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L'ALPHABET UNIVERSEL

Il s'agit d'ajouter un petit nombre de signes indispensables à l'Alphabet romain, et par ce moyen très simple, de lui assujettir les langues de l'Asie, comme les langues do l'Europe lui sont déjà soumises. Ce projet peut déplaire à ceux qui aiment les sciences occultes; mais il plaira

nécessairement & tous ceux qui aiment la civilisation

Une idée aussi féconde en résultats utiles devait fixer l'attention d es hommes d'État et des hommes de lettres du xii« siècle.

(JosiPB CHiHiKR, Rapport OU CoMeil d'État, ISOB.)

He quel il s'agit exactement.

Les idées d'Alphabet universel, de Langue universelle, sont déjà anciennes. Leibnitz est la personnification des aspirations vagues et indécises qu'ont eues,. à cet égard, les deux siècles qui ont précédé le nôtre.

Mais Leibnitz, comme, avant lui, Wilkins et Dalgarme, et comme, après lui, Condillac, surtout préoccupés des besoins des savants et des hommes de cabinet, ne me semblent pas (si je puis m'en rapporter à ma très faible érudition) avoir eu précisément pour objet un grand Alphabet, une grande langue utilitaire, servant aux rapports commerciaux, facilitant les relations de peuple à peuple, aidant les civilisations à s'introduire parmi les barbaries, étant, en un mot, un instrument pratique, quotidien, vulgaire, de rapprochement entre les nations.

Ces vastes conceptions humanitaires sont de date toute fraîche ; elles étaient h peine possibles chez Rousseau, quoique Rousseau ne soit pas à quatrevingts ans derrière nous, et que ce grand homme ait été, dans un monde que Ton oserait presque déjà appeler antique, la plus belle expression du sentiment de la fraternité universelle.

C'est la Révolution française qui a mis dans les cœurs tous ces projets grandioses , toutes ces nobles passions; c'est elle qui a fait une réalité dans les consciences de l'intuition indéterminée de Fénelon. « Plus qu'à moi, je me dois à ma famille ; plus qu'à ma famille, je me dois à ma patrie ; plus qu'à ma patrie, je me dois à l'humanité. » Par Anacharsis Clootz, ce maniaque sublime, qui s'ap-

pelait lui-même Y orateur du genre humain, il y eut, dans la salle de la grande Convention française, un embrassement de toutes les races humaines, et, de ce jour-là, la pensée, d'une manière plus ou moins inconsciente, se mit irrésistiblement à chercher les moyens d'instituer dans l'avenir la sainte, la triomphante unité !

Ce fut un ancien membre de la Convention qui installa positivement, officiellement et définitivement, dans le programme des travaux intellectuels, la question d'un Alphabet général pour les différentes langues. Comme il arrive toujours, cette belle synthèse naquit d'une expérience toute spéciale.

Le conventionnel dont je parle, Vobiey, étant en Syrie, voulut apprendre l'arabe. Pour.cela, il s'enferma avec un homme qui^savait^îette langue, et se mit aux exercices divers qu'exigeait sa nouvelle éducation ; entre autres, il demandait souvent à son professeur de prononcer devant lui les noms des objets les plus usuels. Il écoutait ces mots avec une extrême attention, .et, pour en bien fixer les sons dans sa mémoire, à mesure qu'il les entendait, il les écrivait avec l'Alphabet romain, qui est le nôtre, et suivant l'orthographe française, qui, hélasl est la nôtre aussi.

Cet exercice souvent répété suggéra à Volney

deux idées : la première, — idée historique, — c'est que le récit ancien, relatif à Tinvention de récriture phonétique (ou qui peint les sons) par les Phéniciens, est très vraisemblable ; car il est très naturel que ce peuple commerçant et voyageur, rencontrant fréquemment des nations dont il n'entendait pas la langue, ait éprouvé, ainsi que Volney, le besoin de représenter d'une manière permanente les sons des mots, en apprenant leur signification.

