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DU CHAPITRE TROISIÈME

(1) Langue universelle.

U ne faut pas confondre absolument, comme font quelques personnes, avec la question de la langue universelle^ la question de la langue philosophique^ dont le grand Gondillac s'est occupé en plusieurs endroits de ses ouvrages.

La langue universelle est un instrument destiné à devenir populaire ; la langue philosophique consiste essen-

tieliement en un ensemble de précautions que la logique nous induit à prendre contre les erreurs provenant du langage.

Quant à cette dernière, voici comment en parle Condillac, Art de penser, IP partie, chap. 2 :

« Il faudrait donc d'abord se mettre dans des circonstances sensibles , afin de faire des signes pour exprimer les premières idées qu'on acquerrait par sensation; et lorsqu'en réfléchissant sur celles-là, on en acquerrait de nouvelles, on ferait de nouveaux noms dont on déterminerait le sens, en plaçant les autres dans les circonstances où Ton se serait trouvé, et en leur faisant faire les mêmes réflexions qu'on aurait faites. Alors les expressions succéderaient toujours aux idées : elles seraient donc claires et précises , puisqu'elles ne rendraient que ce que chacun aurait sensiblement éprouvé.

({ En eff'et, un homme qui commencerait par se faire un langage à lui-même, et qui ne se proposerait de s'entretenir avec les autres qu'après avoir fixé le sens de ses expressions, par des circonstances où il aurait su se placer, ne tomberait dans aucun des défauts qui nous sont si ordinaires. Les noms des idées simples seraient clairs, parce qu'ils ne i^ignifieraient que ce qu'il apercevrait dans des circonstances choisies : ceux des idées complexes seraient précis, parce qu'ils ne renfermeraient que les idées simples que certaines circonstances réuniraient d'une manière déterminée. Enfin, quand il voudrait ajouter à ses premières combinaisons, ou en rc; trancher quelque chose, les signes qu'il emploierait

conseiTeraient la clarté, pourvu que ce qu'il aurait ajouté ou retranché se trouvât marqué par de nouvelles circonstances. S'il voulait ensuite faire part aux autres de ce qu'il aurait pensé, il n'aurait qu'à les placer dans les mêmes points de vue ou il s'est trouvé lui-même lorsqu'il a imaginé les signes, et il les engagerait à lier les mêmes idées que lui aux mots qu'il aurjait choisis.

« Au reste, quand je parle de faire des mots, ce n'est pas que je veuille qu'on propose des termes tout nouveaux. Ceux qui sont autorisés par l'usage me paraissent d'ordinaire suffisants pour parler sur toute sorte de matière... ))

Gondiilac, dans ses Théories du Langage, semble avoir voulu se' borner à la critique générale des langues, et bien montrer les pièges qu'elles contiennent, pour les faire éviter à la raison. Mais il a tellement creusé son sujet, il a si logiquement déduit les conséquences de sa critique, qu'il court à travers ses pages un senlimenl profond de la langue générale , et que toutes ses discussions concourent à développer les règles d'après lesquelles cette langue devrait être composée.

En cette circonstance comme toujours, ce grand et pro*fond génie en pense évidemment beaucoup plus long qu'il n'en dit explicitement. Tout en ayant l'air de se tenir daus le domaine de la spéculation, en exposant ce que déviait être une langue vraiment philosophique , partant des sons imitatifs, et arrivant, par^ une suite d'analogies, à tous les développements d'un idiome; en exposant ces hautes conceptions, dis-je, Gondiilac est tout simplement le mé-

taphysicien de celte question, rajeunie de notre temps ' par les circonstances nouvelles où se trouve l'Europe, la question de la langue universelle.

Dans un ouvrage aussi étonnant par son extrême simplicité que par sa profondeur, (c'est là le caractère saillant du génie de Condillac : il fait un grand chemin, une route banale, de ce qui, chez tout autre écrivain, est un sentier ardu au flanc d'une montagne escarpée), dans la Langue des Calculs, ce grand homme s'exprime plus explicitement encore que dans YAr-t de penser.

L'objet de la Langue des Calculs est d'enseigner l'arithmétique à un écolier, tout simplement, par les pro^ cédés ordinaires de l'analyse logique. Le calcul n'est pas, comme le prouve admirablement Condillac, une science difficile, d'un ordre singulier et étrange ; c'est une langue, et une langue d'autant plus facile à apprendre, qu'elle est très bien faite et qu'il n'y a rien d'arbitraire.

On conçoit tout de suite quel parti doit tirer Condillac de cette donnée d'une langue rationnelle, où tout s'enchaîne, où le caprice n'a aucune part, pour critiquer nos procédés de langage. Son chapitre préliminaire, dans la Langue des Calculs, est, en effet, consacré à cette critique, et cette critique, eu dernière analyse, se résume au desideratum d'une langue vulgaire construite aussi exactement, aussi régulièrement, aussi logiquement, -en un mot, que la langue des nombres et des chiffres. Voici, d'après Condillac, le point de départ de cet idiome idéal.

« Les premières expressions du langage d'action sont données par la nature, piu'squ'elles sont une suite de

notre organisation : les premières étant données, l'analogie fait les autres, elle étend ce langage; peu à peu il devient propre k représenter toutes nos idées, de quelque espèce qu'elles soient.

« La nature, qui commence tout, commence le langage des sons articulés, comme elle a commencé le langage d'action; et l'analogie qui achève les langues, les fait bien, si elle continue comme la nature a commencé. »

Ce que je veux que l'on conclue de tout ceci, c'est que Condillac n'a pas traité de la langue universelle tout à fait au même point de vue que nos écrivains du xix* siècle, mais que sa métaphysique, plus encore peut-être que celle de Leibnitz, est et doit être le fondement de toutes les théories spéciales que l'on fait et fera à cet égard (*).

