XIII
Réforme de l'Alpliabet.
Il n'est pas aussi difficile qu'on le pense, disent Jes phonographes, d'introduire dap3 l'écriture guelques caractères nouveaux.
11 n'y a pas deux siècles , on ne mettait pas d'accent sur Ye pour lui faire signifier é. 11 n'y a pas deux cents ans, i; et ti se confondaient, j et i étaient pris l'un pour l'autre. Tout cela a changé et sans difficulté (15) .
On pense que le public ne pourrait pas se mettre à apprendre deux ou trois signes, six ou sept signes tout au plus. En'eur. Il y a une chose à laquelle on ne fait pas attention. C'est que nous avons trois ou quatre Alphabets, et que presque tout, le monde les connaît et les a appris facilement : l'Alphabet romain (l'imprimé ordinaire), l'Alphabet italique {les lettres penchées) , l'Alphabet anglais, la ronde, la gothique, etc. On s'habituerait évidemment très vite à quelques signes de la plus grande simplicité, qui auraient pour avantage de rendre notre écriture parfaitement logique, et d'autant plus claire, qu'elle ne serait alors qu'un écho de la parole.
Les prudents, les ultrà-prudents de Port-Royal n'ont pas craint eux-mêmes d'admettre la possi- 4>>lité de modifier un peu l'Alphabet. On lit dans laGrammaire générale :
« Tout ce que l'on pourrait faire de plus raison- '4imMe scivait de retrancher les lettres qui ne ^ermM-éb-nmèi la prononciation, ni au sens, nia
l'analogie des langues, et, en conservant celles qui sont utiles, y mettre de petites marques qui fissent voir qu'elles ne se prononcent pas, ou qui fissent connaître les prononciations d'une même lettre. Un point au dedans ou au dessous de la lettre pourrait servir pour le premier usage, comme dans temps, où l'on mettrait des points sur p et sur s. Lee Si déjà sa cédille , dont on pourrait se servir devant Ye et devant l'i, aussi bien que devant les autres voyelles. Le g, dont la queue ne serait pas toute fermée, pourrait marquer le son doux qu'il a devant Ye et devant l'i. »
On a coutume de faire une grande objection aux phonographes. On leur rappelle lés efiforts inutiles que fit l'empereur Claude pour introduire dans la langue latine le digamma grec, c'est-àdire le V consonne pour adoucir le son de Yf. Claude, en effet, échoua complètement.
A cela les phonographes répondent trois choses :
1** Nous ne demandons pas que la réforme se
fasse par autorité, nous voulons qu'elle s'opère
par liberté, par l'exemple des écrivains. En cette
matière , Virgile eût eu plus *de puissance que
. Claude (16).
2* Nous avons un fait contre votre fait. Le roi Chilpéric introduisît quatre signes nouveaux dans
r Alphabet franc , et la réforme eut un plein succès.
5° Ce qui dans les temps anciens rendait ces sortes de réformes très difficiles, c'était l'absence de rimprimerie. Allez donc, au nom de la loi et de l'empereur, forcer les gens qui écrivent dans leur cabinet à employer le digamma grec ! Au contraire, de notre temps, l'imprimerie aura vulgarisé la nouveauté en huit jours.
Mâmm Ohiemtàanm et le» Repensée*
C'est ainsi que les .phonographes justifient la réforme alphabétique, la réforme des caractères d'écriture. Comment justifient-ils maintenant k réforme orthographique proprement dite, la substitution de l'orthogf aphe des sons et de la prononciation à l'orthographe de l'étymologie et de l'usage?
li'UMse.
Voici ce qu'en dit Duclos :
a L'usage ne signifie rien en orthographe. Les caractères d'écriture sont des signes de convention. Tant qu'une convention subsiste, on doit
robserrer. L'usage doit être conséqmeni du» remploi d'an signe dont rétablissement est arbitraire ; fl e^ imconêéquent et en ctmiradictwn quand il donne à des caractères assembiés une vaiear dif- Iferente de ceUe qu'il leur a donnée, et'qa'il leor ccmsenre aothentiqoement , dans leur déiKHnina-
Voici ce qu'en pense Beanzée :
« Le véritable usage auquel on doive déférer est celui qui a autorisé d'abord les conventions encore subsistantes : celui qui, sans vouloir changer ses conventions, en pose de cantradietoires, sans aucune modification propre à concilier les unes avec les autres, ne p^it être qu'atoisif : il iaut ou le rejeter on le niodifier. »
Mais enfin, dit-on, vous aurez beau dire que l'usage est vicieux, qu'il est déraisonnable, qu'il est absurde, c'est l'usage; l'usage existe, et son existence est son suprême argument. « Je ferai observer, dit à ce sujet Rivarol, que les livres sont si fort multipliés que les langues sont autant pour les yeux que pour les oreilles : la réforme est donc presque impossible. Nous sommes accoutumés à telle orthographe, elle a servi à fixer les mots dans notre mémoire ; la bizarrerie fait souvent toute la
physionomie d'une expression et prévient, dans la langue écrite, les fréquentes écjuivoques de la langue parlée. Aussi, dès cpi'on prononce un mot nouveau pour nous, naturellement nous demaiH donsson orthographe, afin de l'associer aussitôt à sa prononciation. On ne croit pas savoir le nom d'un homme si on ne l'a pas vu par écrit... »
Les phonographes répondent : Nous ne nions pas la force de l'usage ; nous savons que notre réforme souffrira, dans l'application, de sérieuses difficultés.
Cependant, ajoutent-ils, les sacrifices que nous demandons à l'usage, il les à déjà faits plusieurs fois. Au dernier siècle, la réforme a été presque universellement pratiquée dans quelques-uns de sespoints. Si le mouvement réformateur n'a pas continué, si nous n'écrivons plus comme écrivaient Dumarsais, Voltaire et les autres, c'est que nous avons réagi contre eux, en orthographe comme en tout le reste.
La première moitié de ce siècle n'a été qu'une longue réaction contre le siècle dernier, et en effaçant du cœur des générations les immortels principes de cette grande époque, vous avez obscurci également ce petit détail, la révolution grammaticale, la question de la réforme orthographique. L'orthographe de Voltaire ! Fi donc ! Voilà tout simplement sur quoi repose votre usage d'aujour-
d'hui^qui serait tout autre, non seulement en orthographe, mais en tout, si notre génération n'avait pas choisi pour porte-drapeaux les de Maistre, les Bonald, les ennemis jurés de tout ce qui s'était fait, dit et pensé au dix-huitième siècle en faveur de la raison, du bon sens et du progrès (17).
L'usage ! Vous le trouvez donc bien commode, votre usage, que vous défendez avec tant d'ardeur ? Vous trouvez donc que c'est une chose bien agréable d'écrire suivant une orthographe qui vous oblige à tout moment à ouvrir un dictionnaire, pour voir la manière la plus consacrée d'offenser le sens commun et de souffleter la logique?
Bossuet ne pensait pas comme vous, lui qui, n'ayant pas le temps, dans la rapidité de l'inspiration, de consulter son vocabulaire , écrivait : « Ne faite pas ce que Dieu condane. » (Bibliothèque Royale, salle des Manuscrits.)
Vous ne pensez pas comme Boileau , qui écrivait : a Votre lètre m'a tiré d'un grand embarras. » (Ibid.)
Comme ]\}assillon :
c< Grand Dieu ! vous nous aprenez que vous ne rejetez pas les grands. » (Ibid.)
Comme Montesquieu :
« Corne nous avons le plaisir de démêler ce que nous conaissons par ce que nous ne conaissons pas, » (Ibid.)
Comme Voltaire :
- « Un jugement aulen tique (18) dépose contre ce rapport. » (Ibid.)
Comme Beaumarchais :
a Je vous recomande ma lètre ; un peu de cire, après lecture faite, lui rendra la virginité qu'un viol inocent lui erûèwe. » (Ibid.)
Vous ne pensez pas comme une foule de grands esprits qui n'ont jamais pu se faire à nos bizarreries orthographiques; comme M"' de Sévigné, comme Louis XIV, comme Condé, comme Turenne, comme Napoléon, qui n'orthographiaient ni les uns ni les autres exactement ; comme notre cher et grand Béranger, « qui se mit à la poésie, faute d'avoir pu apprendre l'orthographe ; » comme Lanaartine, qui, à chaque page de ses beaux livres, a, sous ce rapport , des distractions ravissantes, distractions du génie qui se précipite, — mieux que cela, fautes volontaires de la raison qui réclame et du bon sens qui s'insurge 1
Et puis, enfin, nous le répétons, cet usage que Ton préconise tant, il a changé souvent; iF s' est transformé. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'on essaie de le faire changer encore et de lui faire adopter quelques progrès ?
Malgré l'abbé Régnier et la Gazette de France, on n'écrit plus roy, on n'écrit plus chrestiens, on n'écrit plus royaulme, on n'écrit phisaagic, agréement y on n'écrit plus les loix, on n'écrit plus es^re, on n'écrit |)lus aveucque (avec), on n'écrit plus mvsée (musée). — Ces réformes ayant été faites, pourquoi, je vous prie, n'arriverait-on pas à écrire crétiens ?
Notre orthographe est si embarrassée, si surchargée, si souvent illogique et barbare, qu'on ne la peut apprendre que de mémoire, dans l'enfance et dans la jeunesse. Un homme d'âge mûr, qui. a de la logique, n'y parvient que très difficilement ; et même, chose curieuse ! on trouve des gens qui, ayant parfaitement su l'orthographe à vingt ans, ne peuvent plus, à trente ans, écrire la moindre lettre sans consulter le dictionnaire. Pourquoi cela? C'est que l'orthographe de l'usage fait à tout instant murmurer leur raison.
Qu'est-ce donc qu'un usage pareil? Ce n'est pas un usage sacré, c'est un usage insupportable, un usage fatal, qu'on ne peut supporter que par
sottise, et parce que les gens qui ont mission de faire progresser la langue, les écrivains, sont des routiniers sans énergie et sans valeur.
C'est surtout à ce point de vue que les phonographes ont eu fort à faire. Les objections ont plu par torrents. Il y a été répondu non Sans quelque avantage.
Ou bien les lecteurs sont à même de juger de l'étymologie des mots, disent les réformateurs, ou bien leur peu d'instruction les en rend incapables. S'ils en sont capables, ils y remonteront aussi bien par récriture phonétique qu'ils y remontent par le simple énoncé des mots dans la langue parlée. S'ils n'en sont pas capables, .s'ils sont de la foule qui ne sait ni le latin ni le grec, à quoi bon?
A ces derniers, donnez une orthographe facile et normale : voilà ce que la raison exige. Quant aux autres, qui vous empêche de faire des dictionnaires spéciaux où vous indiquerez l'étymologie? L'étymologie est bonne pour les savants : mettez-la dans les livres des savants.
Voilà comment peut être et doit être respectée la science étymologique. Réduite à la condition
de science spéciale, cultivée par des hoiiniies spéciaux, elle a rendu et elle rendra d'utiles services à l'histoire et à la philosophie. « Mais, comme dit Domergue, s'il est une étymologie respectable, il en est une qui est inutile, dangereuse , déformatrice de l'esprit : c'est celle qui, nous faisant écrire dans notre langue des lettres qu'on prononçait il y a vingt siècles dans une autre, met en perpétuelle contradiction deux choses faites essentiellemenfc' pour être d'accord : le caractère et le son, le signe et la chose signifiée. »
Toutes ces lettres qu'on écrit et qu'on ne prononce pas sont parfaitement dénommées par Voltaire : « Ce sont , dit-il , nos anciens habits de bïirbares que nous avons conservés au milieu des progrès de la civilisation. »
Mais, d'ailleurs, à quoi bon tous ces raisonnements? La question étymologique n'en est réellement pas une. Les étymolflgistes croient défendre un principe, et, en réalité, ce qu'ils défendent, ce n'est qu'un accident dans la langue.
. Si, à chaque mot de notre langue, était attachée l'étiquette de son origine, certainement celui qui proposerait d'enlever à la fois toutes ces étiquettes, toutes ces marques caractéristiques , proposerait une révolution difficile. Mais cela n'est pas.
Nous avons , cela est démontré et admis par les grammairiens :
Mots dont l'étymologie est tout à fait inconnue . . • 3,000
Mots dont rétymologie est douteuse. 1,500
Mots qui n'ont plus leurs lettres étymologiques, qui s'en sont dépouillés successivement ..•.,. 10,000
Mots dont l'orthographe est contraire à rétymologie. 500
Total 15,000
Ainsi, en proposant d'abandonner l'orthographe étymologique, on ne propose point, à proprement parler, une révolution de principe dans l'idiome national. On ne fait que régulariser une langue en désordre qui écrit tantôt suivant rétymologie, tantôt selon le caprice. Les exemples abondent. On ne sait auxquels s'arrêter.
Veut-on des expressions où l'étymologie a été abandonnée? En voici :
Il faudrait écrire : j'hai {haberé). Pourquoi écrit-on : il a eu, venant de habuit^ et il a, venant de habet ? Pourquoi un e ici et point là ? Anomalie.
