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L'ORTHOGRAPHE FRANÇAISE

L'écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est.

(VOLTAim )

Hic enjm usus est litterarum ut custodiant voces, et velut depositum reddant legentibus.

(QOIITIUIH.)

dédaigneux : c'est de rire plus fort qu'eux et de pousser plus loin qu'eux le dédain.

Assez de préface comme cela, et entrons en matî^. .

M»m* d« la «pammOmm.

On sait que notre langue française découle de trois sources principales : la langue primitive des Gaulois, le celte ou le velcbç, comme on voudra Tflqppeler ; la langue des premiers vainqueurs de la Gaule, le latin ; et enfin la langue des barbares de la Germanie, le tudesque.

Yeut-on quelques exemples ?

Mots venant du celte : — Tête, jambes sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, coutume, ensemble, etc. , etc*

Mots venant du tudesque : — Marche, halte, maréchal, bivouac, lansquenet, etc., etc.

Mots venant du latin : — Donner, dire, répfmdte^ livre, pain, vin, homme, femme, etc% , etc.

Pour opérer la fusion de ces trois idiomes dans on sQuU pour donner à tous ces mots d'ori^es diverses une certaine identité de physioncmûe, il

fallut bien du temps. Ce ne fut qu^au dixième siècle que la langue française, encore tout enfantine et naïvement bég;ayante, commença à sourdre du milieu de ces éléments opposés.

Pans la période de son incubation» pen4$t9t le qt*, le x^t le xi« et le xu« siècle, le français a*^ crivit exactement comme U se paJ:Iait« Dç qu^lr que origine que f us$wt les mots« quelque durs qiji'ils fussent à ToreiUe^ ils ^ peignaient aqx yeux avec des caractères qui rendaient exactement les sons donnés par la prononciation. Ceci est i^n fait certain, reconnu de tout le gaonde. Le savant Pasquier, qui le constate, ajoute ensuite : a Oj? réforma donc cette grossière façon de parlçr^ et on adoucit cette âpreté. Mais parce que l'ortho^ graphe n offense point les oreilles, elle demeura dofls le même étaX. Depuis, on tacha de réduire récriture selon la pronondatim, ^t eçla n prç^ duit de grandes contestations. x>

Ce passage de Pasquier pose parfaitement }a question en litige. Voilà une langue dont la prononciation s'améliore, tandis que son orthographe reste stationnaire. Les uns veulent que TorthogX9S^ se modifie parallèlement à k proioociation; les autres s'y opposent : de là de grandes coniestations. Que faut-il penser de ces contestekigiB?

— ae-^

limm Patrowi 4e FMée*

Quand un homme se présente dans une société où il ii*est pas connu, il y a des gens qui chuchotent tout bas : Est-il de bonne famille ?

De même, lorsqtfune idée est mise sur le tapis, il est certaines natures d'esprits qui. demandent avant tout : Cette idée a-t-elle des patrons? s*appuie-t-elle sur dès autorités ?

Quoique, dans mon opinion, une autorité ne consacre pas plus une idée qu'un père ne consacre son fils; quoique une bonne raison vaille mieux que cent citations, de même qu'une seule qualité de l'esprit ou du cœur vaut mieux que mille ancêtres, je produirai l'idée de la réforme orthographique dans son histoire, dans sa généalogie, avec le cortège des hommes de mérite et même de gé- We qui l'ont patronnée et défendue.

' 4lrtliiisp»plie italieniie et e^paynele»

> D'abord, nous avons avec nous deux peuples ; nous avons deux grandes et magnifiques langues^

les langues qui ont servi d'instruments au génie de Dante, . et au talent de Cervantes et de Lope de Véga : l'italien et l'espagnol. Ces deux idiomes se sont débarrassés successivement de presque toutes les lettres non prononcées, inutiles, encombrantes, qui se trouvaient dans leurs mots, et depuis une centaine d'années, à quelques exceptions près, ils s'écrivent exactement comme ils se prononcent L'Italien écrivait Homero; comme Y h ne se pro^ nonçait pas, il a retranché Yh; il écrit à présent Omero, et tout le monde sait qu'avec ou sans ft, cela veut dire Homère,

lie* RéfemiateaiHi au XTM* «ièele.

