‹ Les rèveurs de Paris. Louis de Fontenay. Fabien de SernyChapitre 7 sur 32 · UNE RAZZIA · texte numérisé non relu

UNE RAZZIA

Un matin, un vacarme effroyable venant tout à coup à éclater fît croire aux gens du marquis que le château était envahi par unelbande de Cosaques. C'était partout un mélange confus et retentissant de rires, de chansons, de hurlements, de cris qui s'appelaient et se répondaient. Une voix dominait toutes les autres, c'était celle d'Arthur. Tous les habitants du château se précipitèrent aux fenêtres, et l'on vit au milieu des jardins une troupe de jeunes gens qui couraient dans toutes les iirections.

Isidore entra tout effaré dans la chambre de M. de Fontenay.

— Monsieur le marquis, dit-il, ce sont les amis de

M. Arthur qui viennent voir M. Louis.

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— Ah! ce senties amis de M. Arthur! Eh bien! répondit le marquis, il faut prévenir mon fils.

Mais déjà Arthur, perché sur les épaules d'une statue, appelait Louis d'une voix de tonnerre.

— Hé ! vous autres, dit le gamin, apprête*-vous, et aussitôt que vous verrez paraître mon cousin, sahiez-fe comme il convient.

Les amis d'Arthur se rangèrent en ligne devant te perron.

— Oh ! monsieur Louis, cria de nouveau le capitaine.

Louis, attiré par ce tumulte, sortit du château. Arthur jeta son chapeau en l'air, et à ce signal, mille cris partirent à la fois du milieu de la bande. Louis s'arrêta étourdi sur le perron.

— Silence à présent! reprit Arthur qui leva la main en signe de commandement, et laissez-moi parler un peu à mon cousin.

— Monsieur Louis, reprit Arthur, au moment où" vous allez entrer dans ma famille, et lorsque j'ai Fespérance de m'allier à la vôtre, il m'a paru convenable de vous présenter mes amis, la fleur des pois du boulevard du Temple, fils légitimes de la Bohême, tous gamins comme moi, et la terreur des sergents de ville. Ils pleuraient de ne pas me voir, ces agneaux, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de les inviter au château. Approchez, monsieur Louis, approchez; et vous allez voir ce que nous appelons de bons zigs, nous autres les lions du carré Saint-Martin.}

Arthur sauta à bas de sa statue.

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— Vive IL Louis! cria la troupe en dîneur.

— Mon cher, kd dit alors M. Arthur, nous venao» passer la journée an château, en famille»

Le marquis parut en ce moment sur le seuiL

IL de Fontenay était de tous les habitants du château

le seul que M. Arthur respectât un peu et devant lequel

il perdît son aplomb.

— Ah! diable 1 murinura-t-il, M. le marquis! M. de Fontenay salua les jeunes gens de la main.

— C'est donc vous, mon jeune ami* dit-il à Arthur, qui avez amené ces messieurs?

— C'est moi,, répondit le gamin..» Ils avaient envie de voir le château, un joli monument* et, ma foi, je leur ai dit de venir.

— Et vous avez bien fait, répondit le marquis ; mon fils vous fera les honneurs du château.

Ce bon accueil rendit toute son assurance à M. Arthur.

— Puisque vous nous permettez de courir un peu» vous nous permettrez bien aussi de déjeuner? dit-il. Il y a loin de Paris au château, et ces messieurs ne seraient pas fâchés d'avoir quelque chose à mettre sous la dent.

Le marquis appela Isidore.

— Qu'on serve à déjeuner à ces messfeurs ! dît-il.

A cet ordre, l'enthousiasme des amis <T Arthur éclata.

— Vive M. le marquis? sfécrierent-ife en faisant sauter ïeurs casquettes.

Le marquis les apaisa» eftr geste.

— Je te laisse avec les amis dé M. Arthur elles tiens, dit-S à Eoufeç moi* je m sauve.