Pourquoi écrit-on autre et non pa^aultre {al"
ter), savants et pas sçavants (scietis), je crois, et non pas je croids {credere) ? Anomalie.
Pourquoi pas colomnes {columna), pourquoi pas orthosgraphe [orthos graphein) ? Anomalie.
Pourquoi pas amies [amici) , effect {effectua) , auctorité (auctoritas) , poulser {pulsare) , incognu {incognitus) ? Anomalie, anomalie.
Veut-on des mots où Tétymologie est positivement violée?
Pourquoi écrire homme avec deux m, puisque homme vient de homo, qui n'a qu'un m?
Pourquoi donner avec deux n, quand donare n'en a qu'un?
Pourquoi honneur venant de honor ?
Veut-on des inconséquences d'une autre espèce?
Puisqu*on écrit philosophie par ph, pourquoi écrit-on fantôme, frénésie, fantaisie, par /* simple? Ces mots, dans le 'grec, n'ont-ils pas également la lettre caractéristique phi ?
Pourquoi thaumaturge et pas thrésor ?
Pourquoi théâtre et pas thrâne ?
Évidemment, l'étymologie ne saurait être opposée comme une difficulté sérieuse aux novateurs. Elle a disparu d'un grand nombre de mots sans que la langue en ait été troublée. Ce qui s'est fait
sans inconvénient dans des proportions restreintes, peut sans ineonvénieijit se généraliser.
Il» Filiation des IVEots.
Objection : Pour le mot temps, par exemple, vous écrivez tan, et vous n'en conservez pas moins tanporizéy tanporizeur : comment l'esprit saisirat-il Fanalogie?
Réponse : Ce p, qui ne se trouve pas dans tan, et qui reparaît dans taiiporizer, vous paraît une diflSculté énorme. Dites-nous alors pourquoi vous écrivez priser, commissaire-/>ri5ewr, mots venant de prix, an lieu deprixer, commissaire-prixeur? Si la filiation n'est pas respectée dans un cas, pourquoi voulez-vous qu'elle le soit dans l'autre? Ne comprendra-t-on pas que tanporizé vient de tan, tout aussi bien que Ton comprend priser venant de prix ?
lies ÉqiilToqiies.
L'écriture corrige quelques équivoques ; elle différencie pour les yeux des mots identiques dans
la prononciation. Par exeniple, ville {urbs), vile {vilis) , poids (pondus) , poix [pix) , pois (cicer) . En maintenant l'équivoque dans récriture, vous préparez des obscurités à l'esprit.
Réponse : Confondez-vous ces mots et ces choses lorsqu'on vous les exprime dans la conversation? Non : le sens général vous en fait comprendre le sens particulier. C'est exactement ce qui arrivera dans la lecture. « L'intelligence, comme dit Duclos, ne fera-t-è/e point pour la langue écrite ce qu'elle fait pour la langue parlée?.... N'avonsnous pas des omonimes dont l'orthographe est pareille? Cependant on n'en comprend pas moins le sens. Tels sont les mots : son de sonus, son de fur fur, son de suu^, et plusieurs autres. »
Notre orthographe actuelle est pleine de ces homonymes, et il n'en résulte aucun embarras pour l'esprit. Ainsi, on écrit sans confusion :
Adresse (ruse) comme adresse (demeure) ;
Cano7î (pièce d'artillerie) , comme canon (décision des conciles) ;
Livre (volume de papier), comme livre (20 sous), comme livre (16 onces) ;
Mousse (plante rampante), comme mousse (écume de la bière, du vin de Champagne, etc.), comme mousse (mai'in enfant) ;
Rame (branchage planté en terre), comme rame (aviron), comme rame (20 mains de par pier).
Nous avons vu une nomenclature qui compte 7,000 mots de la langue française ayant des homonymes comme ceux dont nous venons de parler. S'ensuit-il une obscurité du genre de celle que craignent les étymologistes ? On sait à quoi s'en tenir là-dessus.
lies Pivt^is et lef JLeeents.
On insiste, et l'on dit : Vous prétendez écrire suivant la prononciation ; mais quelle prononciation ? Il y a la prononciation gasconne, il .y a la prononciation marseillaise, il y a la prononciation normande, il y a la prononciation parisienne. Dans votre système, n'y aura-t-il pas autant d'orthographes diverses qu'il y a d'accents étrangers dans l'idiome national ?
Les phonographes répondent :
Il est manifeste qu'il doit y avoir une prononciation modèle, un dictionnaire de la vraie prononciation, qui rappelle à l'ordre les prononciations vicieuses, engendrant des orthographes également vicieuses. Nous ne pouvons évidemment admettre
toutes les prononciations. Nous admettons la prononciation parisienne jambe, et non le picard gambe; nous admettons /lewre, et non le gascon hure.
Charles Nodier n'avait donc pas bien saisi le sens de la réforme, son caractère organique et exclusif de toute anarchie, lorsqu'il disait dans sa préface du Dictionnaire d'Akerrnann :
« La prononciation est de sa nature une chose arbitraire et presque individuelle qui restera toujours équivoque entre deux personnes, et surtout entre cent mille. L'orthographe exactement appropriée à la prononciation, même dans une langue à faire qui posséderait un Alphabet complet, serait le chaos de la parole. Quand chacun écrira sa prononciation au lieu d'écrire la langue orthographique, il n'y aura plus de langue, »
Il est bien évident qu'il y aura des règles; chacun n'écrira pas comme il prononce; chacun devra écrire comme on prononce. En un mot, l'orthographe phonétique sut)pose un dictionnaire phonétique, composé d'après la prononciation la plus autorisée.
Sur ce point particulier de la thèse, il y a, dans ^ V Appel aux Français, de M. Marie, un passage qui a de la portée , et qui mérite attention ; c'est
le passage relatif à Vabolitiôîi des accem et des patois.
« Pourquoi telle personne prononce-t-elle mois d'aoûte au lieu de mois d'oui C'est parce que cet a et ce ^ sont écrits, parce que Tœil les voit, parce que le bon sens, d'accord avec la vérité historique, répète sans cesse que les lettres n'ont été inventées que pour être prononcées.
« Écrivez ou, tout le monde prononcera ou.
« Écrivez ardament, solanel, taba, scu/ture, etc., et il deviendra impossible de prononcer ardamment, sokmnel, tabaA:, sculp^ture, etc.
c< Écrivez ainsi tous les livres nouveaux, toutes les feuilles publiques, tous les almanachs populaires, et les sons purs de l'atticisme français, révélés à tous les yeux, seront rendus par toutes les bouches, et retentiront enfin les mêmes sur les rives de la Garonne, de la Seine et du Rhin. »
Mais la poésie ? mais les vers ? Que deviendra la poésiey que deviendront les vers ?
Les phonographes n'ont pas discuté, ils ont agi ; ils ont imprimé, des vers français suivant le
système de la réforme, et il se trouve que ces vers sont, à la lecture, aussi harmonieux que s'ils étaient imprimés suivant l'orthographe usuelle. Voici un exemple :
A M. LAÎSNÉ, IMPUIMëUR A PËRONNË.
LB BOSfSOlR.
Sinquante ivèr on pasé sur la tète ; J'é de biin prè cheminé sur tè pâ :
Mè sèz ivèr ont u leur jour de fête, Tou ne fu p&z aquilonz é frimâ.
Orion-nou mieuz anploiié la jeunèse, Véqu moin vîte avèq un riche avoir?
Mon vieil ami, qan pour nou le jour bèse, Souéton-nouz un gé bonsoir.
Dans Tar dès vèr s'è toi qi fu mon mètre, Je t*éfasé sans te randre jalou (*) Si le seul frui qe pour nou Dieu fi nètre Sont de chanson, se frui sont asé dou.
Dan no refrin qe le pasé renèse, L'illuzion nou randra son miroir.
Mon vieil ami, qan pour nou le jour bèse, Souéton-nouz un gé bonsoir.
RÉRANGER.
(*) C'est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage ; n'ayant pu parvenir à m'emeigner l'orthographe, il me fit prendre guût à la poésie» me donna des leçons de versification et corrigea mes premiers essais. iXofe de Béranger.)
J'ai parlé de M. Martin Breton. Dans Texposé de ses idées sur la réforme orthographique, il s'occupe particulièrement, ainsi que je l'ai dit, de l'euphonie. La poésie attire surtout son attention. Il emploie Yh à la fin des mots terminés par une voyelle, pour éviter l'hiatus avec le mot suivant. « Sans cet h caractéristique, dit-il, comment les poètes emploieraient-ils, par exeipple, le mot berger au milieu d'un vers? Phonétiquement, ils devraient dire : le berge à ces mots, ce qui serait irrégulier ; moi, j'ajouterai ici mon h euphonique, et je dirai : le bergeh à ces mots, ce qui me mettra d'accord avec la prosodie. »
li'Utillté.
Soit! dit-on aux novateurs, vous avez pour vous la logique ; vous vous tirez assez convenablement des objections qui vous sont adressées. Mais à quoi bon ? Pourquoi cette réforme ? Qui la demande ?
Nous ne sommes plus dans la question de principes, nous sommes dans la question d'utilité.
La réforme est utile sous un triple aspect.
Elle est utile aux gens instruits, auxquels elle fournit un instrument logique à la place d'un instrument barbare.
Elle est utile à la masse de la nation, I lati[iielle elle facilite le lecture et récriture, à laquelle elle ouvre, par conséquent un monde de lumières.
Notre orthographe actuelle fait de la langue un instrument aristocratique à l'usage dé ceux qui ont leurs quartiers de science, comme on avait autrefois ses quartiers de noblesse. La réforme rendra la langue écrite de plus en plus populaire, en la dépouillant des nombreuses difficultés dont elle est entourée.
On ne comprend jamais mieux l'importance d'une idée que lorsqu'on en fait une appKcatioh particulière. Faisons l'applicatroh de l'idée de la réforme orthographique à l'Algérie.
Le gouvernement s'occupe depuis longtemps de perfectionner l'enseignement de la langue française en Algérie. Un décret en date du 14 juillet 1852 a réglé d'une manière nouvelle et dans un sens plus progressif tout ce qui concerne cet enseignement. « Considérant, dit ce décret, qu'il importe de faciliter la propagation de la langue française dans la population musulmane de l'Algérie, etc. »
Eh bien ! malgré les meilleures intentions, l'autorité trouvera un obstacle énorme dans la réalisation de ce projet : c'est la difficulté de nôtre orthographe ; ce sont les vices de notre système al-
phabétiquè. Ce n'est pas nous seulemètit qui le disons ; le Constitutionnel l'a dit avant nous, numéro du 28 octobre 1852, dans un article signé : Henri Trianon.
Le Constitutionnel s'exprimait en ces termes :
« Trouver une méthode qui mette les arabes en état de nous parler et de nous comprendre le plus tôt possible, tel est le problème à résoudre. D'abord, écarter, sauf à y revenir plus tard, les rudiments ordinaires. 11 ne s'agit pas de soumettre l'étude de la langue parlée à l'étude de la langue écrite ; c'est tout le contraire qui doit avoir lieu. Le rudiment nouveau n'embrassera que trois cho- 'ses : Un Alphabet étroitement en rapport avecda diversité des sons de notre idiome, une lexicographie qui ne soit que l'application de cet Alphàbet, et une syntaxe presque entièrement réduite aux règles les plus générales et les plus siniples.
« Ce n'est pas une réforme que l'on propose ici ; c'est une méthode, ou si l'on veut, c'est^ un jprocédé transitoire pour faciliter aux Arabes la prononciation, l'écriture et la lecture de notre langue ; il s'agit de détruire, dans le plus bref délai, la cause d' éloignement qui existe entre eux et nous.
a Pour faire toucher du doigt notre pensée, prenons d'abord la voyelle a et demandons-nous comment il faut la prononcer, — Belle demande ! va-t-on nous répondre aussitôt. 11 faut la pronona bref ou d long, — Mais lequel des deux , objectera l'Arabe. Et, en effet, la plupart du temps, l'accent circonflexe est omis. Ce n'est rien encore. Tachez d'appliquer cette prononciation au mot devait, où l'a combiné avec Yi prend le son d'un e ouvert ; au mot j'ai, où l'a et Yi prennent le son d'un e fermé ; au mot faisons , où ils prennent le son d'un e muet; au mot langue, où l'on ne sait plus ce que le son de l'a est devenu. »
Plus on s'élèvera dans la sphère des graves intérêts de l'humanité, plus l'utilité de la réforme paraîtra saillante.
Elle facilitera l'accès de notre langue aux étrangers, et en facilitant l'accès de la langue française aux étrangers, elle préparera peut-être l'avénement de cette chose tant souhaitée, depuis si longtemps prédite et attendue, l'avènement d'un idiome international, d'un idiome qui soit le sceau définitif de la fraternité des peuples, en un mot, de la langue universelle.
lâa liawàgue universelle (*)•
Un mot sur ce grave sujet.
Tout le monde sent combien serait avantageux un instrument unique de communication rapide et facile entre les hommes des diverses nations. Il n'est pas nécessaire d'insister là-dessus (19).