La seconde idée, — idée pratique, celle-là, — c'est que notre Alphabet, quoiqu'il soit peut-être le meilleur des Alphabets existants, après le sanscrit toutefois (1), est très incomplet, et ne représente la parole que très imparfaitement : d'où nécessité d'une réforme spéciale à l'orthographe française, et, de plus, qu'une fois l'Alphabet français bien composé, il serait très urgent de le compléter avec des signes représentant les sons incon^ nus à nos nationaux, de manière à pouvoir posséder dans un Alphabet accessible les mots des langues étrangères les plus difficiles, ce qui faciliterait énormément l'étude de ces langues : d'où, nécessité d'un Alphabet commun à toutes les langues, d*un Alphabet universel.

li'kiée, fut en •'égarant , se feptille par •me applieatUm «|iéelale«

Quoique Yoiney, en sa qualité d^orientaliste, se soit préoccupé surtout des langues asiatiques, au point de vaie pratique, il n*a cependant jamais songé à exclure les autres langues de 1* Alphabet modèle dont il souhaitait la réalisation ; et , si je voulais, je pourrais citer plusieurs passages de ses œuvres, où l'on verrait que la conception d'un Alphabet véritablement universel est une des idées qui honorent incontestablement ce grand esprit philosophique (2).

Volney, comme je viens de le dire, fut conduit par ses études à porter surtout son attention sur les langues de Y Asie, Des circonstances extérieures vinrent même le restreindre dans cette voie. En 1803, le gouvernement français commanda le somptueux ouvrage de la Description de V Egypte; il voulait qu'une carte géographique y fût jointe, et que, sur cette carte, fût tracée la double nomenclature arabe et française littéralement correspondante. Grand émoi alors parmi les arcAistes de Paris. La plupart trouvaient le projet impraticable à cause de la différence des prononciations ; l'Alphabet fran-

çais leur paraissant une arche sacrée à laquelle il n'était pas possible de toucher, il est certain que rinfïpossibilité alléguée par eux devenait réelle.

a Mais élargissez T Alphabet, disait Yolney!

créez des caractères nouveaux, ou combinez. autrement certains de nos caractères pour rendre des sons que le gosier français ne prononce pas ! » Les Commissions et Académies d'alors, « selon l'habitude des corporations et la pesanteur des masses » , comme Yolney lui-même dit quelque part, restaient ahuries de tant d'audace et glacées de leur propre effroi.

Alors Volney eut une idée. « Si au lieu de m'a-

dresser, se dit-il, à des érudits, c'est-à-dire à

l'espèce de gens la plus têtue qui existe, et trop

souvent la moins lucide en ses conceptions, je m'a-

, dressais à des mathématiciens ! » .

L'idée était réellement superbe et tout à fait profonde. Pour avoir un jugement sain, et surtout un vote impartial sur la grammaire, le dernier homme auquel il faille s'adresser, c'est évidemment un grammairien.

Volney fit venir Monge, BerthoUet et La Croix.

— Voici de quoi il s'agit, leur dit-il, entre moi et mes confrères. Je prétends, moi, qu'à des sons nou\eaux, il faut des signes nouveaux, et ils ont peur de cette innovation.

— Bafi ! firent les savants, vous discutez ces choses-là, vous autres? mais la solution est dans la question même; un seul signe pour un seul son, comme un seul chiffre pour un seul nombre, et autant de signes que de sons, comme autant de chiffres positifs ou négatifs qu'il y a d'ordres d'unités; c'est clair comme le jour, et l'on ne saurait avoir une minute de différend à ce sujet entre des algébristes et des mathématiciens. Nous votons pour Volney!

Voilà quelle dut être, voilà quelle fut, sauf les détails, la campagne de Volney contre les vestales préposées par l'Institut, dans la Commission de la carte d'Egypte, à la conservation de la langue française. Il l'emporta sur toute la ligue, et les nomenclatures ^e la carte furent faites d'après son système.

Volney, enchanté de ce triomphe, poursuivit avec un zèle infini, pendant tout le reste de sa' vie, son idée d'un Alphabet commun aux langues d'Europe et d'Asie. En 1818, il résuma ses opinions et le résultat de ses recherches dans un ouvrage intitulé : L'Alphabet européen appliqué aux langues asiatiques, ouvrage élémentaire destiné à tout voyageur en Asie; et lorsqu'il mourut, en 1820, on trouva dans son testament cet article très connu, par lequel il institue un capital de vingt-

quatre mille francs pour un prix annuel à distribuer au meilleur Mémoire sur l'Alphabet général.