(2) Les langues ne sont composées que de mots pris au hasard.

Voltaire fait très spirituellement ressortir le caractère irrégulier, décousu, souvent grossier et barbare de notre langue.

« C'est, dit-il, une stérilité ridicule de n'avoir pas su

(*) Condillac est évidemment au courant de toutes les questions pratiques concernant le langage. Les idées de réforme orthographique lui sont familières. Dans ce chapitre préliminaire de la Langue des Calculs^ dont je parle, il écrit toujours analise^ méthode analiiique. Le philosophe de la sensation doit ôtre ajouté à la liste des néographes modérés, catégorie des grands hommes.

ofl'rir. Voilà lea barbares qui ont fait les langues modernes, »

En feuilletant au hasard le dictionnaire, il me tombe sous les yeux deux mots dont l'examen suffirait à montrer combien Voltaire et Condiliac ont raison , combien il est vrai que notre langue est faite de pièces et de morceaux, sans logique, au hasard.

Ces deux mots sont étrenncs et escarpins.

Le mot ctrenneS vient du latin strena, strenœ, qui, en latin comme en français, si^ni^e présent du jour de Van. Le mot escarpins vient de carpi, souliers coupés, souliers à simple semelle*.

Eh bien ! je vous demande un peu pourquoi de strena on a fait étrcnnes^ en retranchant Ys qui était là, et pourquoi de carpi on a fait escarpins , en mettant un s qui était absent? Pourquoi cette anomalie? ce n'est pas pour la douceur de la prononciation : escarpins n'est pas plus doux à prononcer que écarpins, Estrennes ne serait pas plus dur que ne l'est étrenncs.

Bref, c'est de l'arbitraire sans raison aucune. C'est du langage comme en font les gens des carrefours : voilà le feu sacré que conservent les vestales de l'Académie.

A propos du mot étrennes, que l'on me permette une petite remarque philologique. Strena^ le mot latin, vient de strenuus^ brave. Les étrennes étaient donc considérées à Rome comme d^s présents guerriers faits aux enfants

pour exciter dans leur àme l'amour des combats. C'était donc, dès ce temps-là, le régime des fusils de hois, sous le nom et la forme des armes d'alors; c'était le régime de l'épée des bambins, de la giberne enfantine, du gardenational en cotillon. Ainsi, la vraie tradition des étrennes {strena, strenuus), c'est le cadeau guerrier. Les bonbons, les livres, sont des présents du jour de l'an, mais ce sont des cadeaux trop pacifiques pour mériter le nom d'^trennes. Ce ne sont pas non plus des étrennes que la pièce de monnaie donnée aux portiers, aux employés, etc. L'idée de bravoure ne saurait généralement s'appliquer à ces personnes-là.

Nous avons ainsi beaucoup de manières de parler qui sont fausses, inexactes. Ce sont les petits chagrins de la philologie. En revanche, elle a aussi de grands bonheurs. Oh ! quelle belle étude il y aurait à faire sur les progrès des idées et des sentiments prouvés par certains mots ! Comme il y aurait une belle page d'histoire égalitaire à faire sur la progression suivante, par exemple : esclave "çmelle , serve ^ servante^ domestique , bonne !

'3) En fait de langage, les Juifs sont ce que vous les coraaissez en tout : il n'y a place que pour eux,

l ne connais pas de phénomène historique plus divertissat que celui de cette peuplade, ramenant tout à elle, croynt que tout a été fait pour elle, affirmant que le Créa^ur des mondes s'occupe d'elfe exclusivement.

Je trouve chez les Grecs un amour-propre national très caractérisé, surtout à Fépoque des guerres Médiques. Je ne jurerais pas que les vainqueurs de Marathon, de Salamine et de Platée, n'ont point embelli leurs exploits, et Xerxès, sans doute, a été un i^eu caricaturé par le CAorivari de nos ancêtres en ligne directe, les Athéniens.

Les Grecs, comme les Romains, ont eu, dans leurs annalistes primitifs, des apologistes plutôt que des historiens. Mais il n'y a rien de choquant dans le sentiment qui dicte leurs exagérations souvent ingénieuses.

Là bas, sur les bords du Jourdain, c'est toute autre chose. Cette race égyplico- arabe se présente avec un orgueil lourd et grossier qui vous irrite. iVul bon sens. La fausseté du jugement est manifestement la qualité dominante de l'historien. C'est de l'histoire vexante.

D'abord, ils ne peuvent pas remuer sans que le Ciel entier ne s'émeuve. Et, remarquezrle bien, vous ne trouvez pas chez eux la candeur théologique des narrateurs du siège de Troie, par exemple. L'Olympe partagé pou" cette bicoque : cela fait sourire et ne choque pas. Mai» en Chanaan on ne rit jamais. Le Jupiter de ce pays ra pas à côté de lui la balance de Thémis. Pour plaire à les bons Juifs, il voue tout le reste à la désolation et « la mort. Il s'occupe des plus petits détails de guerre : il fait des plans d'attaque; il dresse des programmes de carnage. Le massacre des prisonniers l'intéresse spéialement, et ce brave roitelet, chez lequel on devine ua âme vigoureuse, Saul, est répudié par cet embryon d Grégoire Vil, Samuel, parce qu'il a épargné la vie de je

ne sais quel Agag, pauvre chef de tribu vaincu et suppliant.