Depuis Leibnitz, qui disait que « la diversité des langues était fatale au génie et au progrès, » bien des efforts ont été faits dans le silence, par des hommes instruits et compétents, pour trouver cet instrument unique, cette langue universelle.
Jusqu'ici, rien n'a été trouvé, croyons-nous, qui soit satisfaisant.
Il y a une grande question préjudicielle sur laquelle on n'insiste généralement pas assez.
La langue universelle sera-t-elle un idiome tout à fait nouveau, rigoureusement construit selon les règles de la logique, ou bien sera-t-elle un de nos anciens idiomes simplifiés, mis à la portée de tous les peuples ?
(*) Quoique nous devions étudier dans un chapitre spécial la question de la langue universelle, nous laissous ici ce petit ar« ticle, tel qu*il a été publié dans le feuilleton de la Pre9$e,
L'induction historique, l'expérience des lois du progrès, tout nous porte à croire que la langue universelle ne sera autre chose qu'une de nos langues actuelles modifiée, rendue plus claire et plus facile. Et quelle langue se trouve dans les meilleures conditions pour progresser en ce sens? quelle langue est la plus propre à la perfectibilité, à cause de son génie ? queHe langue est dans la position la plus favorable pour être accueillie par les peuples divers, à cause de l'influence du peuple qui la parle? C'est incontestablement le français.
Les croyants de la langue universelle rfont donc point, suivant nous, à s'enquérir d'une langue mathématique façonnée par un solitaire dans le fond d'un cabinet ; ils ont à chercher les moyens de faire une vérité complète de cette vérité relative énoncée depuis longtemps : « L'universalité de la langue française. »
Or, nous le demandons, pour arriver à ce but, n'est-îl pas, avant tout, de nécessité absolue que notre bizarre et barbare orthographe soit modifiée, transformée?
Que l'on veuille bien peser ces considérations rapides ; que le lecteur supplée à ce qu'elles ont d'incomplet, et il verra la liaison intime qui existe entre la question de la réforme orthographique et la question de Y unité de langue. Ces deux que»-
tions, à proprement parler, n'en font qu'une, Rivarol, cet homme de pauvre caractère, mais de talent, l'avait bien compris dans son discours sur \ Universalité de la langue française, envoyé, v«rs 1784, au concours de l'Académie de Berlin. Rivarol, comme condition des progrès de notre langue, posait avant tout la simplification de notre orthographe, et c'est après avoir posé cette condition qu'il faisait cette prophétie : « La philo^o-r phie, lasse de voir les hommes longtemps divisés par des maîtres qui ont tant d'intérêt à les isolqr, se r^ouit maintenant de les voir, d'un bout h Tautre de la terre, se former en république sous la domination d'une même langue. »
lies nréoiifraplies.
Nous avons développé tous les arguments des phonographes.
Sommes-nous donc partisan de la phonographie absolue ?
Oui et non.
Oui, en principe. La logique est pour les phonographes : cela nous paraît incontestable.
Non, dans T application*
Dans l'application, nous sommes et ne pouvons être que néographe modéré et libéral.
l'ne révolution de cette nature ne peut pas se faire tout d'un coup. Elle ne se peut faire que d'une manière progressive, par des révolutionnaires circonspects^ S'élancer soi-même subitement vers le but proposé, c'est facile; mais on ne lance pas un peuple vers un but : on l'y conduit doucement et avec ménagement.
Il faut se servir de l'expérience acquise. Les phonographes intraitables n'ont jamais réussi à se faire accepter ; les néographes prudents, au contraire, ont obtenu une application sérieuse sur une très vaste échelle. Leurs réformes ont eu, on peut le dire, la sanction du dix-huitième siècle, et elles eussent duré sans la réaction universelle dont ce grand et magnifique siècle a été l'objet.
Coiiclu«ioii«
Il faut donc tout simplement, pour commencer, pour établir un premier jalon, revenir aux modifications prudentes, faciles, commodément vulgarisables, qu'adoptèrent et pratiquèrent les Dumarsais, les Duclo3, les Beauzée, etc. , etc.
11 faut retrancher les redoublements de consonnes ; il faut écrire abé, afaire, tranquile, suplice^ nouriture, etc.
Il faut accepter Vs pour signe du pluriel et ne plus employer Yx pour cet usage. Il faut écrire : ce sont eus, a-t-elle fait ses veus ?
Il faut repousser l'emploi du c et du ^ pour signifier le son doux de r,s-. Il faut écrire adoMsîe, atension, etCg
Il faut accepter, suivant la théorie de Port-Royal, quelques petits signes très simples pour faire disparaître certaines anomalies du genre des suivantes : fusil, où 17 ne se prononce pas, et fil où il se prononce ; nid où d ne se prononce pas, et David où il se prononce ; répugnance où gn est doux, et stagnation où gn est très-dur, etc. , etc.
Il est très facile, pour ces différents cas, et pour d'autres analogues, de convenir d'un petit signe, d'un tiret, d'un accent, tout ce qu'on voudra, qui indique la prononciation.
Je m" arrête. Il serait trop k)ng d'entrer dans les détails. Toute la série des applications particulières ne peut être établie que dans un traité spécial (20).
Ici, je n'ai pu donner qu'un aperçu général.
Puissé-je avoir gagné quelques adeptes à une cause
qui est certainement bonne ; car au point de vue de la logique elle peut se traduire par ce mot : SIMPLIFICATION, et au point de vue de l'utilité pratique par cet au|re mot : progrès populaire.
NOTES
DD CHAPITRE FREHIEB.
(1) Qui se sont occupés profondément de philologie, de LINGUISTIQUE et de grammaire.
La généralité de mes lecteurs saura parfaitement la valeur de ces mots ; cependant je crois devoir les expli* qBféf pour ceux que des études spéciales n'auraient pas mis parfaitement à même d'en distinguer le sens propre.
hdi grammaire est une* science foncièrement philoso* pMqne qui enseigne les formules du langage, avec les principes «t les règles qui doivent présider à l'analyse el
à l'expression des idées. Quand on considère les méthodes du langage humain considéré dans son ensemble, on fait de la grammaire générale ; si, au contraire, on considère les méthodes verbales, analytiques, logiques , d'une langue spéciale , on fait de la grammaire particulière.
La philologie est une science graramatico-historique qui étudie les langues au point de vue des curiosités de leurs origines, de leurs étymologies, de leurs emprunts respectifs, etc.
La linguistique est une science grammatico-historicoanalogique dont la fonction caractéristique est la comparaison des langues entre elles.
Le grammairien peut ne savoir qu'une langue.
Le philologue a besoin d'en savoir au moins deux ou trois.
Le linguisic doit connaître au moins une langue de chaque famille, et il est indispensable qu'il ait une teinture de toutes les langues un peu considérables.
Spécifions davanlc^e, en appliquant ces trois mots à trois questions, à trois objets de dispute entre les érudits.
S'occuper de l'origine du langage, philosophiquement, par l'étude physiologique et morale de l'homme, c'est faire de la grammaire.
S'occuper des synonymies, des emprunts que la langue française, par exemple, a faits au latin et au celte, c'est faire de la philologie.
S'occuper de la langue primitive, essayer de démontrer que les langues diverses sont brodées sur un fond
unique, sur une langue-mère , c'est faire de la linguistique.
Nous pourrions spécifier aussi nos distinctions par des noms propres :
Le cardinal Mesofante était un linguiste.
Nodier était un philologue.
Gondillac était un grammairien.
Ajoutons que ces trois sciences ont nécessairement des rapports entre elles. Elles ont des liens communs, elles se trouvent souvent sur le même terrain. Il en est d'elles comme de la cosmogonie, de l'astronomie et de la géologie : ce sont des branches d'un même arbre. Le mot de Jacolot est bon h répéter ici : a 11 y a de tout dans tout. »
(2) Le XVIII* siècle a été resplendissant de lumières,
A propos de cette phrase, comme à propos de plusieurs autres de même nature, que Ton rencontre non seulement dans la suite de ces études, mais dans tout ce que peut produire l'humble plume de l'auteur, il s'est trouvé des gens qui ont dit, comme il s'en trouvera qui diront : Qu'est-ce que cet homme-là nous veut, avec son Voltaire et avec son dix-huitième siècle?
J'ai donc besoin de m'expliquer là-dessus.
Pour moi, le xvr siècle et suriont le xviir sont régénérateurs Pt divins entre tous les ;\^es historiques. Le
siècle de Voltaire est plus qu'une date, c'iest une ère. Par rhistoire, j*ai vécu, avec mon esprit et avec mon cœur, au milieu des générations passées, et nulle part, avant Voltaire, je n'ai trouvé l'humanité dans sa plénitude. L'histoire, datis son ensemble, est un affreux désert où l'âme du savant et du philosophe ne rencontre véritablement qu'une seule oasis : c'est l'âge où elle voit, au déclin de la monarchie française, cette phalange d'hommes que l'injustice çmpêch'e de dormir, l'âge o,ù les titans de la raison escaladent les antres de l'obscurantistne, Tâge où • s'imprime Y Encyclopédie , où retentit le canon de 89, où resplendit la nuit du 4 août !
Je vous l'affirme, jeunes hommes qui allez venir, quoique la génération d'à-présent semble l'avoir oublié, c'est là la date fastique de l'humanité , le point culminant de son évolution historique ; si bien que l'avenir ne dira plus avec Chateaubriand, qui, en cela, comme en beaucoup d'autres points, n'a été qu'un phraseur agréable : «Le monde en deçà de la croix, et le monde au delà de la croix » ; mais bien : Le monde au delà de Voltaire, et le monde en deçà de Voltaire !
(3) Vers la fin du xvii* siècle, la reforme orthographique fut adoptée par la moitié au moins des écri'oains.
Depuis la publication de ces Études dans h Presse, j'ai eu occasion de lire plusieurs ouvrages du xvi* siècle^
èt notamment la Dérnoîiomanie des sorciers de 6odin, Xùk livre atroce, fruit d'une âme scélérate. J'ai pu acquérir ainsi la conviction que les idées de réforme alphabétique avaient été appliquées sur une assez grande échelle dès le temps de Ramus. Ainsi, Bodin n'écrit jamais les sons an, in, on, que par a, i, à avec un tiret par dessus, ainsi : Néamoins, coter uQp histoire, etc. En outre, il retranche souvent le z des verbes : Au lieu de : Vous donnez , il écrit : Vous donné, etc. Il écrit aussi : Faire ses veus^ au lieu de : JFaire ses vœux. Il me paraît que cette orthographe devait être presque générale , lorsque l'influence de l'Académie Française, à dater dé Richelieu , vint tout changer. Voilà à quoi servent lés Académies.
(4) Le P, Èuffiery un de ces jésuites à la raison hardie et profonde.
Parmi ces jésuites à la raison ;hardie et profonde, àukqùélis je fais ici allusion, je veux parier, entre autres, du P. André , l'auteur de Y Essai sur le beau ; du Père Guénard , l'auteur du Discours sur V esprit philosophique, etc. , etc. Du reste, c'est peut-être ici le lieu d'insîstér siir une opinion qui étonne beaucoup mes amis quatid je la leur expose, et que je persiste néanmoiilB à croiire très fondée.
CTest un vlelix et dangereux préjugé historique que de rései^rer toute son antipathie contre les jésuites, en faisant
bon marché des autres manifestations de la secte. Les jésuites ne sont certainement pas la pire expression de l'absolutisme Ihéologique. J'ai toujours été frappé, par exemple, de l'erreur que l'on commet en accordant sa sympathie à Pascal dans la bataille qu'il leur livra.
Dans cette lutte de la grâce, dans cette guerre janséniste, il n'y aurait pas à hésiter, si les intelligences en santé avaient à choisir un parti en de tels lieux et en de telles querelles : la raison, le bon sens relatif, sont du côté des jésuites. Le cœur même est avec eux. C'est la nature qui, par Loyola , adresse une humble réclamation à la folie austère de Pascal. C'est toujours Pélage-le- Breton , l'humanité timide et tremblante, l'humanité garrotée dans une robe de moine, qui proteste, et s'agite, et s'insurge, contre la férocité des lions d'Afrique, contre les Augustin et autres ; contre les fabricateurs du Dieu qui, par caprice, prédestine le petit nombre, et qui, par délassement, s'amuse à torturer la masse ; contre les exécrables damneurs de petits enfants !
Les jésuites, sous Louis XIV, sont les tenants du Christ qui a les bras étendus en long pour embrasser l'univers ; Pascal, au contraire, représente le Christ qui élève élioilement ses bi*as eu haut, pour signifier qu'il ne sauve que messieui-s de Port-Royal et mesdames de la Sainte-Épine.
Pour moi, je ne suis pas plus, je le déclare, pour les bras horizontaux que pour les bras verticaux : mais l'idée des seconds m'agace un peu plus que celle des premiers.
Je résume ainsi ma j>ensée : en frappant Escobar,
prenez garde à Pascal! Et qui habet aures audiendi atidiat.
(5) Vous êtes avec les gens qui regardaient comme un ATTENTAT d' écrire chrétiens au lieu de chrestiens.