Voici comment est conçu cet article :

a J'ai placé par l'intermédiaire de M* Boulard» « notaire, une somme de 24,000 fr. environ sur a un bien fonds de forges de fer et bois dans la « Haute-Marne. Je mets ce capital en principal « et intérêts, à partir de mon décès, à la dispose sition des deux Académies Française et des « Inscriptions, pour en faire l'utile emploi qu'il « suit, savoir :

« Que chacune des deux Académies nommera r< trois de ses membres, et pour former le nombre (c impair sept, nécessaire aux délibérations, ces « six membres choisiront un membre de l'AcA- « demie des Sciences.

« Cette réunion d'hommes éclairés délibérera « sur le meilleur moyen de remplir mes intentions, c< qui sont de propager et encourager tout tra-- « vail tendant à donner suite et exécution à ma « méthode de transcrire les langues asiatiques « en lettres européennes régulièrement orga-

« NJSÉES... »

fll^uirelle npéeiallMitl^ii de TMée. -

En même temps que les savants et les philosophes, une autre classe d'hommes sentait pratiquement l'utilité d'un Alphabet universel servant aux communications des divers idiomes ; je veux parler des missionnaires chrétiens.

Le zèle missionnaire, en germe dans les saint Paul, dans les saint Boniface, dans les Augustin d'Angleterre, mais profondément altéré au moyenâge proprement dit, et transformé alors en une intolérance aussi étroite dans ses motifs qu'exécrable , dans ses moyens de domination, ce zèle, dis-je, recommença à se manifester, plus vif que jamais, dans la secte chrétienne, à dater du protestantisme. Les jésuites, dans le monde papiste, et une foule d'associations propagandistes, dans le monde réformé, donnèrent à cet égard un élan inouï. L'action missionnaire est devenue, depuis ce temps-là, un des faits considérables du mouvement moderne.

Ce fait est même pour le philosophe un curieux objet d'étude. Le cadavre du moyen-âge serait-il ressuscité pour être, sans le savoir, un pionnier de civilisation? ou bien l'Esprit, qui, en nos contrées

occidentales, n'a évidemment plus besoin d'eux^ les pousse-t-il au loin pour défricher, par le monothéisme, les nations arriérées et grossières? Je ne sais ; ce que je dois dire, c'est que le zèle missionnaire est, sans doute, la seule chose par où ces sectaires d'un autre siècle, méritent quelque ménagement, et peut-être quelque sympathie de la part des philosophes.

J'ajouterai ceci : c'est qu'il n'y a aucune comparaison à établir entre le mouvement missionnaire protestant et le mouvement missionnaire catholique romain. La supériorité de l'Eglise réformée sous ce rapport, tant au point de vue de la sphère d'action, qu'au point de vue du résultat obtenu, est éblouissante.

Pendant que les plus récents rapports de la Propagation de la Foij dont le siège est à Lyon, constate que le zèle propagandiste cathohque produit par an, pour les missions, une somme de trois MILLIONS de francs, les comptes authentiques des sociétés bibliques protestantes donnent un chiffré cinq fois supérieur, de quinze millions. Voilà pour l'efficacité du zèle, en tant qu'il peut se manifester par des sacrifices pécuniaires (S).

Que si maintenant nous prenons les missionnaires à l'œuvre, si nous examinons le résultat obtenu par eux, au point de vue des idées civilisa-

trices, nous serons également frappés de la supériorité des protestants.

« Pour apprécier le missionnaire et ses moyens d'action, dit M. Napoléon Roussel dans un livre excellent, publié il y a quelques mois à peine, sous ce titre : Les Nations catholiques et les nations protestantes comparées sous le triple rapport du bien-être, des lumières et de la moralité , pour ipprécier le missionnaire et ses moyens d'action, |renons-le au moment de son départ, faisons l'inventaire et du cortège et du bagage qui l'accompagnent.

« Un missionnaire protestant est ordinairement accompagné d'un maître d'école, d'un médecin et qmlquefois d'un artisan capable de construire une maaon ou d'imprimer un livre. Ce dernier compagnoi nous fait déjà comprendre qu'un des premier objets qu'emporte la caravane missionnaire, c'esiune presse, ou du moins des livres. Maître d'écile, médecin, artisan, on le pressent, annonceron aussi l'Evangile, tout en remplissant leur tâche^péciale.