Il n'y a pas un moment de relâche là-haut. LesElohims sont toujours en campagne pour messieurs les Arabes. Ce sont eux qui président à ces fameuses batailles livrées et gagnées par 300 hommes armés de casseroles ; ce sont eux qui donnent aux mirlitons de Saint-Cloud la force étonnante de renverser les fortifications de Paris !

Quand ces Léonidas de Sodome et de sa banlieue n'ont pas eu le temps de parfaire une de leurs grandes batailles à coups de pots de terre, ou bien à canonnades de trompettes, les Elohims trouvent un tnoyen fort simple de les aider : ils arrêtent les mouvements des sphères dans Tocéan infini des cieux, et le jour se poursuit jusqu'à minuit passé. C'est qu'en effet, des guerriers de cette force ont besoin de voir clair, pour jouer du mirliton ou pour jeter des soupières k la tête du Philistin.

Pauvre Philistin!... au moins, il faut te réjouir d'une choi^. Si tu as été bien rossé, tu as été aussi. bien illustré : ta Dalila est plus connue de la postérité que la grande Aspasie des Grecs ; la fameuse victoire de la Mâchoire d'Ane, où tu succombas, est plus populaire que Marathon, TyiJabrée, Magnésie et Pharsale; plus que Troie, plus que Carthage, plus que les capitales de Perse, tu as eu les dieux contre toi, et les cœurs sensibles, à jamais, saluant la colossale infortune, et disant :

Victrir. causa dits placuit, sed vicia Catoni !

(4) Les langues^ suivant la belle et profonde théorie de Condillac , sont des méthodes analytiques, parties du cri simple, pour arriver aux merveilleuses combinaisons que nous admirons dans les idiomes des différents peuples.

Nous regretterions d'écrire une étude sur le langage, si incomplète que soit cette étude dans son objet, et surtout si imparfaite qu'elle soit dans son exécution, sans dire un mot de cette question tant agitée : Quelle a été l'origine des langues humaines?

On sait qu'il y a maintenant sur ce point mystérieux deux opinions fort tranchées : l'opinion qui se personnifie au xviii^ siècle, dans l'abbé de Condillac, et l'opinion dont le laïc de Bonald s'est fait l'interprète en ce siècle-ci.

Suivant Condillac, dont les idées k cet égard sont développées dans la première partie de la Grammaire, chapitre II, l'homme est conformé pour parler le langage des sons comme il est fait pour parler le langage d'action. De même que, au moyen du geste, de l'attitude, du regard, et de tous les mouvements de sa personne, l'homme primitif représentait ses idées par des images sensibles, de même il dut en venir, par la conformation de son être, à tracer de pareilles images avec des cris, avec des articulations grossières, avec des voix. Il commença sans doute par imiter les objets qui font quelque bruit. Quant à la peinture des autres, il y arriva par l'analogie. Du reste, en se formant naturellement, les langues se sont élaborées, pour ainsi dire, sans nous, comme nos sensations

elles-mêmes; en y travaillant, les premiers hommes n'ont fait qu'obéir servilement à une impulsion intime, qui les poussait à parler, çn même temps qu'elle les induisait à penser,

Rousseau s'était fait, sans doute, tous ces raisonnements ; car, lorsqu'il abordait une question, il la creusait bien, et il y mettait toute son âme. Mais cette métaphysique descriptive ne le satisfit pas. De comment en cela? en comment cela? il en vint à se demander, avec un vif sentiment du mystère qui enveloppe cette origine, ainsi que toutes les origines : Gomment l'homme primitif a-t-il pu dire le nom d'une chose, s'il n'avait déjà pensé le nom de cette chose, et s'il avait pensé le nom de cette chose, qui lui avait appris ce langage intérieur?

« Si les hommes, dit-il dans le Discours sur Vlné- (( galité, ont eu besoin de la parole pour apprendre à « penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir « penser pour trouver l'art de la parole ; et quand on a comprendrait comment les sons de la voix ont été pris <( pour interprètes conventionnels de nos idées, il resteu rait toujours à savoir quels ont pu être les interprètes « mêmes de cette convention pour les idées qui, n'ayant (i point un objet sensible, ne pouvaient s'indiquer ni par « le geste ni par la voix; de sorte qu'à peine peut-on « former des conjectures supportables sur la naissance « de cet art de communiquer ses pensées et d'établir un « commerce entre les esprits. Pour moi, convaincu de « l'impossibilité presque démontrée que les langues

« aient pu naître et se former par des moyens purement a humains , je laisse à qui voudra l'entreprendre la dis- « cussion de ce difficile problème. ))

Dans un autre écrit, dans un petit travail assez médiocre sur r Origine des Langues , Rousseau revient encore sur son idée, en ayant soin, cette fois, de s'abiiter derrière une autorité : « Dans toutes les langues, dit-il, les exclamations les plus vives sont inarticulées; les gémissements sont de simples voix^ les muets, c'est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés : le père Lami (*) ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d'autres, si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. »

Guillaume de Humboldt, sans nier comme Rousseau que les langues aient pu se former car des moyens purement humains, et tout en ayant l'air, au contraire, de revendiquer le langage comme une propriété essentielle de notre nature, s'embarrasse aussi dans je ne sais quelles hésitations :

« La parole, dit-il. Mémoires de l'Académie de Berlin,^ <c 1822, p. 2/i7, la parole, d'après mon entière convic- « tion, doit être considérée comme inhérente à l'homme; « car, si on la considère comme l'œuvre de son intellect (( dans la simplicité de sa connaissance native, c'est « absolument inexplicable ; le langage n'a pu être in-

(*) Auteur d'une Rhétorique importante où il est question de la langue universelle. Je n'ai pas lu cette Rhétorique^ ayant toujours reculé derant la pensée de l'attendre deux heures à la Bibliothèque Impériale, et, peut-être, d'attendre inutilement : on sait quel lieu

c*est que cette Bibliothèque.

