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LE CONGRÈS LINGUISTIQUE

Fonniâti patriam diversis gentibus unam ; Urbem eâsti qaod priùs orbis erat.

(RunuDS.)

Il Tiendra \in temps faial et prédestiné qu'Ahrimant sera destniit; et lors la terre sera toute plate , unie et esgale , et n'y aura plus qu'une vie et une sorte de gouvernement parmi les hommes, qui i'aoromt plus Qu'un LAieui uTEi iDZ t et vivront heureusement. (Plutaeqdi, trad. d'AMioi.)

La philosophie, lasse de voir les hommes longtemps divisés par des maîtres qui ont tant d'intérêt & les 'Soler, se réjouit maintenant de les voir, d'un bout à l'autre de la terre, se former en république sous la domination d'une môme langue.

(RiVAlOL.)

Le genre humain doit se réunir en un vaste corps organisé, ayant connaissance de lui-môme. Les intérêts particuliers feront place à l'amour universel , et le but de l'existence sera de former une vie sociale, juste, vertueuse et grandiose & la fois.

(FlQBTI.)

Le Congrès linguistique, annoncé par les journaux, ne devrait être, selon nous, qu'une réunion préparatoire aplanissant les voies à un grand Congrès européen qui pourrait se réunir l'année prochaine, à l'époque de l'Exposition.

Si nous ne craignions de paraître indiscret, nous dirions ici comment nous comprenons la tâche dé cette réunion préparatoire.

Premièrement. Tracer, dans une réunion générale, après des ajournements plus ou moins multipliés et des préparations plus ou moins longues, un grand et large programme comprenant tout ce qui se rattache au langage : la Réforme orthographique, l'Alphabet universel, la Langue Universelle, les Méthodes sténographiques, etc. , etc. -Ce programme doit être un manifeste en faveur de l'Unité.

Le Congrès linguistique peut et doit prendre dans le monde une physionomie aussi ample que celle du Congrès de la paix. Il n'a ni moins d'opportunité, ni moins d'importance pratique. Il a même sur le Congrès de la paix un avantage : c'est que ce dernier ne peut obtenir aucun résultat sans la volonté des gouvernements, tandis que nous pouvons faire, du moins partiellement, notre révolution d'A-B-C, en dépit de tous les Nicolas de la terre.

Secondement. Le programmie étant tracé, le tableau des études permanentes du Congrès étant dressé, l'Assemblée nonmierait des commisi^ons spéciales chargées d'approfondir les questions diverses, de préparer les discussions futures, soit sur l'Alphabet français, soit sur la sténographie^ soit sur la langue universelle. Ces commissions présen-

feraient le résultat de leurs travaux, leurs rapports,, aux époques fixées pour la réunion générale.

Troisièmement. L'Assemblée générale, en vue du Congrès européen de l'année prochaine, ferait surtout préparer et étudier, cette année-ci, la matière dont ce Congrès s'occuperait le plus probablement, c'est-à-dire la question de l'Alphabet universel, et, comme préparation, la question relative à la réforme orthographique, c'est-à-dire à l'organisation rationnelle des Alphabets particuliers de chaque nation.

Nous oserions prédire à un Congrès qui procéderait ainsi, largement et prudemment tout ensemble, un concours certain, tant de la part des savants solitaires, que de la part des organes de la publicité.

Deux journaux ont récemment accueilli des études sur la réforme orthographique : ce sont la Presse et le Siècle.

La Presse, nous n'y revenons pas. Il n'est pas besoin de connaître beaucoup son éminent directeur, pour être assuré d'avance qu'il se prêtera avec empressement à une entreprise aussi humanitaire que celle du Congrès. M. Emile de Girardin (nous le dirions par esprit de justice si nous étions parmi ses adversaires, et nous sommes heureux de le proclamer avec les sentiments de la plus

sincère cordialité), M. Emile de Girardin a ce caractère singulier, parmi les hommes forts de ce temps : c'est qu'on est toujours certain de l'avoir avec soi quand il s'agit d'une idée neuve etclatre, rationnelle en même temps que hardie, grande et simple à la fois.

