VICE VERSA
Le lendemain, dès onze heures, Jacques était dans le salon bleu. Pour mieux écarter les soupçons, il décrocha les rideaux d'une fenêtre autour de laquelle il planta force clous, aidant ce travail de fantaisie d'une chanson dont il improvisait à la fois et les paroles et la musique.
Midi sonna et Cœlina ne parut pas.
— Si elle allait ne pas venir! murmura Jacques.
11 tendit l'oreille pour écouter si on ne marchait pas dans la pièce voisine.
— Après ça, reprit-il, cette pendule avance peutêtre.
11 tira sa montre, elle marquait midi et quart.
— Non, il est impossible qu'elle ait voulu se moquer de moi! ajouta-t-il.
11 reprit d'autres clous et en planta une douzaine.
— Je ne puis cependant pas faire de ce mur une pelotte, reprit-il en regardant son ouvrage.
Mais au même instant une porte s'ouvrit et Cœlina parut.
Jacques, qui s'apprêtait à parler, ne trouva pas un mot et resta muet sur son échelle , son marteau à la main.
igitizedby LjOOQ lC
Cœlina, non moins troublée que lui, gardait le silence, les yeux baissés.
L'ouvrier la regarda un peu de côté ; Cœlina s'était parée pour ce rendez-vous ; il soupira.
— Je voudrais la trouver laide, dit-il, et elle ne m'a jamais paru si jolie !
Jacques, exaspéré, jeta violemment son marteau par terre.
— Ah! fit Cœlina.
Jacques sauta en bas de son échelle.
— Je vous ai fait peur, mademoiselle î dit-il d'un air troublé.
— Un peu, répondit Cœlina.
— Ce n'est pas mon intention, au contraire. Si je pouvais même, ce n'est pas ce sentiment que je vous inspirerais.
Cœlina, émue, détourna la tête.
— Vous voyez, monsieur Jacques, dit-elle, que je suis venue.
— Monsieur !... Vous m'appelez monsieur ! J'ai donc une tournure de monsieur, à présent?... Ah! mademoiselle !
—Dame! comment faut-il que je vous appelle? Tout n'est-il pas fini entre nous ?
— Tout?
— Sans doute, et ce n'est pas ma faute !
— Oh ! si vous aviez youlu !
— Ce que vous dites-là n'est pas juste, monsieur Jacques... je n'ai jamais rien eu de caché pour vous, moi.
igitizedby LjOOQ IC
— Vous avez raison, et ce n'est pas pour vous adresser des reproches que je suis venu ici...
— Je le pense bien.
— J'y suis venu pour me justifier... je puis vous perdre, mais je ne yeux pas que vous ayez de moi l'idée que je suis un malhonnête homme.
— Je ne demande pas mieux !
— Il vous souvient sans doute de ce qu'Arthur vous a dit le jour où j'ai dû renoncer à vais !
— Que trop !
— C'était la vérité.
• — vous l'avouez donc !
— C'était vrai , mais ce n'était pas la vérité vraie, comme on dit aujourd'hui.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous allez voir. Vous savez, mademoiselle, que j'ai une sœur.
— Oui, Mlle Louise, qu'on dit si jolie !
— Je crois bien ! Elle a tout votre air.
— Ah!
— Or, il faut vous dire qu'au pays où elle est retournée depuis quelques mois, elle ne manquait pas d'amoureux ; c'était à qui, le dimanche, danserait avec elle. Parmi ceux qui la courtisaient le plus, il y avait le fils d'un riche meunier des environs, un garçon de bonne mine, grand et bien fait.
— Un garçon tout fait pour devenir un mari.
— Malheureusement ma sœur se mit à l'aimer un peu trop, et, un beau jour, ma tante m'écrivit pour me
igitizedbyLjOOglC
LOUIS DE FONTBNÀT 159
dire que ma pauvre Louise avait été séduite par le
meunier.
— Ah ! mon Dieu!
— Quand j'appris, ce malheur, je partis sans rien dire à personne et j'arrivai au pays. Ma petite sœur se jeta dans mes bras en pleurant. Je ne la grondai pas, elle était bien trop malheureuse!... son séducteur l'avait abandonnée.
— Ohi le misérable 1
— Ma première pensée fut d'emmener ma sœur h Paris. Vous comprenez qu'elle ne pouvait pas rester au village.
— Quoi! partir sans voir fe meunier I
— Oh ! que son ! Tout bien arrangé pour le départ, j'allai trouver le jeune homme... il travaillait chez son père. Quand il entendit mon nom il devint tout pAle. Nous entrâmes l'un et l'autre dans un petit jardin : « Tenez, lui dis-je, si vous avez un peudeoœur, vous ne laisserez pas dans le désespoir une pauvre fille qui vous aime et que vous avez rendue mère. » Jene sais pas ce que j'avais dans la voix et dans le visage, mais ce jeune homme me prit la main. « Je me suis mal conduit, me dit-il, mais laissez-rati faire, je vais trouver mon père et lui demander son «consentement. — Et s'il refuse?-^- Oh ! alors, reprend le jeune homme, je m'en passerai; j'ai fait le mal, je dois le réparer. Je vous demande seulement dix jours pour le décida*- *
— Et vous? demanda Coelina avec émotion. —Moi, je serrai la maia du meunier. « Vous parlez
comme un brave garçon, M dis-je; faites comme vôcb
igitizedby LjOOQ lC
dites et nous seronsfrères. » Le lendemain, je pris ma sœur et nous partions pour Paris. Il y avait à la Chapelle-Saint-Denis une bonne vieille femme que je connaissais. J'y conduisais Louise, et c'est en arrivant que votre cousin m'a vu.
— Mais, pourquoi ne pas parler ?
— Eh! le pouvais-je! Rien n'était fini encore; si le fils du meunier avait manqué à sa parole, j'aurais fait un malheur... On ne dit ces choses-là que lorsque tout est arrangé !
— C'est vrai. Et à présent?
— Oh ! à présent, Louise est mariée avec son meunier et heureuse! il faut voir! Le père, qui est un peu sévère, mais juste dans le fond, l'aime comme la prunelle de ses yeux. C'est la reine du moulin.
Cœlina, malgré elle, prit les mains de Jacques et les serra.
— Vous savez tout maintenant, reprit le tapissier, je suis un honnête homme, et vous auriez dû penser que je ne vous tromperais jamais.
— Jacques, mon ami ! s'écria la fleuriste avec une émotion qu'elle ne cherchait plus à dissimuler.
. — Oui, votre ami, votre meilleur ami, reprit Jacques en essuyant une larme qui coulait de ses yeux... Mais enfin, c'est fini; il n'y aura que moi de malheureux.
Cœlina lui pressa les mains dans les siennes sans répondre.
— Ma résignation vous surprend peut-être, continua l'ouvrier d'une voix caressante. Oh ! je n'ai pas tou-
igitizedbyLjOOglC
LOUIS DE FONTBNAY 161
jours été aussi calme... Si je vous avais rencontrée lorsque j'ai appris votre prochain mariage, je ne sais pas ce que j'aurais fait; mais, grâce à Dieu! j'ai eu le temps de réfléchir; et j'en suis arrivé à me prouver que tout était pour le mieux. 11 m'a fallu bien des efforts pour cela, mais enfin j'y suis parvenu.
Cœlina baissa la tète et regarda le tapissier d'un air étonné.
— Vous allez me comprendre, reprit-il ; je ne vous aime pas comme un égoïste, je vous aime pour vous. Que seriez-vous devenue avec moi ? J'aime le travail, c'est vrai, et il n'est rien que je n'eusse fait pour vous rendre heureuse ; mais ce ne sont pas les chômages qui manquent... Peut-être auriez-vous eu de mauvais jours à passer. Avec M. Louis, M. le comte, comme on dit, vous ne connaîtrez jamais ni la gène, ni les soucis. C'est un brave et digne garçon... Vous serez riche, heureuse, enviée... Et le spectacle de votre bonheur sera pour moi une consolation... Vous me permettrez bien de vous voir quelquefois, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Jacques ! s'écria Cœlina qui sentait les larmes la gagner.
Le tapissier détourna la tète pour ne pas laisser voir qu'il pleurait, et tous deux, sans oser se regarder, restèrent un instant silencieux.
Jacques fit quelques pas dans la chambre pour étouffer son émotion, et revint auprès de Cœlina.
— Un dernier mot, et j'ai fini, dit-il : il est d'usage,
igitizedby LjOOQ lC
quand on se sépare, de se rendre mutuellement les objets qu'on s'est donnés.
— Quoi ? vous les avez apportés ?
— Ils sont là, dans mon sac, avec mes outils, tout ce que j'ai de plus précieux. Âh! pas un ne manque, allez! c' était mafortune... Tenez: voilà le bouquet de violettes que vous m'avez donné au bal de Romainville. 11 sent encore bon. Vous aviez une robe blanche et vous ayez porté ce petit bouquet sur votre cœur tout un soir.
— C'est vrai !
— Et ce ruban que vous aviez au cou le jour de votre fête, vous me l'aviez Tefusé tout le long de la journée, et le lendemain, en me réveillant, je le trouvai attaché à ma veste avec une épingle... c'est vous qui l'aviez mis... Tenez, l'épingle y est encore! Pauvre ruban! je ne l'embrasserai plus !
— Je ne vous oblige pas à me le rendre !
— Non ! non ! si je le gardais, il me rappellerait un bonheur qui n'est plus pour moi! J'ai fait bien des bêtises, mais le soir, quand je rentrais dans ma chambre, je le trouvais, et il me donnait du courage... ce ruban c'était ma chaîne à moi ?
— Pourquoi l'ai-je rompue! murmura la fleuriste, mais si bas que Jacques ne l'entendit pas.
— Voilà encore ce petit livre que vous aviez gagné à la foire de Saint-Cloud, continua l'ouvrier. On y voit des images coloriées qui représentent les quatre parties du monde. L'Amérique vous ressemble un peu, et j'aimais à la regarder à cause d'un joli enfant qu'elle
igitizedby CjOOgl€
LOUIS DE FONTENÀT 1*3
tient sur ses genoux. Ça me donnait toutes sortes d'idées qui me faisaient pleurer de joie. Tenez» mademoiselle, reprenez l'Amérique.
Comme Jacques présentait le petit livre à Cœlina, M^ plumet entra au bras du marquis, superbe, heureuse, triomphante.
Marcher au bras d'un vrai marquis! M"* Plumet n'avait rien rêvé de plus beau depuis les jours lointains de son enfance.
A k vue des deux jeunes gens, elle ne put retenir une exclamation de dépit.
— Tiens ! dit-elle, encore Jacques?
Jacques frappa du pied et ferma vivement le sac aux souvenirs.
— Ah ! vous connaissez M. Giquot? demanda le marquis avec bonhomie.
— Oh! un peu...
— Un peu beaucoup ! comme dit le proverbe, reprit Jacques... Mais alors nous habitions ensemble le faubourg Saint-Denis. On serencontrait le matin sur le trottoir et on jasait... Que de fois n'ai-je pas porté à votre cinquième étage vos trois sous de lait et votre pain de quatre livres, hein, maman Plumet?
M«« Plumet était hérissée comme un chardon; elle &ait rouge de plaisir en entrant; à présent elle était pourpre de colère.
— Oh! grommelait-elle entre ses dents, ces gens du peuple n'ont pas le moindre tact !
— Et le jour que vous achetiez vos fagots, l'hiverder-
igitizedby CjOOgl€
nier, vous rappelez-vous quelle promenade nous avons faite sous mon parap uie?... Nous n'avions pas entre nous deux les six sous qu'il fallait pour l'omnibus, continua Jacques, qui avait sur le cœur les grands airs de Mme Plumet.
Mme plumet écumait, mais elle n'osait pas quitter le bras du marquis.
— Alors, dit M. de Fontenay, si vous êtes d'aussi vieilles connaissances, M. Cliquot me fera bien le plaisir de rester ce soir au château ? Je réunis quelques personnes, et il est juste que les amis de Mme Plumet y soient.
Si Mme Plumet avait tenu Jacques dans un coin, elle lui aurait arraché les yeux.
— Comment donc ! s'empressa de répondre l'ouvrier, c'est beaucoup d'honneur que me fait monsieur le marquis, et je resterai, certainement.
Toutes les idées de Mme Plumet étaient bouleversées ; elle ne comprenait pas comment un homme qui pouvait avoir des vicomtes et des ducs chez lui, avait assez peu de goût pour inviter des tapissiers.
— Mais, dit-elle timidement, peut-être Jacques a-t-il de l'ouvrage ?
— Il n'y a pas d'ouvrage qui tienne ! Diable ! on n'a pas tous les jours de pareille aubaine ! répliqua Jacques.
Mme Plumet courba la tète ; elle se sentait vaincue. Cette réunion, pour laquelle M. de Fontenay venait d'inviter Jacques, avait été préparée depuis deux ou
igitizedbyLjOOglC
trois jours par le marquis, à l'insu de Louis. Lorsque celui-ci apprit qu'une petite fête allait le jour même attirer au château ses anciens amis du boulevard, il s'effraya sérieusement.
— Quoi ! tous mes amis? dit-il à son père.
— Les plus intimes... Les deux fils de M. de Garoffé, entre autres.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Louis, qui connaissait leur goût pour la raillerie.
— Si ton cousin Arthur avait la bonne pensée de nous amener quelques-uns de ses bons amis, M. Castor et deux ou trois autres, par exemple, la partie serait complète.
— Mais, mon père, ce projet de fête vous est venu bien brusquement?
— Je m'y suis décidé il y a deux ou trois jours; je ne t'en avais donc pas parlé ?
— Jamais.
— C'est un oubli.
— Et pourquoi cette fête ?
— Oh ! d'abord il ne faut pas prendre ce mot pompeux dans sa signification officielle. Il n'y aura ni mât de cocagne, ni pantomimes, ni orchestres militaires, ni feux d'artifice ; la fête se composera tout uniment d'un dîner et d'un petit bal après...
— Ah ! on dansera ?
— Si nos voisines nous viennent voir, certainement. Il est temps, ce me semble, que je présente ta nouvelle famille à nos amis.
igitizedbyLjOOglC
Louis pensa avec terreur aux bonnets extravagants de Mme Plumet, à ses exclamations imitées de la scène moderne, surtout aux excentricités, aux insolences de M. Arthur.
Le marquis fit semblant de ne pas remarquer l'accablement de son fils.
— On fera un peu de musique, ajouta-t-il négligemment; Marie chantera et tu l'accompagneras au piano.
Louis baissa la tête comme une victime. M. de Garoffé, fidèle à sa promesse, arriva avee ses èewi fils.
— L'amadou est sur la pierre, lui dit M. deFontenay tout bas; Marie auprès de Louis et Jacques auprès de Cœtina ; il ne s'agit plus que de battre le briquet.
— Et qui Je battra? demanda le vieux capitaine.
— Le hasard.
— Mais si le hasard ne se présente pas?
— Je le ferai naître.
Mme Plumet, on le pense bien, avait mis pour la circonstance tout ce qu'elle avait trouvé de plus beau dans sa garde-robe : robe de soie gorge de pigeon, bonnet flamboyant, ceinture éclatante; elle marchait comme un cortège. Mais son bonheur avait une épine, et cette épine s'appelait Jacques.
Quant à M. Plumet, il ne voyait dans cette fête que la nécessité où elle le mettait d'abandonner ses chers outils et de passerun certain habit noir tout battant neuf, que sa femme ka avait fait faire et dans lequel il était au supplice.
igitizedbyLjOOglC
I0D1S DE FONTSNÀY 167
Arthur avait dispara. Isidore» interrogé sur la cause de cette absence, répondit que M. Arthur était parti depuis le matin. Ce départ diminua de moitié les inquiétudes de Louis.
— Ah! disait-il en soupirant, pourquoi M™ Plumet n'a-t-elle pas la migraine ! La migraine ne fait rien à
propos!
Cœlina était un peu triste malgré ses fraîches couleurs, triste surtout quand elle rencontrait les yeux de Jacques.
Les amis de M. de Fontenay s'empressèrent autour de Louis quand il entra au salon, un peu plus tard qu'il n'aurait dû et un peu embarrassé aassi.
— Voilà bien longtemps que je ne vous ai vus, leur dit-il, des circonstances imprévues sont mon excuse...
— On les connaît tes circonstances, répondit un des fils de M. de Garoffé en Fînterrompant ; elles ont dixsept ou dix-huit ans. Crois-tu que le bruit de tes escapades ne soit pas arrivé jusqu'au boulevard? Peste! mon cher, tu as ressuscité l'églogue avec la bergère et fe bosquet de rigueur! Cest beau?
— Il est de fait qtfune idylle en plein dix-neuvième siècle, c'est tout à fait neuf. As-tu pris un brevet d'invention? dit l'autre fils en riant.
— On a parlé de mariage, je crois, reprit l'aîné qui s'appelait Paul. C'est le dénoûment prosaïque de ces sortes de poésies. La fiancée n'est-elle pas cette charmante jeune personne qui caresse les touches du piano d'une main plus blanche que l'ivoire?
igitizedby LjOOQ lC
— Non, celle-là c'est ma cousine.
— Rien que ta cousine, tant pis! Mais l'autre, où donc est-elle ?
— Là-bas près de la porte, en robe rose.
— Celle qui parle à ce bonhomme logé dans un habit noir d'une forme inconnue?
— C'est son père.
— Et comment l' appelles-tu, ce père ?
— M. Plumet.
— Quel nom! mais la femme doit s'appeler Mm* Panache ! murmura l'un.
— Et la fille, M"e Pompon ! ajouta l'autre.
— Eh bien ! je parie que Mme Panache doit être cette aimable personne qui croque là-bas son quatrième gâteau.
— Cette dame enluminée comme un paravent?
— Tout juste. Je vais le demander à Louis.
La question faite, Louis répondit que Paul ne s'était pas trompé.
— Mais l'erreur était impossible! répliqua Paul; Mme panache, pardon, je me trompe, Mm» Plumet, est de ces femmes qu'on reconnaît toujours sans les avoir jamais vues.
— Il est certain, dit un troisième, qu'elle porte des couleurs qui n'habitent que les climats du faubourg Saint-Denis.
— C'estunebeUe-mèred'occasion,poursuivitun autre.
— On en trouve comme ça au Temple, chez les marchands d'habits.
igitizedby LjOOQ IC
— Comprenez-vous rien à l'histoire naturelle, reprit Paul : mariez-moi cet habit noir avec ce bonnet jonquille, et vous aurez cette robe rose.
— C'est qu'elle n'est vraiment pas mal; un petit air éveillé, avec des yeux vifs et doux qui disent tout ce qu'ils veulent.
— Un peu plus même, ajouta Paul, qui venait de surprendre au vol un regard jeté sur Jacques.
Louis qui s'était écarté de ce groupe de railleurs ne les entendait pas, mais voyait leurs rires. Ce qu'il souffrait ne peut pas s'exprimer.
Marie passa près de lui et lui pressa la main doucement.
— Mon ami, du courage, lui dit-elle, ne serai-je pas toujours près de vous?
Louis regarda Marie.
— Ah! malheureux! dit-il, qu'ai-je fait?
Comme ils se séparaient, Mme Plumet poussa Louis du coude.
— Hé ! mon gendre, dit-elle, vous avez un drôle d'air !
— Mais taisez-vous donc, répondit Louis que la vue des rubans jonquille de Mme Plumet exaspérait; dans le monde on ne parle pas!
— Faut donc mettre sa langue dans sa poche, pour lui plaire à ce monde!... merci, c'est commode!
Louis s'éloigna brusquement.
Pendant que sa femme allait et venait comme une comète, M. Plumet causait dans un coin avec Jacques.
— Qu'en dis-tu, mon ami? lui disait-il, — car à pré-
igitizedbyLjOOglC
sent que tu t'es expliqué avec ma fille, je puis bien te donner ce nom, — il me semble qu'entre nous nous sommes plus gais.
— C'est possible, père Plumet, mais ce que je sais, c'est que si j'étais à la place de M. Louis, je n'aurais pas cette figure. Voyez quel air triste!
M. Plumet haussa les épaules.
— Je n'y comprends plus rien* reprit-41, c'est une idée qu'a eue M. le marquis et à laquelle il tient; et cependant il a du bon sens, cet homme-là!
Mme Plumet, repoussée par Louis, se rabattit du côté du marquis.
— Si nous dansions un peu, hein? lui dit-elle.
— Dansons, ma chère madame Plumet.
— C'est ça, il n'y a rien de tel qu'un petit air de danse pour vous mettre en appétit avant le dîner!
Quelqu'un s'assit au piano et préluda.
Jacques se leva vivement et s'approcha de Cœlina.
— Voulez-vous, mademoiselle, danser avec moi? dît-il.
Cœlina chercha Louis des yeux; il parlait avec Marie.
— Volontiers, dit-elle, entendant sa main à l'ouvrier.
Sans penser à Cœlina, Louis prit celle de sa cousine, qui l'accepta pour cavalier.
Paul deGaroffé salua gravement Mm» Plumet, et dans l'attitude d'un ambassadeur qui s'adresserait à une princesse de sang royal :
— Madame Plumet voudra-t-elle me faire l'honneur de m'accorder cette première contredanse ? dit-il.
igitizedby CjOOgl€
LOUIS DE FOOTENAT i7i
— Ah! je le crois bien ! répondit-elle.
— Gomment! tu danses à ton âge ! s'écria le père
Jérôme.
— A ton âge! répéta Mme Plumet; comme il est poli! dirait-on pas que j'ai l'âge de l'Obélisque?... Quarante-deux ans, viennent les artichauts !
— Hum! murmura le père Jérôme, il y a longtemps qu'ils sont venus, ces artichauts-là!
Tout k coup, la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et Arthur parut.
L'aimable Arthur était gris. Ses camarades, reconnaissants des plaisirs qu'A leur avait procurés la veille, Pavaient invité à déjeuner, et dans les épanchements de l'amitié il n'avait pas pu s'empêcher de boire un peu trop et un peu trop souvent.
— Tiens! tiens! dit Arthur en s' arrêtant sur le seuil; on ne m'a pas attendu pour ouvrir le bal! on danse sans moi ! Le procédé me paraît mesquin! mais c'est égal, je vais vous faire voir que les gens de ma sorte savent aussi astiquer le parquet !
Arthur passa les pouces dans les encoignures de son gilet et se mit en position de danser. Mais dès le premier pas il chancela.
— Ohé ! le plancher glisse ! s'écria-t-il. Jacques s'élança et le retint.
Le gamin le regarda et partit d'un éclat de rire.
— Jacques... l'ami Jacques ici, dit-il; ah! c'est bien, tante Plumet, d'avoir fait inviter M. Cliquot.
— Bon ! il tombe bien! murmura M™6 Plumet.
igitizedbyLjOOglC
— Et vous, monsieur Louis, mon cher cousin, ce que vous faites là est d'un grand cœur ! Danser devant un rival, et lui céder .votre fiancée, c'est beau, c'est antique ! reprit Arthur.
Mme Plumet, épouvantée du tour que prenaient les confidences, s'épuisait à lui faire des signes auxquels le gamin s'obstinait à ne pas prêter la moindre attention.
— Mais tais-toi donc ! lui dit-elle à demi-voix.
— Que je me taise, et pourquoi? Vous avez beau secouer votre bonnet qu'on dirait peint comme un perroquet, vous ne m'empêcherez pas de faire l'éloge de mon cousin,.. Car enfin tout le monde sait ça... mon ami Jacques a fait la cour à ma cousine, qui l'aimait aussi.
— Ah ! elle l'aimait aussi ? dit Paul.
— tiens ! vous n'allez donc jamais à Romainville, vous, ni à l'île Saint-Denis, vous, ni au bal de Cythère, vous?
— Ma foi, non ! répondit Paul.
— Ah ça! mon cher, où diable allez-vous donc? Enfin, n'importe ; si vous ne savez rien de cette histoire, les bosquets et les goujons en savent quelque chose ! En ont-ils cueilli de ces lilas, en ont-ils mangé de ces fritures ! Et ils roucoulaient, qu'on les aurait pris pour des tourterelles; des amoureux à perpétuité, quoi! Mais voilà qu'un beau jour ça s'est cassé... Qu'est-ce qui ne casse pas !
Et pour joindre l'exemple au précepte, M. Arthur rompit un petit jonc qu'il tenait à la main.
igitizedbyLjOOglC
LOUIS DR FONTENÀY 173
— Bon ! voilà mon stick en morceaux, reprit-fl.
— Donc, continua-t-il avec cette ténacité qui caractérise l'ivresse, Jacques et Ccelina étaient comme Estelle et Némorin, il n'y manquait que la houlette ; mais on avait les mirlitons. Te souviens-tu, Cœlina, du jour où vous dansiez à la fête des Loges, comme il t'embrassa à la barbe de ce hussard qui faisait le beau ! Le hussard bleu en devint jaune... Sapristi! ce souvenir m'égaie, moi, et il faut que je t'embrasse, ma cousine, et vous aussi, mademoiselle Marie !
Arthur, en trébuchant, s'élança vers les deux jeunes filles.
Mais l'une se cacha dans les bras de Louis, et l'autre dans ceux de Jacques.
— Jacques ! s'écria Cœlina.
— Louis! s'écria Marie.
Leurs cœurs avaient parlé à la'fois.
Au moment où le père Jérôme, qui avait eu grand'peine jusqu'alors à contenir sa colère, jetait Arthur sur un sofa à l'autre bout de la chambre, Isidore annonçait le notaire du marquis.