Pour être logique, Fhonnête abbé Régnier aurait dû repousser chrestiens , comme un attentat et un sacrilège déjà assez affreux, car l'étymologie exigerait christiens, venant de Christ.
Les épo^vantemenls de cet abbé sont bien propres à nous montrer combien ont de rigueuf dans l'esprit les conservateurs des manitous sacrés, tant en littérature qu'en philosophie, et en toute autre matière.
Quant à moi, si je me scandalisais de l'orthographe qui écrit chrétiens au lieu de chrestiens, je voudrais êti:e logique jusqu'au bout. Non seulement j'écrirais christiens, mais j'écrirais christians, venant de christianus.
Je ferais plus.
Si j'étais un partisan des sciences, des idées, des orthographes blanchies par le temps , suivant le mot antique, je rétablirais le nom du chef de la religion chrétienne dans sa vraie physionomie. Je ne dirais point Jésus-Christ, ce qui est une manière de parler dont le « fils de Dieu » lui-même n'avait pas l'idée ; si bien que, s'il revenait en son humanité sur notre terre, et qu'il entendit nommer Jésus-Christ, il ne saurait ni de qui, ni de quoi on veut parler.
Un bon chrétien, qui voudrait réellement ne commettre aucun attentat, devrait dire leschu-Meschiah ou, pour se faire entendre de Jésus lui-même, simplement leschu.
C'est là son nom. Etant en vie, il n'en a jamais porté d'autre. C/i?î5/m5, venant du grec Kpi^rroç et signifiant messie, est* déjà un attentat si horrible, je le répète, que la divine personne ainsi désignée ne pourrait qu'être ébahie de se voir qualifiée de la sorte dans la langue du lâche Ponce-Pilate.
Je parle ainsi en me plaçant au point de vue dévot, ce qui est un noble point de vue assurément. Cependant, comme je ne fais pas précisément profession de m'y tenir, je suis d'avis que,- lorsqu'on prend de V attentat^ on n'en saurait trop prendre. Puisque le pieux abbé Régnier nous damne pour avoir retranché une 5, méritons mieux encore notre damnation en retranchant deux $ et en enlevant Vh muet; écrivons : Jesu-Crit , crétiens , et même, s'il est bien démontré qu'il n'y a aucun moyen d'éviter la fourche de Belzébuth, donnons-nous encore plus de licence, et orthographions : Jazu-Cri, critiens, critians, crctians, crétiins; en un mot, simplifions, autant que possible, en ayant bien soin de mettre l'expression en rapport avec la nature de la chose, exprimée.
(6) Desfontains et Fréron, ces deux insectes qui furent chargés, en leur temps, de ronger toutes les vérités naissantes.
Desfontaines, qui fit un dictionnaire des innovations
apportées dans les mots et la syntaxe de la langue française, pendant la première moitié du xviii* siècle, se montre particulièrement hostile à l'idée de la réforme orthographique.
(7) Nous laissant à nous, hommes du xix* siècle , une grande idée à poursuivre et une grande œuvre à compléter.
Puisqu'il est entendu que l'auteur est un prêcheur, qui sermonne à temps et à contre-temps, il va saisir l'occasion que lui offre cette phrase, pour réclamer à grands cris contre la honteuse indifférence des gens de presse, des gens de lettres, qui laissent en ce moment les galvaniseurs du moyen-âge démolir pièce à pièce l'édifice élevé par le bon sens du dernier siècle.
On n'imaginerait pas tant de patience d'un côté et tant tl'impudence de l'autre.
Il se publie en ce moment des livres odieux dont le but est de réhabiliter toutes les abominations dont la raison triomphante avait fait justice. Il va être de bon ton tout h l'heure de défendre l'inquisition, d'expliquer favorablement pour l'Église les supplices des sorciers, etc. , etc. A la tête d'un ouvrage exécrable par ses tendances, intitulé : Des esprits et de leurs manifestations fluidiques , dans lequel toutes les horreurs inquisitoriales trouvent un avocat et un apologiste, nous lisons une lettre de M, Ventura, et dans cette lettre, le passage suivant :
■■^\^,,^xy
u II sort déjà de toutes ces choses (les tables, les diablotins des guéridons ! ! !) de merveilleuses leçons. Il en sort, en effet, la justification de l'Évangile et de la Foi, la condamnation d'un rationalisme terrassé par ces faits, et, par conséquent, la glorification prochaine de toutlepaisé de la véritable Église, et même de ce moyen-âge si calomnié, si gratuitement doté de tant de ténèbres. Les événements politiques de ces derniers temps s'étaient chargés de lui donner raison, à ce moyen-âge, sous le rapport du bon sens en matière gouvernementale; et voilà des faits d'une nature tout à fait étrange qui viennent le venger des accusations de crédulité superstitieuse, ;.,. »
Voilà ce qu'ils pensent, et disent, et veulent, et préparent. Voilà ce que pensent, disent, veulent et préparent les plus honnêtes d'entre eux, ceux qui ont été plus ou moins mis à l'index comme libéraux I
Hier encore, n'y en a-t-il pas un qui disait, avec toute l'autorité que lui donne une situation éminente, que les* chemins de fer avaient été invenfés en punition de nos péchés !
Et la civilisation se laisse faire ! Et le siècle se laisse faire ! Et l'esprit humain se laisse faire ! Et le virus du moyen-âge va de la sorte, s'inoculant, au grand soleil, dans toutes les parties du corps social ! Et les braves, les jeunes, les vigoureux, ne se dressent pas pour combattre ce hideux fantôme du passé ! Non ! il n'est pas possible que cette indifférence tienne plus longtemps les âmes endormies !
Jeunes hommes de France 1 il y a cent années, juste dans là période du xviii® siècle correspondante à celle du XIX* où nous sommes maintenant, vers 1750-55, d'un bout à l'autre de l'Europe, la Raison relevait le gant jeté au monde par la Déraison. Voltaire était dans sa gloire. Diderot et d'Alembert lançaient les premiers cahiers de Y Encyclopédie. Montesquieu publiait VEsprit dee Lois. Rousseau s'annonçait par le mâle Discours sur l'influence des sciences et des arts. Condillac imprimait ses princir pales œuvres. Buffon transformait, au point de vue de la philosophie, les sciences naturelles. Hume, le puissant négateur, élevait la critique à des hauteurs inconnues. Kant se révélait au monde, en déclarant que la vieille métaphysique «n'était arrivée qu'au seuil de la science.» Que vous dirai-je enfin ? L'Ame de notre France, particulièrement, 'était dans un si sublime état de noble enthousiasme et dans un tel entraînement de justice , d'humanité et de bon sens, qu'il sembla que les embrassements du lit nuptial étaient plus saints dans leur fécondité : c'est à cette heure fastique que naquirent la plupart des Titans de 89 !
Nos pères en étaient là il y a cent ans !
Et nous, en iSbk^ nous laisserions se conclure le pacte de famine intellectuel qui se trame à côté de nous !
Non ! nous ne serons pas à ce point lâches et déserteurs de la vieille cause. J'en jure par tout ce qu'il peut y avoir de sacré en ce monde , le gant qu'ils ont jeté à la Raison, la Raison le relèvera!
(8) Et penitùs toîo divisas orbe Britannos,
Tout ce que nous disons ici de l'orthographe française s'applique à fortiori à l'orthographe anglaise , qui est l'idéal même de la bizarrerie et du caprice, dans laquelle o se prononce de quatre ou cinq manières, u de deux ou trois façons, e suivant trois ou quatre systèmes, etc. Tous ceux qui ont quelque teinture de la langue de nos excellents vcfisins et alliés, savent qu'elle atteint, sous ces divers rapports, les proportions les plus gigantesques de ranomalie.
Ce n'est pas nous qui le disons le premier. Le mouvement phonographique a eu beaucoup de représentants au delà du détroit. Nous nous plaisons à citer ici un nom illustre, dont l'autorité est bien propre à faire reûgaîner aux plaisants leurs ^^eilles facéties contre les idées de n^forme orthographique. Ce nom est celui d'un homme qui, par les seules ressources de son talent, est arrivé à tMre adopté comme orateur par l'intelligente aristocratie anglaise : c*esl le nom de M. Disraeli.
Vers I8.4O, M. Disraeli publia une brochure fort spirituelle et morne éloquente, intitulée : Aménités littémtiTi, Ami^nitics of Uttet^iture, Dans cette brochure il étalait aux yeux du public toutes les monstruosités do Torthographo de ses compatriotes. Sa critique désintén\ftîiv, et sans système préconçu, u'a {>as peu contribué à pn'^ivarer les voit^ aux pro(H>sitious novatrices de MM» Pitmau et KlUs. les deux organes les phis connus et les plus e^imnbles de lu plK>iK>iypie aoçbdse.
Ces questions sont d'autant plus importantes pour les Anglais, que nul peuple, plus que celui-ci, dans ses relations commerciales, n'a ressenti les inconvénients des Alphabets incomplets et vicieux.
Mais où l'on comprend la nécessité de la réforme, peut-être mieux encore qu'en Angleterre, c'est aux États-Unis.
Dans la grande République , le mouvement phonotypique est très considérable; de plus, le régime de la liberté absolue a permis, Ik-bas, une vaste application. Dans le seul État de Massachussetts, [dont la population n'est guère que de huit cent mille âmes, il y a déjà cent treize écoles où l'on enseigne à lire l'anglais suivant le système phonétique.
Pour quiconque sait quelle est la ténacité de la race anglo-saxonne, son imperturbable audace en présence des questions d'utilité, il n'est pas douteux qu'en Amérique comme dans la Grande-Bretagne, on ne doive arriver, dans un temps plus ou moins prochain , à la phonotypie.
Oh ! qu'ils ont de puissants leviers en ces pays pour activer la marche du monde ! Et des leviers qui nous manquent, à nous, dans notre Europe livrée à l'obscurantisme universel ! dans notre Europe qui serait tout entière faite sur le modèle de la triste Espagne, si l'ennemi n'avait été contenu !
Là-bas, ils ont le seùtiment du devoir, qu'a obscurci chez nous l'anarchie morale et intellectuelle, qu'a tué en partie cette éducation vicieuse, où certains enseignements, prétendus utiles, sont si manifestement stupides, que l'en-
fant de seize ans, quand il lui a poussé au menton un brin de barbe, a honte de les avouer I
Là-bas, ils ont, par la liberté individuelle, la possession d'eux-mêmes, toute la virilité de leur être, toute leur puissance d'expansion et d'action. Suivant une très juste expression du grand philosophe Fichte, « l'humanité s'y connaît » , et sur le théâtre qui lui est donné à parcourir, elle sait ce qu'elle peut, parce qu'elle sait ce qu'elle veut. Nulle entrave. Le jour partout. L'égalité et le bon sens partout. Un tempérament de '^nation véritablement splendide. La race humaine dans sa virilité. Voilà ce que c'est qu'un peuple libre I
Nous autres, que sommes-nous ? Des gens apeurés par l'Inquisition, des écoliers mutins, émeutiers et révolutionnaires, qui sommes mis de temps en temps en « punition générale » , des congréganistes corrompus de Saint- Acheul, qui reçoivent le fouet par-ci par-là!
Là-bas encore, il y a une forte idée, qui gagne chaque jour du terrain, et qui aura un résultat immense : c'est que, par l'éducation, on peut tout, c'est que, par l'enfant , on peut tout réédifier, tout restaurer, tout transformer. Ils le sentent admirablement, je le vois par leurs journaux, par leurs discours : l'humanité est un instrument auquel on peut faire jouer tous les airs qu'on voudra, pourvu que l'on prépai^e et arrange cet instrument dans la coulisse, qui est l'école. Ils ne doutent pas de la phonotypie, par exemple, parce qu'ils ne vont pas s'imaginer tout de suite, comme nous faisons , nous autres, en notre qualité d'élèves des inquisiteurs, des centrali-
saleurs, des dominateurs, des absolus, des infaillibles, des dictateurs plus ou moins sacrés, que la phonotypie sera imposée aux hommes faits par un décret gouvernemental; ils croient à la réforme orthographique, parce qu'il lejui' vient ridée de faire le prospectus d'une école phonogra-* phique, de l'envoyer aux familles, puis, quand des écoliers libres leur sont venus, de leur apprendre à lire d'après le système nouveau. C'est ainsi que les idées et les réformes s'établissent dans la grande République d'outre-mer. Europe ! Europe de la centralisation exagérée, c'està-dire de l'inquisition universelle ! Europe formée par la religion inquiète et vexante des Pascal [et par la morale pourrie des Escobar! Europe, collège de bambins en suspens entre les velléités de la révolte et les hésitations de la couardise, terre d'avortons !
(9) Nos Titans intellectuels du xviir siècle.
Titans est le mot. On se sent pris d'étonnement autant que d'admiration, en voyant à l'œuvre tous ces hardis démolisseurs. Ils sont inappréciés encore.