Un fait qu'on ne saurait méconnaître, c'est que la plupart des hommes qui se sont occupés profondément de philologie, de linguistique et dé grammaire (i), depuis trois cents ans, ont été partisans de la réforme orthographique.

Le mouvement réformateur commença au seizième siècle, ce siècle éblouissant d'éclairé, de même que le dix-huitième a été resplendissant de lumières (2).

Le branle paraît avoir été donné, vers 1581,

pftr cm célèbre médecin et professeur de médecine, Jacques du Bois, plus connu sous le nom de Sylvius. Son exemple fut suivi, à peu de temps de là, pair Louis Meigret, de Lyon, et par Jaéqoes Pelletier^ «du Mans. Ces trois personnages s'accorde^ reiit à déplorer la scission qui existait entre Tôrthogre^he et la prononciation de la langtie, "et proposèrent différents systèiâes pour rétabKr Thar»mooie.

Mais celui quû, au seizième siècle, jeta le pi» de lumière sur la question, ce fut ce gr^ind homme, ce grand homme de tendances et de volonté, lecteur du roi au collège de France, Pierre de la Ramée, Ramus. Ramus traita la question de l'orthographe puissamment , en philologue et en philosophe, 6B homme supérieur» Daiis une Grammaire française publiée en 1582 et dédiée à Catherine de Médicis, il critiqua avec verve et profondeur Torthographe usitée de son temps, demandant le retrfinchement des lettres doubles (ex : personne) ; la suppression de Vs au milieu des mots (ex : neutre, vo^tre, fene^tres; toutes choses obtenues depuis, quoique <îonsidérées alors comme scandaleuses), etc. Ramus organisa tout un système pour faire concorder logiquement la langue parlée et la langue écrite.

lies Réfomateiim jmnui liOMta lUTlT.

Au siècle de Louis XIV, les efforts de Ramas furent continués par des grammairiens dont les noms bizarres n'excluent pas les études sérieuses et la capacité : Lesclache et L'Artigault.

Un renfort inattendu vint , à cette époque, se joindre aux réformateurs. Les savants de Port- Koyal n'osèrent point accepter les innovations orthographiques. Ces hommes, d'une si foirte raison, ne purent jamais se résigner à dépouiller en rien le préjugé de l'usage, de l'autorité. Cependant, malgré leur timidité, ils posèrent dans leur Gram^ maire, générale des principes qui contiennent en germe toute la réforme.

Ayant à disserter de l'orthographe,, ils établissent qae pour qu'un Alphabet fût logiquement consti^ tué, les inventeurs auraient dû suivre les règles suivantes :

1° Que toute ligure marquât quelque son, c'està-dire qu'on n'écrivît rien qui ne se pronoaaçftt (critique des mots tels que eau, chaud, plomba «te.);

^ Qae tout son fût marqué par une figure» c'est-

à-dire qu'on ne prononçât rien qui ne fût écrit ( critique des diphthongues telles que eu, ou, qui sont de véritables sons simples et qui devraient avoir leurs caractères) ;

3° Que chaque figure ne marquât qu'un son, ou simple, ou double ( critique des ph, th^ philosophie, thaumaturge) ;

4* Qu'un même son ne fût point marqué par différentes figures (critique des majuscules, capitales, etc.).

« Cela n'empêche pas, continue la Grammaire de Port-Royal, qu'il y a plusieurs diversités entre la prononciation et l'écriture qui se sont faites sans raison, et par la seule corruption qui s'est glissée dans les langues, car c'est un abus d'avoir donné au c la prononciation de Y s devant e et i , d'avoir autrement prononcé le g devant ces deux voyelles que devant les autres. »

Malgré ces belles prémisses, les savants de Port-Royal, réservant toute leur hardiesse pour les discussions jansénistes, se prononcèrent pour le statu quo. C'est si commode de jouir, sur les hauteurs, des béatitudes de la raison et de laisser aller le monde au gré de son caprice ou de sa bêtise !

Mais la masse des écrivains du siècle ne -fit {Mfô comme Port-Royal. A.cceptant les prémiâses, ils

tirèrent la' con^quence. Comme ils croyaieilt à ta légitimité d'une réforme orthographique en général, chacun se mita réformer la sienne en son particulier.

