y avait des revenants. Tous ces beaux contes ont fait que je ne me suis levé qu'à cinq heures aujourd'hui et l'ouvrage est en retard.

Tandis que M. de Fontenay causait avec Jérôme,

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jfme plumet montait et descendait tous les escaliers du château, elle entrait dans tous les appartements, elle furetait dans tous les cabinets, elle visitait les combles, elle cherchait dans tous les coins, et de corridor en corridor elle allait des caves au grenier.

— C'est singulier ! murmurait-elle entre ses dents, je ne trouve rien.

Et elle recommençait à courir.

Enfin, n'y tenant plus, elle arrêta un domestique. . — Mon ami, lui dit- elle, indiquez-moi, je vous prie, où sont les oubliettes.

— Les oubliettes? répéta le domestique de F air d'un homme qui ne comprend pas.

— Oui, mon ami.

Le domestique se gratta le front sans répondre,

— Attendez , madame, dit-il enfin, je vais m'en informer.

Le domestique parla au valet de pied, qui parla au sommelier, qui parla au garde-chasse, qui parla au jardinier; d'oreilles en oreilles la question arriva au marquis*

— Dites à Mme Plumet, dit-il, qu'il n*y a pas d'oubliettes.

Quand elle entendit cette réponse, M»e Plumet soupira.

— Pas de tours et pas d'oubliettes! murmura-t-elle d'un air profondément désenchanté.

Et parodiant un mot célèbre, elle ajouta :

— Les châteaux s'en vont!

On a vu de quelle iaçon M. Arthur charmait ses toi-

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LOUH DE FONTENÀY fit

sirs. Au détour d'une allée, Louis le rencontra qui passait, un fusil sous sou bras.

— Vous chassez? lui dit-il.

— Vous voyez, répondit Arthur; f ai manqué quelques lapins... ça m'exerce... mais là M'est pas ma véritable chasse. Il est un autre gibier que je poursuis avec beaucoup plus d'ardeur,

— Les faisans?-..

— Mieux que ça un gibier à deux pattes et sans

plumes, comme disak un philosophe. •« la robe blanche.

— Vous Favez revue? -

— Parbleu ! mais c'est une fée que cette robe-là. Comme dans les ombres chinoises, die ne fait que paraître pour disparaître.-. Mais je la guette, et tout en ayant l'air de courir après la petite bête, je cours après la jeune fille.

— Quoi ! vous l'attendez ?

— Peut-être... Mais je vois ma cousine qui passe làbas... Courez la rejeiadre... Attrapera bien qui attrapera le premier.

Et Arthur s'éloigna d'un air vainqueur.

Deux ou trois heures après les diverses scènes auxquelles nous venons d'assister, M. de Fontenay et son fils montaient ensemble le perron du château.

— Eh bien! Louis, ditlepère, quelles nouvelles aujourd'hui ?

— Aucune, mon père, répondit le fils.

— N'est-ce pas toi (pie j'ai vuee matin avecM^Cc»lina, dans l'allée des Tilleuls?

— C'était moi.

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— Ma foi, en te regardant passer, sais-tu que j'enviais ton bonheur? Elle est charmante, Mlle CœlinaîEt quel goût! Toujours, en rose! robe rose, bonnet rose, ceinture rose, rubans roses! Tu épouseras unJtouquet de roses, mon ami.

— Hum! le bouquet n'est pas sans épines!

— Oh ! si peu ! Et puis, quelle gaieté séduisante ! elle chante du matin au soir : romances à midi, barcarolles à minuit. Si je croyais à la métempsycose, je dirais que c'est une alouette changée en fille.

— Sans doute, répondit bouis; mais l'alouette est quelquefois un peu linotte... Il y a des heures où Coelina ne réfléchit pas assez.

— Par hasard, chercherais-tu un philosophe dans une fleuriste?

— Non pas; mais encore ne serait-ce pas un si grand ma)heur si la fleuriste raisonnait un peu.

— A quoi bon?