J'espère que la France, désabusée, saura un jour quels hommes ce furent que ces philosophes, ces encyclopédistes tant calomniés et tant salis par les de Maistre, les Bamiel, et autres aboyeurs de sacristie. Elle saura quelles natures loyales et bienfaisantes c'étaient qu'Helvétius et d'Holbach. Elle saura quel noble cœur c'était que d'Alem-
bert-le-Bàtard; quel homme sympathique et simple en sa vie que le grand Diderot, cette têle colossale; quel érudit puissantet modeste que Fréret; quel jeune homme vaillant que Boulanger ; quel honorable pauvre que le grammairien Dumarsais. Voltaire sera rejugé. On compren4ra ce rire, ce rire qui pleure , et ces vieilles lèvres crispées au spectacle des abominations commises par l'intolérance !
Oui, toute cette phalange, toute cette pléiade, sera reniise en honneur ; et la France, mieux instruite de son passé, n'écoutera plus les imposteurs qui, depuis cinquante ans, par une tromperie sans exemple, lui font blasphémer les noms de ceux qui l'ont délivrée !
(10) Nous parlons de Volney,
Je suis heureux d'avoir à invoquer le nom de Volney à travers ces notes philosophiques. Volney, sénateur et comte de l'empire, conserva toujours la plus grande hardiesse de sentiment et d'idées au sujet des choses religieuses. L'autorité impériale d'alors ne lui suscita aucun obstacle, pas plus qu'à Cabanis, à Biran, à Lamark, etc.
(11) Ou Von riait et où Von se fâchait surtout, c'était dans les journaux légitimistes.
Parmi les quatre-vingts ou cent lettres d'adhésion et
de sympalhie que j'ai reçues à la suite de la publication fle mes feuilletons dans la Presse, il en est une qui expose parfaitement, et avec beaucoup d'esprit, le côté politique de la réforme, et aussi le sens politique des oppositions dont elle fut l'objet sous la Restauration. Je vais insérer ici cette lettre :
u Paris, le 25 décembre 1853.
« Monsieur,
« Historien des Révolutionnaires de l'A-B-C, il vous sera certainement donné, dans votre carrière littéraire , d'écrire encore sur la Réforme orthographique.
« Pour ce cas d*avenir, les indications suivantes ne vous seront peut-être pas toutes inutiles.
• « Sous la Restauration , les émigrés, alors njaîtres du pouvoir,
voulaient rétablir Tancien régime. L'ignorance des masses populaires leur était favorable ; ils s'efforçaient d'empêcher ces masses d'apprendre à lire, et l'immense majorité ne le savait véritablement pas. Pour préserver de toute pestilence les rares prolétaires qui auraient pu lire Voltaire, Rousseau, les grands philosophes du xviii* siècle , ils faisaient brûler en place publique les livres de ces immortels bienfaiteurs dee hommes.
« Par contre, l'opinion libérale , maîtresse du sentiment le plus universel, se prononçait pour tout ce qui facilitait l'apprentissage de la lecture. De là le chaleureux appui donné par les notabilités libérales à toute méthode qui paraissait abréger cet apprentissage, et particulièrement à renseignement mutuel , que Ton croyait capable de cette vertu à un certain degré.
« A la faveur de semblables dispositions, protégé par cette attitude énergiquement prise par tout ce qu'il y avait de plus viril en France, M. Marie proposa hautement, de concert avec
quelques amis, par son projet de réforme, de «opprimer d*un seul coup toutes les difficultés de la lecture, et de trancher ainsi le nœud gordien, 'beaucoup mieux que par tous les modes d'enseignement inventés ou & inventer.
< Quoique jeune, M. Marie était connu , posé , et son idée fit une sensation extraordinaire. Elle eut naturellement contre elle tous les émigrés, tous leurs journaux, tous les nobles, tous les prêtres, tous les sacristains, tous les mauvais cœurs, tous les piètres esprits.
« Mais elle eut pour elle :
c Beaucoup d'électeurs libéraux , rois de l'époque ;
< Beaucoup de députés libéraux, autres rois, supérieurs aux précédents, bien que leurs simples délégués ou conunis. Parmi eux on comptait Benjamin Constant, Labbey de Pompières, Baveux^ Bignon, Eusèbe Salverte, Destutt de Tracy, Jacques Laffitte, etc.
« Louis-Philippe lui-môme , alors duc d'Orléans , et membre de l'opposition, encouragea M. Marie dans sa tentative.
« A l'Académie française, l'idée gagna les académiciens que M. Marie a cités dans V Appel aux Français : Andrieux , Jouy, Laromîguière. Elle en gagna d'autres : Casimir Delavigne, Daunou, Destutt de Tracy, déjà indiqué plus haut, je m'en aperçois, comme député, etc., etc. — Chateaubriand, Lamartine, conviés à quelques réunions , ne comprirent rien à la question.
« Fourier, consulté, dit que l'orthographe réformée serait pratiquée dans le premier phalanstère.
« Cabot en dit autant pour sa future Icarie, et y consacra une page dkis un de ses écrits.
« Jacotot, qui faisait tant de bruit avec son enseignement éman* cipatour, publia que M. Marie avait raison contre les routiniers.
« La jeunesse des Écoles, si ardente sous la Restauration, et qui comptait comme force intellectuelle et matérielle dans le parti libéral, était pour nous.
t Tous les journaux de ce parti combattaient avec nous.
« De brillants apôtres de l'idée, notamment Armand Marrast, firent des excursions dans les départements pour prêcher la Réforme dans des réunions provoquées par les feuilles départementales.
<c Des sociétés de propagation se formèrent dans plusieurs villes, notamment à Lyon.
« Quarante à cinquante brochures, les unes pour, les autres contre, furent publiées.
« V Appel aux Français se vendit à cent mille exemplaires.
< M. Marie reçut trente-trois mille lettres d'adhésion formelle.
« La proposition du jeune novateur avait fait événement. Partout, pendant une année, en France et à l'étranger, surtout en Italie et en Espagne, on en parla, discuta, disputa. (Laissez passer cette enfilade de verbes en a.)
« Si le ministère libéral de M. de Martignac, qui nous laissait faire, eût duré , je ne sais pas où nous nous serions arrêtés. Mais Polignac vint avec ses violences ; il mit le feu à la Charte, grande idole du temps ; tout le monde courut au feu ; la Révolution de Juillet s'accomplit ; personne ne pouvait plus penser à une révolution orthographique.
« J'étais un fervent disciple en ce temps-là, et jeune ; j'ai vieilli depuis lors.
« Mais si, de mon vivant, une autre époque opportune se présente, je jure de retourner au combat. C'est vous dire que votre serviteur est incorrigible, et qu'il mourra dans l'impénitcnce finale.
« A vous bien sympathiqucment
(( P. Chauveau. »
(12) a Je reviendrais volontiers à l'orthographe lapins étymologique possible; ainsi j'écrirais volontiers prim- TEMPS au lieu de printemps. »
Quoique je n'en aie pas obtenu, ni môme demandé
fautorisation, je nommerai Fauteur de ce mot : c'est Théophile Gautier.
Le pittoresque écrivain ne m'en voudra pas, je le pense, de le dénoncer ainsi, sans sa permission, comme orthographiste forcené : il a mis lui-même son nom au bas d'opinions assez audacieuses, pour ne pas craindre la responsabilité du sentiment qu'il a exprimé sur les voix, les articulations et les cédilles. Quand on a écrit la hardie préface de Mademoiselle de Maupin^ on est nécessairement fort tranquille sur ce que peut penser le public de votre théorie touchant la question des, iotas.
Toutefois, si je nomme ici M. Théophile Gautier, ce n'est pas uniquement pour le plaisir de signaler ce charmant esprit aux vengeances des phonographes et des néographes ; c'est que je ne suis pas fâché de saisir l'occasion qui s'offre à moi de dire, à propos de lui, dans un but d'utilité intellectuelle, ce que je pense de « cette école littéraire la plus nouvelle, dont il est un chef justement estimé. » Puisque je trouve sur mon chemin la littérature fantaisiste et réaliste^ je m'en voudrais de ne pas la saluer en passant.
Comment définir au juste la lillérature réaliste, l'école de la fantaisie? Comment classer et étiqueter ce mouvement, dans l'histoire littéraire de nos dernières années?
En vérité, je suis fort embarrassé pour répondre à ces questions.
Si je voulais simplement écrire ici des phrases, je me tirerais peut-être assez facilement d'affaire au moyen d'un certain cliquetis de mots, dont quelques jeunes
- lit -
écrivains de ce temps -ci. ont le secret, et qui a cet immense avantage, que Ton gagne, à s'en servir, une grande réputation de profondeur, et surtout d'originalité humoristique, sans dire clairement sa pensée, et même sans avoir aucune pensée exacte et précise sur quoi que ce soit.
Mais moi, je suis très bourgeois, très rococo, très saturé des déplorables suggestions du bon sens; j'ai besoin de voir bien distinctement ce qu'oB me présente, mêpie en matière d'art ; au sein même du domaine de la fantaisie, je suis décidé à ne me pas départir de ma calme raison. Que voulez-vous ? il n'y a pas de manitou sacré pour mes yeux voltairiens : je soulève le voile de toutes les idoles.
Je veux donc savoir positivement ce que c'est que la fantaisie et le réalisme. Allons ! expliquez- vous !
D'abord, la fusion est-elle faite entre la branche fantaisiste et la branche réaliste ? Voilà une question préliminaire qu'il importerait de résoudre avant tout. Qu'y répondez- vous donc?
Fusionnées ou non, ces deux branches seront encore relancées par moi ; je leur dirai :
D'où venez-vous? quelle est votre raison d'être? Toute révolution a un manifeste : où est votre manifeste ? où est votre préface de Cromwel ?
Vous êtes, dans votre pensée, un art nouveau : montrez-moi un peu votre nouvelle esthétique ?
Et puis, à supposer même que vous ayez pris une suite d'affaires, à supposer que vous soyez, sous d'autres for-
mules et d'antres noms, VArt pour l'Art et G»% vous ne pouvez pas vous empêcher d'avoir un but philosophique et moral quelconque? Vous ne pouvez au moins vous empêcher d'avoir une tendance sous ce rapport? Eh! bien ! je vous le demande, où allez-vous? avec qui ôtesvous? que voulez-vous?
Voilà ce que je leur ai demandé, et jamais je n'ai pu obtenir d'eux une seule réponse catégorique. Il m'a donc fallu scruter moi-même leurs nuages, par moi-même chercher, m'ingénier, supposer, trouver. Or voici maintenant ce que je hasarde, mais ce que je hasarde en tremblant, je l'avoue ; car, premièrement, la brillante phalange des réalistes a bec et ongles, et puis, en second lieu, elle est personne si juvénile en son intolérance, qu'elle va me condamner sans m' avoir lu, ou cracher sur ma théorie sans en avoir compris le premier mot Oh I ils sont crânes, ces jeunes gens ! (*)
(*] Ceci, bien entendu, s*appliquc à ce que j'appellerai la fantaisie et le réalisme de contrebande. Il est bien évident que je ne veux pas désigner ici les hommes éminents qui semblent avoir provoqué, par la nature do leurs travaux littéraires, un mouvement que je ne critique pas, du reste, d'une manière absolue, bien s'en faut. Je serais désolé spécialement que l'on voulût voir une attaque malveillante contre M. Théophile Gautier dans une étude que je fais à propos de son nom. Je reprocherai ici publiquement à M. Théophile Gautier, ce que je lui ai reproché souvent au fond de moi-môme, et ce que j'ai pris la liberté de lui indiquer de vive voix, dans les entretiens que j'ai eu le plaisir d'avoir avec lui, c'est de ne pas mettre son admirable talent au service d'une idée quelconque, d'une croyance quelconque , d'une philosophie quelconque ; c'est de contribuer, sans le vouloir, par l'influence de sa manière
Je suppose que la nouvelle école littéraire a, au fond, rintention de développer, de compléter le premier mouvement romantique. Le moins qu'elle puisse faire, l'ingrate, l'oublieuse! c'est de regarder l'auteur des Orientales^ et de Marion Deîorme, et d'Angelo^ et de Marie Tudor, et de Ruy-Blas^ comme un aïeul, c'est d'accepter ce grand homme, — qui a plus de juvénilité que pas un d'eux, — comme un grand-père. Hein ! qu'en dites-vous ?
Eh bien ! je demande en quoi le premier mouvement romantique est transformé, développé, complété, par le fantaisisme ?
Certes, je ne viens pas prétendre que le protestantisme littéraire, inauguré dans la théorie vers 1826 ou 27, n'eut pas besoin d'être développé, qu'il dut enchaîner la littérature dans une nouvelle poétique d'autorité, que le dernier mbt de l'art fut dit dans la Préface de Cromwell. Non seulement je ne prétends pas cela ; je prétends même tout le contraire, et, dans un instant, je m'expliquerai à cet égard. Mais, enfin, je persiste dans ma question, j'interpelle le fantaisisme et le réalisme, pour savoir comment et en quoi ils opèrent ce développement théorique et
Utténdre, à généraliser ce fait déplorable d'une littérature qui n'a aucune foi. Mais, à part ces réserves, je tiens M. Théophile Gautier pour un grand esprit, et, entre autres choses cordiales que je pense de lui, et que je puis dire très à propos dans un livre "de grammaire, je suis d'avis qu'il n'y a point d'homme en France qiii sache notre langue aussi profondément que l'aimable feuilletoniste de la Presse^ en sorte que ce poète charmant est en môme temps, à mes yeux, le premier grammairien de son épnquo.
pratique dont le besoin se faisait généralement sentir.