C'est là uti fait intéressant et généralement peu connu.

Vers la fin du dix-septième siècle (3), les idées de réforme orthographique furent adoptées par la moitié au moins des écrivains ; non seulement elles furent adoptées, mais pratiquées. La moitié des livres imprimés à cette époque le fut sans lettres doubles. La vieille orthographe , dont ,tout le monde, y compris Molière, reconnaissait les abus et se moquait, que la plupart, y compris Bossuet, avaient de la peine à suivre, la vieille orthographe, diis-je, fut bannie d'une foule d'ouvrages estimés. Pour ne citer qu'un exemple, les œuvres du célèbre avocat d'Ablancourt étaient imprimées avec l'orthographe réformée. On y lisait : Yéfet produit^ îè crois éfectivement, chose indiférente, etc.

Le P. Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde (4) comme on en trouve à ôette époque (toutes les fois qu'il ne s'agit pas des constitutions de l'ordre, bien entendu), dans la Grammaire française qu'il publia en 1709, après avoir constaté, comme je viens de le faire, que la nouvelle GtttK>graphe est suivie par la moitié au

moin» des auteurs, cite une c^taine de livres uo* tables où elle a été observée. LuinEoême esnbrasse 4a réforme, non pas avec enthousiasme, mais avec la conviction calme qu'elle est « le parti ie plus t con»node, et cofiséquemment le plus sage. » Donnant à la fois la théorie et l'exemple, il écrit :

« On peut et j'on doit dire que certaines langues ont une oriografe beaucoup plus embarassée et plus dificile que d'autres langues. En éfet, m une langue avait précisément autant de caractèras divers dans l'écriture que de sons diférens^m» la prononciation, en sorte que chaque carj^otèi^ particulier désignât toujours le même son pailiculier, ce serait Yortografe la plus commode, ^et, ce sem})le, la plus naturelle qu'on puisse imaginer. Aii2si, plus une langue s'éloigne de cette pratique, plus son oriografe est incommode et bizarre. »

Gomme on le voit, en théorie coi^^e en pratique, la réforme allait son train. Mais, toutes les fois qu'un char roule, on est sûr de trouver une académie pour le retenir et pour :!' arrêter. C'est le rôle que joua naturellement en cette circonstance l'Académie française. Nos messiem^SsCOxm^B. on disait alors, décidèrent qvC^chargeroi^ntm^ leurs coUègues de composer une gjpanuiaaiFp.^i .puM^tremeéism au torxeojt)(iUl.4'M^va4î^9l>J#^

membre choisi pour cette délicate entreprise fut Tabbé Régnier, secrétaire perpétuel de la compa*^ gnic^ Tune des glaires du temps. Cet abbé com«*î posa sa grammaire, et, dans un long chapitm, combattit les novateurs. Sa critique présente, •eo*' tre autres raisonnements, celui que je vais citer (j'invite ceux qui rient de l'orthographe réformée à bien examiner de quel côté est le grotesque) :

« On ne touche icy qu'à quelques uns des inconvénients dans lesquels ceux qui veulent assujétir rescriture à la prononciation ne peuvent s'^mpescher de tomber : combien d'aultres n'en pourroiton pas marquer ? Et n'en est-ce pas desjà un trop grand que de bouleverser tout, jusqu'au nam du maistre de ce royaulnoe en changeant roy en voil N'en est-ce pas un excessif que la liberté qu'ils se donnent d' ester ïh de la dernière syllabe du nom de Jésîis-Christ^ et 1'* du nom de Chrestien ? Et n'est-ce pas une espèce d'AXTENTiiT à desparticur liers (ah ! si c'était une acadénûe ou un prince, à la bonne heure I) de défigurer ainsi les mots les plus saints et les plus sacrés, sur un principe mal entendu et tant de fois rejeté !. . . »

Vous qui avez tant ri des réformateurs de l'ortbographe, vous qui regardez cette question comice si méprisai)Ie , voilà axec qui vous .êtes, I4

voyez-vous maintenant? Vous êtes avec les gens qui regardaient comme un attbntat d*écrire roi au lieu de : roy, les lois au lieu de : les loix, être au lieu de : estre , écriture au lieu de : escriture. chrétiens au lieu de : chrestiens (5) .