<( venté sans un type préexistant dans Vhomme, Par « quelque procédé mystérieux de la nature, les langues « ont été en quelque sorte jetées en moule, mais en « moule vivant, d'où elles se dégagent avec leurs belles « proportions ; et ce moule, c'est^ Fesprit de l'homme. »

Guillaume de Humboldt a écrit sur le même objetdans sa Lettre à M. Ahel de Rémusat sur la nature des formes grammaticales, Paris, 1827 :

« Je suis pénétré, dit-il, de la conviction qu'il ne faut « pas méconnaître cette force vraiment divine que récè- <( lent les facultés humaines, ce génie créateur des « nations, surtout dans l'état primitif, où toutes les « idées, et même les facultés de l'âme, empruntent une « force plus vive de la nouveauté des impressions, où « l'homme peut pressentir des combinaisons, auxquelles « il ne serait jamais arrivé par la marche lente et pro- « gréssive de l'expérience. Ce génie créateur peut fian- « chir les limites qui semblent prescrites au reste des « mortels , et s'il est impossible de retracer sa marche, n sa présence vivifiante n'en est pas moins manifeste. « Plutôt que de renoncer, dans l'explication de Torigine a des langues, à l'influence de cette cause puissante et « première, et de leur assigner à toutes une marche (( uniforme et mécanique qui les traînerait pas à pas « depuis le commencement le plus grossier jusqu'à leur « perfectionnement, j'embrasserais l'opinion de ceux qui « rapportent l'origine des langues à une révélation im- <( médiate de la Divinité. »

C'est sur ce fond de desiderata mystérieux que M, de

Bonald a élevé sa théorie fameuse de Torigiao divine du. langage, théorie qui se résume dans cette sorte d'axiome philosophique : u Que l'homme a eu besom de penser sa parole avant de parler sa pensée. ))

On connaît la philosophie mystique qui est résultée de tout ceci. Le logos divin a plus ou moins miraculeusement ébranlé Tair (*) pour induire le logos humain à se formuler. Celui (( qui éclaire tout homme venant en ce monde » a éclairé le verbe intérieur de l'homme, et le verbe extérieur est émané de cette illumination suprànaturelle. Et de même que le verbe est la parole de Dieu, de même, exactement, l'action du verbe divin sur le verbe humain est la parole de l'homme. Bref, tout vient du verbe, tout s'explique par le verbe, tout est dans le verbe, tout est verbe, gloire au verbe !

Voyons, lecteur, en bonne conscience, que pensez-vous de tout ce verbiage? Moi, je vais vous dire franchement mon opinion.

Le fond de cette métaphysique peut se réduire au raisonnement suivant qui, de par Aristole, se nomme un sorite, je crois :

L'homme primitif n'a pu parler sans une pensée préalable.

Mais cette pensée préalable n'était une pensée qu'à la

(*) Ces messieui's de l'école phono-théocratique ne s*expliquent pas clairement sur la question de savoir comment le logos s*y est pris pour donner sa leçon de parole. A-t-il parlé matériellement ? Est-ce un ange qui a parlé ? Le logos s'est-il contenté d'inspirer la parole intérieurement ? Autant de mystèr(«.

condition de s'analyser^ et, en s' analysant ^ de se vêtir en quelque sorte d'une formule intérieure ;

Mais cette formule intérieure, cette conversation de l'esprit avec lui-même, c'était déjà une parole;

Mais, ainsi, nous sommes enfermés dans ce cercle vicieux, savoir : que la parole a été nécessaire pour inventer la parole ; .

Mais alors cette parole primitive, trame merveilleuse,

sur laquelle se sont brodées les langues, comme des variations se brodent sur un air principal, c'est ou bien, suivant M. de Bonald, une révélation positive du verbe divin, enseignant à l'homme à parler, comme l'homme, aujourd'hui, l'enseigne à l'enfant, ou bien, suivant Humboldt, c'est quelque chose d'inné, de spontané, excluant toute idée de tâtonnements et d'exercices successifs.

Donc, pour préciser la conclusion, ou l'homme a reçu de la Divinité une leçon de parole, ou l'homme a été créé tout parlant.

Je pense avoir formulé par ce sorite, plus précisément qu'elle ne l'a encore jamais été, la théorie de la révélation divine du langage. Oo voit que je ne veux pas atténuer les raisons de mes adversaires. Maintenant, j'examine ce que valent ces raisons.

L'assertion mère de tout ce raisonnement, celle qui sert de pivot à la théorie, c'est qu'il n'y a point de pensée sans parole intérieure.

Qu'est-ce à dire?

Je suppose le premier homme et la première femme se

rencontrant dans l'Éden, ou, vu Fépée flamboyante de

Fange qui est à M porte, aux environs de TÉden. S'ils ont des sensations, ils s'en rendront pour le moins aussi bien compte que le chien qui jappe derrière la haie voisine : qu'en dites- vous? Pour savoir qu'ils sont amoureux l'un de l'autre, ils n'auront pas besoin de se faire des discours intérieurs ; pour pousser de petits cris inarticulés, comme font en leurs ébats Tibi et Blondinette, ils n'auront pas besoin non plus de verbes^ de logos intimes. Approfondissez l'idée, je vous en prie : n'y a-t-il pas, chez le chien, des sensations, des analyses de sensations, je dirai plus, de véritables pensées, sans formules? Pourquoi pas de même chez l'homme, dont les sensations sont plus délicates et plus parfaites dans leur ensemble, chez l'homme qui est un animal d'un ordre infiniment plus élevé ? Quoi ! ce que peut l'animal, l'homme ne le peut pas? De quel droit le prétendez- vous?