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Lorsque Mm« Plumet et Cœlina, attirées par le bruit, descendirent au salon, elles furent saluées par les acclamations de plusieurs des camarades d'Arthur qui les avaient connues à Paris.

Les félicitations de ces jeunes gens gonflèrent le cœur maternel de Mme Plumet.

— Mais oui! mais oui! dit-elle en se mettant à table, ce sont de vrais tourtereaux! ça roucoule du matin au soir... Voyons, monsieur Louis, on vous permet d'embrasser votre fiancée... devant moi, c'est un baiser légal.

Les encouragements de Mme Plumet avaient pour effet ordinaire de refroidir immédiatement l'amour de Louis. Ils firent mieux cette fois, ils le glacèrent. Louis détourna la tète et agit comme s'il n'avait pas entendu. Le rouge de l'humiliation montait à son visage.

La présence de Louis contint d'abord l'étrange compagnie dans laquelle il se trouvait mêlé; mais l'animation d'un déjeuner, l'abondance des vins, la gaieté naturelle aux gamins de Paris finirent par l'emporter, et la conversation prit un tour plus bruyant.

— Hé! Arthur, dit l'un des convives, à présent que tu es aristocrate, que fais-tu pour t'amuserî

— Un peu de tout.

— Alors^c'est comme avant.

— Oui, mais dans un autre genre.

— C'est une variation; et quand les bouteilles seront vides, que vas-tu nous proposer?

— Ce que vous voudrez.

— Voilà qui est parler comme un grand seigneur !

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Ainsi, la maison est à la disposition de M. le comte Plumet?

— A peu près, mon cher ; est-ce qu'on se gêne entre parents? n'est-ce pas, cousin?

Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Louis; il aurait volontiers fait sauter Arthur par la fenêtre.

— Alors, passons aux voix, dit un gamin, ami du système parlementaire.

— Et votons au scrutin secret, ajouta un autre.

On apporta un vase, et au milieu des éclats de rire chacun écrivit son bulletin.

— Je nomme MUe Cœlina présidente! dit le plus âgé de la bande.

— La proposition est adoptée, crièrent les autres. Cœlina, qui ne s'était jamais tant amusée depuis son

installation au château, posa le vase devant elle.

— Bien ! dit Arthur; maintenant, cousine, procédez au dépouillement du scrutin. Toi, Castor, tu es promu aux fonctions de secrétaire; prends la plume.

Celui que M. Arthur appelait Castor s'assit à côté de Cœlina, qui tira du vase les bulletins les uns après les autres.

— La pêche! dit-elle.

Puis elle ajouta tour à tour :

— La chasse!

— La danse !

— Les quilles !

— Le cheval fondu!

— Une course à âne!

A mesure qu'elle lisait les votes, Castor écrivait.

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— Diable 1 dit Arthur, si l'unanimité existe quelque part en France, ce n'est pas dans notre scrutin.

— Il n'y a pas de majorité, dit le secrétaire après le dénombrement des votes.

— Alors je propose de tout adopter, dit Arthur.

— Oui, cria-t-on autour de la table ; pas d'exclusions !

— C'est dit ! reprit Arthur, la pèche, la chasse, la danse, tout et le reste !

— Donc, le scrutin est annulé! reprit Castor.

— Annulé par le peuple souverain ! dit Arthur.

Il remplit son verre et le vida à la santé du peuple souverain.

Toute la compagnie l'imita et se leva dans un désordre inexprimable.

— Mon Dieu! pourvu que mon père ait eu l'idée d'enfermer Marie! pensait Louis*

On comprend que M, de Fontenay n'avait pas attendu les craintes de son fils pour conduire M1** de Chaumont dans un appartement d'où elle ne pouvait ni voir ni entendre les amis de M. Arthur.

Arthur, en sa qualité de grand ordonnateur, entraîna la bande dans le jardin. Chemin faisant, elle s'était armée de tous les fusils en état de tirer qui se trouvaient au château.

— Où est le gibier? demanda Castor.