— Mais ne serait-ce qu'à comprendre que la comtesse de Fontenay ne peut pas faire ses galeries des Funambules et son salon du bal de Cythère !

Le marquis haussa les épaules.

— Je commence à croire, mon ami, reprit-il, que tu as plus de préjugés que moi.

En disant ces mots, le marquis poussa la porte du salon où l'on avait l'habitude de se retirer pour lire les revues et les journaux après le déjeuner.

Toute là famille Plumet, à l'exception de M. Arthur, donnait profondément.

— Chut! dit M. de Fontenay.

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LOUIS DE FOKTBHAY 113

Le père était sur un fauteuil, la mère sur un divan, la fille sur une causeuse. Un journal dormait sur les genoux de Mme Plumet, une revue aux pieds de M. Plumet, un livre entre les mains de Mu* Plumet

— Encore ! murmura Louis : ils dormaient hier, ils donnent aujourd'hui, ils dormiront demain! •

— Voilà comment je comprends l'intimité, répondit le marquis à demi-voix... ce spectacle me touche... Tiens, regarde ; M"* Plumet a mis son bonnet sur une chaise pour ne pas le chiffonner et a noué proprement un foulard autour de sa tète. Couchée comme elle est là, elle dormira bien jusqu'à l'heure du dtoer. Pourquoi mon vieil ami, le capitaine de Garoffé, n'est-il pas ici? lui qui m'accusa toujours de trop de faiblesse, serait attendri s'il voyait la touchante union de cette famille!

— Vous appelez cela de l'union, mon père; içais c'est du sommeil !

— Qu'importe le mot! Ah! mon fils! quels jours tranquilles tu te prépares! Quelques feuilletons le matin, le sommeil à midi, et le soir Romainville et l'Ambigu!

Tout à coup un bruit de pas précipités se fit entendre dans le corridor voisin; une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit brusquement, et une jeune fille hors d'haleine se jeta dans l'appartement.

— Mon oncle!... Ah! je suis sauvée! dit-elle en courant vers M. de Fontenay.

— Ma cousine ! s'écria Louis.

Mm# Plumet, réveillée en sursaut, sauta sur ses pieds. —Hein?... qu'est-ce?... qu'y a-t-il? dit-elle d'un air effarouché.

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Jérôme et Cœlina s'étaient levés. L'un et l'autre ouvraient de grands yeux en regardant la jeune fille en robe blanche qui se cachait dans les bras du marquis.

— N'aie pas peur, mon enfant, et remets-toi, dit M. de Fontenay; n'es -tu pas auprès de moi et de ton cousin! -

— Son cousin! murmura Cœlina.

— Mes amis, reprit M. de Fontenay, laissez-moi vous présenter H1U Marie de Chaumont.. Je n'ai pas besoin de vous dire que je l'aime comme mon enfant.

— Pardine! ça se voit de reste k la manière dont elle vous embrasse ! répondit Jérôme. •

Puis saluant Marie :

— Mademoiselle, ajouta-t-il, si je puis quelque chose pour votre service, le coeur d'un honnête homme et les bras.d'un bon ouvrier sent à vous.

Marie s'inclina en souriant.

— Etvous, mon cousin, n'avez-vous rien à me dire, dit-elle en se tournant vers Louis.

— Moi, répondit Louis, qui ne la quittait pas des yeux, j'ai, j'ai...

— Pardieu ! ta a» à l'embrasser l s'écria le marquis.

— Çà i reprit-il après que les deux jeunes gens eiH rent renouvelé connaissance, et maintenant que tu ne trembles plus, dis-nous donc un peu pourquoi tu es arrivée si brusquement dans un endroit où l'on ne f attendait pas?

— Je crois que j'avais un peu perdu la tête, répondit Marie. Presque toujours seule dans ce pavillon où vous m'aviez conduite, je sortais quelquefois pour pren-

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LOUIS DR PONTENAT 115

dre l'air et chercher des fleurs. Un soir, je m'aperçus qu'un jeune homme d'une tournure assez bizarre ujg suivait; ce fut ainsi le lendemain et les jours suivants* Je crois vraiment qu'il me guettait.