« Ativés à leur destination , au milieu d'un peuplepeuf, dont la langue n'est ni connue au dehorSxni écrite au dedans, ces missionnaires s occupât de l'apprendre et de la fixer par l'écriture. Ei\mêmo temps qu'ils inipriment un Evan-

gile, ilscomposent une grammaire, un dictionnaire, et ainsimettent en rapport le peuple avec la civtlisation. Remarquez que cette voie n'est pas arbitrairement choisie; elle est déterminée d'avance par la nature de l'œuvre protestante, qui consiste, avant tout, à faire connaître une parole écrite, la Sainte-Écriture. C'est par l'instruction que le missionnaire se fait son chemin. Ouvrez un livre d« missions évangéliques , et dans chaque station, vous trouverez une école et une imprimerie : cq sont les missionnaires protestants qui ont écrit les grammaires et les dictionnaires dont font usage bs missionnaires catholiques aux Indes et en Chiie. Ce sont eux qui ont écrit et fixé les langues àmt se servent les missionnaires romains. Partout V)us trouvez des détails tels que ceux-ci : « Le doceur « Milne (à Malacca) établit un presse, ouvri' des <c écoles. Il publia un intéressant journal, leMor- « gasin Chinois, ainsi que plusieurs traités ma- « lais, chinois et anglais. Deux ans pluf tard <c (1818) on fonda le fameux collège angb-chi- « nois. . . . Des écoles furent fondées à Sinppore. « En 1823, le docteur Morisson fonda lecollége « malais. Dès 1841, on a fondé un instiut pour « les jeunes Chinois à Siam, une presse,des éco- « les, des services religieux. Les habitant recher- « chent avidement les livres et les triité». Dès

« 1844, les missionnaires publièrent un journal c< mensuel [Histoire des Missionnaires évangéli- « ques, t. I, p. 284, 285, 288). »

« A côté de cette œuvre intellectuelle et morale s'en accomplit une autre philanthropique : le soin des malades et la propagation des arts de première nécessité Nous pourrions nommer tel

missionnaire médecin , qui a fondé en Chine un hôpital où sont traités des centaines d'aveugles; tel autre constamment en voyage au milieu de peuplades dispersées. Nous ne voulons relever ni le dévoûment, ni le mérite de ces docteurs ; nous tenons seulement à faire remarquer que ce sont des médecins sérieux, guérissant leurs malades (allusion à ces histoires de guérisons miraculeuses ou pour rire, dont les missionnaires romains se vantent souvent dans ces lettres publiées, à grand renfort de grosse caisse, par les Annales de la Propagation de la Foi , et où l'on remarque, à regret, cet esprit à gros sel vinaigré, ces facéties pieusement vulgaires, dont le cagnard (*) des sacristies a le secret).

« Voilà donc, poursuit M. Napoléon Roussel, les moyens extérieurs d'action des missionnaires protestants: l'école, rimprimerie, la médecine et quel-

C) ChaufTeretie de fer.

ques connaissances dans les arts de première nécessité. Un livre, une presse, des instruments de chirurgie, voilà le bagage du missionnaire protestant Quel est celui du missionnaire catholique? Un bréviaire latin à son usage particulier, un missel pour son église, une patène pour la communion, des chapelets, des • crucifix, des médailles et des images....

a Ceci nous initie au genre d'action que doit exercer le missionnaire catholique au milieu des peuples païens et sauvages ; il ne s'agit pas tant pour lui d'instruire que de baptiser, d'enrôler sous la bannière romaine. Pour lui, ce n'est plus la peine de faire une étude approfondie de la langue, pour enseigner à lire le peuple qui déjà la parle ; il suffit qu'il l'étudié assez pour la parler lui-même et, par elle, entrer en rapport avec la population indigène. Cette étude sera, pour le missionnaire, un instrument de conquête, et non pour le naturel un moyen d'instruction (4). Quand le missionnaire sera parti, la science sera morte dans le pays ; il en emporte le germe avec lui, tandis que le protestant, laissant la langue écrite, laisse par cela même les moyens d'ihtroduire dans la nation ignorante, non seulement les connaissances religieuses, mais encore les autres sciences, et cela après lui, comme pendant son

séjour. La semence est déposée dans cette terre nouvelle ; cela suffit pour en perpétuer les fruits dans toutes les générations. »

Si nous voulions être complet sur ce chapitre, il nous faudrait citer vingt pages au moins du livre de M. Roussel; mais l'espace nous manquerait. Nous renvoyons donc le lecteur à cet ouvrage, en rengageant, de toutes nos forces, à le parcourir en entier, et en lui promettant qu'il ne se repentira pas d'avoir suivi notre conseil.