Peut-on demander, plus de liberté dans Tart qu*Hugo n'en a demandé ?
A-t-il restreint son domaine ?
A-t-il voulu contenir les caprices divers de sa forme?
A-t-il opposé une barrière quelconque à une manière quelconque de sentir et d'envisager l'idéal ? .
A-t-il dit que l'écrivain ne devait mettre qu'une tdle quantité de lui-même, de son humour, de sa fantaisie, de son rêve, de sa passion, dans l'œuvre qu'il produit aux yeux du public?
A-t-il laissé la corde trop longue à la critique, et esi<e à lui que doivent s'en prendre les petits jeunes gens qui émettent des idées bien niaises, dans une prose follement prétentieuse, ou dans des vers mal bâtis,[si les aristarques du feuilleton prennent la liberté de ne pas les trouver de tous points délicieux ?
N'a-t-il pas été, au contraire, une expression véritablement superbe de l'indépendance, de l'émancipation absolue ? Théorisant et pratiquant tout ensemble , n'a4-il pas été le type idéal de cette liberté, de cette fantaisie dont vous parlez, en ce qu'elle a de grand, de large, d'élevé? Quelle est la fugue capricieuse que n'a pas faite son âme dans le domaine de la littérature? Sur quelle corde de la lyre n'a-t-il pas su chanter? Quel voile à-t-il laissé sur l'horizon de la poésie?
Ainsi donc, ce n'est point par un accroissement de Tesprit de liberté que se distingue la seconde période du mouvement romantique. Cherchons ailleurs. Nous ne
trouvons rien de nouveau au point de vue [de la forme, plaçons-nous au point de vue du fond. Il n'y a rien d'extraordinaire à Textérieur du vase, goûtons la liqueur.
Au point de vue des idées, il y avait certainement à progresser sur la grande charte du romantisme, sur la Préface de CromwelL L'œuvre de Victor Hugo (*), qui a eu pratiquement une influence incroyable, et dont nous, contemporains, nous ne pouvons même pas nous figurer toute la portée, sur la marche de la langue française, comme sur la tournure générale de l'esprit littéraire, cette œuvre, dis-je, était basée sur une théorie plus passionnée que logique. Comme tous les protestantismes (ces puissants leviers!) elle était systématique, exclusive, dans ses aperçus critiques, inconsciente de sa philosophie intérieure, ignorante de son résultat ultérieur et définitif.
Plus je lis cette belle Préface de Cromwell, une des grandes choses, un des grands faits de ce siècle, plus je suis fràp^ de cette comparaison que je viens d'indiquer entre le protestantisme littéraire et le protestantisme religieux : là, c(«nme ici, absence de principe général, intuition
(*) Je parle ici, qu'on veuille Wen s'en sourenip, des premières tendances du poète, et j'en parle avec d'autant plus de liberté et de sévérité, que j'admire davantage les récentes évolutions de son génie. Au moment où ce grand homme idéalise à, mes yeux la poésie philosophique, progressive, humanitaire, ce serait pour moi une obligation, si ce n'était un plaisir, de proclamer bien haut que celui que je critique, non sans un certain sentiment d'antipathie intellectuelle, dans ses opinions juvéniles de 1826 et 1827, je dois le Ténérep sans réserve aux jour& de sa glorieuse maturité.
vague de Tavenir, caractère essentiellement critique; mais nulle conscience de lu future organisation.
Le romantisme avait, d'abord, le tort essentiel de se laisser regarder comme une hérésie, une nouveauté^ une secte, quand il lui était si facile de montrer ses précurseurs, et ensuite de faire voir que sa levée de boucliers était essentiellement* locale, essentiellement restreinte à la France.
Car, on n'y songe pas assez : il n'y avait guère que la France qui eût besoin de la révolte, de la révolution romantique. L'action de la renaissance, bienfaisante pour tous, n'avait été réellement exagérée que chez nous, par la pédagogie tracassière des Boileau et autres eunuques de même trempe. L'Angleterre, l'Allemagne, n'avalent pas eu la tyrannie de la centralisation, de Vunificatian littéraire. Schiller avait été national et libre. Gœthe avait été national et libre. Byron avait été moderne et libre. Le genre Etienne n'était possible que dans un pays tellement gangrené d'absolutisme, que les [feuilletonistes se] croient des empereurs, et que les académiciens dénoncent des mots nouveaux et des drames inaccoutumés, absolument comme les agents de la police dénoncent les conspirations et les attentats.
C'est tout français, cela! Gœthe est mort en 1832 sans savoir de quoi il se pouvait agir dans une telle dispute : c'est qu'en effet, un Code littéraire est nécessairement une absurdité partout, excepté en France.
Boileau, ce crâne étroit, formula, on le sait, cette législation insensée. Mais il ne faut pas croire que la France
s'y soumit pendant le xviii* siècle. Parce qu'il avait semblé à M. Racine cpi'il ne pouvait célébrer que des Grecs, des Romains ou des Juifs, cette trilogie de manitous historiques (avec une petite dose de Turcs, parce que les Turcs demeuraient fort loin), le xviii* sièple ne se crut pas du tout obligé de l'imiter. Racine et Boileau.sont une halte, une rupture; ils l'ont faite, en quelque sorte, à eux deux tout seuls ; aussitôt après eux, la chaîne se renoue à l'anneau que tient à la main le grand Corneille. Je ne sais si quelqu'un a été frappé, comme je le suis, de la préparation du romantisme au siècle de Voltaire; mais il me semble que ce fait mérite attention.
C'est une chose remarquable que le mot émancipateur de la littérature et de l'art ait été dit dans un livre aussi inférieur que le' Parallèle des anciens et des modernes. L'indépendance, l'élection de la société moderne, aussi bien que de la société antique, devant les infinies ressources du génie artistique : voilà quel était le sens de ce livre. Et ce sens, l'ouvrage le présentait, ce mot émancipateur, il le disait, d'une manière bien entortillée, bien inconsciente. Mais c'est ainsi que se font les programmes des révolutions humaines. Une phrase jetée dans le monde des esprits, et le feu prend ! Qui eût dit à Luther qu'en réclamant la liberté d'examiner les décisions de l'Église, il créait le rationalisme? Et, souvent, toute une suite de faits préparent l'éclosion de ces programmes régénérateurs. Le grand moine breton Pelage, bien des siècles avant Luther, avait fait sans le savoir ce que, plus t^rd, Luther devait demander : il avait examiné.
De même aussi, bien avant que la théorie de la liberté artistique fût formulée, cette liberté avait porté jusqu'à des hauteurs inconnues les tètes gigantesques de Molière, de Corneille et de Shakespeare. Les théories logiques et rationnelles, faites dans la maturité des temps, ne sont souvent que la résultante d'une série d'actes spontanés et de vagues projets, dont on retrouve la trace . dans les générations qui ne sont plus.
Les précurseurs du romantisme sont nombreux au dernier siècle. Les sujets nationaux sont exploités dans i'art dramatique. L'immense succès du Siège de CalaiSy de Belloy, semble être un prélude à ce grand phénomène littéraire du drame historique national dont M. Alexandre Dumas s'est fait, en ce siècle-ci, l'expression poissante. Voltaire lui-même était, d'instinct, avec les nofvatears. Mérope, par la forme comme par le fond, c'est évidemment la tragédie humanisée. Dans Adélaïde Duguesclin et ailleura, le théâtre français moderne se prépare visi-blement.
Il y a une chose que l'on oublie trop, c'est que Diderot peut être considéré en quelque façon comme le père du drame nouveau, du drame de foyer et de famille, du drame réel. Le Fils naturel (1757) et le Père de Famille (1758) font du grand encyclopédiste le fondafenr primitif du théâtre de la réalité, comme ses Salons en font le fondateur de la critique et du feuilletonisme.
Que dirai-je de Beaumarchais? Manifestement, Figaro est l'humanité retrouvée sur le théâtre. Avec lui, le Don
Juan de Molière, qui n'était qu'une intuition, se dessine nettement : le drame rit et pleure tout ensemble; de là, il n'y a qu'un pas à la rénovation définitive opérée par Hugo, Dumas, et toute la série de leurs imitateurs.
Ainsi la révolte romantique, si les fortes passions pouvaient et devaient raisonner, aurait dû commencer par restreindre le champ de sa criti(pie. Elle ne le fit pas suffisanunent.
Un second reproche que je lui adresse, et il tient intimement à celui qui précède, c'est qu'au lieu de dire : Otez-vous de mon soleil, Racine et Boileau, pédagogues étroits, que je renoue la chaîne de la tradition universelle ; laissez-moi libre, que je me remette en rapport avec l'humanité, dans toutes ses manifestations indépendantes et spontanées ; au lieu de dire ces choses, la révolution romantique sembla vouloir restreindre son plan d'avenir, comme elle avait élargi à l'excès sa critique du passé, car elle disait : Rendez-moi, oh ! rendez-moi le moyen-âge, mon bon moyen-âge, mon divin moyenâge !
Mon Dieu, oui! et je le constate, sans crainte pour une gloire dont le nom rayonne aujourd'hui à toutes les sommités de la pensée indépendante, cette campagne romantique fut ainsi, sans qu'on le sût, sans qu'on y songeât, Tune des plus regrettables manifestations de la réaction contemporaine contre le xviii* siècle et la révolution, en faveur de l'obscurantisme.
Les intronisateurs de la liberté absolue dans les formes de l'art s'étayaient (inconséquence!) sur les tyrans des
idées. Pendant un jour, M. de Montalembert dédia ses livres à M. Victor Hugo (*).
Il y a là-dessous un fait très considérable : ce n'est pas le romantisme, c'est le siècle qui était, qui est encore
dévoyé.
Chateaubriand a vulgarisé un lieu commun détestable, dans lequel donna à plein collier toute la seconde génération de ce siècle : c'est qu'il y a deux mondes dans l'histoire, le monde de Dieu et le monde de* l'homme, le monde au delà de la croix et le monde en deçà de la croix.
Toute' cette théorie est fausse , insoutenable. Elle ne repose que sur des illusions d'optique. C'est une pieuse duperie.
Choisissons une preuve dans l'ordre moral. Quels sont les empereurs romains les plus exécrables? Vous me direz, après les pédagogues, que ce sont : Tibère, Néron, Commode? Vous vous trompez : ce sont les empereurs du Labarum.
On trouve des emj)ereurs païens qui ont tué leur femme, comme Néron. Il n'y a que Constantin qui ait tué son fils.
Je vois bien que Néron avait une affreuse inclination vers le crime ; je vois qu'il réalisait, dans les appartements secrets de ses résidences impériales, tous les rêves
{*) Lettres sur Tarchitecture gothique dont le titre m'échappe, par M. le comte de Montalembert, alors très jeune, à Tauteur d« Notre-Dame de Parit, w .^
les plus effrénés de la débauche en délire ; mais franchement, lequel voulez-vous que je haïsse le plus, de Néron ou de ce Valentinien, un fils du Labarum celui-là, dont Ammien Marcelin trace le portrait à peu près en ces termes : « Valentinien avait toujours ces mots à la bouche : ^ « Qu'on lui tranche la tête ! qu'on le brûle vif ! qu'il « expire sous le bâton \ Il trouvait une jouissance horr u rible dans les agonies de la torture. Son favori le plus (( cher était Maximien, qui, à Bome,^avait répandu le (( sang des plus illustres citoyens. Il avait aussi dans son « affection deux ours, l'un nommé par lui Y Innocence, « et l'autre Mica aûrea. Il avait fait placer leurs cages n dans sa chambre à cotacher, et il se complaisait à les « voir, de son lit, déchirer et dévorer les membres des n gens qui leur étaient livrés, »
Gomme le Labarum avait changé le pouvoir ! Comme il y a de différence entre les hommes d' Ammien Marcelin et les hommes de Tacite !.
Parlerai-je de Théodose ? Tibère, Galigula, Domitien, Commode, Caracalla, tous tant que vous êtes, passez devant ce monstre : vous n'avez pas ordonné l'épouvantable massacre de Thessalonique !
Ce que je dis du pouvoir au iv* siècle de l'ère chrétienne, je pourrais le dire de tout le reste. Je pourrais détruire d'un trait de plume toutes ces prétendues lignes de démarcation que l'imagination trompée a voulu voir au début de leur œuvre. Je montrerais les combats de gladiateurs cessant non pas, comme ils le disent, par suite de leur influence , mais par suite de l'influence de la philosophie
prise d'ensemble, mais aussi et sui*tout par le fait lûémû du triomphe des Barbares qui avaient alimenté jusque-là les boucheries du Cirque. Je montrerais la question de Tesclavage traitée avant eux, et beaucoup mieux que par eux, par les philosophes cyniques et par Sénèque. Je montrerais leurs doctrines dépassées au point de vue des idées d'abstinence et de mortification par l'école de Plotin. Je montrerais que leurs vertus prétendues réservées ont appartenu à une foule d'autres sectes. Je ferais voir, en un mot, que ce qu'ils disent avoir été créé par eux, la société l'a produit spontanément, et que leur action, si bienfaisante qu'elle ait pu être sous certains rapports, participe essentiellement de ce caractère vague, indéterminé, mélangé de bien et de mal, que nous retrouvons dans toutes les grandes évolutions de la race humaine.