Oui, j'y insiste, — et je ne saurais le faire plus à propos qu'au moment où le grand journaliste philosophe vient d'être odieusement attaqué dans une publication plus ridicule encore que méchante, — il est une chose par laquelle M. de Girardin force l'admiration même de ses ennemis, c'est sa rare virilité d'âme, c'est Y efficacité qu'il donne toujours, et en quelque sorte malgré lui , à ses idées , à ses affections :. il ne sert que les causes qui lui agréent; mais les causes qui lui agréent , il les sert infailliblement, et toujours énergiquement. Je souhaiterais une pareille honnêteté à tous ceux qui tiennent une plume !

Le Siècle, à peu près à la même époque que la Presse, en novembre 1853, publia un article sur la réforme de l'Alphabet. Cet article, signé du nom d'un écrivain dont les travaux quotidiens sur la politique étrangère sont toujours ianimés d'un vif sentiment patriotique, M. Hippolyte Laniarche, concluait à peu près en ces termes :

«f C'est surtout dans récriture que la réforme de

c( l'Alphabet serait utile. Il ne suffit pas, en effet,

« de lire Timprimé, il faut lire les écritures, et ici

« éclatent d'immenses difficultés. Sans parler de

« l'inhabileté presque générale à tracer des carac-

<i tëres nets et distincts, il y a des complications

« naissant de l'orthographe, qui, ainsi que nous

a l'avons dit d'abord, est tantôt étymologique,

a tantôt phonétique, tantôt idéologique (*) , Com-

« ment la masse des individus, hommes, femmes

« et adolescents, connaissant la manière de tracer

^ les lettres, pourrait-elle se reconnaître au milieu

« des trente-sept manières signalées par Volney

*< de retracer le son an ? Le peuple participe lar-

« gement à la création de la langue parlée; il

a n'a aucune part à l'établissement de la langue

C*) Noos croyons qu'ici l'expression n'a pas rendu exactement la pensée de Fauteur. L'écriture idéologique est celle qui peint matériellement les objets , comme Tandenne écriture chinoise. Dieu merci, nous sommes loin de là; et, certes, nous de?ons nous en estimer bien heureux, car les conservateurs et les fixeurs de l'Institut ne manqueraient pas de nous faire de bons dictionnaires orthodoxes, où la lune serait représentée par un croissant, les yeux, par une losange, avec un rond au milieu, et ainsi du reste ; et , si quelque grammairien démagogue proposait d'éclaircir ces hiéroglyphes, les abbés Régnier du jour se hâteraient de crier à

rATTBNTAT.

« écrite (*) : celle-ci se fait dans les salcms; elle « est réglementée ensuite dans le cabinet des sa- « vants. On ne changera pas cet ordre de géné- « ration, mais on le modifiera avec avantage pour « les masses si l'on parvient à établir une orthoce graphe assez facile pour devenir populaire, >

Un article ainsi conçu est un gage donné^par le Siècle à la cause du perfectionnemfent dans les méthodes et dans les instruments du langage. Ce journal, d'ailleurs, rédigé par toute une phalange d'hommes jeunes, progressites, intelligents, €s^t connu, comme la Presse, pour l'accueil qu'il fait à toutes les idées utiles, et à toutes les manifestations d'un légitime esprit de liberté.

Les autres journaux, à n'en pas douter, seconderont aussi le Congrès. Le ConstituUonnel , comme on l'a vu dans notre étude sur la réforme orthographique, est le premier journal de Paris qui, depuis la Révolution de 1848, ait parlé de la réforme de l'orthographe française, et qui en ^t montré l'avantage dans son application à l'Alphabet arabe. L'article cité plus haut, et signé du nom de M. Henri Trianon, le jeune et savant bibliothécaire de Sainte-Geneviève, porte la date d'octobre 1852, Ainsi, en fait derévolutionarisme abécédaire,

(*) Cette remarque nous parait très juste.