— Approchez, mon cher monsieur Desmarets, dit le marquis; vous venez àpropos pour dresserdeux contrats.
— Ce sera bientôt fait, répondit le notaire; j'ai, d'après vos ordres, préparé les deux actes, il n'y manque rien que les noms.
— Et c'est moi qui vais vous les donner, dit M. Plumet, résolument; mettez sur l'un le comte Louis de Fontenay et M11* Marie de Chaumont, et, sur l'autre,
igitizedbyLjOOglC
Jacques Cliquot, ouvrier tapissier, et Gœlma Plumet, fleuriste* Voilai Les quatre jeunes gens tressaillirent.
— Mais, mou pauvre homme, tu te trompes, kt langue t'a tourné, bien sûr! s'écria M** Plumet.
— Paix! reprit impérieusement Jérôme. Il y a assez longtemps que je me contiens; cette fois je dirai tout. Croyez-vous donc que j'aie des yeux pour ne pas voir et un cœur pour ne pas sentir? On peut ne rien savoir, mais on est père et cela suffit! AL le marquis est un brave homme, que je respecterai toute ma vie; mais entre nous, je ne sais quelle idée il a eue de nous&are venir au château. Nous n'y sommes pas à notre place. Si le bon Dieu ne nous avait pas envoyé Mlle Marie et Jacques, savez- vous ce qui serait arrivé? Je vais vous le dire, moi. Ma fille aurait épousé M. Louis, qui aurait certainement tenu sa parole, parce qu'on peut être étourdi et homme de cœur tout ensemble; puis le mariage accompli, nos deux jeunes gens auraient fait le plus mauvais ménage de Paris, et ce n'est pas peu dire. Tout en rabotant mes planches, j'ai fait plus d'une réflexion... J'enrageais à part moi, de voir l'aveuglement de M. le marquis et la folie dans laquelle sa complaisance allait nous entraîner tous. Dieu merci! nous pouvons nous en tirer, tirons-nous-en!
Jérôme fit quelques pas et tendit sa main à M. de Fontenay.
— Sans rancune, monsieur le marquis, dit-il. Laissons l'eau suivre la pente et la fleuriste aller vers le tapissier. Vous avez entendu les deux cris de ces enfants; ce
igitizedby LjOOQ lC
LOUIS DS PÛHTENA? H5
cri-4à en dit plus que les meilleurs raisonnements. Ma fille aime Jacques, Mlle Marie aime son cousin, et c'est tant naturel. Vous vouliez une épreuve, elle est laite. Donc, monsieur le notaire, écrivez.
Le marquis prit la main que lui tendait Jérôme-
— Vous êtes «nia-ave homme et d'un rare bon sens, lu -dit-il.
— Mais si vous trouvez que j'ai si grandement saison, pourquoi diable ne parliez-vous pas plus tôt!
— Et si j'avais parlé, mon fils ne m'aurait pas cpu; je l'ai laissé faire, il a senti par lui-même qu'il se trompait. Voilà tout le secret.
Les quatre jeunes gens se regardèrent du coin de l'œil.
Louis fut le premier qui fit un pas.
— Mademoiselle, dit-il à Cœlina, je vois bien que votre père a mieux jugé nos cœurs que nous-mêmes; vous avez un bon mari, voulez-vous de*moi pour frère?
— Oh! comme cela, je vous aimerai de tout mon cœur et sans effort, dit-elle joyeusement.
— Moi, dit Marie en l'embrassant, j'ai bien le droit de doter mon amie.
— Oh! fit Jacques.
— Ceci, monsieur, ne vous regarde pas... C'est mon cadeau de noces, reprit-elle en souriant, et j'y tiens!
— Eh bien! j'accepte comme ça, dit gaiement Cœlina, mais en retour c'est moi qui vous ferai toutes vos fleurs, et si vous en prenez ailleurs, nous nous brouillerons.
Cette scène avait complètement dégrisé M. Arthur, n regardait sa tante d'un air consterné.
igitizedbyLjOOglC
— Faites donc des pièces, nouez l'intrigue, préparez les dénoùments avec l'habileté d'un maître, précipitez l'action, dit-il avec accablement, et quand vous rêvez un triomphe, c'est une chute qui vous attend! 0 désillusion!
— C'est que tu ne sais pas ton métier, lui dit le père Plumet en riant : un bon auteur ne cherche jamais à faire marcher ensemble les chiens et les chats.
FIN DE LOUIS DK FONTENAT
FABIEN DE SEBJY
Parmi les jeunes gens qui fréquentaient journellement le boulevard des Italiens, en 182..., Fabien de Serny était bien certainement l'un de ceux qu'on y voyait le plus souvent. La plupart des habitués de cette promenade . où se réunissent les désœuvrés de Paris étaient presque toujours tentés de le saluer quand ils le rencontraient, ce qui arrivait trois ou quatre fois par jour. Une sorte de camaraderie relie tous ces oisifs, parmi lesquels un bon nombre coudoie cette tribu vagabonde qu'un fameux romancier appelle, dans son langage pittoresque, la Bohême de Paris. Quelques-uns ont dévoré leur patrimoine; plusieurs n'ont jamais rien possédé; cependant tous dînent chaque jour, soupent souvent, et dorment quelque part, chez eux ou ailleurs. -Ils ne font rien ou pas grand chose ; leur grande affaire est de se
igitizedbyLjOOglC
promener, venant on ne sait d'où, pour aller au diable, si le diable en veut.
Ce n'est pas qu'au milieu de ces condottieri de la bourgeoisie moderne, on ne trouve de bons jeunes gens fort honnêtes; mais, à vrai dire, ils ne sont pas en majorité dans cette Bohème, qui perdrait de son originalité, si elle perdait de sa douteuse vertu. Fabien de Serny avait, parmi ce monde-là, un bon nombre de camarades auxquels il touchait dans la main. Cependant il eût été fort en peine de dire comment il les avait connus; mais Paris est bien certainement la ville où on s'enquiert le moins de ces choses-là, ce qui est sans doute cause du laisser-aller que chacun apporte dans ses relations.
Régulièrement, quel que fût le temps ou la saison, Fabien se promenait, sur le boulevard s'il faisait beau, dans le passage de l'Opéra s'il pleuvait, de deux à six heures de l'après-midi, et fort communément le soir jusqu'à minuit. Il ne se rendait pas bien compte du motif qui le retenait en cet endroit, mais il trouvait un singulier plaisir à mener une vie qui ne pouvait le conduire à rien. On le rencontrait, les mains cachées au fond des poches d'un pantalon à la cosaque, fumant un cigare le plus gravement du monde, allant et venant comme un philosophe qui médite ou comme un gourmet qui digère. Il y avait déjà quelques années que son père et sa mère étaient morts, le rendant maître, pour tout bien, de six mille livres de rente dont il vivait. Avec cette somme, quand on ne travaille pas, lorsque surtout on aie goût des choses élégantes, on ne réussit pas toujours à gagner
igitizedby LjOOQ IC
convenablement le bout de Tannée; aussi Fabien, qui n'avait jamais su additionner, se serait-il trouvé souvent embarrassé s'il n'avait eu, dans le faubourg Saint- Germain, un honnête homme d'oncle qui accourait au moment des crises et soldait les déficits avec un dévouement dont le jeune homme lui tenait compte dans son cœur.
Cet oncle, pair de France de la monarchie de Juillet, ennuyé qu'il était de vivre seul dans son hôtel de la rue de Varennes, avait fort souvent pressé M. de Serny de venir demeurer avec lui; mais Fabien, qui ne pouvait se résoudre à passer les ponts, s'y était toujours refusé sous mille prétextes. Le bonhomme, déjà vieux et très-riche, était fort en peine de manger ses revenus, qui s'accumulaient chez son notaire, et passait ses jours, pour tuer le temps, à courir chez les ministres; il connaissait mieux que les garçons de bureau tous les couloirs de tous les ministères et interpellait les huissiers par leurs noms, ce qui lui donnait une sorte d'autorité aux yeux des solliciteurs vulgaires. A ce métier-là iLavait gagné une certaine influence où l'habitude qu'on avait de le voir entrait pour une bonne moitié : son titre faisait le reste. M. de Villaines aurait bien désiré se servir de cette influence en faveur de son neveu* qu'il voulait pousser dans une carrière administrative ou politique, mais sur ce chapitre-là Fabien ne s'était pas montré moins intraitable que sur le chapitre du logement. Le mariage non plus n'entrait pas dans ses sentiments; si bien que, dans l'existence calme et facile de M. de Villaines, l'avenir du jeune homme était
igitizedbyLjOOglC
le côté sombre, le point de l'horizon où s'amoncelaient les nuages. Il en causait quelquefois avec sa fille qu'il avait mariée à M. de Nouans, conseiller référendaire à la cour des comptes.
Mme de Nouans affectionnait sincèrement son cousin qui le lui rendait de tout son cœur et qui la voyait fréquemment à cause de leur voisinage, car elle demeurait rue Basse-du-Rempart et lui rue Neuve-des-Mathurins. On disait même que si Fabien avait voulu se plier aux goûts de son oncle, sa cousine Henriette se serait appelée Mme de Serny, et on le blâmait beaucoup, dans un certain monde, d'avoir laissé échapper l'occasion d'établir solidement sa fortune. Mais ces idées-là ne cadraient pas avec la dédaigneuse nonchalance de Fabien qui répugnait à ces sortes de spéculations. Aussi n'avait-il jamais pris la moindre peine pour faire dévier tout doucement vers un amour romanesque la tendre amitié que lui témoignait cette charmante cousine. Il avait \ au contraire, félicité sincèrement M. de Villaines du choix qu'il avait fait de M. de Nouans pour gendre.
Fabien possédait, moins une seule, toutes les qualités qui commandent le succès ; il était assez heureux pour plaire à première vue ; ses manières avenantes et son humeur égale achevaient ce que sa physionomie avait commencé; il avait suffisamment d'esprit pour causer avec tout le monde sans offusquer personne, assez d'intelligence pour comprendre ce qu'il ne savait pas. Àusssi l' aimait-on généralement sans qu'il eût l'air de s'en prévaloir. Il était fort discret en toutes choses; mais nous devons avouer qu'en dehors des questions
igitizedbyLjOOglC
où le cœur est engagé, sa discrétion n'était plus que de l'indifférence : il oubliait le lendemain ce qu'on lui avait dit la veille.
Quand on joint à ces qualités l'habitude de ne jamais refuser une partie de plaisir, une course dans la campagne, ou un souper, celle meilleure encore d'avoir toujours quatre ou cinq louis à jeter dans la bourse qu'une bonne fortune ou le carnaval a vidée, et d'écouter sans impatience les histoires les plus extravagantes, fussent-elles aussi longues que celles de Shéhérazade, on ne peut avoir que des amis. Avec un peu de bonne Volonté, Fabien aurait pu se faire des marchepieds de toutes les épaules qui l'entouraient, et on ne sait pas jusqu'où il serait parvenu ; mais c'était là justement la qualité qui lui manquait.
Et cependant, chose bizarre au milieu d'une existence aussi décousue, Fabien ne passait pas pour avoir l'esprit frivole. Quelques graves personnages qu'il avait rencontrés chez son oncle et avec qui il avait causé de matières sérieuses et de certaines questions alors à la mode, se plaisaient à lui reconnaître une vive intelligence des choses et une singulière aptitude à s'approprier les éléments des problèmes et des sciences qu'il avait le moins étudiés. Dans ces circonstances, il déployait de grandes ressources en quelque sorte spontanées et faisait preuve d'une grande rectitude d'esprit aidée par une facilité remarquable d'élocution. Il faut dire aussi que ces facultés étaient puissamment secourues par une prodigieuse mémoire; il lui suffisait de lire un livre pour en retenir la substance, et dans l'occasion,
igitizedby LjOOQ IC
tes souvenirs lui venaient en foule. Mais Fabien n'aimait pas les discussions, et, le plus souvent, il se renfermait dans son indifférence comme un carabinier dans sa cuirasse.
Lorsque M. de Villaines rencontrait son neveu sur le boulevard ou au bal, il le saisissait par le bras et le soumettait à une conversation que Fabien subissait avec une merveilleuse résignation.
— Voyons, Fabien, disait l'oncle, qu'as-tu fait depuis •que je ne t'ai vu?
— Je me suis promené, répondait le neveu.
— Ce n'est pas une occupation !
— C'en est une plus sérieuse que vous ne pensez; elle me prend tout mon temps.
— Tu ne changeras donc jamais?
— J'aurais trop peur de perdre.
— As-tu réfléchi aux propositions que je t'ai faites? Le ministre est fort disposé en ta faveur, et, à ma considération, tu serais demain dans les colonnes du Jfo- «ifeur, si tu voulais.
— Dieu m'en garde! j'aime mieux être ailleurs, ici par exemple.
— Mais songe, Fabien, que tu pourrais arriver à tout.
— Je préfère n'arriver à rien ; ça revient presque au même et ça donne moins de peine.
— Sans doute; mais quand les années viendront, peut-être penseras-tu comme moi.
— Alors j'agirai comme vous. Attendons ce temps-là. D'ailleurs vous le savez ; si j'acceptais un emploi, je tiendrais à le remplir mieux que personne ; j'ai là-dessus
igitizedbyCjOOQlC
FABIEN DE SEMY 113
des principes que lien ne peut faire varier; je ne sais pas s'ils me sont inspirés par la conscience du devoir ou par l'amour-propre; mais toujours est-il que je les ai; or, pour bien remplir une fonction aussi peu importante qu'elle soit, il faut y consacrer trop de temps et de souci. <T«st pourquoi j'aime mieux ne rien faire.
— Pas même une fin?
— A quoi bon quand on n'a pas eu de commencement?
— Voyons, mon ami, sois raisonnable.
— C'est parce que j'ai trop de bon sens que je ne suis n'en; les fous s'agitent, les sages regardent.
— Si tu te mariais au moin»?
— Qu'a4-on besoin de se mettre à deux pour s'ennuyer? N'est-ce pas déjà trop de l'ennui solitaire?
— Mais, mon ami, une femme qu'on aime n'ennuie jamais...
— Ce serait encore pire. J'ai sur l'amour une théorie arrêtée. J'aurais horreur d'une femme que je n'aimerais pas, et si je l'aimais, cet amour absorberait toute ma vie. Ce serait trop.
— Henriette trouve cependant que tu as tort de rester garçon.
— Si je m'appelais M. de Nouans, je dirais qu'elle a raison.
— Ainsi tu ne veux te décider à rien?
— Au contraire, mon oncle, je fais un livre, dit Fa- Menen riant cette fois.
— Ah!
— Un livre, oii je démontre l'inutilité du travail.
igitizedby LjOOQ lC
— Si tu es aussi habile dans la théorie que dans la pratique ce sera un ouvrage curieux.
— Il sera terminé le lendemain de ma mort.
— Tu es un fou.
— On a toujours calomnié les philosophes. C'était, depuis quatre ou cinq ans, sur un thème à
peu près pareil que roulaient les conversations de l'oncle et du neveu. Mm* de Nouans y prenait quelquefois part, et le plus souvent elle finissait par rire avec son cousin, qu'elle emmenait au bois ou aux Italiens.
Cependant, comme il n'y a pas de force que la patience ne parvienne à dompter, pas d'obstacle qu'une occasion ne permette de renverser, il arriva qu'un jour M. de Villaines faillit s'évanouir de joie en entendant Fabien accepter un emploi qu'il lui proposait. L'excellent pair de France n'en pouvait croire ses oreilles; il sauta au cou de son neveu, manqua de l'étouffer en l'embrassant, et, pour l'empêcher de revenir sur sa décision, il lui fit donner parole, sans s'inquiéter des motifs qui l'avaient engagé à dire oui.
Ces motifs étaient pourtant assez curieux à connaître ; Mme de Nouans fut moins discrète, ou moins prudente que son père, et les demanda à son cousin, qui les lui conta tout naïvement.
Il se trouvait que l'édilité parisienne, mordue à l'improviste par cette tarentule des améliorations qui pique touteslesadministrationsmunicipales,s'étaitaviséed'appliquer au boulevard des Italiens un nouveau système de dallage et de nivellement qui obstruait provisoirement les contre-allées, ouvrait des fondrières sous les
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERTÎT 185
pieds des promeneurs, et élevait des barricades entre leurs jambes. Pour mettre le comble à l'infortune de Fabien, les ouvriers avaient envahi les deux galeries du passage de l'Opéra, afin d'y établir certains tuyaux à gaz ou à eau dont on faisait l'essai. Depuis un mois le passage et le boulevard étaient impraticables, et Fabien n'y tenant plus, froissé dans ses habitudes, irrité dans ses affections, s'était brusquement décidé à partir.
L'emploi qu'on lui avait proposé l'attachait en qualité de secrétaire à l'ambassade de Naples. M. de Villaines l'avait arraché au ministre, passant vaillamment sur le corps de trois députés qui le voulaient pour leurs fils, et de cinq diplomates qui le demandaient pour eux.
Ce fut une grande nouvelle parmi la Bohême du boulevard des Italiens quand on apprit que Fabien allait partir. On n'y crut pas d'abord ; les plus enragés parièrent même cinq louis contre un que la chose était tout bonnement impossible; les autres se contentèrent d'en rire, et les assurances les plus formelles de Fabien ne purent rien contre l'incrédulité générale.
Cependant, le Moniteur, dans sa partie officielle, donna le coup de grâce aux sceptiques ; mais le jour où le jeune secrétaire alla prêter serment aux Tuileries, de tous les habitués du boulevard, Fabien ne fut pas le moins étonné.
— Je rêve ! dit-il en regardant son habit brodé.
— Non pas, se hâta de lui répondre M. de Villaines, qui le surveillait de près craignant qu'il ne lui échappât. Tu as compris enfin les nécessités de notre ordre so-
igitizedby LjOOQ IC
iSê LES VtfECMS DE PARIS
cial, tu t'es vendu à mes sages observations, ta yen conquérir ta place parmi tes concitoyens, te rendre utile à la chose publique, illustrer ton nom par un honorable emploi de tes facultés intelligentes, et prendre ta part de travail dans l'œuvre sociale.
Fabien ne croyait pas avoir voulu tant de choses. Mais tandis que son oncle pariait, une pensée traversa son esprit.
— Il me semble, mon oncle, dit-il, sans employer aucune périphrase, ce qui prouvait tout d'abord qu'il se rangerait dans la catégorie des diplomates qui croient que la ligne droit est le plus court chemin d'une négociation k un traité ; il me semble que je ne ferai pas, à Naples, une très-belle figure avec mes six mille livres de revenus, en les augmentant même de mes appointements de secrétaire.
— Que parles-tu de six mille livres ! s'écria le pair de France avec indignation ; tu en auras douze, vingt, trente, tant que tu voudras; tu peux tirer sur moi comme sur une cible ; mon portefeuille est là pour recevoir les coups. Un secrétaire d'ambassade qui est mon neveu ne manquera jamais de rien !
— Cependant*..
— Tais-toi ! je sais trop bien tout ce que je dois au gouvernement du roi et à nos institutions.
Fabien n'avait aacundaroit pours' opposer aux preuves de dévouement que son onde voulait donner au gouvernement et aux institutions du royaiane. Il se résigna donc et partit un beau matin pour Naples.
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SEBNT 1M
Les agents voyers de l'édilité parisienne continuaient à bouleverser le boulevard.
En arrivant à Marseille, il consacra deux heures à visiter les curiosités d'une ville qui n'en a pas; et comme au bout de ce temps, il apprit que le paquebot qui fait les Échelles de l'Italie et de l'Orient ne devait chauffer que le lendemain, il remonta tout de suite en voiture, et se décida à faite le voyage par terre, peut* être parce que c'était à la fois plus long et plus dispendieux. Fabien avait horreur du bon marché. D'ailleurs, il n'aimait pas à parcourir les pays en sautant de ville en ville à la façon des pierres qui glissent sur l'eau en ricochant de place en place.
Fabien traversa donc l'Italie royalement. H n'était plus qu'à ime très-petite distance de Naples, lorsqu'un de ces accidents dont les libretti d'opéra ont si fort abusé, le força de s'arrêter dans une assez méchante bourgade qui éparpillait ses maisons aux côtés de la route. L'essieu de sa voiture s'était cassé, etteforgeron du lieu demandait trois ou quatre heures pour le remettre en état. Fabien, qui n'était point pressé d'arriver, entra dans un hôtellerie qui exposait fièrement à la poussière une enseigne où un Raphaël napolitain avait peint, en ocre violet sur un bleu criard, un léopard dont les griffes et les dents formidables soutenaient un écu sous lequel on voyait écrit : AUe arme d'Inçkilterra.
igitizedby LjOOQ lC
Quatre ou cinq jeunes gens de bonne mine occupaient le haut bout d'une table tout autour de laquelle était assise une bande poudreuse et bruyante de routiers, de moines et de virtuoses ambulants, qui mangeaient à même dans de grandes terrines pleines de macaroni. Fabien chercha de l'œil une chaise et une table; mais il n'y avait, dans la salle, pas d'autre table que celle où la nombreuse compagnie de voyageurs se pressait. Les jeunes gens se serrèrent un peu les uns contre les autres et lui firent signe de la main de venir s'asseoir auprès d'eux. Il n'y avait pas à choisir; d'ailleurs l'invitation était faite de si bonne grâce et avec tant de bonhomie, que Fabien accepta sans façon.
L'entretien était fort animé autour de la place qu'il venait de prendre, et, à la manière dont on parlait, Fabien comprit tout de suite qu'il se trouvait en compagnie de gentilshommes. Il était question d'une aventure qui depuis huit jours faisait grand bruit à Naples et défrayait toutes les conversations. Fabien, qui ne savait rien de cette histoire, et qui n'était pas fâché d'avoir une idée des choses qui se passaient dans la ville où la diplomatie le conduisait, se mit, tout en avalant des becfigues rôtis et des ravioli, à écouter de toutes ses oreilles. Les paroles tourbillonnaient comme un essaim de moucherons.
— C'estune étrange aventure, disait un jeune homme dont la tête, fièrement modelée, était encadrée dema-
igitizedbyLjOOglC
gnifiques cheveux noirs ; c'est à faire croire à l'Espagne romantique!
— C'est à écrire son testament quand on part pour un rendez-vous, s'écria le voisin du secrétaire"; m'est avis qu'il faudra se confesser avant d'aimer.
— Mais d'abord, l'aimait-elle ?
— La belle demande ! aurait-elle laissé sa jalousie ouverte si elle ne l'avait pas attendu, et l' aurait-elle attendu si elle ne l'avait pas aimé?
— Ce n'est pas une preuve.
— Elle est pour moi décisive. En matière de galanterie, le proverbe qui dit qu'il ne faut pas se fier aux apparences a tort ; ici la forme est tout et le fond rien.
— Bah! qui peut savoir où commence la comédie dans la passion ?
— Qu'importe ! je consens à ce qu'aucune femme ne m'aime, pourvu que toutes me fassent croire que je suis aimé.
— Mais, messieurs, ce n'est pas ici la question, dit un bon gros garçon à visage rose et blanc. Il s'agit de savoir ce qu'est devenu le malheureux don Mathias Sariagui.
— 11 doit être mort. Il n'y a pas loin du balcon de la signora Theresa à la mer, reprit un autre qui avait de fines moustaches à l'espagnole.
— Le marquis l'aurait donc tué?
— Poignardé ?
— Assassiné ? .
— Et pourquoi non ? Après tout, il était dans son droit.
igitizedby CjOOgl€
190 LES RÊVEUBS M PABIS
— Le droit le perme t peut-être, mais le politesse le défend.
— Il est certain que si les maris se mettent à jouer du stylet, il ne nous reste plus qu'à prendre la capuce.
— Tâchons de n'être pas trop fats. En est-il beaucoup d'entre nous qui entreraient au couvent? s'écria le jeune homme au profil grec.
— Serait-ce aux Camaldules que don Mathias s'est réfugié?
— On le saurait; et nul ne l'a vu depuis la nuit du 6 juillet.
— Quelqu'un a-t-il revu la marchesina?
— Moil moi ! crièrent quatre ou cinq voix.
— Pâle, sans doute, les yeux voilés, le regard triste, le front baissé comme la Toresilla dans Norma.
— Point du tout ; mais vive, souriante, moqueuse et jolie comme la Stellita dans II Barbiere.
— Oh ! les femmes ! dit un blond jeune homme en levant au ciel un r3gard mélancolique comme une élégie.
— Quelqu'un lui a-t-il parlé de sa victime ?
— Moi, dit un grand cavalier en caressant une longue barbiche comme en portaient les raffinés du temps de la Ligue. Elle m'a ri au nez.
— Cependant elle l'aimait.
— A vous dire vrai, je n'en crois rien. — 11 la suivait partout !
— C'était son ombre I
— Au bal, dans sa loge, à la promenade, sous ses fenêtres, qui voyait-on ? Lui, lui, toujours lui !
igitizedbyLjOOglC
— Donc elle ne l'aimait pas. Les heureux sont prudents, s'écria le jeune homme aux moustaches pointues.
— Quand ils ne sont pas étourdis, reprit en souriant , le cavalier aux longs cheveux.
— Quelqu'un sait-il bien la manière dont les choses se sont passées? J'arrive de Capoue où l'histoire nous a été racontée de différentes façons par les officiers du régiment de la princesse* dit le jeune homme blond, rose et blanc.
— Voici la version qui parait la plus exacte ; je la tiens d'un sonneur de Saint-Janvier qui est l'amant d'une des caméristes de M™* de Sainte-Ursule. Vous savez tous que depuis sept à huit mois don Mathias Sariagui faisait une cour assidue à la marchesina, repartit un des cavaliers.