Et ainsi, je ferais l'unité dans la trame du progrès universel. Je remettrais l'humanité en possession d'ellemême; je la ferais rougir des plaies qui sont à elle, comme je la ferais tressaillir en lui signalant ce filon de justice et de beauté morale, qui est à elle aussi, et qui court à travers ses vices et ses hontes, et qui la purifie, et qui la restaure, et qui la glorifie, depuis les sages de la Chine et de l'Inde, jusqu'aux philosophes du xviii" siècle, en passant par le glorieux sénat des penseurs grécolatins, par le cénacle des saint Cyprien et des saint Chrysostome, et par le concile des Pelage, des Abailard, des Roger Bacon, des Wicleff, des Jean Huss, des Luther, de tous les théologiens émancipés du moyen-âge I
Oh! qui me donnera d'accomplir cette refonte de l'histoire, de l'histoire qui a presque toujours été écrite par des aristocraties passionnées , et par des bonzes et des talapoins intéressés à la faire mentir I Le jour où j'ouvrirais cette porte, mes contemporains seraient éblouis d'un jour inconnu, et la société, sachant d'où elle vient, ne tâtonnerait plus pour savoir où elle va !
Ainsi donc, pour être dans le vrai, philosophes, poètes, économistes, gardez-vous bien de faire poser devant vous je ne sais quel idéal factice, je ne sais quel type particulier et local; que votre point de départ, que votre but, que votre tout, soit l'Humanité, .l'Humanité entière, l'Humanité qui comptait par l'ère de Nabonassar et des Olympiades, comme cette Humanité qui a eu un si petit espace sur le globe et si peu de siècles dans le temps, et qui compte par l'ère du moine Denys-le-Petit !
Faute de ces données essentielles, toutes les philosophies, comme toutes les esthétiques de ce siècle, ont manqué de base. Avec les points de vue les plus neufs, avec les conceptions les plus hardies, avec les instincts les plus élevés, leurs auteurs ne sont arrivés qu'à des systèmes incomplets et à des à peu près de doctrine.
Me plaçant à la hauteur que je viens de découvrir, je n'ai plus aucune peine à concilier, ô poètes ! toutes vos contradictions ; je n'ai plus de peine à formuler le vague de vos intuitions, à donner un corps à l'inconsistance de vos aperçus et de vos rêves.
D'abord, tous les produits spontanés du génie prennent droit de cité devant l'idéal, où ils aspirent, devant la vo-
luplé intellectuelle, qu'ils doivent éveiller, devant le cœur, qu'ils ont pour objet de solliciter et d'émouvoir. Il n'y a ni Grecs, ni Barbares, ni Europe, ni Asie, ni antiquité, ni moyen-âge, ni âge shakespearien , ni humanité primitive de l'ode, ni humanité païenne de l'épopée, ni humanité chrétienne du dranofe. Ce qu'il y a uniquement, c'est l'efflorescence diverse, c'est l'épanouissement varié, — successif ou simultané , peu importe ! — de l'intelligence universelle, intelligence qui, de tout temps et en toutes régions, a ses belles notes, ses forts élans, ses manifestations ardentes. Il y a du beau ici, comme il y en a là, du sublime à droite, comme il y en a à gauche. Le concert a partout le même motif, sauf les dévdoppements spéciaux, parce que le coryphée est toujours le même : le cœur humain !
Le romantisme avait un tort immense : c'était de n'envisager que les excès de la Renaissance grecque et latine du xvi" et du xvii* siècle, et, en se révoltant justement contre de ridicules entraves, de dire : Mais laissez-nous donc ouverte la barrière qui est derrière vous , que nous regardions le moyen -âge! Il fallait dire 'uniquement: Laissez-nous donc ouverte l'arène de la liberté !
Il y eut là confusion absolue. Parce que la Renaissance était exploitée par les rhéteurs , on se mit à crier contre la Renaissance. On n'en voulait pas entendre parler. C'était, aux yeux des novateurs, une époque fatale pour le génie artistique.
* Erreur profonde : en elle-même, la Renaissance était précisément un fait d'humanitarisme, de fusion, de déve-
loppement dans l'art. C'était une nourrice grecque qui venait offrir son sein pour allaiter le moyen-âge. C'était comme la voix d'un génie oriental qui , dans les airs , chantait le Pax hominihus pour toutes les races d'esprits, pour toutes les variétés de formes. C'était comme un prêtre antique , venu pour opérer un mariage entre les efilorescences touffues de la cathédrale gothique et les correctes splendeurs du Parthénon.
Cela est si vrai, qu'en attaquant la Renaissance, le romantisme sérieux respecta toujours les chefs-d'œuvre qu'elle nous avait apportés d'Orient. Jamais les directeurs de ce grand protestantisme littéraire n'ont accepté officiellement les folles et violentes théories d'exclusivisme que leur récitaient, pour les flatter, des disciples inintelligents et maladroits.
heureuse,, heureuse inconséquence ! Je te trouve partout, dans toutes les théories exclusives, dans toutes les réactions, et je te bénis ! C'est toi qui produis lesMartignac dans les restaurations féroces ! C'est toi qui élèves les Las- Casas au milieu des inquisiteurs espagnols ! C'est toi qui, la veille, faisais écrire à ce cher grand homme, auquel j'ai tant de fois respectueusement serré la main : « Nous ! mais nous sommes la foi ! nous ! mais nous sommes l'orthodoxie! nous ! mais nous sommes contre l'abominable Voltaire 1 nous! mais nous sommes le moyen-âge ! » et qui, le lendemain, par une inspiration subite, lui dictais ce mot définitif et suprême : <( Le romantisme, c'est la liberté ! »
Comme je suis loin de la fantaisie et du réalisme ! J'y reviens, et je me hâte de les expédier.
11 y avait donc à corriger le romantisme primitif, d'abord comme critique historique insuffisante, puis ensuite comme esthétique restreinte et trop peu humanitaire.
Est-ce là ce que vous avez fait, réalistes ?
Non ! non ! non !
J'ai beau chercher, beau chercher, je ne vois décidément qu'une chose neuve , — une chose neuve ! je suis bon ! — mais enfin une chose dont, certes, votre glorieux maître n'a jamais eu l'idée, et qu'il repousse, j'en suis certain, — aujourd'hui surtout, plus que jamais, — avec horreur. Cette chose, la voici :
C'est que l'art, suivant une expression que je vais fournir à votre indigence théorique, suivant une expression que j'ai trouvée dans le grand Hegel, c'est que l'art « a son but en lui-même. »
Ce mot d'Hegel, qui est vrai, sous un certain rapport, a été commenté en mille façons, sans être connu, par la jeune Ecole.
— Nous serions désolés, dit celui-là, si nous avions le malheur de mettre quelque philosophie sous notre poésie.
— Ah I quelle théorie, dit un autre, que celle qui veut que l'on écrive pour enseigner ceci ou cela I
— Moi, ajoute un troisième, je fais de l'art comme je mange : ça m'amuse !
— Un quatrième se lève et dit : Mon âme est un instrument de musique ; je chante : voilà tout.
Et ils vont, exagérant ainsi les uns après les autres la boutade du chef, la fugue passagère d'un esprit paradoxal.
Ils acclament celui d'entre eux qui a ie mieux glorifié l'abdication intellectuelle, l'annihilation des arts, le néant du cœur I
Mon Dieu, je ne sais comment dire à ces jeunes gens qu'ils se trompent : c'est si clair qu'ils se trompent ! Gomment prouver ces choses-là !
Sans doute, il y a, comme je le disais, quelque chose de vrai dans le mot d'Hegel : a L'art a son but en luimême. » L'art est une sensation, une sensation dans l'âme de l'artiste, et une sensation dans l'âme de celui qui est fait participant du rêve de l'artiste. Or une sensation ne se règle pas ; elle est : voilà sa raison d'être ! Il est certain que là où l'artiste a joie, là où le spectateur a plaisir, là est l'art. Je ne veux pas, non plus, que les prêtres de la poésie et de la plastique soient des prédicateurs sempiternels, que tous les livres soient des sermons, et toutes les statues des homélies ! Ce serait une opinion ridicule, et je la laisse à ceux qui distribuent des prix annuels d'histoire orthodoxe, d'éloquence orthodoxe, de morale orthodoxe, d'érudition orthodoxe, et d'orthodoxe vertu I
Mais que l'homme ne souffle rien à l'oreille du poète ! Que la conscience n'envoie rien au bout des doigts pour animer la lyre ! Que l'artiste soit dispensé de croyances ! Que sa plume, son pinceau ou son ciseau ne rendent pas ses opinions et ses aspirations! Que l'art soit mis en dehors de la vie ordinaire, des affections ordinaires, des préoccupations ordinaires, et que, comme la religion de ce siècle sans foi, qui veut avoir les agréments de l'in-
crédulité et les bénéfices de la tartuferie, ce soil une affaire du dimanche et des occasions exceptionnelles : — voilà ce que je n'accepterai jamais ! Voilà ce que je regarderai toujours comme une idée anti-artistique au premier chef! Voilà ce que, moi, profane, qui n'ai jamais mis le pied dans les écoles et les coteries où se sacrent les gens de lettres, je viens déclarer inadmissible, absurde ! Voilà ce que, au nom de l'Humanité que nous devons tous servir, tous sans exception, comme notre mère, je viens stigmatiser et flétrir, comme une ingratitude du cœur et comme une lâcheté de l'esprit I
(13) Autant de caractères que de sons : ils ne sortent pas de là.
La phonographie n'est pas seulement une question de grammaire, c'est une question de physiologie. Voici un passage de Volney à ce sujet ; il est tiré de Vapplicatian de l'Alphabet européen aux langues asiatiques :
(( Les voyelles et les consonnes sont des êtres simples, « non divisibles à l'ouïe; il s'ensuit que leurs signes (( représentatifs, dans un système alphabétique bien or- « ganisé, doivent participer à leur nature. Par consé- « quent, il doit être de principe général et constant que « chaque voyelle, chaque consonne, ait pour signe reprén sentatif une seule et même lettre appropriée ; qu'une « lettre ainsi appropriée ne puisse jamais servir à figurer
« un autre modèle ; il doit être également de principe (( qu'une seule voyelle, une seule consonne, ne puisse « jamais être figurée par deux ou trois lettres ; qu'une (( seule lettre ne doive pas représenter deux voyelles.., « En un mot, la perfection de l'Alphabet consistera à « avoir pour chacun des éléments prononcés un signe (( distinct, ni plus, ni moins...»
(14) M. Martin Breton prétend, à son tour, qu'il n existe que douze voyelles et dix-neuf articulations.
On sait que notre Alphabet actuel ne compte que vingt-cinq caractères.
Je ne veux point prendre parti dans la dispute relative au nombre exact des sons de la langue, et à la nécessité d'augmenter les caractères de l'Alphabet. J'avoue que je n'ai point là-dessus d'opinion formée, et, à cet égard, je diffère entièrement de l'honorablelM. Leray, par exemple, qui est dans la persuasion absolue que son Alphabet est bon, et qu'il est le seul bon. Je crois fermement, comme lui , que nos caractères sont insuffisants ; mais combien en faudrait-il ajouter de nouveaux, tout au juste ? Il me semble difficile de le décider.
Volney, qui s'y entendait, demande bien plus de lettres que M. Leray, puisqu'il veut trente-deux consonnes et vingt voyelles pour l'Alphabet universel : qui a raison, de Volney qui veut cinquante-deux caractères, ou de
M. Leray qui se conlente de quarante ? A mon avis, il est tout à fait oiseux de chercher à cet égard le possible idéal ; il faut se contenter, par prudence, de caractériser les sons bien évidemment divers.
Du reste, soit qu'il s'agisse de l'Alphabet universel, soit qu'il s'agisse d'un Alphabet phonétique pour un idiome spécial, il faut toujours se souvenir que rechercher la perfection suprême, c'est perdre le temps. Voici ce que je lis à ce sujet dans V Encyclopédie de M. Pierre Leroux et Jean Reynaud, ce grand monument inachevé, à l'article Écriture :
(( S'il fallait reproduire par un signe distinct toutes les nuances de l'échelle vocale, en commençant par Yâ, «on le plus ouvert jusqu'à Vu français, son le plus fermé de cette échelle, ainsi que toutes les nuances des organes consonnants, il faudrait des séries infinies de signes distincts que l'on serait obligé de modifier sans cesse ; car non seulement chaque race d'hommes, chaque peuple, ont des articulations particulières, mais même chaque individu, et la prononciation des mots d'une langue change sensiblement tous les siècles. On n'arrivera jamais à fiixer les articulations d'une langue parlée aussi rigoureusement que l'on fixe par la notation les sons d'un instrument, ou ceux de la voix humaine dans le chant Une perfection exagérée dans un Alphabet est donc une chimère. )>
(15) V et u se confondaient, j et i étaient pris l^un pour Vautre, Tout cela a changé et sans difficulté.