Esi-ce clair? Qu'en dites-vous?

làmm Réfomateumi au XTID* «lèele.

Nous sommes arrivés au dix-huitième siècle, cette ère du monde nouveau que l'Europe enfante en ce moment au milieu des douleurs.

Ici, nous avons avec nous tout ce qui pense largement, tout ce qui écrit avec honnêteté, presque tout le monde, sauf toutefois l'abbé Desfontaines et Fréron, ces deux insectes qui furent chargés en leur temps de ronger toutes les vérités naissantes (6).

J.-J. Rousseau est, avec nous, novateur dans la grammaire comme dans la musique, prophète dans l'idée de MM. Domergue, Marie, Féline et autres, comme dans l'idée de MM. Galin, Paris et Chevé.

Voltaire est avec nous, ce grand maître expert en toutes choses, depuis la haute poésie el la philoso-

phie transcendante jusqu'à Viola des gramnoairiras et jusqu'aux plus minces détails du ménage et.de Tagriculture, cet Homme-Humanité qui porta tout un siècle dans sa vaste tête, et qui fut universel comme cette nature, que lui et ses disciples voulurent faire renaître, et qu'ils ont partiellement ressuscitée en effet, nous laissant à nous, hommes du dix-neuvième siècle, une grande idée à poursuivre et une grande œuvre à compléter (7).

Mais restons dans la grammaire ; n'oublions pas que nous ne sommes ici que des révolutionnaires d'A-B-G. ^

Je citerai un petit passage de Voltaire. C'est un peu plus gai que le style de l'immortel abbé Régnier :

M Pour l'orthographe française, l'habitude seule peut en supporter I'incongruité. Em-phi-'e'' voient, oc-troi-e-r oient, qu'on prononce emploi^ raient, octroiraient; pa-^n, qu'on prononce j^an ; Laon, qu'on prononce Lan^ et autres barbaries pareilles font dire :

Hodieqxue marient vestigia mm.

a Les Anglais sont bien plus inconséquents ; ils c^t perverti toutes les voyelles ; ils les prononcent

a^tremenl; que toutes les autres natioosw €^eab w orthographe qu'on peut dire avec ¥ii;f;Ue ;

Et penitùs toto divises orbe Britannos (8).

i Les Italiens ont supprimé leurs A. Ils ont fait plusieurs innovations en faveur de k doucem" ée la langue.

a L' écriture est la peinture de ta voix; plw elle est ressemblante, meilleure elle est. »

Les grammairiens les plus célèbres du xvm* ^^ cle adoptèrent la réforme.

Dumarsais s'en fit T apôtre dans son remsirquable Traité des Tropes. Duclos, l'honnête auteur des Considérations sur les mœurs, défendit avec habileté et pratiqua avec audace la réforme orthographique dansées Remarques sur h Grammaire de Port-Royal. Le savant et judicieux Bçaiwée, après avoir été un des plus ardents adversaires de l'innovation, changea d'avis après des études plus approfondies, et la réforme orthographique fut wme par lui à l'ordre du jour jusque dans les co- Imn^sd^V Encyclopédie, ce monument gigaiK

tesque de nos Titans intellecti]fôls du xvii]^ sièr cte(9).

De Wailly, cm nom que ses descendants ont rendu populaire dans nos écoles, se porta Tayocat déterminé de ee qu'il appela ingâ^ieusement Vov'^ thùgraphe des dames.

Pendant que les grammairiens discutaient la r^orme, la plupart des écrivains la pratiquaient. Piron, Rivarol, Rétif de la Bretonne étaient de ceux qui écrivaient pié (pied) , pion (plomb) , éfet, diférent. Rivarol, dans son intéressant discours sur Vvmversalité de la langue française^ couronné par l'Académie de Berlin, arborait le drapeau réformateur.

Je pourrais citer vingt autres noms, transcrire ici vingt citations trioipphantes. Je suis obligé de me borner.