— Il vous succédait, interrompît un autre.
— Et il me ressemblait. Bouquets, billets doux, soupirs, sérénades, passaient sans que la belle indolente y prit garde. Cependant don Mathias persévérait.
— Il est étonnant qu'elle n'en soit pas morte.
— L'ennui ne tue pas; il endort tout au plus. Mais qui a jamais sondé ce gouffre qu'on appelle le cœur d'une femme ! Tout à coup, M™6 de Sainte-Ursule changea de procédés à l'égard de l'Espagnol. Sa brusquerie devint de la grâce, sa froideur de l'amabilité, son ironie de la compassion. Elle entrait dans la phase de la pitié. Or, un soir il arriva que, vers minuit, un homme empaqueté dans un manteau se glissa le long du jardin où Mme de Sainte-Ursule se promène à l'heure où Naples se couche. Cet homme sauta par* dessus le
igitizedby.CjOOglC
mur, ouvrit une porte dont il s'était procuré la clef, et grimpa un escalier qui conduit aux appartements privés de la marchesina. Tout à coup une lumière brille au travers des fenêtres entrouvertes ; une jalousie se lève avec impétuosité, et un homme, c'était don Mathias, s'élance sur le balcon tout inondé d'une clarté vive; une échelle tombe ; il va disparaître; mais une main le saisit et le ramène dans la chambre : la lampe s'éteint; des murmures étouffés passent entre les rainures des jalousies rabaissées... Desdemone pleurait sans doute aux pieds d'Othello.
— C'était donc le mari?
— Sans doute ! le Deus ex machina !
— Le connaît-on, ce mari?
— Fort peu. Je ne l'ai jamais vu.
— Ni moi. C'est un original; quelque chose comme un diplomate greffé sur un antiquaire : il voyage continuellement pour le compte de notre gracieux souverain, et signe des traités en recueillant de vieux sous qu'on appelle des médailles en style archéologique.
— Il parait que cette nuit-là, le diable étant monté en postillon sur le siège de sa voiture, l'avait malicieusement ramené chez lui. Au matin, une patrouille passant sous les murs du jardin aperçut l'échelle qui pendait au balcon. L'hôtel était muet. Depuis lors, on n'a plus revu don Mathias. Ses lettres l'attendent chez lui où il n'est pas rentré ; personne ne l'a rencontré, et toutes les recherches qu'on a faites pour le retrouver ont été vaines.
— Le marquis l'aura enterré dans son jardin.
igitizedby LjOOQ lC
FABIEN DE SBRHT m
— Ou dans ses caves.
— Peut-être Fa-t-il enfermé vivant dans un cabinet dont il a muré la porte ! Les antiquaires ont les instincts féroces.
— Il l'aura empoisonné avec de la ciguë trouvée à Pompéia.
— Et se sera appliqué à l'embaumer pour lui donner la tournure scientifique d'une momie.
— Bref, soit par le fer, par le feu ou par le poison, don Mathias est mort.
— Vous vous trompez, messieurs, dit tout à coup un gros homme au teint fleuri qui depuis une heure avait pris place à la partie de la table abandonnée par les rouliers napolitains.
Tous les jeunes gens tournèrent les yeux vers leur interlocuteur. Au regard qu'ils échangèrent, Fabien comprit qu'aucun d'eux ne connaissait cet homme.
— Vous avez dit, monsieur ? repartit un des gentilshommes, avec un sourire qui laissait deviner la colère.
— J'ai dit que vous vous trompiez tous.
— Ah ! s'écria le chevalier à moustaches, et monsieur se prétend mieux informé que nous?
— J'ai cette prétention, reprit le gros homme tout en dépéchant une perdrix aux lentilles qu'on venait de servir devant lui.
— Nous sommes ici cinq gentilshommes qui serions curieux d'en acquérir la preuve, dit en se levant le jeune homme qui avait Jait le récit si attentivement écouté par Fabien; souffrez que je vous dise nos noms.
igitizedby LjOOQ lC
Et il se mit en devoir de présenter ses amis au bonhomme, qui mangeait toujours sans se déranger.
— Antonio di Ponte-Vecchio, capitaine aux gardes; Rafaël Conconi, lieutenant aux dragons de Syracuse; Max de Rhéiss, gentilhomme bavarois; Orlando Zacari, officier des chasses et monsieur?,., ajouta-t-il ea dirigeant vers Fabien un regard interrogatif.
— Fabien de Serny, secrétaire de l'ambassade française, dit celui-ci.
— Et votre serviteur, Gaston de Ludre, touriste, reprit le jeune homme, et nous serions tous charmés d'entendre les explications que vous avez sans doute à nous donner ; mais avant de vous écouter, nous serions tous non moins désireux de savoir à qui nous devrons l'honneur de connaître la vérité ?
— Au marquis Jacques de Sainte-Ursule, répondit le gros bonhomme en vidant son verre.
Les six jeunes gens saluèrent.
II y eut un instant de silence que rompit bientôt M. de Ludre, qui paraissait le plus résolu de la troupe.
— Nous avouons, en effet, monsieur le marquis, dit-il, que plus que personne vous êtes en position de savoir comment les choses se sont passées chez vous, puisque vous y étiez quand don Mathias y est arrivé. Tous ne l'avez donc pas tué?
— Je ne l'ai ni poignardé, ni empoisonné, ni enterré; ma collectionne manque ni de squelette, ni de momie.
— Mais alors, qu'avez-vous fait?
— J'ai invité don Mathias à souper.
igitizedbyLjOOglC
Les jeunes gens se regardèrent stupéfaits*
— Ça vous étonne, messieurs, continua le marquis, qui ne perdait pas un coup de dent; il a bien fait d'abord quelques façons, puis il a fini par accepter. Et nous nous sommes mis à table.
— Tête à tête? dit Fabien.
— Non pas; Mme de Sainte-Ursule nous tenait compagnie. En place de ciguë, je ne lui ai versé que du Tin de Falerne trouvé sous les ruines d'Hereulanum. Il a eu l'obligeance d'en demander deux fois.
— Cétait bien le moins qu'il vous devait.
— Je conviens qu'il a poussé un léger cri en me voyant; c'est qu'il a sans doute pris pour un poignard le bougeoir étrusque que je portais.
— Vous l'avez donc retenu chez vous?
— Certainement. Si on l'avait vu descendre de mon balcon vers une heure du matin, on aurait pu le croire en bonne fortune, et j'ai voulu épargner un mensonge à sa réputation.
— C'est une noble vengeance.
— Les amoureux de ce temps-ci n'en valent pas d'autre. Me croyez-vous d'humeur à faire jouer à ma femme le rôle de Jane Shore? Parce qu'il a plu à un hidalgo de la Catalogne de lui faire les yeux doux de trop près, auriez-vous trouvé plaisant que je fisse à ce malheureux le parti de Rizzio? Fi! fi! ceci n'est plus dans nos mœurs, messieurs, et pour si antiquaire que l'on soit, on n'en sait pas moins son monde.
— Je n'en doute pas, monsieur le marquis, répondit Gaston avec un indéfinissable sourire où l'ironie tenait
igitizedbyt-jOOglC
i96 LES RÊVEURS DE PARIS
autant de place que la politesse; mais vous ne nous
dites pas comments'est terminé ce merveilleux souper.
— Mais apparemment comme se terminent tous les soupers. Par une causerie amicale entremêlée de toasts. Mm* de Sainte-Ursule était d'une gaieté charmante.
— C'est une femme de tant d'esprit, dit Antonio di Ponte-Vecchio.
— Quand il n'y eut plus de vin dans les amphores qui nous tenaient lieu de bouteilles, les tendres lueurs de l'aurore se jouaient au travers des jalousies qui laissaient filtrer jusqu'à nous une clarté rose et fraîche. Mme de Sainte-Ursule se retira alors.
— C'était l'heure de la vengeance...
— C'était l'heure du sommeil. Malgré tout mon désir de vous être agréable, je ne puis pas faire qu'il y ait dans mon récit des coupes empoisonnées ou des glaives carthaginois.
— Cependant, don Malhias Sariagui a disparu? s'écria le veneur Orlando.
— Vous voulez dire qu'il est parti, reprit l'antiquaire.
— Parti!
— Eh! mon Dieu oui; il est parti à bord d'une tartane qui faisait voile pour Malte.
— Je comprends, dit le lieutenant Rafaël, vous l'avez fait saisir par trois ou quatre sbires et conduire, garrotté, à bord de la tartane.
— Je vous ferai observer, monsieur, dit le gros diplomate en croisant ses mains sur son abdomen arrondi, qu'il n'y a plus de sbires. Don Mathias a pris sur lui d'exécuter ce voyage que je ne l'avais aucune-
igitizedbyLjOOglC
ment prié de faire. Quand ma femme nous eut salués, je me levai, et, prenant mon compagnon par le bras, je m'amusai à lui faire voir mes galeries, qu'il eut l'extrême obligeance d'admirer. Tout en causant de Fart grec, nou3 arrivâmes à la porte de mon hôtel; il faisait grand jour, mais à l'exception de deux ou trois marchands de friture, la rue dormait encore. Je montrai la chaussée déserte à mon convive, et nous nous séparâmes.
— Et il ne vous a rien dit, rien fait? s'écria Gaston.
— Que vouliez-vous qu'il fît contre un mari?
— Oh! certes, si j'avais été à sa place, les choses ne se seraient pas passées ainsi ! dit le capitaine Antonio.
— Vous en parlez fort à votre aise, monsieur ; mais on voit bien que vous ignorez ce que c'est qu'une entrevue nocturne avec un époux. Si vous saviez de quelle terrible puissance nous sommes mystérieusement armés lorsque nous apparaissons en robe de chambre et les pieds chaussés de pantoufles! Le plus formidable séducteur tremble et balbutie.
— Vilipendé, bafoué et congédié! c'est trop, dit Max.
— Peut-être auriez-vous préféré que je le tuasse; chacun entend la vengeance à sa manière. Pendant que nous étions à Rome, l'an passé, M"* de Sainte- Ursule avait un amoureux
— Ah! ah! un nouveau! s'écria Rafaël!
— Non, un ancien dans l'ordre des dates; il venait après vous.
igitizedby CjOOgl€
— C'est qu'avec la marquise on s'y perd, ajouta Gaston; il n'y a que vous, monsieur, qui pouvez ne pas commettre d'erreur en. ces sortes de choses.
— Vous savez, répondit l'antiquaire avec xm magnifique sang-froid et en attachant ses regards sur M. de Ludre, que ma femme est trop jolie pour manquer jamais d'amoureux. J'ai là, dans la poche, un sonnet de son avant-dernier Pétrarque. Seriezrvous curieux de l'entendre?
— Certes oui, s'écria étourdiment le gentilhomme bavarois.
— C'est inutile, reprit vivement Gaston, dont les oues s'étaient couvertes d'une légère rougeur.
— Puisque M. de Ludre juge que c'est une lecture importune, continua F impassible marquis, nous allons revenir à l'amoureux de Rome. C'était un gentilhomme de Vérone, fort beau garçon, ma foi, et riche; à l'avenant. Il inventa mille fêtes pour plaire à M™» de Sainte- Ursule. Nos nuits étaient un long concert. Que de fois ne me suis-jfe pas endoraâ sur l'andante de BelValma innamorata! Mais la musique,, aussi befle qu'elle soit, devient monotone quand il y en a toujours; je nus la main sur une douzaine des épîtres galantes du Véronais; ma femme m'y aida merveilleusement en faisant semblant de les égarer par sa chambre, et deux jours après elles étaient imprimées dans le feuilleton do Diario di Roma.
— Imprimées!
— Toutes yives, dit Tantiquaire. Elles eurent un succès fou. Elles étaient écrites dans le plus pur 10-
FABIEN DE SEENY 199
mantisme italien, et deux initiales transparentes permettaient à chacun de dire tout bas le nom de Fauteur à l'oreille de tout le monde.
— Et que fit le gentilhomme véronais? demanda le capitaine à Antonio.
— Il s'en est allé en Syrie, et je crois qu'il s'est fait tuer à Beyrouth.
— Quel diable d'homme ! murmura Gaston, en contemplant le diplomate avec admiration.
— Vous avez des moyens merveilleux pour vous débarrasser des amoureux de la marquise, dit Rafaël ; l'un prend la fuite de désespoir d'avoir bu du vin de Falerne contemporain de Ponce-Pilate en votre compagnie ; l'autre se fait tuer parce que vous avez eu l'idée de le faire feuilletonniste contre son gré; mais, vous êtes assez philosophe pour que je puisse me permettre cette observation: croyez-vous que malgré leur excellence ces moyens soient suffisants pour vous pré-* server de tout accident dans l'avenir!
— J'ai une armure qui me rend invulnérable autant que mari peut l'être sous le ciel.
— Ah! et le nom de cette armure?
— Vous le connaissez tous. C'est !!.■• de Sainte-Ursule elte-méme.
— Comment l'entendez-vous 1 s'écria Fabien que le flegmatique sang-froid du bonhomme intriguait.
— Si sa grâce est un aimant qui attire, sa coquetterie est un bouclier qui défend.
— Que Dieu me prête vie, dit tout bas Gaston, et je trouverai bien le défaut de l'armure.
igitizedby LjOOQ lC
Au même instant, un postillon vint annoncer au marquis que les chevaux étaient attelés.
— Adieu, messieurs, dit le diplomate en se levant; je pars pour Vienne où m'envoie S. M. le roi des Deux- Siciles, et laisse ma femme sous votre protection.
— On n'est pas plus impertinent que ce vieil antiquaire! s'écria Rafaël. C'est à me rendre amoureux de sa femme.
— Ne vous y brûlez pas, lui dit Gaston.
— Mais vous-même?
— Oh! moi, c'est déjà fait.
Dix minutes après, toute la compagnie se -sépara, et Fabien reprit le chemin de Naples.
A deux ou trois lieues des portes de la ville, un embarras de charrettes et de corricoli arrêta sa chaise de poste. Il y avait sur la chaussée une calèche dont les chevaux piaffaient en mordant leur frein ; une jeune femme, penchée à la portière, pressait le cocher.
— Mais avancez donc ! disait-elle; je n'aurai jamais le temps de faire ma toilette.
— Je ne puis pas, madame, répondait le pauvre cocher.
Tout à coup les chevaux, tourmentés par le bruit, se jettent sur le bas côté de la route et prennent le galop brusquement. La calèche, emportée, franchit d'un bond le petit fossé qui longe la chaussée, court à travers - champs, heurte une souche, et verse sur l'herbe en un clin d'œil.
Fabien s'était élancé hors de sa chaise par-desssu la portière; plein d'inquiétude, il accourt et trouve de-
igitizedbyLjOOglC
bout, auprès de la calèche couchée sur le flanc, une femme qui riait aux éclats.
Surpris d'abord, Fabien s'arrêta; mais voyant la tournure que l'accident avait prise, il s'approcha de la rieuse qu'il salua :
— Je ne crois pas, madame, lui dit-il, qu'il soit nécessaire de vous demander si vous êtes blessée ?
— Oh! pas le moins du monde, répondit-elle en secouant la tête par un mouvement plein de gaieté; c'a été l'affaire d'un instant, et je me ^Viis trouvée étendue sur le gazon aussi mollement que sur du duvet ; mais après m'ètre relevée, je n'ai pu m'empêcher de rire en apercevant la singulière figure que faisait mon pauvre Pierre. 4
Le pauvre Pierre, qui n'était autre que le cocher jeté assez rudement à bas de son siège, regardait la calèche avec une si piteuse expression de douleur et d'humilité que la dame eut beaucoup de peine à réprimer un nouvel accès de gaieté.
— Voyons, mon ami, dit-elle enfin, tant morts que tués, il n'y a personne sur le carreau, ni bêtes ni gens. Vous méditerez demain sur cette aventure; quant à présent, je crois qu'il convient assez de relever la calèche et de partir. On m'attend au bal, et si je ne retourne pas de suite à Naples, je n'aurai jamais le loisir d'apprêter ma toilette.
igitizedby LjOOQ lC
— Ma foi, madame, dit le cocher en se grattant Toreille, relever la voiture n'est pas ce qui m'embarrasse, mais c'est qu'il y a autre chose encore.
— Et quoi ?
— 11 y a que le brancard est rompu.
La dame vérifia le fait : le brancard était casé par le milieu. Elle frappa du bout de son petit pied sur le gazon avec impatience.
— Qu'allons-nous faire maintenant? dit-elle.
— Dame ! je ne sais pas, reprit Pierre.
Fabien comprit que le moment d'intervenir directement était venu.
— Le hasard malencontreux qui vous a poussée dans cette prairie, madame, lui dit-il, servira d'excuse à la hardiesse de ma proposition, et j'ose espérer que vous ne vous fâcherez pas trop fort si je vous prie d'accepter une place dans ma voiture.
La dame s'inclina légèrement, regarda son interlocuteur du coin de l'œil, puis la route, puis la chaise de poste qui traînait fièrement sur la chaussée, puis enfin la calèche tristement étendue sur l'herbe. Elle était vivement tentée de répondre oui, mais elle hésitait cependant
Fabien, qui vit son embarras, reprit :
— Veuillez me pardonner si j'insiste, madame; mais 3 m'a semblé vous avoir entendu parler d'une toilette que vous n'auriez pas le temps de faire si vous n'arriviez promptement à Naples ; de grâce ne privez pas ceux qui vous attendent du plaisir qu'ils auront à vous voir.
igitizedby CjOOgl€
FABIEN DE SERXY 203
— Puisque vous jugez qu'ils seraient trop malheureux, dit-elle, je veux bien être compatissante.
La dame donna quelques ordres à Pierre, prit le bras de Fabien, et sauta lestement dans la chaise de poste, qui partit au galop.
— Voilà à quoi on s'expose quand on est une tendre épouse, dit-elle en Rétablissant dans un coin avec des manières de chatte; s'il ne m'avait pris l'héroïque fantaisie d'accompagner mon cher mari jusqu'à la bifurcation du chemin, cet accident ne me serait pas anivé.
— J'en rends grâce à votre héroïsme, répondit Fabien.
La conversation commencée sur ce ton-là prit tout de suite une allure vive et plaisante qui mit les deux causeurs en belle humeur. La dame fit voir qu'elle avait de l'esprit et de l'originalité dans l'imagination, et le cavalier soutint de son mieux la bonne réputation de ses compatriotes.
Il leur sembla, quand la voiture entra dans Naples, qu'elle n'avait mis que cinq minutes pour y arriver.
— Nous voici dans la ville, dit Fabien à la dan», mais j'ignore où je dois vous conduire. r
— Ah ! c'est vrai, dit-elle. Rue de Tolède, chez la marquise de Sainte-Ursule,
A ce nom, Fabien tressaillit et regarda sa voisine plus attentivement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Elle lui parut merveilleusement belle, avec des grâoesaatarelles qui lui donnaient un charme de plus.
Fabien ne songeait plus à parler quand la chaise de
igitizedby LjOOQ lC
poste s'arrêta devant un hôtel dont la porte venait de s'ouvrir à deux battants.
Comme la marquise posait son joli pied sur le perron, elle se retourna vivement.
— Mais à propos, dit-elle, c'est bien le moins, monsieur, que je sache qui je dois remercier du service que vous venez de me rendre.
— M. de Serny, répondit Fabien.
— M. de Serny? répéta-elle ; mais attendez donc; il. me semble que ce nom ne m'est pas inconnu...
Et Mme de Sainte-Ursule se mit à chiffonner les tresses de ses longs cheveux en consultant ses souvenirs.
— Ah! j'y suis, s' écria- t-elle, tandis que Fabien la considérait; n'ètes-vous pas, monsieur, quelque chose dans la diplomatie?
— Secrétaire à l'ambassade française, à Naples.
— C'est bien cela, et vous vous appelez Fabien?
— Fabien.
— Mme de Nouans, votre cousine et mon amie, m'a fort parlé de vous dans sa dernière lettre, et m'annonçait votre prochaine arrivée à Naples. En cherchant bien vous trouverez quelque part une lettre de recommandation à mon adresse.
— Je l'espère, madame, dit Fabien en tirant son portefeuille où il se mettait déjà en devoir de chercher, lorsque Mme de Sainte-Ursule l'arrêta.
— C'est inutile, lui dit-elle, la connaissance est faite entre nous, et je vous engagerais à brûler cette lettre, si je ne craignais qu'elle ne renfermât en postscriptum une demande de quelqu'un de ces brimborions de corail
igitizedby LjOOQ IC
auxquels les femmes de Paris attachent tant de prix depuis que les Napolitaines n'en portent plus. Considérez désormais cette maison comme la vôtre et venez me voir le plus souvent que vous pourrez.
Mme de Sainte-Ursule tendit à Fabien une main qu'il baisa, et disparut derrière la porte, légère comme un oiseau.
Un mot maintenant sur M. de Sainte-Ursule dont la femme, comme on a pu le voirv avait le don de défrayer les entretiens des oisifs et des curieux de Naples.
M. le marquis de Sainte-Ursule était le fils aîné d'un émigré qui, chassé par la tourmente révolutionnaire, était allé demander un asile à Naples, où il s'était marié à une riche héritière de la Capitanate fort amoureuse de titres et de blason; à la mort de ses parents le fils avait hérité de tout à la fois, de la noblesse et de la fortune, si bien que, la reconnaissance et l'habitude rattachant au sol où il était né, il avait fait de Naples sa patrie et sollicité du gouvernement un emploi qui lui avait été accordé.
Son goût pour les antiquités lui était venu en voyageant, et ses meilleurs amis ne savaient ce qu'il aimait le plus, de signer un protocole ou de classer une médaille. Ce fut à Paris qu'il rencontra et épousa M1,e de Saveroll.es, alors qu'il avait déjà passé la quarantaine, bravant courageusement, avec la philosophie d'un homme qui a une passion pour s'y réfugier en cas de mésaventure; les éventualités redoutables d'un mariage disproportionné. Comme en dehors de la numismatique c'était un diplomate d'esprit et 3e bonnes manières, il
ta
igitizedbyLjOOglC
106 LES RÊVEURS M PJAIS
ne déplut point à la jeune personne, qui elle-même le séduisit par les côtés bizarres d'un caractère qui n'a pas ordinairement le don de plaire a tous les prétendants : une graude vivacité, l'humeur mouvante, beaucoup d'ardeur aux plaisirs, une inaltérable légèreté qui la faisait passer du rire aux larmes en un din d'oeil, et une si capricieuse et si fantasque imagination, qu'elle trouvait moyen de voir toujours les choses au rebours de ce qu'elles paraissaient à tout le monde.
Quand elle arriva à Napies, elle se laissa camplaisamment pousser parle flot, qu'elle aida quelque peu, jusqu'au plus haut degré de cette chancelante échelle que la mode tient d'une main mal assurée; mais elle oit le grand art de s'y maintenir. Si l'épithète de lionne eût passé les Alpes, M"8* de Saint-Ursule eût été la première lionne des Alpes; elle se contenta d'en être la femme la plus fêtée, la plus flattée et la plus citée. Elle était née sans fortune et avait été élevée simplement dans une maison austère où l'aisance était parcimonieuse, mais elle avait en elle l'amour inné du luxe. L'antiquaire mit ses revenus à sa disposition, et la jeune femme en usa avec une charmante prodigalité, son hôtel devint en fort peu de temps le refuge animé et brillant de tout ce que la ville de Parthénope comptait de gens oisifs , de femmes élégantes, d'étrangers de distinction, d'artistes éminents; c'était précisément ce que le marquis voulait; étant lui-même d'une humeur taciturne, il se servait de la gaieté inaltérable de sa femme commed'un moxa; jamais il ne se montrait plus souriant que lorsqu'il la voyait entourée de gens
FABIEN DE SE1NT m
empressés à lai plaire. On nous dira peut-être que c'était ¥1 un singulier mari et qu'il mettait beaucoup de soin à s'approcher de la flamme dont les autres s'écartent; mais en fait de maris il y ena de toute espèce, et le nôtre voyait des paratonnerres oà d'autres voient des écueils*
On sait que M» $e Sainte-Ufeule était coquette ; elle était, pour mieux dire, possédée du désir le plus ardent de plaire à tout le inonde, à tout prix. Ce désir était un besoin auquel elle obéissait sans se rendre compte de ce qu'elle faisait. PfairecTabord, plaire toujours était sa loi, et eOe n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle voyait les séductions de ses charmes et de son esprit exercer fera* empire sur tous ceux qui l'approchaient. Avide d'hommages et d'adulations, quoique femme d'im rare esprit et d'une intelligence réelle, elle les aspirait comme un voyageur altéré Peau d'une fontaine. C'était en quelque sorte une dîme que le monde lui devait.
Quant aux dédaigneux et aux indifférents qui essayaient de piquer son amour-propre, elle ne les voyait pas. B M semblait, dans son naïf orgueil, que protester contre sa supériorité, c'était nier la lumière, et c'était alors tant pis porar ceux qui ne la voyaient pas. Elle disait d'eux qu'ils avaient l'intelligence et le sentiment aveugles, et leur tournait le dos. Mais elle se gardait bien de leur en vouloir : eBe les oubliait tout bonnement.
Malgré tout cela, M"1® de Sainte-Ursule était boom à ses béates, franche quelquefois, loyale assez souvent
igitizedbyCjOOgl-C
et toute dévouée à ses amis qui pouvaient lui demander toute chose, à l'exception du sacrifice d'un bonnet.