— Attends, répondit Arthur.

Il arriva au clapier, que depuis quelque temps il avait négligé, et en ouvrit les portes.

— Attention, maintenant, et pas de bruit, ditr-il; le lapin est un animal craintif qu'il ne faut pas effrayer

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par des chansons intempestives; donnons-lui le loisir de goûter aux légumes de IL le marquis, et pins en chasse !

La troupe se cacha derrière des arbres, en silence, les fusils prêts, et retenant ses éclats de rire.

Un lapin sortit, puis un autre, puis deux, puis trois, puis la bande entière. Un premier coup de fusil partit ; les pauvres bêtes effarouchées s'échappèrent dans toutes les directions et la fusillade éclata sur toute la ligne.

Deux ou trois lapins, victimes du hasard, restèrent parmi les choux et les salades du potager. Encouragé par ce premier succès, Arthur courut au pigeonnier.

— La plume après le poil, dit-iL

Les pigeons, assaillis par une décharge générale, s'éparpillèrent à tire d'aile.

Il en tomba quelques-uns.

— Voilà le rôti, s'écria Castor qui attacha les oiseaux avec une ficelle et les pendit en bandoulière sur ses épaules.

Un des amis d'Arthur avait vu un cor de chasse dans la salle à manger du château ; il s'en empara et sonna de toutes ses forces. Les ehiens du chenil répondirent à ce bruit par des aboiements furieux que les coups de fusil avaient déjà provoqués. Arthur proposa de les mettre en liberté.

— Oui ! oui ! plus d'esclavage ! cria-4-on.

Le chenil ouvert, les ehiens partirent en bondissant.

Ce ne fut plus alors qu'un pêle-mêle assourdissant de cris, d'aboiements et de détonations. C'était comme une tempête au travers du jardin.

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En passant devant le bassin, un des chasseurs vit au milieu de l'eau une troupe innocente de poissons rouges qui frétillaient.

— Pardieu ! dit le chasseur, la pèche est aussi parmi les plaisirs votés.

Il courut au château, prit une ligne et vint gravement s'asseoir sur la margelle du bassin.

Un • •' oes camarades l'imita, un autre en fit autant e' jntôt la bande tout entière, rangée en cercle, présenta l'hameçon aux hôtes du vivier.

— Tiens ! dit Castor, ces poissons rouges sont de toutes les couleurs. En voilà un blanc !

— (Test l'aïeul de la compagnie, répondit Arthur.

— Le mien est noir, dit un autre.

— C'est qu'il est en deuil.

— En voici un panaché de rose et de gris.

— Des couleurs tendres !... ce doit être un poisson amoureux.

— Et cet autre qui est tricolore!

— C'est à cause de ses opinions politiques ; il a mi» sa cocarde sur son dos.

Les poissons péchés bâillaient dans l'herbe autour de Castor qui s'était constitué le gardien des provisions.

— Quelle friture ! dit-il dans un élan d'admiration.

— Et quelle matelotte ! ajouta Arthur.

— Ce sera pour le dîner, reprit un troisième.

— Il nous faudra inviter le marquis, poursuivit un autre.

— Ça fait que nous lui rendrons son déjeuner, politesse pour politesse ! reprit Castor. '

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— Lapins, pigeons et poissons frais! on ne mange pas mieux chez le père Latuile ! s'écria Arthur.

Le bassin commençait à se vider, lorsqu'une des filles du château, attirée par la curiosité, se glissa près de la troupe sur la pointe du pied. •

Le sable qui craquait sous ses pas la trahit.

— Oh ! dit Castor, une nymphe !

Il se leva d'un bond et s'élança vers le buisson derrière lequel la curieuse s'était blottie.

La nymphe, qui était lingère de son état, poussa un cri et prit la fuite.

Castor se jeta à sa poursuite.

La lingère riait un peu, et comme Galathée regardait parfois derrière elle.