Dumarsais :

« La prononciation, c'est un usage; l'écriture, c'tet un art: Tout art a sa fin et ses principes , et Mttft sommes en droit de représenter, à propos de- l'écriture, qu'on ne suit pas les principes de Part, qu'on n'en remplit pas la fin, et qu'on ne premt pas les moyens propres pour arriver à cette

« Il est évidaat que noire Alphabet est défec* tueux, en ce qu'il n'a pas autant de caractères que nous avons de sons dans notre {Htmonciation. Ainâ, ce que nos pères firent aotrefois, quand ils voulurent étaUir Tart d'écrire, nous sommes en droit de le faire aujourd'hui pour perfecti(HUier ce même art, et nous pouvons inventer un Alphabet qui rectifie tout ce que l'ancien a de défec* tneux. ^

Restaut :

« Il est toujours louable , en fait d*orthographe, de quitter une mauvaise habitude pour en prendre une meilleure. »

Duclos, dont nous reproduisons non seulement la pensée, mais l'orthographe :

« Le préjugé des étimologies est bien fort, puisqu'il fait regarder cojnme un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les caractères n'ont été inventés que pour représenter les sons. C'était l'usage qu'en faisaient nos anciens : quand le respec pour eus nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le contraire de . ce qu'ils faisaient. Ils peignaient leurs sons : si un mot ût alors été composé d'autres sons qu'il

ne rétait, ils auraient employé d'autres caractères. •

« Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont devenus différents» Si l'on emploie quelquefois les mêmes sons dans la langue parlée, pour exprimer dès idées dif éventes (champ, chant), le sens et la suite des mots «w/îsent pour ôter l'équivoque des amonimes. L'intelligence ne ferait-è/e pas pour la langue écrite, ce qa'èle fait pour la langue parlée? Par exemple, si l'on écrivait champ de campus, comme chant de cantus, en confondrait-on plutôt la signification dans un écrit que dans un discours? N'avons-nous pas des omonimes dont Vorlografe est pareille? Cependant on n'en confond pas. le sens. Tels sont les mots ^n de sonus, son de furfur, son de suus, et plusieurs autres. »

Nous ajouterons ici Topinion d'un homme qui, sans être grammairien de profession, et tout en étant une lumière philosophique, s'occupa de

grammaire avec cet esprit d'exactitude et de minutie, qu'il apportait dans toutes ses études ; nous parlons de Volney (10). Voici ce qu'il dit sur notre sujet :

« Les peuples qui voulurent profiter de la dé-

couverte de TAIphabet en saisirent mal l'esprit : ils adaptèrent grossièrement à leurs langues respectives F Alphabet que l'inventeur avait créé pour la sienne , et il en résulta des écritures qui n'étaient pas toujours l'image de la parole. Les Grecs, mieux inspirés, fii%nt concorder cet Alphabet avec les sons de leur langage. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés binits sur la scène, trouvant l'Alphabet tout organisé, l'ont endossé comme une dépouille du vaincu, sans examiner s'il allait à leur taille : aussi notre Alphabet et celui des Anglais sont^ils de véritables caei-

GATDRES. »

'IiC« Wtétowmtmtewtru du XH.* siècle.

On voit que les hommes qui, en ce siècle-ci, ont parlé de réforme orthographique et alphabétique, n'ont rien dit de bien extraordinaire, et, lorsqu'à la fin de la Restauration, on anathématisa l'idée de M. Marie comme un monstre nouveau, et qu'on en rit à cœur joie comme d'un carnaval impossiiaiè', on faisait tout simplement preuve d*ignorance.

4'ig*o*'flnce en fait d'histoire et d'igiioraiace en fait de grammaire et de philologie.

La thèse des Ramus, des Dumarsais, des Duclos, des Beauzée, des Voltaire, des Volney, fut reprise, dès les premières années de ce siècle, par un membre de l'Institut, Urbain Domergue. Domergue, philologue très instruit, écrivain chaleureux, enthousiaste de son système, imagina un Alphabet nouveau, et il imprima avec cet Alphabet un volume de près de 600 pages, qui ne ressemble pas mal à un livre allemand, avec ses caractères carrés et gothiques.