Telle était la femme que Fabien alla voir le lendemain de son arrivée à Naples et qu'il trouva dans un magnifique appartement où les merveilles de l'art étaient distribuées avec un goût charmant. Vases, tableaux, statues, mosaïques, armes étincelantes, s'étalaient des galeries aux boudoirs avec une profusion qui ne nuisait en rien à l'élégance; on devinait au premier coup d'œil que la main d'une femme douée au plus haut degré du sentiment artistique avait présidé à l'arrangement des richesses recueillies par le marquis.
Fabien avait trouvé la lettre dontMme de Sainte-Ursule lui avait parlé; elle la lut rapidement tandis qu'ils étaient seuls.
— Bien, bien, dit-elle en sautant de paragraphe en paragraphe, Mme de Nouans oubliequ'elle m'a déjà écrit à votre sujet ; mais entre cousins ces choses-là se pardonnent. Voyons, ajouta-t-elle en chiffonnant le papier entre ses jolis doigts, donnez-moi bien vite des nouvelles de ce cher Paris que j'aime tant.
Fabien allait répondre lorsque plusieurs personnes survinrent; la conversation prit un .tour général, et la marquise cessa d'escarmoucher avec Fabien pour livrer bataillera quelques jeunes écervelés qui l'entouraient.
Cependant le hasard voulut que ce soir-là une nombreuse société se réunît chez Mme de Sainte-Ursule; les plus élégantes dames, en sortant de San-Carlo, vinrent en médianoche, entraînant après elles leurs
igitizedbyLjOOglC
maris et leurs sigisbés. La marquise, qui était la femme du monde qui s'entendait le mieux à égayer une compagnie, improvisa un bal qui puisa dans son imprévu un entrain sympathique. Comme il n'est personne en Italie qui ne soit un peu musicien, un orchestre fut bien vite installé à l'aide d'une demi-douzaine de basses, de violons et de flûtes, qu'on tira d'un cabinet, et qui s'établirent dans un coin, sous la présidence d'un piano, et tout le monde se mit gaiement à danser.
Au milieu de la foule, Fabien avisa M. de Ludre ; les deux jeunes gens allèrent tout de suitre l'un vers l'autre.
— Il n'est bruit que de vos exploits, lui dit Gaston après les premiers compliments d'usage.
—De mes exploits, à moi? reprit Fabien tout étonné,
— Qui donc, s'il vous plaît, à sauvé hier Mme de Sainte-Ursule et l'a ramenée triomphalement dans Naples ? Qui donc lui a baisé la main sur le perron de son hôtel et s'est trouvé le premier dans son salon aujourd'hui ?
— Ce sont là des hasards dont j'ai tout lieu d'être charmé, mais, pour Dieu ! ne haussez pas à la taille d'un exploit une aventure qui se résume en une promenade. Quant à mon triomphe, j'ai tout lieu de croire qu'il ressemble à la victoire de don Mathias Sariagui.
— Il n'en a pas moins, tout aujourd'hui, défrayé les conversations d'une moitié de la ville.
— Cette moitié-là n'a pas grand'chose à faire,
— Pardonnez-moi, elle s'occupe à médire de l'autre. — Jeregrette alors qu'elle ne puisse m'égratigner; ce
igitizedby LjOOQ lC
serait une preuve que j'aurais quelque chose à perdre.
— Serait-ce en vérité que vous ne connaissiez pas Mmfl de Sainte-Ursule avant votre arrivée à Naples? dit M. de Ludre, essayant de déguiser sa jalouse inquiétude sous un air d'indifférence.
— Je ne la connaissais pas, mais je lui étais recommandé sans. le savoir.
— Alors, bénissez la fortune qui vous a mis dans ses bonnes grâces plus que n'aurait pu le faire un an d'assiduités.
Amené à parler de la marquise, Gaston s'étendit complaisamment sur ce chapitre. Fabien l'écoutait, regardant parfois la marquise qui lui souriait.
Gaston s'en aperçut :
— Vous le voyez, lui dit-il; voilà- deux jours seulement que vous avez rencontré Mme de Sainte-Ursule, et déjà elle a conquis sur vous cet empire qu'elle étend sur tout ce qui l'approche.
— C'est donc à dire que vous le sentez vous-même, et peut-être plus vivement que d'autres? répondit Fabien en attachant un regard curieux sur son interlocuteur.
— Peut-être, dit Gaston.
— Par hasard, l'aimeriez-vous?
M. de Ludre se tut; un instant il parut réfléchir plus sérieusement qu'il n'avait coutume de le faire, puis relevant la tête et regardant Fabien avec un sourire intelligent :
— Je puis bien vous le dire à vous, reprit-il; vous
igitizedby LjOOQ lC
FABIEft M SERNY 21*
êtes un Français de Paris* et vous me comprendrez. Non, je ne l'aime pas, j'en suis épris.
— Alors, tous êtes dans les meilleures conditions pour réussir, dit Fabien.
— Non, vraiment; pas avec elle, du moins, car c'est Bundes plus étranges mystère^de cette inexplicable nature, que pour arriver à son cœur, ce qu'il y a de plus habile encore c'est de l'aimer.
Un éclair passa sur le visage de Fabien, qui ne put s'empêcher de chercher du regard la reine du bal.
— Mais il me semble, dit-il ensuite, que cette habileté, beaucoup doivent l'avoir; elle est femme à l'inspirer à tout le monde.
— Ah! vous croyez, reprit Gaston; ce n'est point chose aisée; n'aime pas qui veut!
Max de Rheiss, qui avait perdu cent ducats au jeu, vint emprunter la bourse de Gaston, qui le suivit.
Fabien, demeuré seul, laissa ses yeux et sa pensée flotter autour de Mme de Sainte-Ursule, comme ces papillons étourdis qui tournent autour d'une flamme.
H venait d'entrer dans une galerie où les tables de jeu étaient disposées lorsque Antonio et Rafaël passèrent près de lui ; tous deux le saluèrent. .
Les deux Napolitains avaient dans l'expression du visage quelque chose qui ne lui était pas sympathique. Ils semblaient ce soir-là préoccupés et tous deux marchaient lentement en se parlant bas à l'oreille.
Fabien arrêta Gaston qui s'en retournait allégé de sa bourse.
igitized by CjOOQ
— Voyez quelles sombrea figures ! lui dit-il en lui ' désignant du regard Antonio et Rafaël.
— Ils trament quelque mauvais coup , répondit Gaston.
Fabien l'interrogea des yeux.
— Oh ! reprit Gaston en accompagnant ses paroles d'un geste dédaigneux, ce sont des cœurs de sbires sous des habits de soldats.
— Vous les jugez sévèrement.
— Je les juge comme ils s'estiment. Ce n'est pas qu'ils ne soient braves, et je crois que, l'occasion aidant, ils se comporteraient hardiment; qui ne se bat pas aujourd'hui? Mais au fond, le cœur est lâche. Ne vous fiez pas à ces natures; elles sont moelleuses et souples comme du velours, et perfides comme un poignard.
— Mais, à la manière dont hier vous étiez avec eux, je vous croyais leur ami?
— Bah ! dit le touriste en levant les épaules par un mouvement plein de philosophie, ces gens-là m'amusent, c'est tout ce qu'il me faut. Il y a tant d'honnêtes personnes qui ont la triste coutume d'être maussades!
Cependant les paroles de Gaston avaient frappé M. de Serny. Obéissant à une impulsion dont il n'était pas le maître, il se dirigea vers une table, aux deux côtés de laquelle les deux Napolitains étaient assis se consultant du regard.
— Eh bien! jouons-la, dit Antonio tout à coup.
— Soit, répondit Rafaël, et il déchira l'enveloppe d'un jeu de cartes.
Fabien tressaillit.
Il s'approcha des deux joueurs. Antonio releva la tête, un froid sourire glissa sur sa bouche, et il se mit à battre les cartes.
Fabien jeta quelques pièces d'or sur la table.
— Qui de vous, messieurs, veut tenir cet enjeu î dit-il.
Rafaël ramassa les pièces d'or éparpillées sur le tapis vert, et les rendit poliment à Fabien.
— Pardonnez-moi, lui ditnU. Ce que nous jouons n'a pas de prix.
Le jeu commença. En deux passes, Antonio sauta.
— J'ai perdu, dilr-il en froissant les cartes, ma parole est donnée; je suis à vous quand vous voudrez.
— J'y compte, reprit Rafaël, et tous deux se prirent la main.
Quand ils rentrèrent au bal, il n'y avait plus qu'un petit cercle de causeurs rangés sur un balcon tout chargé de caisses d'orangers en fleur.
— Quoi ! vous nous quittez, madame? disait un petit abbé.
— Pour quelques jours seulement, répondit M me de Sainte-Ursule, mais ne vous désespérez pas si fort, je vais à la villa Orso, et vous savez qu'elle n'est qu'à trois ou quatre lieues de Naples.
— Mais c'est un désert! reprit l'abbé.
— Une Thébaïde plantée de lauriers-roses, de citronniers, de jasmins, où on invite parfois les pauvres anachorètes comme vous à venir faire pénitence.
— Alors ils y trouvent le paradis, dit l'abbé.
igitizedbyLjOOglC
— Partirez-vous ce matin? demanda un peintre français.
— Je ne crois pas, reprit-elle; je dormirai trop tard, il me faudrait braver les caresses du soleil, et j'avoue qu'elles me semblent trop ardentes à midi; je partirai sans doute vers le soir.
Les deux joueurs échangèrent un regard que Fabien saisit au passage.
— Laissez-nous vous faire une garde d'honneur, ajouta le peintre.
— Volontiers, dit la marquise ; c'est une-promenade qui vous permettra d'admirer le coucher de Phœbus dans ce golfe de Partbénope, qu'il ne cesse d'embraser comme aux temps mythologique, et je retiens l'aquarelle qu'A vous inspirera.
Le lendemain, deux heures avant le soir, une calèche flanquée de cinq ou six cavaliers, courait sor la route de Sorrente. M"* de Sainte-Ursule étalait ses grâces coquettes dans la voiture; les cavaliers étaient Antonio et Rafaël, Fabien et Gaston, le peintre français qu'on appelait Paul Vautier et Max de Rheiss. Une collation les retint quelques instants à la villa Orso> puis tous reprirent le chemin de Naples; mais comme as longeaient un petit bois de pins , Fabien vit sortir d'entre les arbres un homme qui, tout en passant, échangea rapidement un regard et quelques mots avec Rafaël, qui se tenait un peu en arrière.
Comme on allait se séparer en entrant dans la vïHe, Gaston demanda aux cavaliers s'ils n'avaient pas fantaisie de passer le reste de la nuit en son logis.
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SEUOT 21Ç
— Nous regrettons fort de ne pouvoir accepter, dit Rafaël, mais le capitaine et moi nous sommes de service cette nuit, et il nous faut tout de suite pousser nos chevaux vers la caserne. Au revoir, messieurs! Et tournant bride, les deux Napolitains s'enfoncèrent dans une ruelle*
Sans bien comprendre l'impulsion qui le guidait, Fabien quitta brusquement Gaston et ses amis, et s'élança à la poursuite des officiers ; mais dans le labyrinthe de rues où ils venaient de disparaître, il perdit leurs traces.- Un instant il eut la pensée de gagner la campagne et de courir jusqu'à Orso ; mais sa monture n'était pas bien vaillante, et déjà la promenade qu'elle avait faite l'avait épuisée. Comme il marchait, une idée illumina son esprit; il passa chez lui, changea de vêtements, couvrit sa tète d'un large chapeau, son corps d'une cape grossière, prit de l'or et descendit en courant vers la Chiaia. Il sauta dans une barque, réveilla le pécheur et le détermina à tendre sa voile en lui glissant quelques ducats dans la main.
Fabien avait remarqué que la route qui allait de Naples à la villa Orso traçait une large courbe en suivant les sinuosités du rivage; il pouvait donc espérer, en prenant la corde de l'arc, d'arriver à la villa avant Antonio et Rafaël, en supposant qu'ils eussent l'inten-
igitizedbyLjOOglC
tion de s'y rendre, comme ses pressentiments le lui disaient.
Un vent frais ridait la surface des eaux. •
La barque, penchée sous la voile blonde, glissait rapidement sur l'eau. Fabien promenait sur l'étendue du golfe un long regard, et se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve. Il se souvint tout à coup du boulevard desjltaliens, ce souvenir le fit sourire, .et il allait peut-être donner ordre au pêcheur de virer de bord, lorsqu'il entendit passer au-dessus de la voile le bruit retentissant d'un galop furieux, et tout aussitôt, relevant la tête , il vit passer sur la route escarpée deux ombres à cheval, qui lancées à toute bride, dessinaient leur silhouette sur les profondeurs transparentes du ciel.
Un instant après, la barque égratignait le rivage de sa quille, et, Fabien sautait sur le sable. En quelques bonds il eut atteint les limites d'un jardin qui descendait de la villa Orso vers la mer. Devant un bouquet de tamarins un homme était debout à l'angle d'un petit sentier qui grimpait à la terrasse supérieure où la villa dressait ses blanches murailles. Du premier regard Fabien reconnut l'homme qui , sur la route et quelques heures auparavant, avait parlé à Rafaël. Ainsi qu'un sauvage, Fabien se glissa à plat ventre sur l'herbe et vint se blottir sous l'ombre d'un buisson, entre cet homme et la villa.
L'homme, vêtu de peaux comme un chevrier , se tenait immobile, la tète tournée vers la campagne. Bientôt après un léger bruit de pas criait sur le gravier. Deux hommes enveloppés dans des manteaux parurent
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNT 217
sur le sentier. Fabien venait de reconnaître Antonio et Rafaël.
En trois minutes, ils arrivèrent auprès du chevrier.
— Est-ce toi, Peppe ? dit Rafaël.
— C'est moi, mes maîtres, répondit l'homme en ôtant de son frout le feutre troué d'où pendait pittoresquement un bout de ruban rouge.
— Eh bien? reprit l'autre.
— J'ai joué à la mnra avec Giacomo le jardinier, il a perdu, et a tant bu de vin de Sicile, pour se consoler, qu'il dort sur la paille comme un saint dans sa châsse. C'est pourquoi j'ai la clef.
— Bien! et Pablo le garde ?
— Je lui ai fait un si beau conte sur les maraudeurs qui pillent les enclos, qu'il est parti avec son fusil et son chien, et à cette heure il veille sur les figues dont personne ne se soucie.
— Tu es, par saint Janvier, un drôle fort adroit ! dit Rafaël. Donne-moi vite la clef.
— Qui donne reçoit, reprit le chevrier sans remuer.
— Voici ma bourse.
Le chevrier la prit et la pesa ; puis l'ayant jugée suffisamment lourde, il la mit dans une poche de sa veste de peau. t
— Voici la clef, dit-il.
— Es-tu bien sûr que ce soit la clef de la porte verte? demanda Rafaël en l'examinant.
— Essayez-la, dit Peppe, et vous la verrez jouer • dans la serrure comme un couteau dans la gaine.
— Suis-nous donc.
Et tous trois se dirigèrent vers la terrasse.
Fabien, immobile et sans haleine, n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Quand les trois interlocuteurs se mirent en marche, lui-même prit sa course vers la villa en droite ligne, montant par-dessus les haies, franchissant les murs de soutènement, grimpant les espaliers. Quelques cailloux mal assujettis roulèrent sous ses pieds.
. — Quelqu'un est là, dit Antonio en s' arrêtant.
— C'est une chèvre qui broute, reprit Rafaël.
— Non, dit Peppe, c'est un homme; un contrebandier sans doute.
Et ils s'avancèrent.
Fabien haletant arriva le premier à la porte verte qui ouvrait sur un jardin étage en terrasse tout autour de la villa. C'était une porte de service pour les gens de la maison. Au sommet des murs, des tessons de verre éparpillaient leurs arêtes tranchantes enchâssées dans le mortier et les défendaient contre toute tentative d'escalade. Quand les grilles étaient closes et les portes cadenassées, la villa Orso était comme une forteresse.
Fabien se cacha dans un angle où le mur projetait son ombre. Les deux Napolitains et le chevrier le suivaient de près.
— Voici la porte, dit Rafaël ; quand je serai dans le jardin, je n'aurai plus qu'à grimper sur la galerie, à faire sauter une mince jalousie, et entre l'alcôve de la signora et moi il n'y aura plus qu'un rideau de soie.
Le cœur de Fabien bondissait dans sa poitrine.
— Nous verrons bien, ajouta Rafaël, si la coquetterie
de la dame lui fera trouver dès ressources contre cette visite. Mais d'abord, entendons-nous bien. Peppe va faire le guet devant cette porte ; un coup de sifflet nous avertirait si le garde revenait. Quant à vous, capitaine, vous allez me suivre. Vous savez nos conditions.
— Je les sais, dit Antonio.
— Vous resterez sous les portiques; un valet pourrait avoir la fantaisie de prendre le frais, et il faut l'empêcher d'entendre et de voir.
— Et si la dame criait ?
—Bah! elle pleurera, priera, et s'évanouira.
Antonio, Rafaël et Peppe avaient arrêté leur plan sur le revers du sentier; comme ils se retournaient pour marcher vers la porte verte, ils aperçurent un homme qui se promenait sous la terrasse.
— Quelqu'un ! dit Rafaël.
— st un manant, dit Antonio trompé par le costume de Fabien.
— Au large! dit alors Rafaël en s'avançant vers lui. Fabien se tourna lentement le regarda.
— Il y a place pour tout le inonde ici. J'y suis ; il me plaît d'y rester et j'y reste, dit-il en continuant de déguiser sa voix.
— C'est un contrebandier, reprit Peppe. Il est en train de gagner quelques ducats; donnez-lui-en une demi-douzaine, et il s'en ira.
— Finissons, dit Rafaël en tirant des pièces d'or de sa poche, prends ceci et dépêche-toi de partir.
Fabien prit l'argent et l'éparpilla sur la poussière sans répondre.
igitizedbyLjOOglC
A ce mouvement Rafaël se recula. Peppesecoualatète.
— Celui-ci n'est pas ce que nous pensons, murmura-t-il.
Antonio et Rafaël se consultèrent un instant à voix basse. Enfin, Rafaël, prenant un parti extrême, se tourna vers l'inconnu, et, le saluant, lui dit :
— Si nous nous sommes trompés, veuillez nous pardonner, monsieur ; mais une affaire galante nous appelle ici ; si rien d'important ne vous y retient vousmême, nous vous serions obligés de nous laisser la place libre.
— C'est parce que vous y êtes, monsieur Rafaël Conconi que j'y suis, répondit Fabien d'une voix haute.
En s'entendant nommer, le lieutenant aux dragons de la reine tressaillit.
Il se couvrit, et, glissant la main sous son manteau, reprit en mesurant l'inconnu :
— Si vous savez si bien mon nom, il faut au moins qu'il y ait égalité entre nous; pourriez- vous m'apprendre le vôtre, monsieur?
Fabien rejeta son large chapeau en arrière!
— Ah ! fit Antonio, monsieur Fabien de Serny !
— Oui, dit Rafaël avec un amer sourire; l'homme à la chaise de poste !
Fabien se rappela les paroles de Gaston.
— Comme il vous plaira, messieurs, reprit-il; mais tel que je suis, je vous l'ai dit, je suis venu et je resterai.
Rafaël entr'ouvrit brusquement son manteau; un poignard brillait dans sa main.
igitizedbyLjOOglC
— Savais prévu ceci, dit Fabien ; et, sautant en arrière, il arma deux pistolets.
Antonio avait imité le geste de Rafaël; mais, à la vue des pistolets dont le tube béant les menaçait, leurs bras s'arrêtèrent.
— Bas les armes, messieurs I dit Fabien; vous voyez que la partie est au moins égale : plomb contre fer, et je frappe de plus loin.
Les stylets des Napolitains s'abaissèrent lentement.
— Maintenant, mon ami Peppe va me faire le plaisir de jeter son bâton, ajouta Fabien.
Peppe, s'empressa d'obéir à l'injonction du Français.
— A présent, causons, messieurs, reprit M. de Serny d'une voix ferme.
— Soit! dit Rafaël; causons d'abord, nous nous retrouverons plus tard.
— J'y consens volontiers, reprit Fabien. J'ai surpris quelques mots de votre entretien, messieurs. Vous allez me prouver que c'est une plaisanterie, en reprenant la route de Naples. Si par hasard je m'étais trompé vous me forceriez à faire feu, on accourrait au bruit, et vous vous mettriez une méchante affaire sur les bras. Donc, vous allez remonter à cheval et, quand je vous aurai vus partir, je reviendrai à cette porte.
— Ou plus loin, là-haut, .peut-être, à ce balcon, murmura Rafaël.
Fabien le regarda fièrement.
— Demain, je serai chez moi, messieurs, prêt à continuer, comme il vous plaira, l'entretien que nous avons commencé cette nuit.
igitizedbyLjOOglC
Les deux amis se consultèrent du regard. ,
— A demain, donc! dirent-Us.
Et deux minutes après, Antonio et Rafaël galopaient sur la route de Naples.
Comme il s'y attendait, Fabien reçut le lendemain la visite des deux officiers, et tous deux, ainsi que Gaston l'en avait prévenu, se montrèrent disposés à se conduire en gentilshommes après s'être conduits en pandours.
— Ceci est une affaire grave , messieurs, leur dit Fabien. Il ne faut pas en aucune façon qu'on puisse se douter du motif de notre rencontre , si par hasard le bruit de notre duel se répand. Et vous savez qu'en outre nous aurons un petit voyage à faire pour nous trouver face à face sans avoir à encourir les ennuis d'un procès criminel.
— Voilà bien des précautions, ce me semble, dit Rafaël ; vous n'en preniez point tant l'autre nuit.
— C'est que l'autre nuit je ne croyais pas avoir affaires à deux officiers, répondit froidement Fabien; mais, en voyant votre uniforme, je me rappelle aujourd'hui ce que vous êtes.
— Finissons-en, dit Rafaël, et faites comme vous l'entendrez.
— Nous allons, si vous le trouvez convenable, rendre visite au Musée Bourbon ; nous prendrons en chemin MM. Gaston de Ludre et Max de Rheiss; vous vous adjoindrez, si bon vous semble, quelqu'un de vos amis, le seigneur Orlando Zacari, par exemple; nous nous rencontrerons dans les salles, et à propos de quelque
igitizedbyLjOOglC
bronze antique vous entamerez une discussion dans laquelle j'interviendrai; vous aurez soin de me répondre assez lestement pour que j'y voie un prétexte à querelle, et nous nous provoquerons sur-le-champ. Puis une barque de pêcheurs nous conduira en une nuit sur les terres papales, et notre épée fera le reste.
La chose se passa ainsi que Fabien l'avait arrangée; mais Gaston ne fut pas dupe du stratagème.
— Je vois le prétexte, mais où est la cause? dit-il à Fabien, tandis que la barque volait sur l'eau.
— Mais, dit Fabien embarrassé, ne voas sembte-t-il pas que ces messieurs ont mis suffisamment d'impertinence dans leurs discours?
— Ils en ont trop mis, c'est pourquoi j'imagine que la cause demeure à la villa Orso.
Quand ils eurent dépassé l'extrême frontière du royaume de Naples, ils abordèrent dans une crique solitaire où dormait un douanier romain.
Le douanier ouvrit les yeux; Gaston les lui ferma avec une poignée de carlins.
— Je vous réponds qu'il ne s'éveillera plus, dit-il. Les deux rivaux mirent leurs habits bas ; Rafaël s'engagea le premier contre Fabien.
Tandis qu'ils ferraillaient, Gaston prit à part le capitaine aux gardes et lui dit gaiement :
— Je devine à peu près ce qui vous a fait venir sur les terres du pape. Si donc vous voulez bien me permettre de prendre la défense d'une de mes compatriotes que le mariage a faite Italienne, je vous prierai de consentir à croiser le fer avec moi.
igitizedbyLjOOglC
Antonio parut hésiter.
— C'est que ce sera plus tôt fait, ajouta Gaston, et nous serons plus certains d'arriver encore assez à temps pour voir Topera nouveau qu'on donne ce soir à San- Carlo.
Cette dernière raison sembla décisive au capitaine, et tout aussitôt les deux jeunes gens mirent l'épée à la main.
Max de, Rheiss et' Orlando Zacari regardaient. Le douanier calculait combien il pouvait y avoir de ducats dans ses carlins.
Le combat ne fut pas long; les deux Napolitains étaient trop animés par la rage pour avoir le coup d'œil prompt et la main sûre; ils payèrent leur impatience d'un coup d'épée, et la barque tourna sa proue vers Naples.
Comme il n'y avait pas eu d'esclandre public, la police ferma les yeux sur les blessures des deux officiers qui, d'ailleurs, n'étaient rien moins que graves; mais toute la ville fut mise en émoi par cet incident, et l'aventure de don Mathias fut oubliée.
Cependant, tandis que les causeries et les commentaires allaient leur train, Fabien voyait fréquemment Mme de Sainte-Ursule. Pour peindre d'un mot l'effet qu'elle produisait sur lui, nous dirons seulement qu'il
igitizedby CjOOgl€
FABIEN DE SERKY 225
ne regrettait pas le boulevard des Italiens. Après elle la personne qu'il recherchait le plus était Gaston de Ludre, pour lequel il éprouvait une sympathie réelle, bien qu'il connût les projets du jeune voyageur ; mais ces bizarreries se rencontrent dans le cœur humain, qui se trouverait réduit à bien peu de sentiments s'il ne devait éprouver que ceux qu'il comprend.