. Les deux fugitifs couraient dans une partie du jardin coupée par des carrés de buis qui rendaient la poursuite plus difficile. Castor gagnait et perdait du terrain tour à tour. Les pêcheurs avaient abandonné leurs lignes et se tenaient debout pour juger des incidents de la course au baiser.

— Il l'embrassera! s'écria Arthur comme s'il se fût trouvé au paradis des Funambules.

— Il ne l'embrassera pas! répondit aussitôt une voix charmée de ce souvenir des mœurs populaires.

Et ce colloque, composé d'affirmations et de négations, s'établit au milieu des rires de la bande émoustillée,

La lingère n'y tint pas et se mit à rire ; sa course s'en ressentit et Castor l'eutbien vite rattrapée. Elle se

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laissa aller dans ses bras* tout essoufflée, et il l'embrassa gaillardement.

La troupe entière applaudit.

Trois ou quatre jeunes filles qui travaillaient au château, lingères ou repasseuses, les servantes de la maison et les filles de la ferme, emportées par la curiosité, avaient fait comme leur compagne. L'une s'était rapprochée, puis l'autre, et toutes enfin n'étaient plus séparées d'Arthur et de ses amis que par l'épaisseur d'une plate-bande.

Elles avaient pris leur part des rires et des applaudissements, mais, attaquées au plus fort de leur joie par les rivaux de Castor, elles eurent à peine le temps de fuir l'espace de quelques pas.

— Sauve qui peut et attrape qui court ! cria Arthur qui n'était pas l'un des moins prompts à sauter pardessus les buissons et les bancs.

On laisse à penser dans quel état de colère se trouvait Louis ; cette gaieté bruyante, ces rires éclatants, ces violentes explosions de mots vifs et parfois grossiers, cette recherche et ce goût du tapage, tout l'irritait et le blessait. Mais il était chez lui, son père avait donné toute liberté à M. Arthur. Louis se contenait.

Quant à Cœlma, elle avait vu trop de scènes pareilles dans les parties de campagne auxquelles elle avait assisté, pour s'en émouvoir beaucoup. On peut ajouter qu'elle y jouait son rôle assea volontiers. Castor* le plus entreprenant et le plus gai de la bande, l'amusait même beaucoup.

Un instant cependant Louis surprit sur le visage de

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Cœlina une expression de tristesse et de mécontentement. Cette expression, qui répondait à la secrète disposition de son âme, le charma. Il se rapprocha soudain de Cœlina.

— Vous semblez triste, lui dit-il.

— C'est vrai, répondit-elle.

— Ah! je vous comprends! ces jeux, ce tumulte vous déplaisent.

Cœlina secoua la-tête.

— Non pas , répondit-elle, je regrette seulement que mes amies ne soient pas ici.

— C'est là ce qui cause votre chagrin?

— N'est-ce pas bien naturel? Si elles étaient au château, elles s'amuseraient avec nous. Vous ne les connaissez pas! elles sont gentilles à croquer. Il y a Anna, la brunisseuse, qui rit toujours, et Juliette qui chante comme un oiseau; et Hortense la blonde... elle vous plaira celle-là; elle est aussi sentimentale que voua et cherche, comme elle dit, un cœur pour son cœur; il y a encore Marguerite, la corsetière, qui danse comme une toupie, et Constance, et Caroline, et Louisa et Clotilde, qui n'a pas sa pareille pour les crêpes. Je veux que vous en goûtiez.

— Je ne sais pas trop si j'en aurai jamais l'occasion.

— Rien de plus facile, au contraire; nous les inviterons au château.

— Ici?

— Sans doute... Dimanche prochain, si vous voulez... Après notre mariage je choisirai un jour par semaine pour les avoir toutes à dîner. Seront-elles

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14g LES RÊVEURS DE PARIS

contentes de manger des glaces et de boire du punch, Mathilde surtout qui l'adore !

— Mathilde, encore?... Mon Dieu, Cœlina, combien avez-vous donc d'amies?