L'étrangeté de ces caractères nuisit beaucoup aux idées de Domergue. Son ouvrage passa à peu près inaperçu. L'écueil où il s'était brisé fut évité par M. Marie, qui, en 1829, dans son Appel aujp Français, laissa de côté la réforme alphabétique pour ne demander que des retranchements de lettres, des emplois nouveaux de nos cfaractères actuels , en un mot, la réforme orthographique,

M. Marie trouva des sympathies fort honorables, il ne faut pas qu'on l'oublie.

Un philosophe éminent, Laromiguière, lui écrivait :

« Je pense, après Molière, Montesquieu, Pu-

marsais, que rien n'est plus désirable que l'exécution de votre projet. En rapprochant l'orthographe de la prononciation, vous nous apprendrez en même temps à lire, à parler et à écrire la langue française ; ce sera un service signalé rendu à tous les Français et à tous les étrangers qui aiment notre littérature. »

M. de Jouy acceptait en ces termes l'idée fondamentale de la réforme :

« J'ai moi-même exprimé plusieurs fois le désir de voir opérer, dans l'orthographe de la langue française, une foule de changements que le plus simple bon sens réclame. L'emploi des voyelles inutiles et des doubles consonnes dans les mots où la prononciation n'en fait sentir qu'une seule,

est un reste de barbarie que l'étymologie n'excuse même pas toujours. »

M. Andrieux :

« Il est d'un bon esprit de désirer la réforme de l'orthographe française actuelle , de vouloir la rendre conforme, autant que possible, à la prononciation ; il est d'un bon grammairien , et même d'un bon citoyen, de s'occuper de cette réforme.... »

Charles Nodier reconnaissait en principe la

nécessité de la réforme :

« Il s'en faut des deux tiers, dit-il , que la langue française ait la monnaie de sa prononciation. »

Ailleurs :

c< Si les dictionnaires sont mal faits, ce n'est presque jamais la faute des dictionnaristes. C'est d'abord celle de la langue qui n'est pas bien faite ; celle de l'Alphabet, qui est détestable; celle de l'orthographe, qui est une des plus mauvaises et des plus arbitraires de l'Europe; c'est peut-être enfin celle des institutions littéraires préposées à la conservation de la langue, et qui ont fait de cette routine un fatal monopole. »

Mais M. Marie ne reçut pas que des encouragements, il doit s'en souvenir. A côté des adhésions raisonnées que lui adressèrent les hommes instruits de l'état de la question, quel brouhaha de rires, de quolibets et même d'invectives contre ce que les plaisants appelaient la généralisation de l'orthographe des cuisinières !

Où l'on riait et où l'on se fâchait surtout, c'était dans les journaux légitimistes (11). A la Quotidienne, on traita la chose avec une certaine désin-

voiture et un certain esprit. Dans les attaques que ce journal dirigea contre la réforme, on trouve, sinon de la raison et de la logique, au moins des choses comiques et divertissantes. Une fois le rédacteur faisait cette drolatique objection :

« Le mot peau {pellis) s'écrira-t-il avec cet e qui paraît si s&perflu à M. Marie? ou bien s'écrîra-t-il pau? II y a des gens qui écriront encore plus simplement/?© ; alors, nouvelle difficulté, car on tombe dans le pot. »

Mais ce n'était pas sur ce ton que le prenait la Gazette de France, Ce bon vieux papier considérait la chose à un point de vue bien autrement fantastique. Avec la Gazette de France, on revenait au temps où le digne abbé Régnier se scandalisait de voir écrire roi au lieu de roy, chrétiens au lieu de chrestiens. La réforme orthographique, c'était.... savez-vous ce que c'était? c'était la révolution, c'était 93 et monsieur de Robespierre, c'était Yaultel sapé et le throsne démoli.

« Le désordre est partout, s'écriait la vieille feuille sur un ton jérémiaque, et la révolution, reprenant ses anciennes voies, tend même à abolir les distinctions scientifiques. Voici une société de prétendus gens de lettres qui se propose de faire

marcher les cuisinières à l'égal de membres de la Commission du dictionnaire de l'Académie...»

Quelle horreur !

Hù en est la Réffomie.

Où en est actuellement la réforme ? Voilà ce qu'il faut voir avant de clore cet exposé historique.

Aujourd'hui, la réforme orthographique est particulièrement représentée par M. Féline, qui s'en occupe, depuis cinq ou six années, avec activité. M. Féline, outre des brochures de controverse, a publié un dictionnaire d'après ses principes orthographiques. Ce qui distingue M. Féline de ses deux devanciers en ce siècle, Domergue et Marie, c'est qu'il est moins hardi que Domergue, n'ayant pas osé transformer complètement l'Alphabet, et plus hardi que M. Marie, car il a introduit, parmi ses caractères alphabétiques, quelques innovations, comme par exemple l'emploi de Yepsilon grec.