Un soir que Mœe de Sainte-Ursule était dans sa loge, à San-Carlo, la conversation vint à tomber sur les qualités qu'un sigisbé peut et doit souhaiter dans la dame de ses pensées. Sur un aussi beau texte, les métaphores ne manquèrent pas. Les tableaux esquissés par les interlocuteurs étaient comme des miroirs, et Mme de Sainte- Ursule y voyait son image reflétée. Fabien restait muet.
Quand la compagnie se fut dispersée, Mme de Sainte- Ursule se tourna vers lui :
— Vous me trouvez donc bien disgracieuse et bien peu jolie, lui dit-elle, que vous gardez si prudemment le silence ?
— Mais au contraire! s'écria Fabien, tout surpris de cette brusque attaque.
— Voilà un au contraire qui vient fort à propos, mais vous le dites d'un ton à me prouver que vous n'en pensez rien.
— Mais, madame, qui a pu vous faire supposer que j'avais si mauvais goût?
— Tout, il me semble : votre silence, votre dédain, le soin que vous prenez de ne jamais laisser s'égarer dans vos discours un mot aimable, une parole flatteuse. Vous ètes-vous aperçu seulement si j'avais de beaux
igitizecMayVjOOQlC
yeux et la taille bien prise? Savez-vous si je chante avec expression, si je danse avec grâce? On vous demanderait si j'ai quelque esprit que vous ne sauriez vraiment que répondre, à moins cependant que votre pensée ne soit telle là-dessus que vous n'osiez, par politesse, me la faire connaître, et je dois croire qu'il en est ainsi, à la peine que vous vous donnez pour ne pas mêla laisser même soupçonner.
Fabien était tout étourdi.
— Vous le voyez, vous vous taisez, repritla marquise vivement après ce grand flux de paroles.
— Me croiriez-vous, madame, si je vous disais que mon silence a pour cause un sentiment plus vif que l'admiration? C'est parce qu'on sent trop que souvent on n'exprime pas assez.
— Comment ! s'écria Mme de Sainte-Ursule , vous allez chercher à me faire accroire que si vous avez gardé le silence, c'est parce que l'amour était prêt à remplacer la galanterie?
— Non, je ne dis pas cela, madame, répondit Fabien d'une voix grave.
— Ah! fit-elle en levant sur lui ses grands yeux étonnés.
— Vous venez de vous servir d'un mot qui exprime une chose sérieuse, et nous parlons trop légèrement pour qu'il puisse trouver place dans une causerie qui va mourir aussitôt que la prima donna reparaîtra sur la scène. D'ailleurs, l'amour qu'il est dans mon être de ressentir est d'une nature si singulière qu'il est tout à fait impossible qu'il existe entre nous.
igitizedby CjOOgl€
FABIEN DE SERNT Sflï
— C'est donc un amour fait à votre image?
—Il a du moins le mérite de ne parler que de ce qu'il éprouve, mais en vérité je ne sais comment vous dire cela.
— Cest donc bien étrange?
— Non, mais c'est embarrassant.
—Voici la prima donna qui chante sa cavatine; je lui prête une oreille, je risque l'autre, et n'entendrai qu'à demi vos dangeureuses confidences.
— Soit; mais je me sauverai après.
— Profitez de cette roulade et parlez.
— Eh bien, madame, l'espérance n'est rien pour moi; le souvenir est tout.
Fabien se glissa vers la porte. Mme de Sainte-Ursule tourna timidement sa tète vers lui ; elle semblait encore l'interroger du regard; mais l'actrice ne chantait plus, et comme M. deSerny passait le seuil de sa loge, il vit un voile rose couvrir de ses teintes délicates les épaules et le cou de la marquise, qui baissa les yeux.
Tout aussitôt après son arrivée à Naples, M. de Serny s'était si violemment trouvé mêlé à l'existence de Mm6 de Sainte-Ursule, que le souvenir du passé lui apparaissait comme un songe confus ; il lui semblait qu'il n'avait sérieusement commencé à vivre que du jour où il s'était arrêté à l'auberge des Armes d'Angleterre; ses lettres se ressentaient de cette disposition de son esprit, et M. de Villaines se félicitait de la conversion de son neveu, qui promettait à la France un successeur à M. de Talleyrand. Mme de Nouans, avec qui Fabien était aussi en correspondance, voyait plus clairement les choses
igitizedbyLjOOglC
et ne se laissait point prendre à cet enthousiasme de fraîche date pour la diplomatie.
— Votre première lettre, cher cousin, lui écrivaitelle un jour, contenait le nom de Mme de Sainte-Ursule deux fois; j'ai souri. Votre seconde lettre le renfermait quatre fois; j'ai soupçonné. Mais votre troisième l'offrait six fois à ma vue; je n'ai plu$ douté.
Un soir qu'il y avait réunion chez le prince de C***, alors premier ministre, Gaston, Fabien et leurs connaissances napolitaines se rencontrèrent dans les galeries où la plus aristocratique foule circulait.
Fabien, appuyé contre une porte, regardait dans un salon voisin.
— Si j'en crois cette rêverie, dit Gaston en l'abordant, voilà un rayon visuel qui commence par les épaules d'une marquise, là-bas, et finit par les yeux d'un diplomate ici.
M. de Serny, pris à l'improviste, rougit.
— Oh ! ne répondez pas, reprit M. de Ludre, vous me diriez un mensonge.
— Si je voulais prendre un confident, serait-ce bien à vous que je devrais m'adresser? dit Fabien en s'efforçant de dissimuler son trouble.
— Et pourquoi non?
— Mais vous souvient-il de ce que vous-même m'avez confessé?
— Parfaitement. Mais qu'importe! Ma rivalité n'a point l'humeur farouche. Suis-je donc assez fou pour vouloir que notre chère compatriote ne paraisse belle à nul autre qu'à moi? Aimez-la, si c'est votre fantaisie, et
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SEBNY. 3*9
tâchez de vous en faire aimer, c'est votre droit. L'arène est ouverte, et j'applaudirai au vainqueur.
— Si peu de jalousie!
— Je n'ai point de goût pour les maladies! Et puis, vous le dirai-je? je suis un peu comme le duc de Larochefoucauld, ce sage qui aimait comme un fou. Je crois qu'on peut rencontrer une femme qui n'ait point eu d'amants ; mais j'affirme qu'il n'en est point qui n'en ait eu qu'un. Donc, j'attendrai.
— Ah ! dit Fabien avec une expression d'étonnement douloureux.
M. de Ludre le regarda en souriant à demi. Puis, lui posant la main sur le bras :
— Si vous, un secrétaire d'ambassade, vous vous plaisez à traiter comme choses sérieuses les affaires de galanterie, c'est que vous êtes curieux de goûter l'enfer sur la terre.
Fabien baissa la tête.
— Bien; vous ne répondez pas? C'est me dire fort éloquemment que vous avez déjà mis le pied dans ce monde souterrain. Ah ! vous faites à cette chère coquette les honneurs d'une passion! Au train dont vous y allez, ou vous n'irez pas loin ou vous irez trop loin.
Comme il parlait encore, Paul Vautier vint se jeter étourdiment au travers de la conversation :
— J'en étais sûr, dit-il,^ vous voilà tous les deux occupés de M™« de Sainte -Urcule. C'est à devenir comme ce paysan d'Athènes qui se fatiguait d'entendre nommer Aristide le juste ; je commence à être las de l'entendre appeler la divine.
igitizedbyLjOOglC
tSO LES RÊVEURS DE PARIS
— Point tant de superbe ! s'écria Gaston en riant, il n'y a pas si longtemps encore, mon cher peintre, que vos pinceaux, votre palette et votre cœur étaient aux pieds de la marquise*
— Et je ne songe pas à le nier ; je l'adorais en artiste.
— C'était l'amour de l'art qui vous faisait soupirer dans son boudoir et vous promener sous son balcon?
— Sans doute ; je voyais en elle une magnifique toile à mettre au Louvre. La preuve, messieurs, c'est que je lui ai demandé la grâce de poser pour moi sur un divan, comme la princesse Borghèse le fit jadis pour Canova.
— Vous le lui avez proposé? s'écria Fabien.
— Certes, oui.
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle a hésité d'abord ; il y a du sang d'artiste dans les veines de cette femme-là; mais la pensée du monde est venue se mettre à la traverse de ma proposition, et elle a fini par refuser. Vous y perdez une Vénus de l'Albane, signée Paul Vautier, messieurs.
Fabien s'éloignait, lorsque le peintre l'arrêta parte bras.
— Un mot, monsieur de Serny, je vous prie ; si j'avais su votre demeure je serais allé chez vous tantôt
— Chez-moi, et pourquoi, monsieur ?
— Avez-vous des ennemis ?
— Je l'ignore.
— Alors vous en avez. Tenez- vous sur vos gardes quand vous vous trouverez la nuit dans les rues; il y a des gens qui en veulent à votre vie.
— Qui vous l'a dit ?
igitizedbyLjOOglC
— Mes oreilles : j'ai entendu hier,, entre un drôle à sinistre figure et un pêcheur qui m'avait tout l'air de n'avoir de sa profession que l'habit, certaine conversation de laquelle il résulte clairement pour moi qu'il y a de la haine en campagne. Votre nom a été prononcé. Ainsi, veillez.
— Merci, monsieur.
Quand il sortit de chez le prince de G..., Fabien avait déjà oublié les avertissements du peintre, lorsqu'en entrant chez lui un valet de pied, dont la livrée était dissimulée sous un ample manteau, lui glissa dans la main un billet.
Fabien ouvrit le papier, qui ne contenait que ces mots :
« J'arrive du bal, une lettre qu'on me remet à l'instant m'oblige à recourir à un ami ; j'ai pensé à vous. Venez sans perdre une minute, et vous saurez alors ce que j'attend de vous.
» Léonie de S.-U. »
M. de Serny pressa le papier sur ses lèvres et se dirigea en courant vers l'hôtel de la marquise. Des rues sombres et tortueusesl'en séparaient. Les avertissements du peintre étaient déjà bien loin de son esprit. Cependant, au détour de deux ou trois ruelles, il crut remarquer une ombre qui s'attachait à ses pas, en frôlant les maisons. Il pensa d'abord que c'était quelque lazzarone en bonne fortune, puis tout à ooup, il se souvint des paroles de Paul Vauîier. En traversant une place étroite où se jouait la clarté de ces nuits d'Italie trans-
igitizedby CjOOgl€
parentes comme nos crépuscules, il perdit les traces de l'apparition ; mais comme il entrait dans une rue anguleuse, il la revit encore se glissant le long d'un mur, et s'effaçant. Fabien n'avait pas d'armes, il prit le milieu de la rue, suivant du regard toutes les sinuosités des murailles. Un homme était blotti dans un coin où l'ombre était épaisse. Comme Fabien passait, l'homme s'élança, mais M. de Serny fit un saut brusquement : le coup qu'on lui portait se perdit dans les plis flottants de son manteau. Saisissant le bandit à la gorge, il le terrassa en un instant et lui arracha son stylet; Fabien s'en saisit et appuyant sa pointe aiguë sur la poitrine du vaincu:
• — Je te tue si tu remues, lui dit-il.
— Per Baccho ! vous me tenez de façon à m'en ôter toute envie ; vos doigts sont de fer.
Fabien ouvrit sa main qui étranglait le bandit.
— Prends bien garde. Si tu bouges, tu eslnort, dit-il.
— Je ne bougerai pas.
— Tu me le promets ?
— Je vous le jure !
— Un serment ! j'aime mieux autre chose.
— Foi de bandit.
— J'accepte; lève-toi.
Le bandit se leva et se tint immobile devant Fabien, les bras croisés.
— Vous pouvez maintenant me conduire chez le bargello, si bon vous semble, c'est votre droit, dit cet homme .
— Je le sais, mais je n'en userai pas.
igitizedbyLjOOglC
— Oïmé ! vous êtes un noble cavalier; c'eût été dommage si je vous avais tué. C'est certainement saint Gaspard, mon patron, qui m'a fait manquer mon coup.
— Qui t'a payé pour m'assassiner?
Le bandit passa la main dans sa barbe pointue»
— J'ai reçu l'argent, je dois me taire, dit-il après une minute de méditation ; si je parlais , ce ne serait pas loyal... Devinez, cane me regarde pas.
— J'y songerai ; en attendant, tiens, prends et sauvetoi; j'entends une patrouille.
— Qu'est-ce que vous me donnez là?
— Quelques ducats ; il ne faut pas que tu aies perdu ton temps.
Le bandit stupéfait regardait Fabien.
— Vous êtes un magniûque seigneur. Si jamais vous avez besoin de Gaspard le dragon, écrivez à l'osteria du Grand-Saint-Jacques, près de Portici, et si je ne suis pas mort, comptez sur moi; vous n'aurez qu'à mettre votre ennemi au bout de ma carabine.
— Merci, j'ai mon épée.
— Comme vous voudrez ; mais c'est égal, si vous ne m'écrivez pas, j'ai dans l'idée que ça se retrouvera.
Sa rencontre avec le bandit avait fait concevoir à Fabien des doutes sérieux sur l'authenticité du billet signé Léonie de S.-U. La nuit était avancée; il ajourna sa visite au lendemain.
Le lendemain, en effet, il se présenta chez Mme de Sainte-Ursule, à laquelle il remit le billet mystérieux.
— Que veut dire cette plaisanterie? dit la marquise.
— C'est une plaisanterie qui a valu une grave bles-
igitizedby LjOOQ lC
sure à mon manteau, répondit Fabien. Et il lui raconta sa rencontre avec Gaspard.
Mm« de Sainte-Ursule frissonna tfu récit du danger qu'avait couru Fabien.
— C'est une leçon , ajouta M. de Serny; voilà ce qu'on gagne quand on a la fatuité de croire qu'on peut être compté au rang de vos amis.
La marquise lui tendit la main; il la baisa, mais il reprit :
— Avouez que si j'avais été tué, je n'aurais eu que ce que je méritais. « Le fat ! auriez-vous dit, pourquoi vat-il s'imaginer qu'il est en position de me rendre service, à moi, la marquise de Sainte-Ursule, qui tiens Naples tout entière sous mes pieds! » Et puis, la mort d'un homme tué à cause d'elle met autour du joli front d'une femme une couronne dont les couleurs sombres ont leur côté agréable.
Quand Fabien se tut, Mm*de Sainte-Ursule, qui tenait sa tête penchée, la releva ; ses yeux étaient trempés de larmes.
— Vous êtes cruel, monsieur de Serny, lui dit-elle; que vous ai-je donc fait pour vous donner cette opinion de mon cœur? et pourquoi me dites-vous cela?
— Parce que je vous aime, répondit Fabien tout pâle d'une émotion trop longtemps comprimée.
A ces mots, la coquette redevint femme.
— Vous m'aimez! dit-elle; le souvenir s'est donc laissé battre par l'espérance ?
— Je n'en ai point, madame, et si j'osais former un
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNT 235
vtèu, ce serait que cet amour vous trouvât toujours insensible.
— Ah! fit-elle.
— Oui , madame , plaise à Dieu que cet amour, comme il n'a pas eu de passé, n'ait point d'avenir.
— J'imagine, reprit Mmo de Sainte-Ursule avec une expression qui dissimulait mal son dépit, que j'ai en cette affaire presque autant de part que Dieu, et je puis vous donner cette rassurante consolation que votre prière sera exaucée. J'y employerai tous mes efforts du moins, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'en faire beaucoup, monsieur.
— Je l'espère, madame. Cependant l'avenir ne nous appartient pas, et j'ai la certitude que si vous m'aimiez un jour, ce bonheur serait payé d'un désespoir éternel. Or, je vous le confesse, j'ai peur.
— Tranquillisez-vous ; je ne tiens nullement à vous désespérer.
— Eh! madame, ignorez-vous que le cœur des femmes est un labyrinthe dont le hasard tient le fil?
— Je ferai en sorte qu'il ne s'égare pas.
— Tant mieux, car vous vous adorez trop pour aimer longtemps.
— Qu'on me vaille, et j'aimerai, ditr-elle fièrement en attachant sur Fabien des yeux que la colère faisait étinceler.
— Malheur alors à celui qui réalisera ce rêve de votre oceur! ajouta Fabien avec un sourire plein de tristesse. Votre amour sera comme le Vésuve, des laves et puis
igitizedby CjOOgl€
des cendres. Le songe viendra du ciel , mais au réveil vous briserez l'idole.
— Il dépendait de Cléopâtre, dit-on, de trouver des rois qui auraient sacrifié leur trône pour régner un jour près d'elle, et qui, à ce prix, n'auraient rien regretté. Vous me supposez l'orgueil de Cléopâtre, monsieur de Serny, permettez-moi d'en avoir toutes les prétentions.
— De vous, madame , reprit galamment Fabien en changeant tout à coup de manières et de langage et prenant une main blanche qui se laissa baiser sans faire trop de résistance, de vous, madame, on accepte tout, même l'oubli.
— Serait-ce parce qu'il entraîne l'idée du passé ? répondit Mme de Sainte-Ursule à qui ces mots venaient de rendre toute sa gaieté.
Jamais la marquise ne s'était sentie si agitée qu'après cette visite et la conversation qui l'avait suivie. Elle allait par sa chambre, irritée et souriante à la fois, fredonnait une cavatine, laissait courir ses doigts légers sur un clavier d'ivoire; elle appelait sa camériste pour l'habiller et la renvoyait brusquement, se mirait dans une glace, prenait un livre et le rejettait, passait sa main sur son front brûlant et se plaignait du froid ; puis enfin, lasse et abattue, elle se jeta sur une causeuse, et, fermant les yeux, elle tomba dans une profonde rêverie qui n'avait point encore troublé son cœur joyeux.
A quoi pensait-elle ! Elle pensait à rien et à tout; ce
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERKY 237
qui peut se traduire volontiers par ces mots : elle pensait à lui.
Il y avait en ce temps-là, à Naples, une cantatrice appelée la Torésilla qui était attachée au théâtre San- Carlo. C'était une femme d'une médiocre beauté , et d'un assez pauvre esprit; cependant elle faisait grand bruit, et menait grand train; elle était, en quelque sorte, la rivale de Mme de Sainte-Ursule par le renom ; mais cette rivalité, la noble marquise ne l'admettait en aucune façon, et ne paraissait pas se douter que d'autres pussent l'admettre. On aurait été fort en peine d'expliquer d'où venait l'illustration de la cantatrice dont le minois chiffonné, et la voii d'une douteuse pureté ne valaient pas la peine qu'on s'en occupât tant. Mais il y a, dans toutes les grandes villes, de ces reines de la mode que le hasard élève, et que le hasard renverse; eïles sont parce qu'elles sont. Ce fut une aventure avec un duc allemand qui mit la Torésilla en réputation de galanterie ; et, depuis ce jour, elle resta debout sur le piédestal où la moda l'avait posée.
Il y avait déjà deux ou trois ans que cela durait lorsque Fabien arriva à Naples. La Torésilla avait mangé la fortune de deux ou trois fils de famille, et rudement ébréché le patrimoine de cinq ou six nobles voyageurs. La jeunesse de Naples et les étrangers de
igitizedbyLjOOglC
distinction se faisaient présenter chez elle. Dire que beaucoup lui faisaient la cour, ce serait inutile, on le comprend de reste; mais dire que presque autant échouaient, c'^st ce qui étonnera davantage. La Torésilla était dans son espèce une assez étrange personne. Grisée par les hommages qui l'entouraient, elle avait fini. par croire de bonne foi qu'elle était au niveau des plus merveilleux sacrifices et des plus gigantesques efforts. On voit qu'à sa manière elle raisonnait comme M™* de Sainte-Ursule, dont, pour le dire en passant, la réputation de beauté et d'esprit faisait son désespoir. On pouvait se ruiner, pour lui plaire, sans y parvenir : les cachemires lui semblaient tout au plus dignes d'essuyer ses bottines. Mais, en revanche, pour réussir auprès d'elle , il suffisait de ce je ne sais quoi, regard, parole ou soupir, qui pénètre dans le cœur le mieux cuirassé. M. de Serny avait été conduit chez elle par Gaston ; mais, quoiqu'il eût été parfaitement bien accueilli, il n'y était guère retourné, malgré les pressantes sollicitations de M. de Ludre, qui ne concevait pas que l'amour pût écarter l'idée du plaisir.
Or, il arriva qu'une nuit Fabien se trouvant avec une douzaine d'autres désœuvrés chez Max de Rheiss, la conversation tomba sur la Torésilla.
— Au diable la prude ! s'écria^Orlando le veneur, voilà quinze jours que je lui fais la cour, et je suis avancé ce matin comme après la première heure!
— Touchons-nous donc la main, répondit Paul Vautier.
— J'ai failli aller plus loin, dit un troisième convive;
igitizedbyLjOOglC
FABIEIS DE SERNY 239
mais la veille du dénoûment, un caprice a défait ce qu'un caprice avait fait.
— Voyons l'histoire du caprice, dit Gaston.
— Une dragonne de rubans jonquille m'avait mis en faveur auprès de la signora; un nœud de faveurs lilas m'a fait jeter à la porte de son boudoir.
— Cette femme elle-même est un nœud gordien, s'écria Max.
— Si la Bavière fait de l'esprit, la France, que deviendra-t-elle? dit Gaston.
— Elle boira, continua Max en vidant une bouteille dans son verre. Croiriez-vous que moi, Max, baron de Rheiss, j'ai offert ma main à la Torésilla ?
— Votre mainl s'écria Paul avec une indignation comique; vo're main de baron à cette reine de coulisses? Mais il y avait mésalliance ! Vous ne songiez donc pas au Saint-Empire I
— L'amour m'avait tout fait oublier, dit.gravement Max en avalant son verre d'un trait ; elle a décliné mon offre, sous prétexte que toutes les baronies ensemble ne payeraient pas sa galerie de tableaux.
— Je l'ai aimée, dit à son tour Antonio.-
— On prétend même que vous ne lui étiez pas indifférent, repartit Gaston.
— C'est une médisance. C'est faute d'un habit que je n'ai pas trouvé le chemin capricieux de son cœur.
— Expliquez-nous cette énigme? cria-t-on d'un bout de la table.
— Vous me plaisez beaucoup, me dit un soir la Torésilla, et je suis certaine que je vous aimerais tout à
fait, si vous portiez l'uniforme des lanciers... Je changeai de corps pour lui plaire, mais quand je me présentai à elle sous mon nouveau costume, elle n'aimait plus que les hussards.
— * A qui est-elle? demanda Orlando.
— Vous voulez dire, qui a-t-elle? répondit Gaston.
— Ça s'entend ainsi partout , s'écria le peintre , à Paris comme à Naples.
— On parle d'un grand personnage, quelque chose comme un chargé d'affaires des cours du Nord, dit Rafaël; mais comme ce personnage touche à la politique n'en parlons pas.
— N'en parlons pas, si vous voulez, dit Paul, mais supplantons-le.
— Bah! dit un' attaché à la légation autrichienne, tenter, c'est échouer.
— J'y ai perdu vingt sonnets et dix jours, continua un abbé. '
— Je n'y conçois vraiment rien, s'écria Fabien, et quoi que vous en disiez, je ne crois pas la Torésilla d'une si difficile conquête.
— Essayez, dit Orlando.
, — Ce serait une peine dont la victoire ne me dédommagerait pas ; mais il me semble que si je voulais bien, je n'y mettrais pas un aussi long temps que vous.
— Vous, mon cher, s'écria Gaston, vous qui êtes bien le plus élégiaque garçon qui soit au monde ! c'est Une plaisanterie !
— Vous vous moquez, dit Rafaël.
— Point, et je vous ferai voir, si vous y tenez, qu'un
igitizedbyLjOOglC
secrétaire, pour si mélancolique qu'il soit, peut aller plus loin qu'un dragon.
— Je vous en défie.
— J'accepte.
— Bravo ! s'écria Max. Le vaincu passera sous les fourches caudines d'un dîner chez Ginello, le divin traiteur. Vas victis!
— Combien de temps demandez-vous? dit Orlando.
— Mais ce qu'il vous plaira de m'accorder; quelques jours, si Max n'a plus faim, ou quelques heures, s'il a encore soif.
— Choisissez, dit Gaston.
— Je prends quelques heures; au moins n'aurai-je pas le temps de m'ennuyer.
— A quand l'attaque? demanda Max.
— Sur-le-champ, répondit Fabien.
— Un' instant, messieurs, dit Orlando comme toute la compagnie se levait; qui nous donnera la preuve du succès ?
— La Tbrésilla elle-même, reprit Fabien. Avez-vous donc assez peu vécu pour ignorer que ce ne sont pas les hommes qui sont indiscrets?
— Faisons mieux, dit Gaston ; la Torésilla portait ce soir avec la cuirasse d'Arsace, dans Sémiramide, un nœud de rubans pourpre à sa ceinture; vous savez qu'elle a pour habitude de quitter le théâtre sans se déshabiller. La cuirasse et le nœud doivent être avec elle à sa villa. Que M. de Serny nous rapporte le nœud, et nous le prendrons pour les arrhes du festin.
— Soit, messieurs, dit Fabien.
igitizedby LjOOQ lC
Fabien venait de s'embarquer dans une singulière aventure; mais il n'y a rien de si terrible que les caractères réservés et les cœurs timides pour aller vivement jusqu'aux limites de l'extravagance lorsqu'une fois ils sont poussés hors de leurs habitudes. En outre, M*« de Sainte-Ursule avait assez mal traité dans la journée M. de Semy à qui l'amour qu'il éprouvait troublait l'esprit.
Il était donc dans les meilleures conditions possibles pour mener sa folie jusqu'au bout.