— Je ne sais pas, trente ou quarante, mes bonnes amies, s'entend, car autrement j'en ai bien une centaine; rien que dans un atelier, rue Saint-Martin, chez un gros passementier, j'en connais dix-huit. .. Ces pauvres amies, qu'il me tarde de les revoir!... Je veux que le jour de mes noces elles soient toutes au château.

La conversation fut interrompue par de grands cris. Arthur et Castor appelaient Cœlina à tue-tète.

Il s'agissait d'une partie de colin-maillard, qui venait d'être organisée, et pour laquelle on réclamait le concours de Cœlina.

— Me voilà! répondit la fleuriste.

Et elle quitta Louis en courant.

Tous les amis d'Arthur et leurs compagnes improvisées étaient assis en cercle dans une pièce de gazon ; Castor prit leurs noms, les mêla dans une casquette et tira pour savoir auquel d'entre tous le hasard destinerait le bandeau.

Le nom de Cœlina sortit le premier de la casquette, et Castor noua un mouchoir sur les yeux de la fleuriste.

— Maman Plumet gardera les gages, dit Arthur. Et le jeu commença.

Louisvit poindre avec épouvante l'aurore des jeux innocents et cette longue série de baisers qui en sont l'accompagnement ordinaire. Devant cette nouvelle

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épreuve, son courage, déjà chancelant, céda, et il prit la fuite.

Gomme il suivait une avenue de marronniers, le cœur gros d'ennuis, il rencontra M. de Fontenay. Le marquis vit d'un coup d'oeil ce qui se passait dans l'esprit de Louis.

— Je te cherchais, lui dit-il.

— Moi, mon père ?

— Je dois écrire à mon notaire, et comme il me parait que tu n'as pas changé d'opinion, je vais le prévenir pour qu'il dresse le contrat.

— Quel contrat ?

— Parbleu ! le tien.

— Mon contrat de mariage ?

— Eh ! oui ! Tu me regardes avec des yeux effarés comme si tu arrivais du Congo. Es-tu décidé, oui ou non?

— Certainement... Cœlina a ma parole.

— Alors tu n'as plus qu'à choisir le jour.

— Pourquoi tant de hâte ?

— Afin que tu sois heureux un peu plus tôt.

On entendit, derrière les charmilles, une bourrasque d'éclats de rire.

— Encore! dit Louis.

— Ces jeunes gens s'amusent, répondit le marquis.

— Ne pourraient-ils s'amuser sans faire tantde bruit! — Bah ! c'est de leur âge... mais laissons là leurs

jeux et revenons à ton mariage. Que faut-il que j'écrive au notaire?

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— Que vous le préviendrez dans quelques jours, répondit Louis en faisant un effort sur lui-même.

Son père, Cœlina, Arthur, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, tout augmentait sa secrète disposition à la tristesse ; et le seul coin de son cœur où la colère n'arrivât pas était celui où souriait l'image de Marie.

Louis ne s'était pas trompé, les jeux innocents régnaient en maîtres dans le jardin. On chantait, on dansait, on s'embrassait, et le diable, malgré l'étiquette* n'y perdait rien.

Cependant, vers le soir, et tandis que M. Arthur, Castor et leurs complices se livraient aux apprêts d'un dîner servi en plein air, Cœlina remontait vers le château ; sa gaieté s'était envolée, et malgré elle la fleuriste soupirait. 11 lui semblait que quelque chose manquait à son cœur, quelque chose que le bruit, le plaisir, le luxe ne suffisaient pas à remplacer. Elle se souvenait d'une partie de campagne à Meudon, qu'elle avait faite l'année précédente, en automne, et elle se demandait pourquoi elle en était revenue si joyeuse et le cœur léger. Cependant il avait plu, on avait mangé un méchant dîner d'auberge, aucun des amusements qu'on s'était promis n'avait pu être pris.

— Mais il me semble, murmura Cœlina, que Jacques y était.

Et elle soupira.