Moi, je vous dis, et je suis fondé sur une expérience invincible, qu'il y a des analyses sensitives et intellectuelles chez le chien, analyses sans formules verbales, et j'ajoute qu'un phénomène analogue a pu et dû se produire pour l'humanité.

Vous ne pouvez pas me dénier cette analogie et ses conséquences, entendez-vous bien, révélationistes I car autrement il ne vous resterait qu'une hypothèse, ce serait de me dire qu'il faut pousser l'analogie jusqu'au bout, et reconnaître que les pensées des animaux ont aussi des formules, et alors moi je vous dirais : AhJ Tibi et Blondinette ont aussi des formules : bien 1 mais alors il y a eu une révélation pour eux aussi; mais alors le logos

divin a agité leur sens intime, et, malheureusement, ses efforts n'ont pas abonli ; ou plutôt, le logos a scindé son œuvre; en professant par ici, il a fait des êtres parlants, et en professant par là, il a fait des êtres muets : il est bon à tout faire.

Un des arguments les plus chers à ceux qui prétendent qu'on ne peut penser sans parler, c'est l'argument de faif tiré de Fimpuissance intellectuelle des sourds-muets et de cetix que le hasard a séquestrés de la société.

L'impuissance des sourds-muets a été affirmée par beaucoup d'autorités. « Les sourds-muets, dit l'abbé de « rÉpée, sont réduits en quelque sorte à la condition « des bêtes, tant qu'on ne travaille pas à les retirer « des ténèbres épaisses dans lesquelles ils sont ensevelis. « — Borné au seul mouvement physique, dit Tabbé Site card, le sourd-muet n'a pas même, avant qu'on ait « déchiré l'enveloppe sous laquelle sa raison demeure « ensevelie, cet instinct sûr qui dirige les animaux. Le (( sourd-muet est seul dans la nature, sans aucun exer- « cicç possible de ses facultés intellectuelles, qui demeu- (( rent sans action et sans vie, à moins qu'une main bien- « faisante ne parvienne à le tirer de ce sommeil de mort. <t Quant au moral, il n'en soupçonne même pas l'exis- (( tence. Il n'a des yeux que pour le monde physique, et « encore quels yeux ! il voit tout sans intérêt Le monde (( moral n'existe pas pour lui, et ses vertus comme ses « vices sont sans réalité. Tel est le sourd-muet dans son (( état naturel; le voilà tel que l'habitude de l'observation, (( en vivant avec lui, m'a mis à même de le dépeindre. )>

Quant aux personnes séquestrées de la société, tout le monde connaît les histoires que l'on raconte d'habitude : la fille sauvage de Chartres, Gaspard Hauser, etc., etc.

Je négligerai ces aventures de séquestration, dont aucune n'est exactement appréciable, pour m'en tenir aux sourds-muets, dont on peut raisonner d'une manière "positive.

Assurément, l'autorité de l'abbé de l'Epée et de l'abbé Sicard est fort considérable en cette matière. Cependant, qu'il me soit permis de discuter les citations qui précèdent. De quels sourds-mùets s'agit-il? de quelle incapacité intellectuelle et morale s'agit- il? Voilà sur quoi il importe de s'entendre.

L'abbé Sicard et l'abbé de l'Ëpée, deux admirables bienfaiteurs de l'humanité, le premier surtout (*), ont passé leur vie à plaider la cause des pauvres sourds-muets, et, pour les rendre intéressants, ils ont peut-être un peu chargé le tableau de leur incapacité native. Examinons la chose froidement.

J'ai beaucoup connu un petit enfant sourd-muet ; je suivais, avec une anxiété toute philosophique, ses pas et démarches, ses moindres gestes et mouvements. C'était bien le petit être le plus intelligent qu'il soit possible d'imaginer. Il souriait avec une grâce particulière. Quand il avait faim (il avait dix-neuf mois) \ il prenait sa mère par son jupon, et il la conduisait à l'endroit ou était le

(*) L'abbé Sicard a été fort justemeiit critiqué pour son caractère personnel. On sait qu'il était un des adversaires les plus hargneux de la Bévolutinn.

pain. Il avait même de la pudeur; quand on changeait son linge le soir, il paraissait ennuyé qu'on le regardât, et il cherchait à cacher sa nudité avec ses mains. Seulement, il est incontestable qu'il poussait de petits grognements très peu harmonieux.

Que voulez-vous ^ue je conclue de cela? que voulezvous que j'écrive au bas de ce tableau? Je ne puis écrire que ceci : il lui manque le sens par lequel on acquiert la plupart des idées de convention, l'ouïe, et à intelligence» égale, il est certain que cet enfant sera moins, beaucoup moins commode à instruire qu'un autre.

Eh bien! après? s'ensuit-il, comme vous le voulez, que le sourd-muet prouve que nous pensons, ^ous autres, par suite d'une révélation de la parole? Quelle conclusion absurde ! Mais il n'y a rien de commun entre la question de l'éducation spéciale qu'exige l'état de sourd-muet, et cette autre cpieslion : L'homme pense-l-il nativement sans le secours d'aucune langue révélée? Mais le sourdmuet, au lieu de prouver pour vous, prouve contre vous : si peu qu'il pense, il pense toujours bien autant que les animaux, et il pense sans formule ! et il ne pense pas sa parole avant de parler sa pensée !