Par les citations qu'on vient de lire, on doit comprendre parfaitement l'application de l'idée de l'Alphabet universel aux missions des propagandistes chrétiens. C'est surtout à ce point de vue que la question est envisagée dans la protestante Angleterre, si zélée pour son culte, à ce qu'elle croit, mais, au fond, sans le savoir peutêtre, attelée uniquement au char du progrès universel.

Car, nous nous plaisons à le dire ici, que ressort-il des pages que nous venons de transcrire ? C*est que ces missionnaires de la Bible sont des hommes admirables, de vrais précurseurs de la civilisation, qui ont seulement deux faiblesses : d'abord, celle d'avoir besoin de je ne sais quelles croyances spéciales pour se dévouer à leur mère, l'Humanité ; et, en second lieu, colle de croire que

leur presse, leur médecine, leurs outils, aidés de la grande morale européenne, fille du progrès et de la révolution, no civiliseraient pas les Sauvages, s'ils ne leur offraient en même temps le Cantique des Cantiques et les Paralipomènes.

A part ces faiblesses, ô saints et vénérables missionnaires! je salue dans vos personnes des types merveilleux du sentiment de la fraternité humaine, et, pour employer, du fond de mon cœur, l'une de vos paroles bibliques, je baise les pieds des messagers divins qui portent la paix !

Iab Consrèa de liondres*

C'est particulièrement l'œuvre des missions qu'a eue en vue le Congrès qui s'est tout récemment réuni à Londres, dans l'hôtel et sous la présidence de M. le chevalier Bunsen, ministre de Prusse, ethnologue éminent autant qu'historien consciencieux. Outre M. Bunsen, on remarquait à ce Congrès plusieurs personnages considérables, entre autres sir John Heschel, sir Charles Irevelyan, le professeur Owen, le docteur Max Muller, et le docteur Pertz, de l'Académie royale de Berlin, le savant '^auteur des Monumenta historiœ germuniœ.

Le Congrès de Londres a examiné divers projets, entre autres celui de M. Max MuUer, et celui de M. Leipsius. Sans entrer nous-même dans l'examen de ces systèmes, ce qui nous entraînerait buaucoup plus loin que ne le comporte une brochure faite au grand courant de la plume, pour le besoin du moment, nous allons compléter cet exposé historique en établissant maintenant d'une manière didactique l'état du problème de l'Alphabet universel.

m la médaille, ni les Paralipomènes*

Nous devons commencer par déclarer une chose qui ressort déjà suffisamment, sans doute, de tout ce qui précède, c'est que nous sonmies éloigné de tout système restreint dans son but, comme dans ses éléments.

Pour nous, il ne s'agit pas seulement des langues asiatiques, comme paraît le supposer la préoccupation un peu exclusive de Volney dans ses derniers travaux ; il s'agit de toutes les langues, de tous les peuples. On atteindra le terme désiré quand on le pourra ; mais, en attendant, il faut se proposer le terme le plus élevé possible. On en rabattra toujours assez. Il faut que notre

génération pose carrément la question de TAlphabet universel : c'est un instrument que la civilisation doit offrir , comme un point de départ de relations futures plus intimes, à tout idiome sans exception.

Quant au but, il ne s'agit ni de missions pour les Paralipomènes, ni de missions pour la médaille; il s'agit de la civilisation universelle, il s'agit du commerce universel , il s'agit de la lumière universelle.

Oui , l'idée est mûre désormais : il faut que toute nation se réveille ; il faut que, d'un bout à l'autre de la planète, l'humanité blanche, jaune, cuivrée ou noire, secoue sa torpeur. La Providence nous a donné à exploiter ce petit globe, cette petite boule grise perdue dans l'immensité. Eh bien ! travailleurs de bons sens et de courage, mettons-nous enfin, après tant de guerres cruelles, après tant d'inquisitions barbares, après tantd'absolutismes étroits, après tant de disputes stériles, mettons-nous à l'œuvre pour faire de cette terre ce qu'elle doit être : un jardin ! pour faire de cette humanité ce qu'elle doit être : une harmonie vi- ' vante! pour organiser, avec tous ces cœurs d'hommes, avec toutes ces intelligences, avec toutes ces volontés, un concert divin qui réjouisse les mondes, et qui fasse tressaillir l'infini !

li'utllité au point de ¥ue dem natâona

majeures.