— Qu'as-tu, ma fille? On dirait que tu es triste! dit à Cœlina le père Plumet, qui la rencontra sur la terrasse du château.

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— Pardine! elle a qu'elle est fatiguée! répondit M"* Plumet,

— C'est donc la fatigue qui la fait pleurer !

— Bon ! si elle pleure, c'est que Castor ou un autre lui aura dit quelque bêtise... Tu sais bien que Cœiina a un coeur de poulet.

— Elle a un cœur de fille et je sais ce qu'il y a dedans ! Vois-tu, Cœiina regrette...

— Bon! voilà que tes idées te reprennent.,. Elle ne regrette rien !,.. Elle est heureuse comme une princesse !

— Alors, je plains les princesses.

Mme Plumet haussa les épaules. Elle ne comprenait pas qu'on s'avisât de plaindre des femmes qui ont le droit de porter des robes de velours, avec des rivière de diamants sur le cou et des couronnes sur la tête; car c'était dans cet appareil de théâtre que W** Plumet aimait à se représenter les princesses.

— C'est bon ! c'est bon ! dit-elle, laisse là ta fille et vas mettre ton habit... voilà l'heure du dîner qui vient... Si ce n'estpas honteux ! Le beau-père d'un comte en veste !

Cœiina resta seule accoudée sur un vase de fleurs.

— Quelle singulière chose que le bonheur ! murmurat-elle ; je ne me suis jamais senti tant de dispositions à pleurer que depuis que je suis heureuse !

Elle essuya une larme qui mouillait le coin de ses yeux.

— Allons, dit-ellè doucement, il ne faut plus penser à tout cela... M. Louis m'aime et je dois m' appliquer à l'aimer aussi. Pourquoi n'est-ilpas là? Peut-être l'ai-je contrarié en dansant et en sautant comme je l'ai fait avec les amis d'Arthur? Il est parti brusquement... une

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autre fois j'y prendrai garde... mais aussi pourquoi n'est-il pas resté avec moi?.;. Jacques ne m'aurait pas quittée, lui! Bon! voilà que je pense encore à Jacques. Est-ce que je le regretterais, comme dit mon père, car j'ai bien compris que c'est de lui qu'il voulait parler ?... Ce serait indigne après ce qu'il m'a fait ! Me tromper, moi, qui l'aimais de si bon cœur!... Maintenant, c'est fini. . . ce serait mal à moi d' y penser encore. . . D'ailleurs, je vais épouser M. Louis, j'aurai des équipages, des laquais, un château ; je serai heureuse, comme dit maman... Pauvre mère ! comme si on ne pouvait pas être heureuse sans ça? De quel air elle se promène dans ces grands salons! Est-ce que l'autre jour elle ne voulait pas se faire faire une robe à queue comme elle en voit dans les tableaux!

. Cœlina se mit à rire.

— Bon ! je ris à présent ! reprit-elle ; tant mieux, c'est plus gai... Je n'aurais pas voulu m'asseoir à table avec cet air maussade.

Elle releva la tète et fit un pas pour s'en aller. Un homme était devant elle, -r- Jacques ! s'écria-t-elle.

— Je vous dérange peut-être, dit l'ouvrier. Je passais, vous avez ri,, et c'est ce qui fait que je vous ai vue. Alors je me suis approché malgré moi.

— Vous êtes au château ! Mais comment se fait-il...

— Oh! c'est fort simple. M. le marquis avait besoin d'ouvriers pour des réparations ; il a écrit à son tapissier, chez lequel le hasard a fait que je suis entré de-

puis deux ou trois jours, et celui-ci m'a envoyé au château pour y diriger les travaux.

L'ombre du soir aidait Cœlina à cacher son trouble ; mais le cœur lui battait bien fort et elle n'osait pas regarder Jacques.

— Vous paraissez heureuse, reprit-il, et je ne voudrais pas troubler votre bonheur; cependant j'ai une grâce à vous demander,..

— A moi ?