Que nous disent l'abbé de l'Epée et l'abbé Sicard? Ils nous disent que les sourds-muets manquent de sens moral, qu'ils n'ont pas l'idée de Dieu, qu'ils n'ont pas de notions métaphysiques, qu'ils sont réduits à la condition des bêtes si on né leur donfte pas l'instruction, que leurs facultés sommeillent si elles ne sont éveillées par renseignement.

Eh bien! après? est-ce que tous les enfants, même parlants, n'en sont pas là? Est-ce que vous croyez, par hasard, que Fenfant parlant devinerait ieoa, s'il n'y avait des professeurs ? Est-ce que vous croyez que l'enfant parlant irait imaginer par lui-même qu'il est immoral à une femme, dans notre société divinisée, de montrer la moitié de son sein, et qu'il n'est pas immoral d'en montrer les deux cinquièmes et un quart et demi? Est-ce que vous imaginez que toutes vos drôleries grotesques soni dans la nature ? Ah ! bon Dieu, le rire me gagne : vraiment ! Une preuve du besoin et de la nécessité de la révélation, c'est qu'on n'inventerait pas tout seul la morale d'Escobar et la religion de Torquemada ? Ah ! çà, comme je vous l'ai déjà demandé plus haut, vous croyez donc que l'humanité est bien bête?

Dans toutes les discussions qui ont lieu sur cette matière, il ne manque qu'une chose, mais elle est essentielle, c'est de savoir de quoi l'on parle.

Voulez-vous dire que l'homme n'a pas pu avoir la moindre pensée sans que sa pensée eût une formule verbale toute faite dans son esprit, et qu'ainsi il n'a pas pu se faire comprendre de son semblable, par la voix, même un seul instant, avant qu'il n'ait eu une révélation du verbe? Si vous voulez dire cela, je vous affirme que c'est insoutenable, que c'est là une invention gratuite d'une Qiétaphysique aux abois , que cela ne repose ni sur une intuition de conscience, ni sur l'expérience, ni sur quoi que ce puisse être qui soit de mise eu argumentation philosophique.

Voulez-vous dire, au contraire, qu'il est extrêmemen difficile d'expliquer le phénomène accompli d'une langue toute faite avec les dédutîtions , les profonds sentiments d'analogie, les analyses étonnantes qu'elle suppose? — Je crois que c'est là votre pensée au fond. C'était, dans tous les cas, la pensée de Rousseau qui , dans un de ses moments de boutades mystiques, vous a fabriqué cette arme de mauvais aloi : « Pour faire une langue, dit-il, « toujours dans le Discours sur l'inégalité, il falloit rari- (( ger les êtres sous des dénominations communes et « génériques; il 'en falloit connoître les propriétés et les « différences ; il falloit des observations et des défini- « lions, c'est-à-dire de l'histoire natufelle et de la meta- « physique, beaucoup plus que les hommes de ce temps*là « n'en pouvoient avoir. »

Nous y voilà : ces messieurs prétendent que le père Adam n'a pas pu avoir une langue savante. Qui vous dit le contraire ? iMais, pauvres gens ! vous vous battez avec des moulins à vent ! Vous enfoncez des portes ouvertes ! Jamais l'École de la sensation ne vous a dit que les premiers hommes avaient « rangé les êtres sous des déno- (( minations communes et 'génériques, qu'ils en avaient <( parfaitement connu les propriétés et les différences, « qu'ik» savaient de l'histoire naturelle et de la métaphy- « sique, etc> » Elle vous dit et vous répète que l'humanité a balbutié un temps infini avant de parler ; elle vous dit que, pour arriver à faire une œuvre supportable, avec sa faculté native de la parole , résultant de la forme de ses organes, elle a mis pour le moins autant de temps qu'elle

on a mis pour faire, avec ses lacullés industrieuses et artistiques, un instrument de musique ayant le sens commun ; elle vous dit que Gain n'a pas plus parlé le même langage que Noé, qu'il n'est arrivé à Abel d'avoir, au milieu de ses troupeaux, une flûte aussi bien composée que celle de Tubalcaïn. A chaque jour sa tâche. Après le signe est venue l'exclamation ; après l'exclamation est venu le substantif, et ainsi de suite, jusqu'aux langues organisées qui se parlaient hier, dans cette période toute récente de l'humanité, qu'on appelle «le monde antique» pour faire plaisir aux bons rabbins.

« On dira sans doute, comme paile le grand Condillac « en un langage âont nous regrettons bien de ne pou- « voir imiter le calme et la puissante modestie , on dira « sans doute que toutes les'connaissances sont nécessaires « k quiconque veut savoir une langue parfaitement, et « j'en conviens. Mais le sont-elles à un enfant à qui il « suffit pour ses besoins de s'expiûmer grossièrement, et « à qui il ne faut qu'un petit nombre de mots ? Or, le « langage d'un enfant est l'image de la langue primitive, (t qui, dans son origine, a dû être grossière et très bor- « née, et dont les progrès ont été lents, parce que les <( hommes avançaient lentement de connaissances en « connaissances. Voilà sans doute à quoi Jean-Jacques « Rousseau n'a pas fqjt attention. Il a vu tout ce qu'il « fallait pour faire une langue où il pût développer son « génie comme dans la nôtre, et il a jugé avec raison « qu'elle n'a pu être l'ouvrage des hommes qui ont les « premiers prononcé des sons articulés. Mais pour faire

u une langue impai'faite, telle qu'aui*ait pu être la langue « primitive, ou telle que celles de plusieurs peuples <(* sauvages, je crois qu'il n'était point nécessaire de « connaître les propriétés des choses, puisque aujour- (( d'hui nous-mêmes nous parlons de bien des choses