11 ne savait pas bien lui-même comment il s'en tirerait ; mais il comptait un peu et beaucoup sur le hasard. La Torésilla était d'un caractère original : or, avec les femmes de ce caractère, le chapitre des circonstances imprévues est infini.
Il s'entoura d'un domino qu'il portait au bal qui avait précédé le souper, roula, au milieu des éclats de rire, un gros pâté dans un pan de la robe , descendit gravement, se fit seller un cheval et partit le plus résolument du monde pour sa galante expédition.
Toute la troupe le suivit par la campagne comme une bande d'écoliers.
Lorsqu'on fut arrivé tout auprès de la villa, la cavalcade tint conseil.
— En ma qualité de général en chef, dit Fabien, je congédie mon armée et lui donne rendez-vous à la première hôtellerie.
— A ce cabaret là-bas, dit Max en désignant du doigt une maison qui portait à sa façade la branche de pin symbolique.
igitizedbyLjOOglC
— Bonne chance ! dit la troupe qui tourna bride. Fabien franchit l'espace qui le séparait des jardins
de la villa. Un balcon orné de caisses de fleurs et où brillait la clarté d'une lampe lui indiqua l'appartement delaTorésilla; il dirigea sa marche de ce côté.
Deux gros chiens de garde se mirent soudain à aboyer d'une terrible manière.
Fabien se fit un point d'appui de quelques grosses pierres et grimpa sur le mur qui tournait autour des jardins. Quand les chiens le virent apparaître, jambe deçà jambe delà, ils sautèrent vers lui en hurlant; Fabien prit son pâté et le jeta aussi loin qu'il put. Le pâté creva en tombant, et les dogues, en ayant goûté quelques morceaux, le trouvèrent si bien à leur convenance, qu'ils en prirent chacun la moitié et l'emportèrent à leur chenil.
— C'est de la mythologie en action , se dit Fabien. Un valet qui était tapis par là s'était réveillé au bruit;
il sortit de la niche où il gardait les espaliers de l'actrice; mais lorsqu'il aperçut, à la clarté des étoiles, cette ombre noire à califourchon sur le mur, il se sentit fléchir sur ses jambes.
Comme Fabien prenait son élan pour sauter, sa robe s'élargit, et lui donna de si énormes proportions, que le garde, le prenant pour un fantôme, se signa et se prit à courir le plus vite qu'il put, et sans crier. La peur l'étranglait.
Fabien remit dans sa poche les ducats qu'il en avait tirés.
Quand il se trouva sous le balcon, il fut fort en peine ;
igitizedby LjOOQ IC
les chiens pouvaient revenir et le valet éveiller la maison ; il fallait se hâter. En ce moment, la lumière qui brillait derrière la fenêtre de la Torésilla se mit à marcher. Une main invisible la transportait çà et là, puis les planchettes mobiles de la jalousie s'entr' ouvrirent, et une douce voix cria dans la nuit :
— Pablo! Pablo!
Pablo se gardait bien de répondre ; il courait encore.
— Pablo! répéta la voix, et on vit une tête de femme coiffée en cheveux se glisser par un coin de la jalousie soulevée.
— Pablo s'est en allé, dit Fabien en se montrant.
— Ah! fit la dame, et elle se rejeta en arrière vivement.
— Que la divine Torésilla ne s'épouvante pas, reprit l'aventurier, celui qui lui parle n'a garde d'être un bandit.
Fabien s'aperçut que la jalousie remuait ; la dame écoutait; la peur le cédait à la curiosité. Il continua:
— Rassurez-vous, madame, c'est une aventure étonnante qui m'amène, une aventure merveilleuse d'où dépend l'honneur d'un gentilhomme. Écoutez-moi.
— Qui êtes- vous? dit enfin l'actrice.
— Le secrétaire de l'ambassade française ?
— Lui-même, carissima donna.
— Mais, monsieur, dit la Torésilla en montrant sa tête, son cou et ses bras nus, vous êtes fou; les chiens vont vous dévorer.
— C'est ce qui pourra bien arriver tout à l'heure ;
igitizedbyLjOOglC
mais pour le moment ils sont en train d'achever un pâté que je leur ai jeté.
L'actrice se mit à rire.
— Tenez, les entendez-vous! les voilà qui s'en disputent les débris, reprit-il.
— Allez-vous-en donc bien vite !
— Ce n'est pas mon affaire ; el le service que j'ai à réclamer de votre gracieuse bonté, que deviendrait-il?
— Il s'en irait avec vous et me rendrait visite demain.
— Point ; il aime mieux vous demander l'hospitalité.
— C'est une plaisanterie, monsieur de Serny, repartit la Torésilla en faisant mine de se retirer.
La situation lui paraissait originale; elle pensait à Almaviva et à Rosine.
— Si peu, répondit Fabien, quepuisque vous ne voulez pas m'aider, le ciel m'aidera.
Tout aussitôt, profitant d'un grillage étançonné contre le mur, et s' accrochant aux pampres d'une vigne, il s'élança vers le balcon, qu'il escalada le plus lestetement du monde.
Les chiens se dressaient sur ses talons; leur vue inspira une telle frayeur à la Torésilla, qu'elle avança ses beaux bras et charitablement vint en aide à Fabien.
Fabien souleva la jalousie et pénétra dans l'appartement qu'éclairait une lampe étrusque bizarrement travaillée.
La Torésilla était debout devant lui, couverte d'une robe de chambre rapidement passée, les pieds nus
igitizedby LjOOQ IC
dans des pantoufles, les cheveux à demi déroulés» flottants sur ses épaules.
Un désordre charmant prêtait à la chambre de Tac— trice une grâce coquette ; le costume d' Arsace étincelait sur un prie-Dieu au-dessus duquel souriait une madone du Guide. A l'autre bout de la chambre, et comme pendant, une Vénus du Titien semblait sortir d'un cadre <Tor. L'atmosphère était imprégnée des senteurs balsamiques de l'oranger et du jasmin.
Fabien promena ses regards autour de lui avec une curiosité d'artiste qui lui fit oublier le motif qui l'amenait; sans y prendre garde, il se dépouilla de son domino, et, se jetant sur une ottomane, il examina curieusement les chefs-d'œuvre qui l'entouraient.
Voyant qu'il ne parlait pas, la Torésilla se décida la première à rompre le silence.
— Pardon, monsieur, si j'interromps votre rêverie* dit-elle ; mais puis-je savoir ce qui vous a conduit ici et ce que vous voulez ?
Fabien, rappelé subitement au sentiment de sa posisition, la regarda.
— Je n'en sais rien, madame.
A cette réponse inattendue la cantatrice se prit à rire aux éclats.
Fabien la laissait faire ; la gaieté de la Torésilla lui donnait le temps de réfléchir.
— Et c'est pour cela que vous avez quitté Naples au milieu de la nuit et dans ce costume? reprit-elle. '
— Ma foi, madame, on fait de plus longs voyages pour de plus minces résultats. Ne vous ai-je pas vue ?"
igitizedbyLjOOglC
— Mais ce grand service, monsieur, cette aventure d'où dépendait l'honneur d'un gentilhomme ?
— Ce sera un conte ou une vérité, à votre fantaisie.
— Je crois qu'il serait plus vrai d'en faire un prétexte.
— Comme il vous plaira. Je vous dirai donc que ce soir, étant à table avec quelques amis, l'un d'eux, qui est aussi des vôtres, Gaston de. Ludre, m'a prouvé que j'étais amoureux de vous. Je ne m'en étais pas aperçu, à vrai dire, mais il n'y a rien de si terrible que le mal qu'on ignore.
— Et c'est pourquoi vous êtes ici?
— J'étais jaloux de vous faire part le premier de cette découverte.
— C'est une attention dont je vous sais un gré infini.
— Je n'ai pas encore tout dit. Ne faut-il pas que je vous apprenne les causes accidentelles qui ont déterminé mon voyage?
— Mais, monsieur, vous oubliez qu'il est tard et que j'ai sommeil.
— Tant mieux, mon récit vous endormira.
On sait que Fabien avait quelque esprit et, l'occasion aidant, qu'il était de ces diplomates qui croient que la franchise est la ligne droite de la politique et de l'amour. 11 se mit donc à raconter l'histoire telle qu'elle s'était passée, n'omettant aucun détail, ni son impertinence, ni le pari qui l'avait suivie, ni le gage du succès ; mais il le fit avec beaucoup d'entrain et une grande gaieté* La Torésilla avait trop de goût pour les extravagances • pour s'irriter contre Fabien. Elle l'écoutait très-com-
igitizedby LjOOQ lC
plaisamment, et nonchalamment lui abandonnait sa main.
Mais Fabien, eût-il eu tout l'esprit de Voltaire et toute la passion de Jean-Jacques, n'aurait peut-être produit qu'un effet mince sur la cantatrice, s'il n'avait eu la réputation d'être fort avant dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Ursule. Tandis que M. de Semy parlait, la Torésilla se prit à penser qu'il serait plaisant d'enlever son sigisbé à la grande dame. Une semblable pensée mûrit bien vite dans la tête de certaines femmes après minuit; la prima donna en était à se demander si elle ne ferait pas bien de laisser gagner son pari à celui qui l'avait engagé, lorsqu'un bruit léger de voix se fit entendre dans le jardin ; la clarté limpide de l'aube filtrait déjà par la jalousie.
— Madame, dit Fabien, si vous me laissez descendre par ce balcon, c'est comme si je montais à mon calvaire.
— Vos amis sont là?
— Ils m'attendent, et vous apprendrez ce que vous ignorez encore, de quelle façon ils applaudissent à une chute.
Fabien fit un pas vers la fenêtre. La Torésilla lui fit un signe de la main. 11 s'arrêta. Elle se leva, courut au prie-Dieu sur lequel était accrochée la cuirasse d'Arsace, souleva la jalousie et parut au balcon.
La troupe, guidée par Max, la salua et applaudit.
La Torésilla s'inclina, mettant la main sur son cœur comme si elle eût été devant la rampe : puis tirant le nœud de rubans pourpre de son sein, elle le leur jeta en criant :
igitizedbyLjOOglC
— Allez déjeuner, messieurs, M. de Serny vous re-
mercie.
Il n'était pas encore midi, que déjà l'aventure avait couru toutes les ruelles et tous les boudoirs de Naples. On en parlait au palais du roi et au théâtre, dans les cafés et dans les salon. Quand Fabien reparut, il fut reçu comme un triomphateur.
Mais il avait trop aisément démêlé les causes de sa facile victoire pour s'en montrer orgueilleux ; d'ailleurs, la pensée de Mme de Sainte-Ursule l'inquiétait et rendait amère à ses lèvres la coupe de la flatterie. Son triomphe l'attristait; M. de Ludre n'eut pas beaucoup de peine à deviner la vérité au milieu du tourbillon de paroles par lesquelles Fabien cherchait à s'étourdir.
— Vous avez peur, lui dit-il, et vos propres lauriers vont vous empêcher de dormir.
— Vous êtes un rival à qui on peut avouer ces choseslà, répondit Fabien; oui, j'ai peur. Que me rapportera ce triomphe?
— Qui le sait ! la marquise est d'un caractère à dérouter tous les OEdipes de la psychologie. Êtes-vous perdu? êtes-vous sauvé? Graves questions ! Peut-être n'étes-vous ni sauvé, ni perdu.
— Que suis-je alors?
— Rien ; ce que vous étiez hier. Mm* de Sainte-Ur-
igitizedby CjOOgl€
suie est débout sur un piédestal si haut, que de cette élévation il se peut qu'elle ne voie pas la Torésilla.
Le soir même, Fabien rencontra la marquise chez l'ambassadeur d'Angleterre; toutes les dames chuchotaient en le regardant. M. de Serny portait son triomphe comme une croix ; Mme de Sainte-Ursule seule paraissait ne rien savoir; elle l'accueillit avec la même grâce et lui parla avec la même gaieté. Fabien avait compté sur un peu de dépit et il rencontrait l'indifférence la plus absolue. Un instant il s'accrocha à la pensée que cette indifférence était calculée ; vers le milieu du bal un mot éteignit cette dernière espérance dans le cœur de Fabien.
— A propos, monsieur de Serny, lui dit-elle, on parle beaucoup d'une aventure qui vous serait arrivée avec la Torésilla et qui sent son OEil-de-bœuf d'une lieue. Contez-moi donc cela ?
Fabien obéit un peu tristement , et la marquise rit aux éclats.
— Allons, se dit-il, je n'ai même pas égratigné la surface de ce cœur.
La marquise le tira de sa rêverie pour lui demander si sa nouvelle chaîne l'empêcherait d'accepter une invitation qu'elle s'était proposé de lui adresser depuis quelque temps. Il s'agissait d'aller, en joyeuse compagnie, visiter une de ses terres dans les Abruzzes, à une trentaine de lieues de Naples.
— Le pays est pittoresque, lui dit-elle; vous y trouverez une population sauvage, comme les aiment les voyageurs curieux, et du gibier à foison. Nous resterons
igitizedby CjOOgl€
par-là quelques jours, et Naples vous paraîtra plus ravissant à votre retour.
Fabien accepta.
— Mais ne craignez-vous pas, jreprit-efle, que la Torésilla vous oublie pendant votre absence ?
— C'est mon souhait.
— Pourquoi?
Fabien prit la main de la marquise et la porta à ses lèvres.
Mme de Sainte-Ursule devina sa pensée.
-— Oh ! dit-elle, que m'importe ! Est-ce que la Torésilla est une rivale?
Mme de Sainte-Ursule ne disait pas toute la vérité, cette vérité vraie dont parle Figaro. La partie de campagne à laquelle elle venait d'inviter Fabien, ne devait avoir lieu que dans deux ou trois semaines; elle en rapprocha brusquement l'époque le jour même où le bruit de l'équipée de M. de 'Serny se répandit dans Naples. Elle eût été fort en peine de définir le motif qui la faisait partir, mais elle s'y décida sans réflexion, et l'acceptation de M. de Serny ne laissa pas de la toucher.
La rapidité de ce départ dérangea les projets de ceux qui devaient accompagner la marquise; il se trouva que la société fut réduite à une dame de ses parentes, à un prince italien qui avait une charge dans la maison du roi, à sa femme, à Paul Vautier et à Fabien de Serny. Max de Rheiss, Gaston de Ludre, Orlando Zacari et deux ou trois autres personnes promettaient de les rejoindre dans quelques jours.
En montant en voiture, Mme de Sainte-Ursule pa-
igitizedbyLjOOglC
raissait agitée. Fabien lui demanda la cause de son émotion.
— Ce n'est rien, dit-elle, je viens de faire une exécution. Et elle se tut.
Mme de Sainte-Ursule avait parfois une manière de répondre qui mettait un frein à la curiosité.
Or, voici ce que c'était que l'exécution dont parlait la marquise.
Elle avait eu, il y avait peu de jours, une conversation assez vive avec Rafaël, qui, se prévalant de ces menues agaceries que la marquise émiettait sur tout le monde sans s'en apercevoir, avait voulu faire valoir ce qu'il appelait ses droits.
Mme de Sainte-Ursule avait beaucoup ri; mais le nom de Fabien ayant été jeté dans la conversation avec quelque insolence, la marquise, sans prendre la peine de se justifier , avait nettement congédié le lieutenant des dragons de la reine.
Une ou deux lettres avaient suivi cette explication, et Mme de Sainte-Ursule, lasse d'une correspondance dont le style l'offusquait, avait sollicité du ministre de la guerre un ordre de mutation pour Rafaël. Elle était trop bien en cour pour ne pas obtenir ce qu'elle demandait, et Rafaël, un beau matin, reçut un avis ministériel qui lui enjoignait de partir pour Palerme, où dorénavant il devait tenir garnison.
Rafaël n'avait pu faire révoquer l'ordre, mais en remontant à la source de sa disgrâce, il devina d'où partait le coup qui le frappait. Le jour même du départ de
igitizedbyLjOOglC
FABIEN Dti SERNY 85H
la marquise il l'avait rencontrée et le lui avait clairement dit.
Mme de Sainte-Ursule le regarda bien en face.
— Je ne vous reconnaissais pas d'abord, monsieur, lui dit-elle; il me semblait que j'avais sollicité de M. Rafaël Conconi l'honneur de ne plus le revoir.
Rafaël devint pâle comme un cadavre.
— Vous aurez peut-être le regret de me rencontrer encore, dit-il d'une voix étouffée par la colère, pardonnez-moi si c'est plus tôt que vous ne le désirez.
Ce fut à la suite de cette courte scène que la marquise était montée en calèche.
La compagnie était réunie depuis quelques jours au château des Àbruzzes, lorsque Paul Yautier proposa d'aller visiter une cascade qu'on disait fort belle et qui était située à quatre ou cinq lieues dans un canton sauvage dont quelques bergers et des troupeaux formaient la seule population.
On partit de bonne heure, le peintre avec des pinceaux, Fabien avec un fusil pour tirer les perdrix, les dames avec leurs ombrelles, le prince sicilien avec son habit brodé. La cascade était des plus pittoresques, et nul ne regrettait les fatigues de l'excursion, lorsqu'un orage obligea toute la compagnie à chercher un asile dans une méchante cabane qui tenait lieu d'auberge, et qui dressait ses quatres murs mal bâtis au creux d'un vallon.
Une vieille matrone et son fils tenaient l'ostéria, qui tirait tous ses profits des artistes attirés par la beauté sauvage du pays, et des pâtres qui y venaient parquer m leurs troupeaux.
igitizedby LjOOQ IC
Il n'y a rien de tel que les accidents pour mettre en belle humeur les gens qui n'ont aucun souci. M** de Sainte-Ursule accepta l'orage comme une aventure. On étala les provisions sur une table boiteuse, on mit au pillage l'étable et la basse-cour pour avoir du lait et des œufs, on alluma un grand feu, et chacun s'évertua pour changer en amusements les embarras de la situation.
La gaieté régnait dans l'auberge lorsque tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un grand drôle, taillé en athlète et vêtu du costume traditionnel de Fra Diavolo, se présenta sur le seuil. La matrone, qui faisait sauter une omelette, ne lâcha pas la queue de la poêle; son fils, qui plumait des merles , ne se dérangea pas non plus ; on voyait qu'ils avaient l'habitude de ces visites-là. Au même instant, les deux ou trois fenêtres percées d^ns les murs éclatèrent sur leurs gonds rouilles, et quelques figures coiffées de chapeaux pointus s'élancèrent dans la salle .
A la vue de ces nouveaux venus, qui pouvaient être de fort braves gens, bien que leur costume ne fût rien moins quef rassurant, Fabien voulut sauter sur son fusil; mais l'homme qui gardait la porte le prévint, et M. de Serny, qui n'avait pour toute arme que ses deux mains, fut obligé de reculer devant un large couteau dont la pointe reluisait à trois pouces de sa poitrine.
— Holà ! mon maître, lui dit celui qui paraissait être le chef de la bande, et qui avait de fort beaux rubans de soie à son feutre noir, vous avez la main bien prompte pour un voyageur.
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNT 256
Fabien n'écoutait pas le bandit et fouillait dans sa poche, où il avait glissé des pistolets pour exercer son adresse contre les pies. Il en prit un et tira sans prendre letemps d'ajuster. La balle traversa le chapeau du chef.
— Ah çà ! mais vous y tenez donc beaucoup? s'écria celui-ci; et, prompt comme l'éclair, il arracha des mains de M. . de Serny le second pistolet que Fabien levait déjà.
— Laissons là ces joujoux, reprit-il; nous pourrions nous faire du mal.
Fabien cherchait des yeux une arme nouvelle; un regard suppliant de Mme de Sainte-Ursule l'arrêta comme il allait se jeter à la gorge du bandit.
L'auberge présentait en ce moment un spectacle singulier. La matrone s'occupait de ses œufs; le fils dépouillait des grives après les merles ; il lui suffisait de savoir que quelqu'un les mangerait; la parente de la marquise, vieille bonne dame qui avait les traditions de l'ancienne cour, s'était prudemment évanouie ; le prince sicilien roulait ses pouces en ouvrant de gros yeux; sa femme respirait des sels et méditait une attaque de nerfs dans un coin ; Fartiste l'emportant sur l'amoureux, Paul Vautier, qui la courtisait au château, oubliait ses spasmes pour tailler un crayon et s'apprêr tait à croquer la scène qu'il avait sous les yeux; Fabien frémissait de rage; W™ de Sainte-Ursule s'attachait à ses mains, pâle, effarée; le bandit les regardait tous deux, tortillant sa barbe et souriant; ses camarades attendaient, la main sur leurs longues carabines.
— Ma foi, dit enfin le chef en s' avançant vers Fa-
igitizedby LjOOQ lC
v bien, vous êtes un vaillant jeune homme, et j'aime le courage. Cependant, vous avez été plus adroit que vous ne pensez en me manquant, seigneur Français ; car si vous m'aviez tué, votre compte était clair, et il ne serait pas resté un seul de vous vivant pour raconter à Naples comment la chose s'était passée.
Mme de Sainte-Ursule frissonna, la princesse s'évanouit tout à fait.
— Mais vous n'avez blessé que mon chapeau, reprit le chef, n'y pensons plus et touchez là : vous le pouvez sans crainte ; cette main ne frappe jamais par derrière, et détrousser par-ci par-là quelques chaises de poste habitées par des Anglais, ce n'est pas un si gros péché.
Fabien, comprenant que toute résistance était impossible, prit la main du bandit et la serra.
— A la bonne heure, dit l'autre, voilà ce qui s'appelle agir en gentilhomme.
— Voilà qui est fait, s'écria Paul Vautier; et prenant son esquisse, il courut vers le bandit.
— Vous reconnaissez-vous, mon brave? lui dit-il en étalant sous ses yeux la feuille de papier.
— L'image n'est pas mal, dit le chef avec la gravité d'un connaisseur émérite. C'était donc à quoi vous vous occupiez là-bas sur ce perchoir? ajouta-t-il en désignant du doigt un vieux bahut dont Paul s'était fait un siège.
— Et j'imagine que je n'ai pas perdu mon temps! Quelle toile pour la prochaine exposition au Louvre,
igitizedbyLjOOglC
avec cette inscription au livret : Une rencontre dans les Abruzzes.
— Certainement vous êtes Français, vous aussi, dit le bandit.
— La France est ma patrie et le sera toujours, répondit l'artiste, avec un accent qui aurait fait sourire tous les rapins d'un atelier.
— Nous en dînerons plus gaiement ; car j'imagine que vous nous accorderez l'honneur de partager notre menu? reprit le chef.
On ne pouvait raisonnablement refuser une proposition ainsi faite ; le couvert fut bientôt dressé, et tous les habitants de l'auberge s'assirent autour de la table. La princesse avait recouvré ses sens au moment où un des bandits allait lui vider une cruche d'eau sur la tête. La vieille dame l'imita.
Mn»e de Sainte-Ursule avait en apparence, retrouvé toute sa gaieté; mais c'était une gaieté fébrile; elle •comprenait instinctivement qu'un péril inconnu la menaçait. En attendant qu'il se révélât, elle causait et riait.
— Vous avez fait là, dit-elle au chef, une pâu\rre expédition.
Et du bout de ses doigts elle tira de sa poche une petite bourse qu'elle agita.
— Vous ne compterez pas cette rencontre parmi vos bonnes fortunes, reprit-elle.
— » Cette bonne fortune ne me regarde pas, dit le chef, et je suis presque à regretter de l'avoir entreprise. Mais un honnête bandit n'a que sa parole.
igitizedbyLjOOglC
— Que voulez- vous dire? demanda Fabien.
— Vous le saurez bientôt !
— J'espère qu'il ne sera fait aucun mal à cette jeune dame?
— Ce n'est pas moi du moins qui lui en feçai; mais, entre nous, je crois qu'on lui veut trop de bien.
— Qui donc ? s'écria Fabien.
— Eh bien! allez-vous vous fâcher parce qu'on a des yeux pour voir ce que vous regardez si complaisamment vous-même? Au lieu de nous disputer à propos de choses qui ne sont pas encore, je crois que nous ferions mieux de chanter ; voici là-bas une mandoline, et ma jolie voisine consentira bien à nous en tirer quelque romance.
— Volontiers, dit Mme de Sainte-Ursule, qui voulait éviter tout sujet de querelle.
Elle prit l'instrument des mains du chef et se mit à chanter la cavatine des Puritains.
Sa voix qu'elle avait belle s'éleva dans la salle enfumée de l'auberge avec une puissance que l'émotion semblait augmenter. Les bandits la couvaient de leurs regards, et tous doués à un haut degré de ce sentiment musical particulier aux natures méridionales, ils battirent des mains avec enthousiasme quand Mme de Sainte- Ursule s'arrêta. Le chef brisa son verre contre le mur,
— Que saint Jacques l'étrangle le maudit Napolitain qui m'a payé pour faire ce que j'ai fait! s'écria-t-il avec violence. Mais le bruit de sa voix se perdit dans le tumulte des applaudissements.
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SËRHY 259
— Ancoraî ancora! criaient les bandits enthou-
— Soit, répondit la marquise exaltée par son propre triomphe.
— Quel courage ! dit Fabien; et que je vous admire, madame !
— Oh! reprit-elle, ce courage est le délire de la peur. Et puis maintenant cette furia m'enivre; on n'applaudit pas ainsi à San-Carlo!
Comme elle terminait Pair de la Lucia au milieu d'une tempête de cris, un bandit entra.
— Eh quoi ! seigneur Français, vous ici ! dit-il en s' approchant de Fabien*
C'était Gaspard le dragon.