Tel est le but fondamental, tel sera le résultat ultérieur et définitif de l'établissement d'un Alphabet universel.

Mais, pour rester dans le cercle des choses positives et actuelles, considérons les résultats pratiques qu'aurait pour le monde civilisé l'adoption d'un Alphabet de cette nature. Nous donnerons ici la parole à M. Féline. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans l'Introduction de son Dictionnaire phonétique :

a La création d'un tel Alphabet intéresse au plus haut degré la politique intérieure de tous les grands États.» Les sujets de la France parlent allemand, italien, breton, basque, arabe, et nombre de patois qui diffèrent beaucoup du français. Ceux de l'Empire Britannique parlent gallois, irlandais, écbssais, et font usage d'une multitude d'idiomfes dans de nombreuses colonies. La Russie, disent les géographes, compte plus de cent langues différentes, dont vingt-sept principales ; l'Autriche en compte également une quantité considérable dans

ses divers États, animés chacun d'une nationalité jalouse. Les États-Unis sont peuplés en partie d'émigrants venus de toutes les contrées du monde. Il n'est pas jusqu'à la Suisse où régnent trois idiomes bien distincts. Certes, si la confusion des langues a arrêté l'édification de la tour de Babel, l'administration de chacun de ces États doit terri- n blement souffrir par la difficulté qu'éprouve l'autorité à se faire comprendre de tous les sujets soumis à sa loi. Toutes ces nations doivent donc appliquer tous leurs efforts à se faciliter réciproquement l'étude de ces nombreux idiomes, surtout de celui qui est adopté par le gouvernement dans chaque pays. Elles atteindraient assurément ce but en apportant à l'Alphabet toutes les simplifications dont il est sitsceptible, et en le rendant commun à toutes les langues. »

Id'utiUté en irue des poii8essloiiS

eolonialea.

Pour rendre plus sensible au lecteur français l'utilité, la nécessité d'un Alphabet universel, insistons sur une langue spéciale, sur l'afftbe. Tous ceUx qui ont écrit sur l'Algérie, depuis qu'elle est en notre possession, ont déploré les complications

et les difficultés qui résultent en ce pays du peu de succès qu'on obtient dans les écoles musulmanesfrançaises, et tous sont d'accord pour regretter qu'urte bottnë COfnbitiaîsofi alphftbétlqtld lïfe vienne pas en aide sous ce rapport au bon vouloir adminiistratif. Je citerai notamment le général Doumas, (|ui parle assei longueiheflt là-dessus dans son livre sur le Sahara algérien.

Eh bien ! en présence d'un dêsid&ratUM âlissi ûianifeste , en présence d'un besoin aussi ui*gent, je me demande comment on n'avise pas. Lorsqu'il s'est agi, en 1803, de la carte d'Egypte, l'administration, le conseil d'État s'émurent de la question

de l'orthographe, l'Institut tout entier fut mis en réquisition. Comment se fait-il qu'aujourd'hui, où la question est devenue cent fois plu^grave , oii il S'agit d'un intérêt gouvernemental de premier ordfe, où le problème est posé, de savoir si l'on parviendra à familiariser une colonie des plus importantes avec la mère-patrie, en les unissant par un langage commun, comment se fait-il que l'Institut feéte indifférent, comment se fait-il qu'on ne mette jpas à Tordre du jour la méthode à suivre pour faire concorder l'Alphabet arabe aveft l'Alphabet français t

Voilà des questions que tout Congrès scientifique tenu en France devra sérieusement étudier.

Vin.

11» iiKonotjple e«t le point de dépmipt.

Comment procéder à la formation de cet Alphabet? sur quels principes se baser? quelles règles suivre?