({ dont nous ne connaissons pas les propriétés »

Maintenant, que Guillaume de Humboldt ne comprenne pas parfaitement comment a pu s' opérer le progrès successif des langues, c'est possible; je ne me charge pas d'expliquer cette merveille humaine , pas plus que la merveille de l'invention des arts, pas plus que toutes les merveilles qui se trouvent à l'origine des choses; ce sont autant d'X mystérieux qui resteront probablement toujours inconnus. Mais, en ce point, comme en tout le reste , je dis que là où est la nature, je ne vois pas la nécessité d'invoquer la sur-nature ; je dis que cette prétendue solution, pour être fort commode , comme le sont tous les Dei ex machina du monde , n'en résout pas davantage la difficulté philosophique qui nous occupe ; je dis que cette théorie du langage n'est que le premier chaînon d'une longue série d'échafaudages mystagogiques, qui ne reposent sur rien que sur la crédulité, qui ne mènent à rien qu'à l'abrutissement de l'esprit par l'orgueil dogmatique , et à l'exploitation des consciences par l'ineptie intolérante et par l'escroquerie sacrée ; je dis enfin que, bien contrairement à M. die Humboldt, — et, certes, je le pense, avec le môme droit que lui, quand il s'agit, non pas d'une question de science, mais d'une question d'intuition philosophique, — plutôt que d'accepter l'idée d'une

révélation immédiate, j'accepterai toutes les théories qu'on me présentera, et surtout celle qui s'accorde si bien avec l'expérience universelle, en me montrant l'homme débutant par un essai grossier, et arrivant, par degrés successifs, à la conception , à l'ambition et h la réalisatioo partielle de l'idéal !

Nous n'avons pas songé à construire ici une thèse complète et en règle, contre la théorie de H. de Bouald. Nous ne voulons , nous ne pouvons qu'indiquer rapidement des idées dont l'exposition entière demanderait une publication spéciale. Mais, pour achever cette esquisse, nous mettrons encore quelques observations sous les yeux du lecteur.

Toute discussion sur les origines est absurde, par une raison toute simple, c'est que ni vous ni moi ne savons ce qui en est. Quant à moi, je n'en discute pas pour affirmer une doctrine sur ce qui a été ; je dis seulement ce qui a pu être ; de plus, l'orgueilleuse et brutale certitude des dogmatistes m'oblige à affirmer énergiquemeut que certaines choses, qu'ils disent, n'ont pas pu être, n'ont pas été.

Je me place dans leur hypothèse. \

Comment cette révélation de la parole se serait-elle faite? Sont-ce des articulations et des voix que Dieu aurait fait entendre à l'homme? La voix de qui ? la voix de quoi ? Où était le gosier modèle ?

Vous me dites : C'est ml mystère. Pourquoi, alors, en parlez-vous? Un inystère est mie chose dont personne ne

sait le premier mot : taisons-nous donc, par conséquent, les uns et les autres. Ils sont délicieux , vraiment î Ils ims^inent une histoire qui fait bondir le sens commun, et ils disent : C'est un mystère ! Et ils croient que tout est fini par là !

Mais moi aussi , à ce prix-là, j'«n vendrais des mystères. Pourquoi pas ? Les gens de Charenton, quand je voudrai, m'en fabriqueront à bon compte : j'y songerai!

Autre petite difficulté :

En fait de langues , nous pouvons parler un peu de la tour de Babel. Un homme qui croit à la révélation du langage doit nécessairement croire un peu à la confusion des langues ; un bon orthodoxe va même beaucoup plus loin.

Voici ce que conte la Genèse^ chapitre XI :

« Avant que les hommes se séparassent pour se ré- <( pandre sur toute la terre, ils se dirent les uns aux <( autres : Bâtissons une ville et une tour qui s'élève jus- « qu'au ciel, et qui rende notre nom célèbre. Mais Dieu, « irrité de leur dessein, confondit leur langage et ils « furent obligés de se séparer ; et cette tour fut appelée (( Babel, c'est-à-dire confusion, parce que c'est là que , « Dieu confondit le langage des hommes. »

Dites-moi : c'est donc le logos qui, là, instantanément, a révélé toutes les langues de la terre? Et comme ces^ langues ont été subitement créées et parlées, "ce divin logos est donc' l'auteur de tous leurs détails, même de leurs détails grossiers, vulgaires, obscènes ?

Remarquez-le bien : vous ne pouvez plus ici, comme pour le langage primitif, m' alléguer une révélation fon-

daineiitale qui souffre ensuite des développements successifs de la part de l'homme. Ici, pour le cas pressé dont il s'agit, le logos doit tout achever d'un seul coup. Il confond, hic, et nunc, et subito, les langues humaines ; donc il compose tout l'ensemble de ces langues ; donc il en accepte l'entière et absolue responsabilité?

Si vous me répondiez que les choses se sont passées autrement, que l'humanité a été induite à créer ellemême, suivant le type primitif, les variétés de son langage, je vous ferais observer qu'alors nous sommes tout à fait sortis de notre thèse ; je vous enfermerais dans votre concession imprudente; et je vous dirais : L'homme a donc pu, à un certain moment, penser sa parole avant déparier sa pensée? Il a donc pu, sans le secours du verbe intérieur, arriver à la communication de ses idées par les sons ?

Allons ! ma sœur Anne, monte sur la touf de Babel ; elle est bien haute, quoique inachevée; elle a, d'après le Jacult, pieux livre talmudique, quatre-vingt-un mille pieds, quelque petite chose comme vingt-sept mille mètres: peut-être, de ce point élevé, tu verras la solution venir. Je l'attends.