— Hum ! fit le père Jérôme en branlant la tête.

— Une nuit, dans la serre où je me croyais bien seule, il essaya de me parler. Je changeai mes heures de sortie, espérant l'éviter ; mais aujourd'hui, au moment où je mettais le pied dans l'orangerie, j'entends crier le sable derrière moi, je me retourne et j'aperçois ce jeune homme : je veux fuir, il s'élance, me prend les mains et me tient les discours les plus extravagants.

— C'est mon neveu! s'écria Jérôme avec explosion.

— Pauvre enfant ! c'est de son âge, murmura tout bas Mme Plumet.

— Et puis? demanda Louis avec émotion.

— Le reste est bien simple, reprit Marie; effrayée des propos de ce monsieur et cte sa pantomime, je dégage mes mains et m'échappe en courant; 0 me poursuit ; au lieu de gagner le pavillon qui est un peu lom, je m'élance vers le château oà j'arrive toute tremblante; une porte était ouverte, je la repousse smr moi, et voilà comment, toujours courant, je sibs entrée ici.

— Ah! le gueux ! si je l'attrape ! s'écria le père Jérôme.

0 achevait à peine, qne M. Arthur, rouge, essoufflé, haletant, sauta par la fenêtre dans le salon et s'écria :

— Enfin! la voilà! je la tiens!

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l'amour par ambassade

A l'aspect d'Arthur, Marie, épouvantée, se réfugia auprès de son oncle.

— Ah! coquin, c'est donc toi! s'écria M. Plumet; voilà comment tu reconnais l'hospitalité de M. le marquis! Attends! attends! que je te casse bras et jambes!

— Ah! fi! les vilaines manières! Eh! quoil mon oncle, vous ne vous corrigerez donc jamais de vos habitudes de faubourien? Ah! fi! vous dis-je, répondit Arthur en cherchant à se dégager des mains de Jérôme.

— Tu plaisantes, je crois? Quand tu auras reçu le cataplasme de bois vert que je vais Rappliquer sur les épaules... nous verrons si tu auras envie de rire.

— Encore! vous avez la main leste aujourd'hui. Parole d'honneur! vous avancez! Ordinairement ces accès-là ne vous prennent que le soir.

Jérôme, exaspéré, sauta sur un bâton.

— Mon père ! s'écria Coelina en se jetant au cou de Jérôme.

— Arrêtez, mon bon monsieur Plumet ! dit le marquis.

— Insulter une jeune fille ! reprit Jérôme qui menaçait Arthur du bout de son bâton.

— Insulter !... Le verbe est un peu vif! De quoi s'agissait-il? D'un pauvre petit baiser. Ça se fait, entre Français et à la campagne !

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LOUIS DE FOHTENAY 117

— Un polisson comme toi, embrasser la nièce de V. le marquis.

— Sa nièce ! répéta M. Arthur ; voilà qui change mes intentions, sans en diminuer la pureté... La galanterie doit faire place au mariage.

— Que veux-tu dire? s'écria Jérôme.

Mais, sans répondre à son oncle, Arthur, s'approchant du marquis, le salua profondément.

— Monsieur le marquis, lui dit-il, permettez-moi de vous demander la main de MH* votre nièce?

A ces mots, Cœlina partit d'un grand éclat de rire.

— Ah! dit-elle, voyez donc le beau parti pour M11* Marie de Chaumont... M. Arthur Plumet, gamin de Paris !

— Eh bien ! quoi? reprit Arthur, je n'ai rien, c'est vrai, mais ce que j'ai, je le lui offre de bon cœur.

— Tu parles sérieusement?

— Et pourquoi non! Ne vas-tu pas, toi qui es ma cousine, épouser M. Louis de Fontenay, qui est le cousin de Mlle de Chaumont?

— C'estbien différent, répondit Cœlina un peu troublée, M. Louis m'aime.

— Et toi?

— Et moi je l'aime aussi, ajouta-t-elle en balbutiant un peu.