Un certain nombre d'hommes instruits, des grammairiens, des philologues, travaillent, concurremment avec M. Féline, à éclaircir la question de la réforme orthographique. Je citerai un ancien médecin, M. Leray, qui a fait de la prononciation de notre langue une étude incroyable, et

qui est parvenu à préciser les s<h^, les demi-sons, les quarts de sons, comme on distingue dans la musique les demi-soupirs et les quarts de soupirs.

Un autre grammairien, M. Martin Breton, tout en s' efforçant de préciser exactement les sons de la langue, s'est particulièrement occupé d'opérer la réforme sans nuire à l'euphonie.

Du reste, il s'en faut bien que la question préoccupe la littérature de nos jours comme elle préoccupait celle des deux derniers siècles. L'Académie française, je n'en parle pas. Tout le monde sait qu'elle ne s'occupe de rien, excepté de distribuer les prix Monthyon.

Il paraît toutefois qu'un académicien des plus en évidence a consenti récemment à faire partie d'une sorte de jury constitué dans le but d'examiner ce qu'il pourrait y avoir de bon dans les idées de réforme orthographique. Pour un académicien, c'est bien, c'est très-bien. Bravo !

Quant à la littérature active (l'Académie, c'est la littérature momifiée) ^ quant à la littérature active, dis-je, la question de la réforme orthographique n'existe pas pour elle. Cette dispute granimaticale a une teinte d'utilitarisme qui ne va point à son tempérament léger et frondeur. Dernièrement, nous avions occasion d'en parler devant un des chefs le plus justement aimés de la plus nou-

velle école littéraire, et il nous dit : « Non seulement je ne suis pas favorable à cette réforme, mais je reviendrais volontiers à l'orthographe la plus étymologique possible; j'écrirais volontiers primtemps au lieu de printemps (12). »

N'est-ce point là un mot aventuré ?

lies deux Camps.

Le parti de la réforme orthographique vient d'être étudié dans son histoire; il faut l'étudier maintenant dans ses théories.

Dans ce parti il y a deux camps :

Le camp de Ramus ;

Le camp du grammairien Beauzée.

Ramus est un radical qui veut faire passer l'orthographe au creuset d'une logique absolue, et qui la bouleversera, si c'est nécessaire, pour la réformer. Sous son enseigne marchent Lesclache, L' Artigault, Dômergue, M. Marie, M. Féline, M. Leray, etc.

'■■ Beauzée, au contraire, veut doucement modifier orthographe sans heurter le public. Il pose en pûncipé que les réformateurs doivent être « cireoispedts dans leurs changements. » De la même

école modérée et prudente sont Dumarsais, Du* clos, Voltaire, Volney, Nodier, etc.

Les premiers veulent qu'on écrive exactemeiK ce que Ton prononce, ni plus ni moins. Autant de caractères que de sons : ils ne sortent pas de là (là) . Ils sont d'une logique impitoyable. Ne leur parlez ni d'étymologie ni d'usage ; ils ne vous entendront pas. L'orthographe doit être la peinture de la parole, son écho; quç la peinture soit exacte, que l'écho soit fidèle : hors de là, disent-ils, il n'y a ni logique dans les principes ni résultats sérieux dans l'application. En conséquence de ce radicalisme absolu, ils oseront écrire :

Kelk abil om ke vou soiié.

(Quelque habile homme que vous soyez.)

Ces radicaux de la réforme, ces révolutionnaires intraitables et violents, reçoivent le nom de phonographes {phônè, voix, graphein, écrire), orthographistes qui se basent uniquement sur la prononciation.

Les seconds, tout en admettant le principe premier de la réforme: a L'écriture doit être la peinture de la parole, » s'arrêtent à mi-chemin pour divers motifs, par habileté, pour ne pas choquer l'usaje outre mesure, par respect pour certaines étynadogies et certaines analogie^ de mats «I de Umeiei,

et pour plusieurs autres raisons encore. Ils se contentent donc de simplifier l'orthographe le plus possible, attendant de l'avenir l'établissement de l'harmonie complète et définitive entre la parole parlée et la parole écrite. Ils ne demandent pour le moment que quelques innovations simples et faciles, comme le retranchement des lettres doublés (consonwance) , des lettres qui ne se prononcent pas (pied, plomfc) , des accouplements de lettres où une seule suffit (philosophie, qui aurait le même son étant écrit /îloso/îe) .