(5) De tout cela je conclus qu'il y a urgence d'organiser un instrument provisoire.

J'admire comme nous sommes peu pressés en fait d'améliorations. Cette fusion des langues européennes, dont

on parle, ne sera opérée que daii:? un tein|>s for! long, si jamais elle s'opère. En attendant, il faut donc rester les bras croisés?

Non ! il faut chercher si Ton ne pourrait pas inventer quelque moyen de suppléer à cette fusion possible et jusqu'à un ceilain point probable. En ceci, comme en beaucoup d'autres choses, suivons l'exemple que nous ont donné les Américains dans la construction des chemins de fer. Voulant jouir promptement de ce magnifique procédé de locomotion, voulant que l'Union tout entière en jouît jusque dans les territoires les plus reculés, ils ne se sont pas amusés à préparer lentement des chemins de fer indestructibles, éternels, dernière expression de l'art qui travaille à loisir. Ils ont coupé de grands arbres, construit à la hâte des pilotis gigantesques, improvisé des chaussées, étendu comme des chemins de fer vierges, en attendant les chemins de fer de la civilisation. Et ainsi, en quelques vingt années, ils ont éleVé leur niveau industriel et commercial au-dessus du niveau de tous les peuples du monde.

Peut-être y a-t-il une méthode semblable à suivre pour la langue générale. Cherchons un bon provisoire, en laissant la force des événements historiques préparer le définitif.

(6) Cette chose tant iwêdhe, V universalité de la langue française.

L'opinion qui vout que la fusion des langues euro-

péennes soit, dans Favenir, la solution du grand problème de la langue universelle, a été parfaitement exprimée par Fourier :

« Les relations des peuples, dit Fourier, prendront un « tel degré, une telle activité, que sans cesse ils s'em- « prunteront les uns .aux autres des radicaux, des tour- « nures de phrase ; chaque idiome local versera dans la « langue générale tout ce qu'il a d'original et d'éner- « gique ; on sent qu'avant peu d'années les langues « purement nationales se seront épuisées, en apportant « leurs éléments les plus précieux h la langue d'unité, « qui ne serait plus le français, tissu primitif, mais un « riche et magnifique langage, seul digne de l'humanité « associée, parce qu'il résumerait en lui le génie de tous « les peuples. )> •

lY

LES MÉTHODES STÊNOGRAPHIQUES

Simplifier.

(Emile dkGihardin.)

De même que la pensée , l'expression et la peinture de la pensée devraient être vives comme l*éclair.

(Andrkas.)

La sténographie devrait, dans une certaine mesurf DAQDSRRÉOTTFER ".d rarole.

'Andrîas.)

lie Principe des lKéfiMi*iiie0«

Nous avons peu de chose à dire des méthodes tachy graphiques, ou sténographiques , ou okygraphiques. Nous nous bornerons à indiquer les bases essentielles que doivent se proposer les réformateurs.

Toute réforme en ce genre doit nécessairement, si elle a pour but de simplifier sérieusement la sténographie, se baser sur deux principes.

Premièrement : utiliser l'idée de la portée musicale, suivant l'indication déjà ancienne d'Honoré Blanc. La portée, outre qu'elle permet l'emploi de signes beaucoup plus simples (1), facilite singulièrement la lecture des hiéroglyphes stépographiés.

Secondement : se baser sur la phonographie la plus absolue. Tout sténographe qui veut orthographier suivant l'orthographe de l'usage, est un sténographe arriéré.

fine Expérimentetion*

L'auteur de ce livret avait été invité, il y a quelque temps, à aller voir l'application d'une nouvelle méthode okygraphique. Il se rendit avec empressement à cette invitation.

Les sujets de l'expérience étaient les enfants d*un docteur médecin , dont le zèle pour le bien et le progrès est au dessus de tout éloge, le docteur de Bonnard.

Les enfants du docteur de Bonnard ont été formés à la sténographie d'après la méthode de^fl. Leray,

dont il est question plus haut dans Tétude sur la réforme orthographique , et qui est un des grammairiens les plus consommés de Paris.

Je fus véritablement étonné de ce que je vis. Un de ces sténographes bambins, un enfant de huit ans, écrivit sous mes yeux avec une rapidité incroyable, et qui n'avait rien de comparable à ce que j'avais vu à la Chambre législative dans les tribunes des rédacteurs, ni même au bureau des sténographes du Moniteur,

Cette expérience'm' engage à recommander fortement la méthode de M. Leray. Elle repose sur les principes émis plus haut. De plus, M. Leray est arrivé à retrancher les voyelles de l'écriture en attachant leur nom d'une manière fixe aux lignes de la portée. C'est là un pas immense. La lettre b, par exemple, écrite au-dessous de la première ligne, signifie 6a, sur la première ligne elle-même, bé, dans le premier interligne, beu, sur la seconde ligne, bi, etc.

Je dois même ajouter ici un renseignement utile. M. Leray s'est entendu avec un musicien d'un grand mérite, M. Perrot, auteur d'une nouvelle méthode musicale, jugée excellente par les autorités compétentes et oflicielles, consistant essentiellement dans la substitution de la portée de trois lignes à Ja portée de cinq lignes ; et les deux nova-

teurs sont arrivés à un résultat tel , que Tenfant, en apprenant la sténographie, apprendrait la musique.

Cest à ces marques de simplicité féconde, que 86 reconnaissent les bonnes méthodes, les idées justes et vraiment neuves, les inventions appelées au succès.

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