D'abord il y a un point sur lequel tout le ïnonde est d'accord : c'est que pour créer un Alphabet quelconque, il faut abandonner le vieux système orthographique usité en France et surtout en Angleterre, lequel consiste à rendre les sons d'une manière arbitraire, par des signes qui ne les représentent pas exactement. En un mot, les bases de la réforme orthographique de chaque langue en particulier doivent être aussi les bases de l'Alphabet général ; c'est précisément ce qui fait de la question de la réforme de notre orthographe française, par exemple, bien autre chose qu'une question d'école et de grammaire, c'est ce qui en fait une question d'intérêt universel, une question d'humanité. El à ce propos, j'invite de nouveau les journalistes plaisants qui ont voulu ridiculiser les efforts des phonographes, à bien se rendre compte de la situation, et à se demander encore une fois qui, dans l'espi^ce, est ridinilp, d'eux ou de nous!

Ainsi, pour revenir, il y a un point acquis à la discussion : c'est que l'Alphabet aura le caractère phonétique. L'Alphabet universel aura pour point de départ nos liangues européennes, régulièrement organisées, suivant l'expression du testament de Volney. S'il se trouvait quelqu'un pouvant songer à un Alphabet universel qui ne fût que l'application des caractères romains aux langues barbares, sans principes fixes en ce qui concerne la valeur réelle et matérielle de ces caractères, ce quelqu'un-là serait d'une telle inconséquence, qu'il serait à peijie nécessaire de discuter son opinion.

Donc, phonotypie absolue : voilà le point de départ.

Comment procéder?

Maintenant, quelle route suivre ? Faut-il demander aux linguistes, aux philologues, de nous dresser dans leur cabinet la nomenclature des sons exprimés dans les divers idiomes ? Faut-il procéder tout de suite par voie d'érudition ? ou bien , tout en se^oposant la fusion définitive de tous les Alphabets, faut-il commencer d'abord sur une échelle restreinte ?

Nous avons, pour résoudre ces diverses ques-

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lions, une voix bien autrement [puissante que la nôtre. Les amis du progrès dans les méthodes alphabétiques doivent à l'obligeance de M. Deslutt de Tracy, le fils de l'illustre philosophe , la communication du sentiment de son père à cet égard. Ce sentiment est consigné dans le manuscrit dont il est question dans notre Prologue. Destutt de Tracy pose formellement ta question de savoir quelle marche il convient d'adopter dans la confection de l'Alphabet universel. Voici littéralement l'exposé de son opinion.

• Dans son testament, dit-il, M. de Volney paraît ne s'occuper que des langues orientales, soit qu'il ait cru inspirer par là plus de zèle, parce que ces langues excitent plus de curiosité, et que leurs écritures sont très difficiles pour nous, soit qu'il ait cru moins effrayer les imaginations et paraître moins demander que s'il avait tout simplement prescrit de travailler à composer un Alphabet universel pouf toutes les langues existantes ou même

I Or je crois qu'il s'est également trompé sur ces deux points , et je le lui aurais bien vivement représenté, s'il avait pu ou voulu me consulter dus ses derniers moments. Je vais exposer mm raisons.

" D'abord, lf.'fl langues nrienlales sont, en gêné-

rai, les moins connues. Peu d'hommes s'en occupent parmi nous. Les savants qui les possèdent tiennent en général peu de compte de la difficulté de lire ou d'écrire leurs caractères, et par conséquent attachent peu d'importance à un moyen qui supprimerait ce léger obstacle. Il y a plus : beaucoup de ces savants, quoique sachant très bien ces langues , ont eu rarement, et peut-être même jamais, l'occasion de les entendre bien parler par des nationaux , et , par conséquent , seraient très embarrassés de décider comment doit être employé le nouvel Alphabet, pour bien représenter leur vraie prononciation. De tout cela il résulte que ce n'est pas par ces langues qu'il faudrait commencer l'essai d'une écriture phonographique vraiment correcte, quand même on jugerait qu'il est plus aisé d'entreprendre de représenter ainsi une ou deux langues, que de prétendre à les représenter toutes tout de suite.