Fabien lui raconta en deux mots ce qui s'était passé. Gaspard l'écoutait attentivement.
— Par les cornes du diable ! dit-il, ça se terminera mieux que ça n'a commencé. Et il alla droit au fcfaef.
Les deux bandits entrèrent en conférence. M1*6 de Sainte-Ursule et Fabien comprenaient que dans ce moment leur sort se débattait. Le chef et Gaspard causaient avec animation, et parfois les regardaient tous deux ; les yeux de la marquise et de Fabien se rencontraient aussi, et ceux de la marquise étaient si doux, que M. de Serny se surprenait à désirer que le péril se prolongeât, craignant de voir s'évanouir son bonheur avec le danger.
Enfin le chef alla vers eux.
-»- Vous avez , dit-il à Fabien, donné la vie à cet
igitizedbyLjOOglC
homme qui est un des miens; après ce que j'ai vu de votre hardiesse , votre générosité ne m'étonne pas, mais elle veut une récompense , et vous l'aurez aussi bonne que vous la pouvez souhaiter. Quant à vous, madame , ajouta-t-il en se tournant vers la marquise, vous méritez mieux que le sort qu'on vous réservait. Ce que Gaspard m'a révélé et ce dont je me suis aperçu me fait comprendre pourquoi le même Napolitain en veut à la fois à votrç vie, seigneur Français, et à votre liberté, charmante donna. Mais vous allez voir comment Giacomo le bandit rend la justice.
Sur un signe du chef, Gaspard disparut hors de l'auberge. Paul Vautier ressaisit ses crayons.
Un instant après, Gaspard rentra, conduisant avec lui Rafaël Conconi.
— Misérable ! s'écria Fabien» Et il allait se précipiter sur le Napolitain quand Giacomo l'arrêta.
«— Ceci ne vous regarde pas encore, dit-il ; ici je commande et je prétends qu'on m'obéisse. Plus tard et plus loin vous ferez ce que vous voudrez.
Puis, se tournant vers Rafaël, il reprit :
— Vous m'avez donné cinq cents ducats pour arrêter cette dame et vous la livrer; j'ai pris les ducats et j'ai arrêté la dame. Mais comme on est toujours le maître de rompre un marché en rendant ce qu'on a reçu, je vous rends votre or et je donne à cette femme la liberté.
Une grosse bourse de cuir tomba aux pieds du lieutenant.
— Allez, continua le bandit, si maintenant vous
igitizedbyLjOOglC
voulez tenter quelque chose contre eux, gardez-vous de le faire sur mes domaines, vous y pourriez laisser votre peau.
Rafaël repoussa le sac du pied avec dédain.
— Je ne reprends jamais ce que je donne ; que tes hommes se partagent cet or !
— Mes hommes ne gardent que ce qu'ils ont gagné, le sais-tu bien?
— A la manière dont tu tiens ta promesse , je puis l'ignorer. Quant à ce sac, je le laisse à l'hôtesse.
— A présent, hors d'ici ! s'écria Giacomo dont la face énergique commençait à se contracter par la colère.
— Soit! mais ici ou ailleurs, à Naples ou sur tes domaines , je rencontrerai tes protégés , seigneur bandit.
— Prends garde aussi de rencontrer ma carabine , lieutenant de malheur !
Rafaël sortit lentement, après avoir promené partout un regard sinistre.
— Vous êtes libre, dit Giacomo à Mme de Sainte- Ursule et à Fabien.
Tous deux lui prirent les mains; la marquise essaya de lui faire accepter pour sa troupe l'équivalent de ce* que sa généreuse conduite lui avait fait perdre.
Giacomo interrompit.
— Non, dit-il, laissez-nous le mérite de la générosité. Tout bandits que nous sommes, nous avons notre fierté ; mais si jamais quelqu'un des miens est conduit à Naples, souvenez-vous de l'ostéria.
On conçoit qu'après une telle aventure, le séjour du
igitizedbyLjOOglC
château des Abruzzes ne sembla plus très-agréable à. Mm« de Sainte -Ursule. Elle voyait parfois en rêve la tète livide de Rafaël Conconi, et sa terreur était si grande qu'elle n'osait plus mettre le pied dehors ; tous les pâtres qu'elle apercevait sur les collines étaient transformés par son imagination en autant de bandits qui la guettaient. Elle hâta ses préparatifs de départ, conclut au plus vite les affaires de fermages et de loyers, et partit cinq ou six jours après la rencontre de l'ostéria.
A mesure qu'elle descendait vers le plat pays, laissant derrière elle les cimes dentelées des montagnes, elle recouvrait son insouciante gaieté, et déjà, après la première couchée, elle se prit à oublier ses craintes et à rire de la terreur qui lui faisait voir des émissaires de Rafaël dans tous les passants.
Comme le temps était pur et l'air encore tiède , on allait à petite journées, visitant les sites curieux, déjeunant dans les fermes , gravissant les côtes ; M"6 de Sainte-Ursule chantait, Paul Vautier croquait, et la petite caravane retournait à Naples le plus gaiement du monde.
Un matin, comme on suivait la route au flanc d'une colline, la marquise et Fabien mirent pied à terre et prirent les devants avec l'intention de visiter une chapelle dont le petit clocher pointait au sommet de la colline, et d'où la vue devait être fort belle.
Paul esquissait un vieux pâtre qui posait pour deux carlins.
Le prince sicilien et sa femme donnaient dans la calèche.
igitizedby CjOOgl€
FABIEN DE SERNT 2tt
La chapelle se dressait à l'angle du chemin sur un. pan de rocher; de l'autre côté, la pente s'abaissait brusquement et -la route enfonçait ses sinuosités dans les bois. La solitude était profonde.
Fabien et la marquise venaient de franchir la rampe du côté de la chapelle , lorsque M. de Serny aperçut, au-dessus du mur en pierres sèches d'un enclos, un chapeau accompagné d'un canon de fusil qui s'allongeait ; une explosion retentit aussitôt à son oreille, et le chapeau avec le fusil disparurent derrière le mur. Ce n'était pas le fusil qu'il avait vu qui venait de tirer. Fabien tourna la tète du côté d'où venait le bruit de la détonation ; un léger nuage de fumée blanche flottait sur une haie , derrière la route, et du milieu de cette haie il vit sortir Gaspard.
— Pour cette fois, lui cria le dragon, c'est bien fini; il ne vous tourmentera plus.
— Qui donc? lui demanda Fabien.
— Venez donc voir, puisque vous ne devinez pas. Gaspard sauta sur la route et conduisit Fabien derrière le mur de l'endos.
Ils trouvèrent Rafaël Conconi couché sur le dos , en costume de pâtre et un fusil tout armé k ses côtés. La balle de Gaspard l'avait frappé au front et tué raide.
— Oh ! dit le dragon, je n'ai pas perdu ses traces depuis le château. Quand il a voulu faire son coup, moi, j'ai fait le mien. Maintenant nous sommes quittes. Liberté pour liberté, vie pour vie.
Gaspard échangea une poignée de main avec Fabien,
igitizedbyLjOOglC
Jeta son fusil rechargé sur son épaule et s'enfonça dans la campagne.
Le soir même Mm« de Sainte-Ursule rentrait dans son hôtel de la rue de Tolède.
Pour la première fois de sa vie, la marquise se trouvait en présence d'un sentiment d'autant plus dangereux qu'elle sentait la cause de Fabien plaidée dans son propre cœur; mais si elle voulait bien s'avouer à ellemême, dans le silence du boudoir et la rêverie de la solitude, combien M. de Serny lui était cher, elle s'irritait de voir leurs noms mêlés à tous les caquetages de salon, le bruit de leur aventure dans l'ostéria des Abruzzes s'étant répandu dans la ville. Du caractère dont elle était, il y avait certes autant d'orgueil que de chasteté dans cette indignation, et toute sa conduite le fit bien voir. Elle se promit d'abord d'apporter une plus grande réserve dans ses relations avec M. de Serny, et de l'écarter tout doucement.
Quand Fabiea rentra dans Naples, il trouva Gaston de Ludre au mieux avec la Torésilla, qui lui laissa voir, dans son accueil, tout le dépit où son oubli l'avait jetée.
— Comment vous y étes-vous donc pris pour dompter cette rebelle qui, si je m'en souviens, avait repoussé vos assauts? demanda Fabien à Gaston.
igitizedbyLjOOglC
— J'ai attendu. /
— Voilà tout?
— Comment tout ! mais attendre est ce qu'il y a de plus difficile au monde. L'impatience perd une bonne moitié des hommes; la maladresse écarte le reste. Les forts sont patients, et vous apprendrez un jour que rien ne résiste à ceux qui savent attendre.
Fabien ne quittait jamais M. de Ludre sans avoir le cœur serré ; il courait alors chez Mme de Sainte-Ursule pour qu'elle lui rendît là vie et la foi; mais depuis leur retour du château des Abruzzes, la marquise ne le recevait pas toujours et apportait une froideur apparente dans leurs relations. Elle avait évité l'explication qu'il cherchait. Fabien, qui l'aimait sincèrement, était désespéré d'un changement dont la cause lui échappait.
Un jour qu'elle l'avait accueilli avec une indifférence plus marquée, il rencontra Gaston.
— Eh, mon Dieul qui vous rend donc si triste? lui dit le jeune homme ; est-ce encore la marquise ?
— Oui, répondit franchement Fabien; un temps j'ai cru qu'elle m'aimait, à présent l'illusion est morte... et l'occasion est perdue.
— Bah! l'occasion- perdue se retrouve. En voilà cent que je perds avec Mrae de Sainte-Ursule; réussissez seulement, et vous verrez si je suis loin du but.
— Alors, vous ne l'atteindrez jamais, car je pars.
— Vous partez ?
— Oui, ce soir. Le moment de prendre un parti est
igitizedby CjOOgl€
venu, et je le prends... Moquez-vous de moi, mais je souffre trop.
Une heure après, ayant mis ordre à ses affaires, Fabien écrivait à la marquise la lettre que voici :
€ Veuillez me pardonner, madame, si je dérobe quelques instants à vos loisirs pour vous entretenir de choses qui n'ont peut-être d'importance qu'à mes yeux. Vous ne m'en voudrez pas trop en songeant que c'est la dernière fois, sans doute, que je vous importunerai, et vous m'accorderez de lire cette lettre comme vous accordez à un fâcheux la contredanse qu'il vous demande au bal.
» Vous m'aviez habitué à une intimité qui m'était chère, à une confiance qui m'était précieuse: Mon amour, timidement exprimé, avait obtenu plus qu'il n'avait jamais osé espérer. Vous m'avez retiré cette amitié et cette confiance, madame; j'ai certainement commis une faute dont vous me punissez, et je n'ai pas le droit de me plaindre ; mais encore dois-je vous dire, pour m'absoudre devant votre conscience, que cette fauté ignorée, je l'ai commise à mon insu. Je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de la racheter, et je le ferais au prix de ma vie. Vous n'avez pas daigné m'en instruire ; je dois me soumettre, et accepter ma condamnation, puisque telle est votre volonté. Mais mon cœur est trop plein de votre souvenir pour se résoudre à vivre près de vous, vous sachant irritée; votre froideur et votre dédain lui apportent trop de souffrances. Je me suis arrêté au parti le plus sage, au seul qui soit convenable. Ce soir, j'aurai obtenu un congé de mon
igitizedby LjOOQ lC
ambassadeur, et, cette nuit, je quitterai Naples pouf n'y plus revenir.
» Vous dire qu'en partant je sentirai mon cœur se briser, c'est ce que vous croirez, madame; vous dire encore que ce cœur déchiré gardera fidèlement votre souvenir jusqu'au tombeau, c'est à peine si je l'ose. Cependant, je sais que ce n'est point un mensonge, et l'avenir se chargera de vous le prouver. Je ne vais pas chercher à Paris le repos et l'oubli ; je chéris trop mon amour pour en vouloir guérir ; j'y vais parce que c'est la ville du monde où il est le plus aisé de se perdre dans son isolement.
» Il m'était doux de penser que les relations qui nous unissaient ne cesseraient pas ; longtemps cette croyance m'a bercé, et j'y trouvais un bonheur que je ne saurais en quels termes vous exprimer. Ce bonheur n'a pas eu de durée. J'aurais mauvaise grâce de vous en accuser, et je rejette cette amertume sur la volonté mystérieuse qui régit nos cœurs, et qui ne veut pas que les affections se prolongent, afin qu'on ne regrette pas trop ce pauvre monde quand l'heure est venue de le quitter.
» Adieu, madame ; je ne veux pas plus longtemps vous occuper de celui à qui vous avez donné le nom d'ami, et qui croit n'avoir pas payé ce titre trop cher en vous laissant en retour toute sa vie et tout son amour. »
Fabien signa cette lettre et l'envoya à son adresse. Quand il entendit son domestique sortir, il lui sembla que son cœur s'en allait, et il se prit à pleurer comme un enfant.
igitizedbyLjOOglC
"• Cependant M"* de Sainte-Ursule avait, ce jour-là, quitté Naples pour rendre visite à la villa Orso, qu'elle n'avait pas vue depuis déjà longtemps. Le bruit de la mort du lieutenant Rafaël y était parvenu, et on ajoutait que cette mort inexpliquée allait être la cause d'une procédure qui mettrait en lumière bien des événements cachés. Peppe, qui avait eu de fréquents rapports avec le lieutenant, avait l'esprit très-agité, lorsque la marquise arriva inopinément à la villa; cette visite lui parut un signe certain de la découverte de cette complicité dont il redoutait les conséquences; connaissant la bonté de sa maîtresse, il prit le parti de confesser ses fautes, espérant que sa franchise plaiderait en sa faveur.
Mrae de Sainte-Ursule fut fort étonnée lorsqu'elle entendit le récit des tentatives qu'on avait faites contre elle, et qui n'avaient échoué que grâce à l'intervention de Fabien. M. de Serny ne Jui en avait jamais parlé, et ce dévouement, uni à tant de délicate discrétion, la toucha. Son cœur lui adressait déjà de secrets reproches, lorsqu'à son retour à Naples la lettre de Fabien lui fut remise ; elle la lut en grande hâte et se laissa tomber sur un fauteuil dans un grand trouble.
Ce qu'elle savait du caractère de Fabien ne lui permettait pas de douter un instant qu'il ne mtt son projet à exécution. Elle fut émue de l'amour de ce jeune homme qui ne lui reprochait même pas sa dureté. Pour la première fois elle sentit son cœur se fondre, mais dans son trouble et tout en désirant qu'il ne partit pas, elle ne savait à quoi se résoudre. Mille projets
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNÏ 269
se présentaient à son esprit indécis, et tour à tour elle les repoussait. Elle voulut écrire, mais les mots que sa main agitée traçait sur le papier n'exprimaient pas nettement sa pensée ; elle réussit cependant à terminer une lettre, mais, quand elle l'eut signée, elle s'aperçut que cette lettre, commencée avec réserve, finissait avec passion ; il y avait un reproche à la première ligne ; à la dernière il y avait un aveu. Elle la déchira et se leva. Elle s'étonna elle-même en voyant sa propre image réfléchie dans un miroir ; elle était rouge comme dans un accès de fièvre et ses yeux brillaient d'un feu surnaturel. Quoi qu'elle fît, ses regards se reportèrent machinalement sur l'adieu de Fabien, et lorsqu'elle le relisait , des larmes venaient à ses yeux, et elle se surprenait à sangloter devant ce papier qu'elle ne distinguait plus qu'au travers de ses pleurs. Sur ces entrefaites Gaston entra. La marquise n'eut que le temps de s'essuyer les joues et de composer son visage. Avec la légèreté insouciante qui lui était habituelle, M. de Ludre parla à Mm« de Sainte-Ursule du départ subit de Fabien, dont il venait d'être informé à l'instant.
— Y croyez-vous ? lui demanda Léonie.
— J'en suis certain, madame ; je l'ai trouvé au milieu d'un appartement bouleversé , et les ordres sont donnés pour que la chaise de poste soit attelée, dans deux heures.
Les yeux de M*0 de Sainte-Ursule se portèrent sur la pendule ; dans deux heures minuit allait sonner.
— Je le reverrai à Paris, continua Gaston, mais il
nous manquera à Naples cet hiver. C'était un garçon d'esprit.
Quand elle fut seule Léonie entrouvrit la fenêtre; la nuit était profonde ; elle écouta le bruit des pas de Gaston qui s'éteignaient dans l'éloignement ; puis, entraînée par un sentiment irrésistible, etie s'enfuit par un escalier dérobé qui conduisait de son appartement dans la rue. Elle ne savait encore ce qu'elle allait dire à Fabien, et cependant, à tout prix, elle voulait le voir. Un domestique lui ouvrit la porte. Plus prompte que l'éclair ; elle passa devant lui, et pénétra jusqu'à la chambre de M. d* Serny.
Fabien reposait tout habiDé; tme lampe brûlait sur une table chargée de papiers ; la chambre était en désordre ; les meubles étaient ouverts et vides ; la lassitude avait fermé les yeux du jeune homme, dont le sommeil était haletant. Sa bouche remuait comme s'il eût voulut parler. Mme de Sainte-Ursule, toute palpitante, crut entendre son nom s'échapper de ces lèvres qu'un souvenir entr'ouvrait. Elle s'avança et son pied heurta un meuble.
— Léonie ! s'écria Fabien. Mme de Sainte-Ursule tomba dans ses bras.
M. de Serny oublia qu'il avait dû partir.
Comme il traversait la ville le lendemain, il lui sembla que Naples avait des beautés dont il ne s'était point encore aperçu, le ciel des rayonnements infinis, la mer des murmures divins , l'air des parfums nouveaux ; la fête de son jsœur illuminait toute chose et il voyait la création à travers le prisme de l'amour. Volontiers il
igitizedbyCjOOglC
FABIEN DE SEKNY 274
aurait souhaité que Naples n'eût qu'une tête pour la pouvoir embrasser d'un seul coup tout entière.
Jusqu'alors il avait aimé Mme de Sainte-Ursule, maintenant jl l'adorait. Mm# de Sainte-Ursule le comprit bientôt, et elle se souvint alors de l'allusion qu'il avait faite un jour à l'empire du souvenir. Sa joie fut extrême, et tout d'abord elle-même , fascinée, exaltée, entraînée par cette passion , où M. de Serny avait mis tout son cœur et toute sa vie, elle s'abandonna à toutes les ardeurs de sa jeunesse et de son imagination.
Cela dura quinze jours ; quinze jours de fièvre, d'emportements, de délire.
Mme de Sainte-Ursule était trop aimée ; d'abord enivrée, elle ne tarda pas à sentir son cœur vaciller. Cette découverte l'attrista ; elle se demanda avec épouvante ce que l'avenir lui réservait si elle éprouvait si têt le désenchantement. Elle chercha à se rattacher à Fabien, et parvint quelquefois à retrouver l'enivrement des premiers jours.
Il y a, dans un amour vrai, une sorte de divination; Fabien fut instruit de cette transformation avant qu'elle se fût manifestée, comme les marins devinent la ,tempète au frémissement qui ride la surface encore polie des eaux. De ce jour-là , son bonheur fut empoisonné ; aucun effort de Léonie ne parvint plus à le tromper.
Il était arrivé à cette suprême hauteur de l'amour qui sait, qui voit et qui aime. Rien de ce qui agitait M"» de Sainte-Ursule ne lui échappait ; il lisait en elle comme dans un livre ouvert, et rien ne pouvait éteindre ou attiédir la passion qui s'était mêlée à son sang.
igitizedbyLjOOglC
L'illusion ne le berçait pas , l'espoir ne l'endormait plus; il jugeait comme un philosophe et il adorait comme un écolier.
M. de Ludre s'aperçut le premier de ce changement, et devina quel drame muet se jouait entre les deux amants; il haussa les épaules.
— Pauvre jeune homme ! murmura-t-il , voilà le phare qui me montre le port.
Puis, abordant Fabien :
— Vous ressemblez à Pyrrhus d'Ëpire ! lui dit-il ; encore une semblable victoire, et vous êtes perdu !
Il y a des heures d'entraînement où le plus discret de tous les hommes s'épanche comme un vase trop plein. Fabien surpris à l'improviste, et percé à jour par cette rude attaque, serra énergiquement la main à Gaston :
— Je n'ai pas besoin d'une autre victoire, dit-il; il y a des batailles qu'on ne livre pas deux fois.
— Cependant elle vous aime?
— Elle m'aime ! Cherchez ses yeux ! que regardentils ? La foule qui l'admire, ou cette glace qui réfléchit son image! Voyez ce sourire! Qui le fait naître? La joie du triomphe, l'enivrement de plaire! Où lisez-vous la pensée de l'amour dans ce visage qui resplendit de l'orgueil de la beauté? Où va son rêve ? A l'inconnu qui lui promet un triomphe de plus. Elle m'aime ! mais il n'y a pas une fleur de ses cheveux, pas un ruban de sa toilette, pas une perle de son collier, aucune des choses qui la parent, qu'elle ne me préfère ! Peu lui importe mon amour! Je lui appartiens, c'est-à-dire je suis ce qu'elle peut briser, anéantir, Que suis-je encore? le
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SEROT 173
passé ! c'est-à-dire une vieille histoire dont son oreille est fatiguée. Mais Orlando que voilà, Max, vous, Gaston, vous êtes l'avenir avec tous ses mystères! Ah! elle m'aime! Dites-lui donc de sacrifier ce bal, une soirée à San-Carlo, moins encore, ce bouquet qu'elle effeuille, ce ruban qui caresse son épaule, pour que la tempête de mon cœur s'apaise, et je gage ma vie contre un carlin qu'elle secouera sa tète avec dédain, et se livrera en rianVà la valse qui remporte. Elle m'aime! Oh ! ne souhaitez pas un tel amour, car il tue !
— C'est possible, répondit froidement Gaston, mais avouez aussi que c'est un peu votre faute.
— Quoi ! n'est-elle donc pas toute ma pensée, toute mon âme, mon existence entière?
— C'est trop, beaucoup trop! Si vous commencez par tout donner à ces charmantes filles d'Eve, que voulez-vous donc qu'elles désirent après?
— N'est-ce rien que l'abnégation et le dévouement? et ne sait-elle pas que de moi elle peut tout attendre, tout exiger, parce qu'il y a dans mon cœur une source intarissable de tendresse et de miséricorde?
— Si elle ne le savait pas tant, il est probable qu'elle y tiendrait davantage. Tenez, vous avez agi comme un prodigue, et les prodigues se ruinent toujours.
— C'est à en devenir fou ! dit Fabien.
— Bah! fit M. de Ludre c'est une leçon, profitez-en. Il tourna sur ses talons, et deux minutes après il était
auprès de la marquise.
Sur ces entrefaites Mme de Sainte-Ursule reçut unelettre qui lui annonçait que son mari, au retour de la
igitizedby LjOOQ lC
mission qui Pavait conduit à Vienne, était tombé malade à Rome. Incapable de poursuivre sa route, le marquis la mandait auprès de lui.
Mme de Sainte-Ursule ne perdit pas une minute pour faire ses préparatifs de départ; si la tendresse, en quelque sorte filiale, qu'elle avait toujours témoignée à son mari, entrait pour quelque chose dans sa précipitation, il y avait certainement aussi un vif et secret désir d'échapper à cet amour qui l'agitait encore et ne la charmait plus. Fabien, prévenu par un billet, accourut, et la vit partir le soir même.
Pendant les quelques jours qu'elle resta éloignée, Fabien vécut à Naples comme dans un désert. Son cœur était à Rome.
L'arrivée subite de Mme de Nouans, que son mari accompagnait, apporta seule quelque distraction à son esprit, en l'obligeant de faire les honneurs de la ville aux deux voyageurs.
Cependant M. de Sainte-Ursule, qui conservait toute l'activité de son esprit au milieu de ses souffrances, avait obtenu de sa femme qu'elle le ramenât a Naples aussitôt que son état lui permettrait de supporter le mouvement de la voiture. En serviteur fidèle de la royauté, il tenait à rendre compte lui-même des résultats d'une mission dont une correspondance ne pouvait dire tous les détails. Une des première personnes qu'il
igitizedby LjOOQ IC
FABIEN DE SERNT 2T5
vit à son arrivée fut M. de Serny. Le vieillard avait à un haut degré la mémoire des physionomies; son premier regard lui fit reconnaître un des convives de l'ostéria des Armes d'Angleterre. Il le rappela à Fabien, que ce souvenir troubla et dont l'émotion devint profonde quand il surprit le regard froid du marquis allant de Mme de Sainte-Ursule à lui lentement, tandis qu'un sourire amer ridait ses joues décolorées et flétries.
Comme il n'était plus ébloui par la passion qui aveugle les plus clairvoyants esprits, et qu'en sa qualité de diplomate il s'était fait de l'observation une science facile, le marquis savait saisir au passage les indices les plus fugitifs qui trahissent les mouvements de l'âme ; rien n'échappait à sa muette analyse. Aussi, lorsque M. de Serny prit congé du marquis, le regard de plomb du malade s'attacha sur lui avec une si singulière expression que Fabien dut baisser les yeux.
Cependant la présence de Mme de Nouans eut pour résultat de réveiller l'amour par la jalousie dans le cœur de Léonie. Il ne s'agissait plus cette fois de la Torésilla, mais d'une Parisienne du plus grand monde, jeune et jolie, et Mme de Sainte-Ursule ne voulait pas - de rivalité. Le premier effet de cette rivalité fut de ramener assidûment Fabien dans l'hôtel de la rue de Tolède.