— Eh bien! de mon côté, la moitié de l'ouvrage est déjà faite. Le reste viendra plus tard... On a des qualités, que diable! et la nièce de M. le marquis pourrait trouver plus mal...

— Mais tu ne te connais donc pas, malheureux? s'écria le père Plumet, revenant enfin de sa surprise.

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— Mon Dieu! je sais ce que tous allez dire, mon oncle. Je vous en éviterai la peine. Vous paraissez désirer une profession de foi comme en font les candidats à leurs électeurs, voici la mienne. Si vous y trouves un mot qui ne soit pas l'expression exacte de la vérité, faites comme à l'assemblée, interrompez-moi !

— Comme il s'exprime, ce bijou-là! murmura Mme Plumet, saisie d'admiration*

— Mademoiselle, continua M. Arthur, ma position de fortune vous est connue : ni rentes, ni capital, tel en est le total. Quant à mon caractère, il est limpide comme de l'eau de source et franc comme de l'or. Il m'a toujours paru que l'homme était né pour s'amuser; c'est pourquoi j'aime mieux les chansons que le travail, la promenade que les chansons, et le spectacle que la promenade. Et puis, comme dit Ruy-Bks :

.... Je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, Devant quelque palais regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir des dochesses !

J'aime les arts et la flânerie, et le plus dair de mon temps se passe à fumer, à rêver et à marcher par la ville, comme autrefois les philosophes. Je suis Diogène, le cigare en plus et le tonneau en moins. Au demeurant, j'ai bon pied, bon œil et bon appétit, et pourvu qu'on me laisse faire tout ce que je veux, je ne taquine jamais personne. Le tout,' ce me semble, peut encore faire un mari passable et tout à votre service. Tandis que H. Arthur débitait son petit discours avec

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10DIS DR FOffRNAY 119

la verve <f tm commis voyageur et l'impertinence d'un laquais, le marquis n'avait pas cessé d'en observer reflet sur la physionomie des auditeurs.

M«e Plumet, les mains croisées, avait peine à réprimer les élans de sa joie et de son enthousiasme. Il bd semblait qu'après une tette improvisation, Arthur était digne de figurer sur les planches, en compagnie des acteurs les plus illustres.

GœHna éprouvait un mélange d'étonnement et de confusion. L'honnêteté naturelle de son coeur se révoltait à l'aspect de tant d'impudence et d'effronterie.

M. Plumet, les poings crispés, attendait une occasion de faire tomber sa colère sur quelqu'un.

Marie écoutait Arthur comme on écoute les accords d'une musique inconnue et bizarre. Les premières phrases dites, elle se mordit les lèvres, et l'éclair de la malice et de la gaieté passa dans ses yeux.

Quant à Louis, il devenait tour à tour pâle de colère et rouge de honte. Ses yeux allaient d'Arthur à Marie, et il s'indignait que la grâce et la beauté de l'une n'aspirassent pas plus de respect à l'autre.

Le marquis prit son parti sur-le-champ.

— Voilà qui est merveilleusement parlé, difrfl poliment, mais vous permettrez bien, monsieur Arthur, que ma nièce, avant de vous répondre,»réfléchisse un peu.

Il y eut dans tout le cercle un mouvement de stupéfaction»

Marie leva les yens sur M. de Fontenay, et comme elle ouvrait la bouche, il lui fit signe de se taire.

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— La déclaration est faite, reprit-il; maintenant, ma nièce, rentre dans ton appartement.

— Oh! mademoiselle peut réfléchir tant qu'il lui plaira, je ne suis pas à la veille de quitter le château, dit Arthur après que le marquis eut reconduit Marie.

— Quoi! mon père, vous voulez ?... s'écria Louis.

— Je veux, répondit le marquis en l'interrompant, que ta cousine ne se décide pas à la légère; elle est en âge d'être mariée, et c'est bien le moins qu'elle ne fasse rien sans réfléchir.

— Ah! le brave homme ! s'écria M™ Plumet.