— Oui, mademoiselle, j'ai bien des choses à vous dire... Peut-être me serais-je tu, quoique vous m'ayez accusé injustement, mais puisque je vous rencontre, mon cœur me pousse à vous parler.

— Mais je ne puis...

— Oh! de grâce, ne me refusez pas!... C'est peutêtre la dernière fois que je vous vois, et il me serait bien dur de penser que vous emportez une mauvaise opinion de moi.

— Si vous avez à vous justifier, que ne le faisiezvous quand vous étiez chez mon père?

Cœlina discutait, donc elle cédait; Jacques le comprit.

— Je ne le pouvais pas alors, reprit-il; à présent, je suis libre. Ne croyez pas que je veuille vous détourner de vos projets. S'ils assurent votre bonheur, ai-je le droit de me plaindre? mais, je vous en prie , accordez-moi un entretien, le seul, le dernier que nous aurons ensemble!

Cœlina hésitait; non pas qu'elle ne désirât, autant peut-être que Jacques lui-même, cet entretien qu'il de-

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mandait avec tant d'instance, mais elle craignait d'être surprise, et ne savait à quoi se décider.

— Eh bien! mademoiselle, vous ne répondez pas? reprit Jacques.

— Mon Dieu ! ce que vous me demandez* est bien difficile! dit-elle.

En ce moment, un troisième personnage intervint; c'était Mme Plumet qui cherchait sa fille. Elle était dans toute la splendeur d'une toilette du soir, un éventail à la main.

— Tiens! dit-elle en reconnaissant l'ouvrier, c'est Jacques! Bonsoir, Jacques.

— Bonsoir, maman Plumet!

— tylaman!... 11 me semble que vous pourriez dire Mm6 Plumet! Est-ce que madame vous écorcherait la langue, par hasard?

— C'est bon! on vous dira madame, et gros comme les bras?

— Très-bien! mon garçon! très-bien! on te pardonne, continua Mme Plumet en s'é ventant, tu as donc de l'ouvrage au château?... Tant mieux... je te recommanderai à M. le marquis.

— Ma mère!... dit doucement Cœlina.

— Certainement. .. et puis tu auras ma pratique. C'est toi, mon garçon, qui arrangeras le mobilier de ma fille... tu soigneras ça, par exemple, et tout en acajou.

— Comptez-y, et s'il y manque quelques coups de marteau, fiez-vous à moi.

— Seulement, à présent que je suis une grande dame, je ne pourrai plus te voir comme autrefois... Si tu as à

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me parler, tu me feras demander dans le corridor... j'irai... je te le promets.

— Quoi ! vous aurez cette bonté !

— Tu sais, j'ai toujours eu bon cœur, moi; mais à condition que tu feras comme si tu ne me connaissais pas.

— Hein !

— Tu n'as pas les manières comme il faut; et si tu me rencontres, tu ne me salueras pas.

— Pardine I s'écria Jacques, on ne vous saluera pas, ni demain, ni jamais.

— Tiens! il se fâche.

— Jacques ! . . . murmura Câlina.

— Laisse-le, ma fille, un faraud qui veut Caire son monsieur, des gens de rien!

Jacques prit son chapeau et salua Cœlma,

— Adieu, mademoiselle, dit-il, je pourrais oublier que Mm6 Plumet est votre mère, et j'aurais tort...

Mais CtBlina passant rapidement devant sa mère, dit tout bas à Jacques :

— Demain, à midi, dans le salon bleu.

Jacques tressaillit et Gœlina disparut en courant. Quant à Mme Plumet, elle traversa la terrasse majestueusement.

— Voilà bien les ouvriers ! dit-elle en grommelant; on veut leur faire du bien, et ça n'a pas pour un sou de reconnaissance. C'est dégoûtant !

Comme elle montait le perron, elle entendit la voix d'Arthur.

— Holà! maraud! qu'on serve Je dîner! disait le gamin.

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Hme Plumet s'arrêta émerveillée.

— Quel gentilhomme! murmura-t-elle.

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