Les accents grave et aigu sont de l'invention de Sylvius. L'accent circonflexe ne date guère que de 1720 à 1730. Il dut au noble abbé de Saint-Pierre une grande partie de son crédit.
(16) En cette matière, Virgile eût eu plus de puissance que Claude,
Domergue , sous TEmpire , s'adressait à Napoléon , k grand renfort de compliments et de prosopopées, pour obtenir la réforme orthogi*aphique. C'est absurde. CettQ réforme, comme toutes les réformes, d'ailleurs, est essentiellement du domaine de la liberté.
Tout ce qu'on peut faire, c'est d'essayer d'obtenir, çcoume le fait M. Féline , des applications partielles dans les régiments, les écoles d'enfants, etc. M. Féline, don^ le zèle pour la réforme orthographique se manifesite par les efforts les plus louables, a obtenu, on le sait, des résultas, remarquables dans plusieurs régiments de ligne. C'est surtout comme méthode de lecture qu'il a présenté son système en ces derniers temps.
Maintenant, en dehors des écoles, que la liberté agisse', que les personnes qui impriment des livres ou des J)rochures osent supprimer les lettres doubles; qu'elles écri-
vent comme écrivaient Duclos, Rivarol, Volney. Quant à moi, le jour où Ton voudra inaugurer cette croisade, je suis prêt à m'y enrôler.
(17) Si notre génération n'avait pas choisi pour portedrapeaux les de Maistre, les Bonald , les ennemis jurés de tout ce qui s'était dit, fait et pensé au dix-huitième siècle, en faveur de la raison, du bon sens et du progrès.
• On ne saurait trop insister là-dessus. Notre siècle, admirable comme siècle industriel, est un siècle réacteur au point de vue philosophique. Nous avons tant mangé de sucreries théologiques avec Chateaubriand, tant de bouillie platonicienne avec M. Cousin et ses amis, que le tempérament de notre génération est fade au delà du possible. Par là-dessus est venue une littérature sans croyances, qui a prostitué sa rhétorique à toutes les vieilleries, et qui était si inconsciente d'elle-même, qu'au moment où elle intronisait la liberté absolue dans l'art, elle s'inféodait volontairement au moyen-âge. siècle sans boussole !
Je viens de nommer de Maistre et Bonald. A ce que je vois, la réhabilitation de ces* deux coryphées de l'absolutisme théologique et théocratique marche grand train. Il y a, à cet égard, un mot d'ordre dans la confrérie.
Voilà le dernier des apologistes, un M. Nicolas (*),qui
(*) Auteur de quatre volumes où l'on j r^^tend qup touU' la doc-
nous affirme que tous les écrivains de ce siècle ne sont que des polissons, et qu'il ne restera (il y a des gens qui fixent les réputations, comme d'autres fixent la langue) que de M aistre et Bonald.
Voilà qui est violent, en vérité.
Ah ! çà ! vous croyez donc que l'humanité est devenue bien bête, depuis huit ou dix ans , pour vous imaginer qu'elle va vous suivre dans cette croisade inepte autant qu'insolente ?
Vous croyez donc qu'on ne connaît pas de Maistre, et qu'où va prendre pour argent comptant la prose sanguinolente de ce jacobin théocratique, de ce pourvoyeur d'auto-da-fés, de cette tricoteuse de l'inquisition ?
Les insensés ! ils vont tirer de l'oubli où la postérité le laissait dormir, ce maniaque de talent ; ils nous montrent comment il barbotait dans l'auge de l'absolutisme ; et ils osent penser que la France va écrire sur le linceul de ce revenant putréfié et blafard : Voilà mon philosophe chéri ! voilà l'homme qui m'a devinée et comprise, qui a posé les bases où je construirai mon avenir !
De Maistre ! de Maistre î Mais qu'est-ce qu'il y a donc sous sa prose épaisse et boursoufflée ? Avant d'en parler, ^ moutons de Panurge que j'entends tous les jours, regardez donc, regardez donc !
trine est plus triomphalement démontrée qu'elle ne Tavait jamais été. Cela est devenu le code de la polémique nouvelle. J'ai lu attentivement ce livre, et, certes , en voyant la platitude de ce monument tHomphal, je me suis réjoui.
A chaque page, à chaque ligne , Teffusion du sang humain consacrée, apothéosée, divinisée !
Qu'est-ce, en résumé, que le livre du Pape ? La thé<H rie du pouvoir consolidé par les supplices, par le sang !
Qu'est-ce que l'Étude sur Y Inquisition espagnole ? La systématisation des tortures , des bûchers, de la prédication par le sang !
Que sont les Soirées de Saint-Pétersbourg? Le dithyrambe du bourreau, He l'homme du sang !
A quoi se résume Y Essai sur les sacrifices ? A la doctrine qui prétend que Dieu , — Dieu ! entendez- vous? — aime l'odeur du sang !
Voilà de Maistre ! un vieux noble sans entrailles , une tête détraquée par l'égoïsme absolu, qui trouve que c'est agréable d'avoir l'humanité à soi pour en jouir, et que des mages bien puissants, avec un'jupitei* bien scélérat^ c'est un bon ourlet à la domination du seigneur châ* telain !
Et c'est ça que ces journalistes enragés, dont tout le monde a peur , ces' drôles de lettres, qui déshonorent la profession, veulent nous faire admirer, que dis-je, nous faire admirer? veulent imposer à l'admiration de la France! C'est ça, qui doit enseigner la philosophie au xix'' siècle !
C'est risible !
Le vieux Bonald, lui, n'offre même pas de prise à la sainte colère de la raison outragée. De Maistre, au moins, a du talent, il en a beaucoup. Quant à Bonald, c'est tout simplement une réputation de contrebande, une retentis-
— lassante médiocrité. C'est bien l'écrivain le plus pâteux, le plus filandreux, le plus entortillé, le plus vague, qu'il soit possible de concevoir. Figurez-vous un crâne vide où sonnent deux ou trois idées prises dans la Rhétorique du P. Lami ou ailleurs, et développées, et développées, et développées, au point que la compréhension en devient presque impossible, que des fatigues inouïes vous prennent en les sondant, et que des effets A' embêtement véritablement prodigieux vous font, malgré vous , jeter le livre à l'autre bout de la cliambre.
Il y a quelque chose comme deux idées , tout compte fait, chez M. de Bonald :
La fameuse théorie du langage ;
La fameuse théorie de l'intermédiaire.
La fameuse théorie du langage se résume à des mots creux, comme nous le prouverons plus bas.
Quant à la fameuse théorie de l'intermédiaire y c'est quelque chose de fort drôle, quelque chose de pompeux et de nul à la fois, qui me paraît l'idéal de cette manière philosophique qu'on pourrait désigner ainsi : Philosopher •profondément sur rien !
Qu'est-ce que c'est donc que la théorie de l'intermédiaire ?
Voici :
Il y a l'homme, n'est-ce pas?
Il y a l'enfant, n'est-ce pas ?
Eh bien! l'intermédiaire entie l'homme et l'enfant, c'est la femme.
Et après, me direz-vous ?
Après ? Dam ! allez-y voir. C'est là tout ce que j'ai vu, quant à moi. Pardon ! j'ai vu aijlre chose.
La femme est intermédiaire entre l'homme et l'enfant, dit M. de Bonald ; il en faut tirer la conséquence, n'est-il pas vrai ? Tirons donc la conséquence :
Il y a Dieu, n'est-ce^pas ?
Il y a l'homme, n'est-ce pas ?
Eh bien ! l'intermédiaire entre Dieu et l'homme, c'est le Messie.
Comme c'est fort î ! 1
On ne saurait imaginer toute la fécondité de ce principe. Par exemple, on pourrait tirer encore la conclusion que voici :
Il y a la barrique, n'est-ce pas?
Il y a le verre, n'est-ce pas ?
Eh bien ! l'intermédiaire entre la barrique et le verre, c'est la bouteille.
Ou ;bien encore cette jautre conclusion, plus profonde encore peut-être :
Il y a la peau, n'est-ce pas ?
Il y a la culotte, n'est-ce pas ?
Eh bien ! l'intermédiaire entre la culotte et la peau, c'est la chemise.
Et le grand homme qui a trouvé cela ne resterait pas ! comme dit M. Nicolas. Et dans nos familles françaises du xix" siècle, entre les parents et les enfants, Vintermédiaire de droit ne serait pas ce pieux philosophe !
Et la piètre législation de 89, cette législation qui n'est pas blanchie par le ternps^ ne serait pas soumise à une
révision, et cette révision ne serait pas faite par le sublime auteur de la Législation primitive ! Oh ! si, si ; tout cela se fera , les temps sont mûrs. Allons ! allons ! baisse lé cou, doux Sicambre! courbe Téchine, brave nation de France : voici la lisière 1 donne tes bras : voici les menottes î à genoux : voici Veuillot !
(17) Un jugement AVTmTiQVE dépose contre ce rapport (Voltaire, Biblioth. Royale, salle des manuscrits.)
L'auteur de cet article a eu un écolier qu'il voulait instruire suivant les règles du bon sens, et auquel il avait dit souvent qu'il ne fallait jamais ni dire ni écrire une chose qui lui paraîtraitincompréhensible, déraisonnable et illogique. Un jour qu'il avait donné à son élève un devoir d'orthographe où se trouvait le mot authentique, l'enfant lui soutint qu'il n'avait pas fait de faute en écrivant autcntique, pas plus qu'il n'avait fait de faute dans une phrase précédente où il avait écrit auteur. Le professeur insistait, l'enfant tenait bon. Le professeur se fâcha et ouvrit le dictionnaire ; l'enfant affirma que le dictionnaire s'était trompé. Le professeur fit les gros yeux, a C'est bon, dit l'enfant ; mais, maintenant, je ne tiendrai plus à la logique, )) L'enfant avait raison, et le maître était stupide.
Le maître dut avoir raison pourtant. Chose triste! ce n'est pas en orthographe seulement qu'il en va de la
sorte. C'est pour tout. Le temps de Téducation, surtout de ce qu'on appelle l'éducation morale et religieuse, est employé à fausser le jugement de l'enfant, à corrompre la candeur de sa logique. J'y ai bien songé : le drame qui se passe entre la société et la nature, sur le cœur et dans le cerveau de ces jeunes êtres, est une des plus horribles choses qui se puissent imaginer.
Sur Içs bancs, où l'on croit que l'enfant se forme, il se déforme; où l'on pense qu'il apprend le bien, il se façonne au mal ; où il est censé communier avec la justice, il communie avec tous les types de l'iniquité. Oui, l'imbécille garrulité des maîtres perd tout : c'est là qu'est la racine de tous nos maux.
(19) Tout le moude sent combien serait avantageux un instrument unique de communication rapide et facile entre les hommes des diverses nations. Il n'est pas nécessaire d'insister là-dessus.
On ne saurait trop déplorer l'absence de cette langue commune. On se prend parfois à regretter le temps où le^ latin régnait, et où toutes les œuvres considérables s'écrivaient dans cette langue. Maintenant, si nous voulons connaître ce qui s'écrit en Angleterre, il nous faut apprendre l'anglais ; ce qui s'écrit en Allemagne, l'ailemand, etc. Quelle perte de temps! Le quart de la vie employé à apprendre des instruments, quand il y a tant
de choses h étudier f La création d'un instrument tinique de langage pour l'Europe civilisée est de nécessité absolue, et, nous Tespéronsç on y arrivera bient6t. Parmi les ' barbaries de toute nature (guerre, douanes, religions d'État ou de majorité imposées, etc., etc.), qui déshonorent notre temps, et qui font regretter aux âmes justes et hardies d'avoir vécu trop tôt, voici assurément Tune, des plus fâcheuses : l'impossibilité où deux hommes de génie vivant chacun sur i^ie rive du Rhin , seraient de s'entendre, à moins d'avoir perdu auparavant plusieurs années à compulser des dictionnaires.
(20) Toute la série des applications particulières ne peut être établie que dans un traité spécial.
Voici une série d'applications actuelles que je proposerais volontiers, d'une manière formelle, à tous les amis de la réforme :
1*» Retranchement de Vh muet (Omère) ;
2** Retranchement des lettres doublies (abé, tranquile, éfet, etc.) ;
3® Emploi d'une seule consonne où il y en a ^eux inutilement (alfabet, ortografe, teâtre, etc.) ;
4» Expulsion de Vm où l'on ne prononce que n (anfibie, etc.);-
S'* Expulsion de Vx comme marquant le pluriel (eus, veus, ceus, etc.) ;
ô"" Abandon de l'usage absurde et sans prétexte étymologique, qui fait écrire homme, venant de hamo; donner, de dqnare; honneur, d'honor (ome, doner, oneur) ;
l"" Expulsion du t ayant le son de Vs (atension, etc.)
Etc., etc.
Dans Tordre de la néographie modérée, je ferai, quand on le voudra, le serment d'Annibal. Que d'autres viennent au Grutli, un de ces soleils levants : j'y serai !