— Très-brave ! répliqua M. Arthur, et s'il y avait beaucoup de grands seigneurs comme M. le marquis, je n'aurais pas aussi souvent chanté la Marseillaise. Et vous, ajouta-t-il en frappant familièrement sur l'épaule de Louis, vous allez m* aider.

— Moi ? par exemple !

— Eh! sans doute! vous connaissez le langage du monde ; service pour service, mon cher ; ce que j'ai fait pour vous auprès de ma cousine, vous le ferez auprès de la vôtre pour moi. J'ai parlé, vous parlerez.

— Jamais!

— Diable ! reprit Arthur en faisant claquer ses doigts, monsieur le comte ne tient pas boutique de reconnaissance !

— Hein! monsieur Arthur plaisante, je crois! dit Louis d'un air de hauteur.

— M. Arthur fait une observation , interrompit le marquis, et, soit dit sans te fâcher, il pourrait bien avoir raison.

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— C'est-à-dire que j'ai tort?

— D'abord, tu as tort de te fâcher; ensuite, je ne vois pas pourquoi tu ne ferais pas ce que te demande M. Arthur.

— Bah! bah! reprit M. Arthur d'un petit air protecteur, M. Louis se fait plus méchant qu'il n'est... Il cédera. N'est-ce pas, mon petit cousin, que vous parlerez pour moi à M1** Marie ! Vous savez les façons d'apprivoiser ces jolig petits oiseaux-là. Moi, je ne connais pas leur ramage. Il pousse dans la rhétorique des fleurs que je n'ai pas cultivées. Vous en cueillerez un joli bouquet que vous lui offrirez de ma part.

Louis fit un mouvement d'impatience.

— Et puis, songez-y, poursuivit le gamin, vous êtes l'homme de la situation, c'est votre cause que vous allez défendre... Nous marchons dans le même chemin, nous combattons sous le même drapeau. Quel honneur pour vous si vous décidiez votre cousine à vous imiter! Tous mes amis du boulevard du Temple vous donneront une sérénade, et nous ferons les deux noces de compagnie, au Veau qui tette, avec des fricandeaux et de la purée d'ananas.

— Et moi ! s'écria M. Plumet, je dis que si MHe Marie épouse ce garnement, ce ne sera pas une folie, ce sera un suicide.

Là-dessus, le père Jérôme donna un furieux coup de poing sur un meuble et sortit.

— Eh ! s'écria Mme Plumet avec indignation, pour un ' père de famille, il aime bien peu ses neveux!

La conversation fut interrompue par l'entrée d'un

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iî2 LES BèVBTOS DE PABIS

laquais qui venait annoncer au marquis la visite de ML de Garoffié.

Le marquis le reçut dans son cabinet*

— Parbleu! dit le vieux marin, j'arrive à temps, j'espère, pour empécber une folie! ,

— Je pourrais vous demander, avec je ne sais plus quel classique :

c Est-ce à moi» s'il vous pïait, que ce discours s'adresse? »

— À vous et à nul autre, pardieâ ! Ah! si je n'avais pas été cloué dans mon fauteuil par un rhumatisme que Dieu confonde, il y a quinze joursque vous m'auriez vu.

— Eh bien! maintenant que je vous vois, parlez?

— Oui, mordieu! je parlerai! Ah çà 1 mon ami, par hasard auriez-vous perdu l'esprit?

— Pas que je sache.

— Ce n'est pas ce que votre conduite laisse à supposer. Comment! vous me racontez que votre fis a conçu je ne sais quelle passion romanesque pour je ne sais quelle péronnelle; et vous, qui auriez dû, bon gré, malgré, le guérir de cette maladie, vous devenez son complice; que dis-je, l'ordonnateur suprême de ses extravagances! Il ne vous suffisait donc pas du rôle de confident comme dans les tragédies?

— C'est un rôle bien usé, mon ami; j'ai voulu mieux que ça, répondit froidement le marquis*

— Ah! parbleu! vous y avez réussi, et on chercherait longtemps en France avant d'y trouver un père tel que vous. Quoi l au heu de conduire votre fils je ne

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