Le vieillard, condamné par la science, était trop bien appris pour le mal accueillir ; c'était un homme de cour et d'expérience , qui avait accepté le mariage comme un pari, et qui, ayant perdu, se soumettait galamment à en payer l'enjeu. Il ne se vengeait que
igitizedby LjOOQ lC
par une exquise urbanité, qu'accompagnaient parfois des sourires et des regards dont Fabien comprenait la mordante éloquence. M"* de Sainte-Ursule fa comprenait aussi, et il arrivait souvent que, sous l'influence d'un mouvement nerveux, elle montrait à Fabien un visage trempé de larmes. Alors, agenouillée auprès du vieux diplomate, elle éclatait en sanglots, et couvrait ses mains de baisers suppliants; M. de Sainte-Ursule, avec une cruelle bonhomie, feignait de se méprendre sur les causes de cette sensibilité ; il passait ses doigts glacés sur la tète inclinée de sa femme et lui disait avec un sourire :
— Calmez- vous, madame, je ne suis point aussi malade que vous le pensez, et ma santé, bientôt rétablie, me permettra de vous remercier de tous les soins dont vous m'entourez.
Puis se tournant vers M. de Serny, il ajoutait :
— Prenez pour vous aussi, cher monsieur, une bonne part de cette espérance.
Un jour que Mme Sainte-Ursule était sortie, Fabien se trouvait seul avec le marquis. La maladie avait fait d'effrayants progrès. L'antiquaire était assis dans un grand fauteuil, et sa tète reposait sur un large dossier renversé dont le velours sombre faisait ressortir les lignes amaigries et les teintes livides de son visage, luisant et ridé comme une feuille de parchemin jauni.
Ses regards allaient de ses livres à ses médailles, ses deux passions; puis il les reportait sur Fabien assis près d'une fenêtre. Près de ce triste mourant, le jeune homme, plus triste encore, n'osait parler.
igitizedbyLjOOglC
Le moribond leva lentement son bras, et du doigt il fit signe à Fabien de s'approcher.
Comme s'il avait obéi à la pression d'un ressort, Fabien quitta sa place.
Le vieillard tourna son visage vers la cheminée, et, lui montra une boîte d'acier bruni qui garnissait un des coins du chambranle :
— Veuillez me donner cette boîte, je vous prie, ditil d'une voix claire.
Fabien prit la boîte sans répondre.
Le vieillard la posa sur ses genoux, en prit la clef, ouvrit la serrure, et fit tourner le couvercle sur ses charnières.
Il n'y avait dans l'intérieur rien qu'une paire de petits pistolets damasquinés d'un travail précieux.
— C'est Mmc de Sainte-Ursule qui me les a donnés, dit le vieillard de sa même voix claire, en promenant sur eux ses doigts décharnés.
Il tira un des pistolets de sa case et en fit jouer les ressorts souples et vigoureux.
— Elle me les a donnés dans les premiers temps de notre mariage, repril^il, pour me défaire de quelque ennemi en cas d'attaque : c'était là précaution inutile, car aujourd'hui il n'y a plus d'ennemis : les amis les ont remplacés.
Le vieillard leva ses regards sur M. de Serny, et ses lèvres firent entendre un petit rire aigu comme le bruit d'une lime sur du fer.
— Ils sont chargés, ajouta-t-il en les armant de nouveau. Il y a là, dans ce tube si bien ciselé, une
igitizedbyCjOOglC
balle toute prête à tuer le plus beau cavalier de Naples.
Et toujours riant de son rire sardonique, il tourna l'arme vers le front de Fabien qui se tenait immobile devant lui.
Tout à coup le vieillard, par un effort suprême, se souleva. Fabien voyait le tube noir du pistolet à deux pieds de sa tête.
— Si je vous tuais, monsieur de Serny, ne serait-ce pas mon droit? dit le vieillard à voix basse.
— Faites, reprit Fabien.
M. de Sainte-Ursule garda pendant une minute un silence terrible, le pistolet à la hauteur du front qui se tenait droit et ferme devant lui. Une sinistre pensée passa comme un éclair sur sa face livide, puis il abaissa son arme et retomba sur son fauteuil avec un éclat de rire.
— Ce serait du mélodrame , monsieur , reprit le marquis, et pour un gentilhomme ce serait de bien mauvais goût. Je n'aime plus assez pour haïr, et je laisse à Mme de Sainte-Ursule le soin de me venger.
Fabien frissonna; les paroles du marquis entrèrent dans son cœur comme la lame d'un couteau.
Il était encore debout lorsqu'une portière s'entr'ouvrit, et Mme de Sainte-Ursule glissa sa tète sous le velours. Un instant elle s'arrêta, étonnée du regard que lui jeta Fabien.
Mais le marquis, avec l'aisance d'un homme rompu à toutes les situations, la salua gracieusement du geste.
— Approchez, ma chère amie, dit-il; je voulais
FABIEN DE SEKNX 27d
laisser à M. de Serny un souvenir de ma reconnais* sance, et j'ai fait choix de cette botte. Elle lui sera doublement précieuse puisque, tout en m'ayant appartenu, elle vient de vous.
Fabien prit le nécessaire des mains de l'implacable vieillard. Quand il quitta l'hôtel, il lui semblait qu'à la place du cœur il avait un brasier dans la poitrine.
A quelques jours de là, M. le marquis de Sainte- Ursule mourut. -—•
M. de Ludre avait suivi avec une patiente curiosité les oscillations de cet amour qu'il avait vu naître. Il en pressentait la fin dès le commencement. Aussitôt qu'il en. vit les premiers feux s'apaiser, il reparu chez Mme de Sainte-Ursule, a laquelle il se plaisait à donner tous les noms des héroïnes mythologiques de la constance.
Mme de Sainte-Ursule rit d'abord de la comparaison, puis se montra irritée et voulut faire voir que les surnoms de Pénélope et de Baucis ne lui convenaient nullement. M. de Ludre insista. Il n'appelait plus Fabien que le beau Tircis. Tous ces éloges lassèrent Léonie. Sur ces entrefaites, M. de Serny fut chargé, par son ambassadeur, d'une mission auprès du roi de Naples, qui était alors à Païenne. M™ de Sainte-Ursule ne fit rien pour l'engager à décliner cet honneur.
Il partit, le cœur plein d'un triste pressentiment.
Le même jour, Gaston accompagna Léonie à la villa Orso, où elle se disposait à passer quelques jours. v
Au moment de la quitter, il lui baisa la main.
— Daphnis est parti, adieu Chloé, dit-il. Mme de Sainte-Ursule se mordit les lèvres.
— Revenez demain, dit-elle précipitamment. Gaston salua.
— Ville gagnée ! murmura-t-il.
Le voyage de Fabien dura plus longtemps qu'il ne le pensait.
Une grande affaire agitait alors le monde diplomatique, et les notes volaient des ambassades au ministère. M. de Semy, qui ne pouvait détacher son esprit de la rue de Tolède, s'agitait au milieu des fils embrouillés des conférences et des protocoles ; mais il ne dépendait pas de lui que les choses allassent plus vite. Fabien fut enfin rappelé à Naples.
La nuit était close lorsqu'il y arriva. Fabien sauta sur un cheval et s'élança à bride abattue sur le chemin de la villa Orso.
• Fabien laissa son cheval au pied des terrasses, et ne fit qu'un bond jusqu'à la porte de la villa. Bientôt il vit la porte se dessiner entre les genêts et les tamarins; haletant, il se glisse dans le jardin ; mais, épuisé par l'émotion, le front brûlant, il s'arrête sur un banc et appuie sa tète contre les pieds de marbre d'une statue; les battements de son cœur soulevaient sa poitrine, lorsqu'au milieu du silence, le bruit sec d'une clef tournant dans une serrure le fit tressaillir.
igitizedby LjOOQ lC
Fabien écoute ; la porte tourne furtivement sur ses gonds, et des pas discrets font crier le gravier. Entre les orangers, une ombre agile passe ; elle approche ; Fabien frissonne; éperdu, il se penche, regarde, et Gaston de Ludre se montre à ses yeux.
M. de Serny s'élance, et sa main s'appuie sur le bras de M. de Ludre.
■ Gaston saisit un poignard, dont le fer étincelle entreeux ; mais ses regards ont reconnu Fabien.
— M. de Serny ! dit-il. Mais que diable ! vous ici ? On prévient les gens ; vous avez failli vous faire tuer !
Fabien était livide ; sa main pressait le bras de Gaston. La colère, le désespoir, la haine, étranglaient sa voix.
Gaston lui montra la jalousie qui s'agitait au-dessus d'un balcon voisin.
— Je crois que vous avez quelque chose à me dire, reprit-il ensuite ; je suis à vos ordres ; mais causons à l'ombre, et tout bas.
Ils se glissèrent derrière un massif de grenadiers.
— Je vous écoute, dit Gaston.
— Vous savez où mène ce sentier ; vous savez qui attend à ce balcon, dit enfin M. de Serny d'une voix étranglée. Est-ce vous qu'on attendait?
' — La discrétion est une vertu ; mais je ne vous ferai pas mystère d'une chose que vous avez devinée.
igitizedbyLjOOglC
— Elle vous aime ?
— Je n'en sais rien ; mais les apparences me permettraient de le croire, si, en pareille matière, la sagesse n'ordonnait de toujours douter.
— Elle vous aime ! reprit Fabien égaré. Elle ! Léonie !
— Ah çà ! il ne vous souvient donc plus de ce que je vous ai dit à ce propos? J'ai attendu. Je comptais tout vous dire à votre retour, murmura-t-il, mai&-vous arrivez comme une comète, tout au beau milieu des événements. C'est une impardonnable imprudence.
Fabien passa sa main sur son front.
— Demain, monsieur, mes témoins seront chez vous, dit-il.
Gaston regarda Fabien.
— Est-ce sérieux ? répondit-il.
— Demain, nous nous battrons, et l'un de nous tuera l'autre.
Gaston se tut ; puis avec un léger mouvement d'épaules :
— À demain donc!
Le lendemain, au point du jour, Gaston reçut la visite de Paul Vautier.
— La nuit n'a donc pas porté conseil? dit-il.
— Il paraît que vous savez ce dont il s'agit ? répondit le peintre étonné.
— Mais d'un duel, j'imagine.
— Vous m'économisez les frais d'un petit discours. Vous voyez en moi le témoin de notre ami Fabien, qui tient infiniment à vous couper la gorge.
FABIEN DB SBRHY # 283
— Je suis tout à ses ordres.
— Ainsi, vous acceptez ?
— le suis trop de ses amis pour lui refuser un aussi mince plaisir.
— C'est une étrange affaire ! quand M. de Serny est entré chez moi ce matin, je F ai pris pour une ombre ; à la manière dont il m'a parlé, j'ai compris qu'il n'y avait pas d'explication à demander, et je suis venu.
— Tué ou non, M. de Serny n'ira pas loin. Il y a «des gens qui ont la rage d'égarer leur esprit dans des tragédies, quand il leur serait facile de prendre la vie comme une chanson !
Tout en parlant, M. de Ludre achevait sa toilette.
— Ainsi, reprit-il en sortant, vous ne savez rien des causes de ce duel ?
— Rien, dit le peintre.
— Eh bien ! cela signifie qu'il n'y a pas de médaille sans revers.
— Ah ! il y a une médaille?
— Une médaille blonde qu'on appelle Mme de Sainte- Ursule.
En chemin ils prirent Max de Rheiss et gagnèrent la campagne. Au bord de la mer, entre deux promontoires qui servaient de limites à une plage solitaire, ils trouvèrent Fabien*
M. de Serny salua M. de Ladre.
— J'ai fait choix du pistolet, dit-il, j'espère que cette arme vous conviendra.
Gaston s'inclina.
igitizedby CjOOgl€
— Ces messieurs chargeront les pistolets, et détermineront les conditions du combat ; elles m'importent peu, pourvu qu'il soit bien entendu que c'est un duel à mort, reprit Fabien.
— Vous y tenez donc beaucoup ? dit Gaston sans s'émouvoir.
— Est-ce bien vous qui me le demandez ?
— Ma foi, je vous ferai seulement observer que si j'avais dû me battre après toutes les trahisons que j'ai subies, je n'aurais certes pas le plaisir de vous servir de point de mire aujourd'hui.
Quand les armes furent apprêtées, Paul et Max placèrent les combattants à vingt pas l'un de l'autre, avec la faculté d'avancer jusqu'à dix, et ils donnèrent le signal.
Fabien et Gaston firent quelques pas, et leurs deux coups partirent ensemble, si bien qu'on n'entendit qu'une seule détonation. Gaston pirouetta sur luimême et tomba sur le dos. Fabien s'élança vers lui.
Mais déjà M. de Rheiss avait soulevé Gaston dans ses bras ; d'une main tremblante, il entr' ouvrit ses vêtements; la balle s'était logée en pleine poitrine, près du cœur; des bulles d'air s'échappaient de la plaie béante ; une écume rose rougissait les lèvres du blessé. Max secoua la tête ; à ces symptômes il venait de comprendre que le poumon était traversé.
M. de Ludre chercha la main de M. de Serny et la pressa.
— Vous avez fait une folie, lui dit-il en parlant avec effort; je vous la pardonne volontiers; mais entre
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNT 285
nous, une femme coquette, et la plus belle de toutes, ne vaut pas la peine qu'un brave jeune homme expose sa vie pour elle.
Un flot de sang jaillit de sa bouche et mouilla les mains de M. de Serny.
— La gorge me brûle, reprit M. de Ludre qui râlait déjà ; tenez, ajouta-t-il en prenant un mouchoir aux armes de la marquise, troué par la balle et tout rouge de sang, rapportez-lui ce souvenir et dites-lui que, pareil à un chevalier errant, je suis mort en portant ses couleurs.
Gaston sourit, laissa retomber sa tête lourdement, et mourut.
Une heure après, Fabien entrait chez Mme de Sainte- Ursule.
Quand elle vit paraître M. de Serny sur le seuil de sa chambre, elle pâlit épouvantée de sa pâleur et du regard morne qu'il lui jeta.
— Vous ! dit-elle.
Sans répondre, Fabien s'approcha lentement.
À mesure qu'il avançait, les yeux de Mme de Sainte- Ursule se dilataient, ses mains crispées s'attachaient aux bras du fauteuil.
Fabien s'arrêta un instant devant elle, puis laissa tomber sur ses genonx un mouchoir ensanglanté.
Mme de Sainte-Ursule se leva en poussant un cri d'épouvante.
— Gaston ! s'écria-t-elle.
— Je l'ai tué ! dit Fabien.
Mme de Sainte-Ursule retomba mourante sur le fau-
igitizedbyLjOOglC
teuil. Un tremblement convulsif agitait son corps, ses yeux n'avaient pas de larmes. Fabien s'assit en face d'elle. Jamais il ne l'avait tant aimée.
Quand Mme de Sainte-Ursule sortit de son état de torpeur, Fabien était toujours immobile devant elle ; elle baissa les yeux et son regard rencontra le mouchoir sanglant tombé à ses pieds.
Un sanglot déchira sa poitrine et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
— Vous l'aimiez donc bien? s'écria M. de Serny.
— Ah ! dit-elle en tordant ses mains avec un geste plein d'angoisse. Est-ce que j'aime? est-ce que je n'aime pas ? Le sais-je ?
— Pauvre cœur ! dit Fabien.
A ce mot, l'orgueil de Mme de Sainte-Ursule se révolta.
— Me plaindre, moi ! Qu'ai-je à faire de la pitié? s'écria-t-elle.
— Si vous ne voulez pas de la pitié, que vous faut-il donc ? lui dit Fabien en lui montrant le mouchoir rouge qu'elle foulait du pied.
Mmede Sainte-Ursule se rejeta en arrière avec un cri.
M. de Serny se leva, et se penchant vers Léonie, il posa ses lèvres sur son front décoloré.
— Adieu ! dit-il, et il marcha vers la porte.
Une heure après, sa démission était parvenue à l'ambassade, et le soir même il partait pour Paris.
Un an plus tard on rencontrait M. de Serny sur le boulevard des Italiens, allant et venant entre les fron-
igitizedbyLjOOglC
FABIEN DE SERNT 287
tières de son empire de trois cents pas. Comme autrefois le far niente l'avait reconquis, et comme autrefois il vivait au jour le jour avec la Bohême de Paris. M. de Villaine, que la démission de son neveu avait mis tout d'abord fort en colère, s'était radouci peu à peu et continuait à rétablir l'équilibre sans cesse compromis dans, son budget annuel. Il le gourmandait encore quelquefois, mais il attendait, comptant sur l'avenir pour renouer la chaîne diplomatique si violemment brisée- Mme de Nouans, à qui Fabien avait tout avoué, s'était prise d'une grande et plus douce affection pour un cousin qui savait aimer si profondément. Pçut-étre n'aurait-il pas fallu de grands efforts à Fabien pour donner un caractère plus tendre à cette affection, mais il n'y songea même pas, et Mma de Nouans, quoique un peu dépitée contre une fidélité si peu parisienne, se fit sa protectrice auprès de son père et son défenseur danslo monde.
Le bruit de son histoire avec Mme de Sainte-Ursule, Rafaël Conconi et Gaston de Ludre étant venu jusqu'à Paris, Fabien se trouvait à son insu entouré d'une auréole romanesque qui le faisait bien venir dans les maisons où M. de Villaine le contraignait d'aller. Il n'aurait tenu qu'à lui de profiter des avantages de sa réputation de héros d'une histoire tragique, mais il n'y pensa seulement pas. Tel il avait été, tel on le retrouvait.
Seulement on remarquait en lui une tristesse continue, une sorte d'abattement tranquille et rêveur qui faisait dire aux personnes qui le connaissaient le plus que le ressort de sa vie était brisé.
igitizedby CjOOgl€
Un jour qu'O se promenait avec Paul Vautier qui, depuis leur rencontre à Naples, s'était lié d'amitié avec lui, Fabien tressaillit tout à coup.
— Qu'est-ce ? lui dit le peintre.
Fabien ne répondit pas; Paul, le voyant horriblement pâle, regarda autour de lui.
En ce moment une femme traversait la chaussée ; bien que Paul ne la pût apercevoir que par derrière, avec ce coup d'œil de l'artiste qui ne se trompe pas sur l'harmonie des lignes et la grâce des formes, il reconnut Mme de Sainte-Ursule.
— Voyons, lui dit-il, n'allez pas faires de sottises maintenant.
— Comme vous voudrez, répondit Fabien qui ne l'avait pas entendu.
— Qui diable a inventé les femmes? s'écria l'artiste qui laissait Fabien égaré et tremblant comme un homme qui a mis la main sur une torpille.
11 y avait ce soir-là bal dans une maison du faubourg Saint-Honoré où Fabien avait donné parole de se montrer. H s'y rendit avec Mme de Nouans. Comme il entrait dans le salon, il aperçut, dansant au milieu d'un quadrille, Mme de Sainte-Ursule.
Ils échangèrent un regard, et Fabien sentit que son cœur se fondait.
Il courut se cacher dans une petite pièce écartée où, les yeux fermés et la tête dans ses mains, il se mit à contempler l'image adorée qui brillait dans son souvenir.
igitizedbyCjOOglC
Tandis qu'il était seul, il sentit une main souple toucher son épaule doucement. Il leva la tète. Mme de Sainte-Ursule était devant lui.
— Fabien! lui dit-elle d'une voix carressante.
— Léonie ! murmura-t-ii en la regardant avec un bonheur mêlé d'épouvante.
Il y avait tant de fascination dans les yeux de Léonie, que l'indignation, la haine, la colère s'envolaient du cœur de Fabien, comme ces légers nuages qui disparaissent au souffle du matin.
— M'aimez-vous ? reprit-elle. ,
— Si je vous aime ! dit-il, mais je vous ai toujours aimée.
Quelqu'un entra dans le boudoir et ils se séparèrent mais avant de le quitter, Mme de Sainte-Ursule avait promis à Fabien de le voir le lendemain.
Le lendemain il attendit. Les heures succédaient aux heures et Léonie ne parut pas. Le soir vint; comme il courait chez elle, il vit passer sur la place de la Concorde une calèche près de laquelle caracolait un beau cheval monté par un jeune homme dont la toilette était irréprochable, et pareille à une gravure de mode. Fabien s'arrêta effaré ; Mme de Sainte-Ursule était penchée à la portière et souriait au cavalier.
Mme de Sainte-Ursule avait pour oncle un certain commandeur de Malte qui avais mis tout son bien en viager pour vivre commodément, et qui , la trouvant jolie, l'avait prise sous sa protection. L'oncle était devenu son chevalier d'honneur.
igitizedby LjOOQ IC
890 LES RISVBURS M PARIS
Vers midi, tandis que Fabien l'attendait, Léonie vit entrer chez elle M. de Sauve, qui avait forcé toutes le portes.
— Je vous trouve en robe de chambre; tant mieux, dit-il, le déshabillé convient pour parler mariage.
— Je n'ai pas le temps de vous écouter, lui dit M"* de Sainte-Ursule un peu contrariée de le voir s'installer dans un fauteuil ; remettons les affaires sérieuses à demain.
— Je serais de votre avis, si l'hymen était chose grave ; mais, en vérité, malgré ma bonne volonté, le monde m'a forcé à le considérer comme une drolatique nécessité de notre ordre social, t'est une affaire dont il faut causer en riant. Donc, nous allons en causer s'il vous plaît.
— Mais, mon oncle, je n'ai point envie de me remarier.
— Vous vous trompez. Pour une veuve il n'y a pas de fruit défendu, et si vous supprimes la pomme, vous supprimes le plaisir.
M*« de Sainte-Ursule eut beau se défendre, résister, se fâcher et bouder» elle dut entendre M. de Sauve jusqu'au bout. C'était un agréable causeur. Il s'y prit si bien, que Léonie, malgré son impatience, ne put s'empêcher de rire.
Quand elle eut ri, elle fut à moitié vaincue.
— C'est un cadeau que je vous fais, reprit le commandeur en humant une prise de tabac dont il secoua les grains qui constellaient son jabot avec la grâce d'un gentilhomme de l'ancienne cour* Mon ami est jeune»
igitizedbyLjOOglC
PAB1RN DE SBRNT Mi
beau garçon, riche et d'une noble maison. Il est auditeur au conseil d'État, ce qui lui permet d'aller aux Tuileries et chez les ministres. Sa femme touchera à la Chaussée~d'Antin par l'habit, au faubourg Samfr«Ger~ main par le nom. Épouses-le, et vous me devrez du retour. Je tiens à posséder des petits-neveux pour leur léguer mon expérience, à défaut des biens que je n'ai plus.
M. de Sauve s'arrangea de manière à présenter le prétendant dans la journée.
L'auditeur apportait un billet pour un -bal au profit de» pensionnaires de l'ancienne liste civile. On l'aocepta, et la conversation prit le tour des modes nouvelles et des anecdotes du jour. En ces matières, H. le comte de Langeac fit preuve d'une grande érudition. Il causa beaucoup, et sema sa conversation des paillettes d'or de la flatterie ; il excellait si bien à tourner un compliment, que M^e de Sainte-Ursule en fut éblouie. C'était un feu d'artifice. Les heures s'écoulèrent et Léonie partit pour le bois de Boulogne, gazouillant comme une fauvette. Peut-être pensa-t-elle à remettre l'exécution de sa promesse au lendemain! Peut-être aussi l'ouhlia-t-elle!
Fabien rentra chez lui. Il ne se sentait pas souffrir; il avait dans les oreilles un bruit comme orsqu'on plonge la tête dans l'eau.
Il écrivit à la hâte quelques mots; il souriait en les donnant à son domestique, et le brave homme, estimant qu'il s'agissait d'une bonne fortune, se prit
igitizedby LjOOQ IC
à penser que les maîtres étaient des gens bien heureux.
Entraînée par son onde, Mme de Sainte-Ursule dîna en ville. Quand elle rentra pour faire sa toilette, elle était si pressée qu'elle remit au lendemain la lecture de sa correspondance.
Le lendemain, vers midi, il lui prit fantaisie d'ouvrir ses lettres; elle lut le billet de Fabien : elle jeta à la bâte un châle sur ses épaules, et seule à pied, s'élança dans les rues de Paris, courant chez M. de Serny.
Au moment où elle franchissait le seuil de sa porte, quelqu'un la saisit par le bras et l'arrêta. C'était Paul Vautier.
— Fabien? dit-relle.
— Il est mort! madame.
La mort de Fabien plongea Mme de Sainte-Ursule dans une douleur profonde. Paul la ramena chez elle évanouie., On la mit au Ut avec une fièvre ardente, et pendant vingt-quatre heures ce ne furent que larmes et sanglots. Aussitôt qu'elle put se lever, elle déclara bravement qu'elle prendrait le deuil, et elle le prit en effet. Une bonne amie lui adressa quelques réprimandes sur cette escapade ; mais comme le noir lui seyait à ravir, Mme de Sainte-Ursule tint bon, et le porta pendant trois ou quatre jours, incognito. Au bout de la quinzaine on lui fit violence pour la conduire au concert ; après trois semaines, elle voulut bien consentir à faire un peu de toilette pour aller à l'Opéra; et le mois ne s'était pas écoulé qu'elle dansait au bal.
igitizedbyLjOOglC
II est vrai que le bal se donnait à l'ambassade df Autriche, et que ce n'était qu'un déjeuner dansant.
Le protégé de M. de Sauve se montra fort assidu auprès de Mme de Sainte-Ursule pendant tout le carnaval; durant le carême, quelques personnes en firent la remarque.
Us s'aimèrent aux derniers concerts, et se marièrent aux premiers lilas.