Ces modérés de la réforme reçoivent plus particulièrement le nom de néographes {neos, nouveau, graphein, écrire), orthographistes novateurs, mais qui admettent des compromis, des demi-mesures et des atermoiements.

lies Plioiio9raplie««

Les phonographes, parfaitement 4' accord sur le point de départ, a l'écriture écho de la voix, » nidifièrent que sur les détails d'application.

Deux questions les divisent.

Première question : Combien y a-t-il de ôons . (voyelles) et d'articulations (consonnes) simples duns notre langue française ?

Deuxième question : Si, comme Ta dit Charles Nodier, « il s'en faut des deux tiers que notre orthographe représente la monnaie de notre prononciation, » fautril délibérément inventer de nouveaux caractères pour exprimer les sons rendus jusqu'ici par de vicieuses combinaisons de lettres, ou bien faut-il, sous ce rapport, agir avec circonspection, et, autant que possible, ne pas trop innover dans l'Alphabet, tout en transformant l'orthographe ?

Il y a de grandes disputes relativement aux sons et aux articulations simples. L'un prétend qu'il y en a trente, l'autre assure qu'il en a trouvé trentecinq, l'autre quarante: d'où chacun tire la conséquence qu'il faut trente, trente-cinq, quarante caractères d'écriture. J'ai parlé de M. Leray. Cet honorable grammairien est occupé en ce moment à démontrer que M. Féline se trompe en n'admettant que trente-cinq sons et articulations simples; qu'en réalité il y eh a trente-huit ou trente-neuf, et, conséquemment , qu'au heu de trente-cinq signes alphabétiques, il convient d'en créer trente-huit ou trente-neuf. M. Martin Breton prétend, à son tour,' qu'il n'existe que douze . voyelles et dix-neuf consonnes ou articulations (14).

M. Marie est de tous le plus modéré. 11 se contente des caractères actuels de l'Alphabet pour

rendre tous les sons. Sa seule innovation matérielle, c'est de mettre un petit tiret sur n pour lui faire signifier gn (sinifier) , et sous /, pour lui faire signifier deux / mouillées (gri/age).

M. Féline vient ensuitç; il est le second pour la modération. 11 emploie aussi de simples tirets sous i, 0, M, pour rendre les sons in, on, un, ou. Mais, de plus, il adopte deux nouveaux caractères pour rendre les sons e simple et eu : ce sont des espèces d'epsilons grecs.

Ramus, qui est à peu près sur le même rang que M. Féline dans Tordre de la modération, invente trois nouveaux caractères.

Mais le moins modéré, c'est Domergue. Son Alphabet compte sept ou huit signes complètement inconnus et très étranges, ce qui donne à son écriture un aspect gothique et repoussant.

M. Leray, qui se rapproche de Domergue, se présente avec sept ou huit caractères inédits.

Voici quelques exemples de ce que produit la logique rigoureuse des phonographes :

'^ Ramus,

Delisieux, atensipn, jénie, koique, etc.

Pour Domergue, il n'est pas possible d'en rien citer, les caractères qu'il emploie n'ayant jamais

existé que dans rimprimerie où fut composé son livre.

M. Marie:

Je memprèse de répondre à la sirqulère, etc.

M. Féline:

Ekritur foneiik, Tablô de lektur.

M. Leray est à peu près dans le même cas que Domergue ; on ne peut rien citer de lui à cause de la nouveauté de ses signes, qui n'existent pas encore dans les imprimeries. Il en faut dire autant de M. Martin Breton.

Voilà donc en quoi consiste foncièrement la phonographie : l» innovation matérielle dans les signes ; 2« radicalisme intraitable pour la reproduction pure et simple des sons prononcés, 3f^s égard à quelque autre principe que ce soit.

Voyons comment ces deux grandes hardiesses sont justifiées.

Et, d'abord, révolution dans l'Alphabet.

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