M. Lamarche et moi cédons le pas à M. Trianon, de même que la Presse et le Siècle doivent le céder au Constitutionnel.

11 y a un journal considérable sur lequel il me semble que le Congrès pourra aussi compter beaucoup : ce sont les Débats. Quoique le rédacteur en chef de cette feuille, toujours si distinguée, soit académicien, et que, par conséquent, le présent livre ne soit pas fait pour lui plaire, la question de l'Alphabet universel, par exemple, patronnée par la diplomatie dans la personne de M. Bunsen, ministre de Prusse, trouvera certainement grâce devant des intelligences aussi élevées que celles de MM. Sylvestre de Sacy, le fils de l'illustre érudit, Michel Chevalier, Saint-Marc-Girardin, Alloury, John Lemoine, Rigaut, etc. Je serais bien étonné, par exemple, que l'esprit si franchement libéral, si oseur dans les limites d'une prudente conservation, de M. Michel Chevalier, ne fût pas sympathique à l'idée de détruire les douanes de la pensée, de la communication intellectuelle, en même temps que les douanes qui entravent les communications matérielles et mercantiles.

Quant aux autres feuilles qui se publient à Paris, nous avons déjà pu voir avec quelle complaisance les annonces relatives au Congrès linguistique ont

été accueillies par le Pays, YAthceheum, le Mous-, quetaire, Y Eté, etc., etc.

Eh ! mon Dieu, comment le Congrès n'aurait-il pas pour lui et avec lui tous ces journaux, tous ces hommes? Comment et pourquoi n'aurait -il pas niême l'héritière, chaque jour plus rajeunie, de la" vieille Gazette de France ? Pourquoi pas 1'- Union, qui s'imagine que le passé peut renaître, tout aussi bien que le charmant Charivari, dont les rédacteurs sont toujours les hommes les plus spirituels et les plus philosophes de France? Pourquoi pas?

Tout le monde croit se disputer, mais, au fond, tout le monde est d'accord. Il y a pour cela, d'ailleurs, une bonne raison : c'est que la Providence, qui ne 's'inquiète pas des efforts partiels, et qui agit sur les grandes masses, conduit les générations humaines par les voies inéluctables du progrès fatal. Hommes d'un jour, ombres passagères, nous nous remuons dans notre coin, et nous avons l'orgueil de croire que cela cause quelque branle à l'immense machine, et que nous pouvons faire rétrograder son mouvement. Non ! Chose sublime ! l'orbe roule incessamment , emportant aux régions sereines ceux-là mêmes qui blasphèment le jour, ceux-là mêmes qui appellent la nuit !

Il convient même de faire cette réflexion im-

portante : c'est que nul ne veut être avec le parti du recul; c'est que personne, de volonté, n'est rétrograde. Chaque parti se croit le plus juste , le mieux doué d'intention, le plus progressif dans le sens véritable, le plus ami de l'humanité. J'ai vu des preuves de conviction si fortes Chez l'adversaire qui défendait sa cause que je trouvais exécrable , contre la mienne que je trouvais sainte, que j'ai compris que les volontés sont souvent innocentes des actes , que le même système d'électricité humaine circule dans toutes les entrailles et monte à la plupart des cœurs, que le vrai critérium du bon sens est la tolérance, que la seule propagande utile est l'enseignement pacifique, et que le seul moyen de faire réussir l'idée d'une réforme sociale quelconque, c'est d'en semer les germes dans le sol fécond de la liberté 1

Eh bien ! dans cet esprit de fraternité sans réserve, en dehors de toute préoccupation d'école, de secte, de parti, bien persuadé que, d'une manière plus ou moins inconsciente, tous ceux qui me lisent veulent le bien, le juste, le progrès sérieux en avant, je viens prier, de toute mon énergie, les ' écrivains libres, les hommes engagés dans la presse périodique, tous les penseurs, tous les hommjBs de volonté honnête, de favoriser cette petite chose, ce rien, ce Congrès, que je n'ai pas convoqué moi-

même, je le déclare, dont je connais depuis peu les promoteurs, quoiqu'ils m'aient communiqué leur projet, mais qui est, j'en ai la persuasion intime, un signe des temps, une imperceptible étoile, annonçant une grande aurore, un coup d'archet préludant au puissant concert de l'universelle

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