« Mais , et c'est là mon second point, il n'est pas vrai qu'on diminue la difficulté de l'entreprise en restreignant le nombre des langues auxquelles on prétend l'appHquer; car, pour une langue* comme pour mille, la difficulté consiste à bien saisir tpi^tes les modifications appréciables de la voix humaine, et à les représenter chacune, toujours par un camctère convenable qui lui soit propre,

et qui ne serve jamais à une autre. Or, si le problème était bien résolu pour une seule langue, il le serait par cela même pour toutes, sauf le besoin d'ajouter un petit nombre d'autres caractères à mesure qu'il se trouverait, dans les différentes langues, quelques articulations ou quelques voix qui ne seraient pas en usage dans celle qui aurait servi de premier type. Or cela ne serait ni bien fréquent, ni bien difficile.

« Par toutes ces raisons, je pense que pour remplir les intentions du testateur, quand même, contre mon opinion, il n'aurait eu d'autre désir que celui de faciliter l'étude des langues orientales, il faudrait commencer par demander aux concurrents pour le prix, de composer un Alphabet bien complet pour une seule langue quelconque; or, comme nous sommes Français, je serais d'avis de commencer par la langue française ; car il n'y a que les nationaux, et encore pas tous, qui soient de justes appréciateurs des nuances fines qui distinguent les différentes articulations de voix qui composent les sons de leur langue. On mettrait donc, pour le moment, hors de concours les étrangers, ou plutôt on pourrait les exhorter à faire pour leur propre langue le même travail que nous sur la nôtre. »

On voit que l'opinion de Tracy est très opposée

à l'érudition procédant par synthèse et en bloc, et qu'au contraire, elle est favorable à un système d'expérimentations locales et spéciales, aboutissant à un système d'agglutinations successives. Il ne sera pas sans intérêt de voir comment Destutt de Tracy conçoit la formation d'un Alphabet régulier, logique, complet, de la langue française. Je poursuis donc la citation :

« Le concurrent français, par exemple, sans s'embarrasser d'abord d'inventer des caractères additionnels, convenables pour l'écriture ou pour l'impression, prendrait les 50 ou 60 premiers numéros de l'échelle arithmétique, puis il dirait : ' 1 représente le son a dans le mot patte ; 2 le son a dans le mot pâte; 3 le son e dans la dernière syllabe du mot fermeté; 4 le son e dans la première syllabe de ce même mot (fer) ou dans la dernière de sisccès; 5 le son eu faible de la seconde syllabe de ce même mot fermeté; 6 le son eu fort du mot feu;J le son i; 8 le son o dans le mot cotte; 9 le son dans le mot côte; 10 le son an, en, tenant, quotient, etc. Enfin, il désignerait ainsi toutes les voix et toutes les articulations qu'il jugerait devoir distinguer, en ayant soin que chacun de ces chiffres n'en désignât jamais qu'une et toujours la même, et ne fût jarnais exposé, comme beaucoup de nos lettres, h avoir tantôt une valeur, tantôt une

autre, comme notre s, par exemple, qui vaut tantôt un s> tantôt un 2, ou notre t qui vaut tantôt un i, tantôt un s. Il faudrait aussi qu'aucun de ces chiffres n'eût une valeur double, comme notre x qui représente en même temps un c et un s dans axe, et, qui pis est, un g et un z dans exil.

« Ce tableau dressé, son auteur écrirait quelques lignes de prose ou quelques vers avec nos caractères et notre orthographe ordinaires, et mettrait au dessous de chaque syllabe les chifires de son Alphabet, qui en expriment les sona, et il serait facile de voir si ces signes les représentent.

« Sans doute on ne serait pas d'abord d'accord sur ce point; il s'élèverait des opinions diverses, tenant au plus ou moins de déhcatesse de l'oreille de chacun ; de plus, il faudrait multiplier les exemples afin d'être sûr d'avoir rencontré toutes les difficultés que peut présenter la langue. Mais je suis très persuadé qu'en assez peu de temps des juges éclairés tomberaient d'accord, et qu'il se formerait une opinion commune.

« Alors seulement, il serait temps de s'occuper de la formation des caractères qui devraient prendre la place des chiffres. Ce dernier point serait plutôt encore du ressort des écrivains et des imprimeurs que des littérateurs, et je pense que la difficulté ne serait pas difficile à résoudre, d

vni.

Concluiiionii prati€|ueii.

Le système deDestutt de Tracy , consistant essentiellement, comme on vient de le voir, à n'opérer d'abord que sur une seule langue, ne nous paraît plus guère proposable aujourd'hui. La question a fait du chemin depuis 1826. Les grammairiens des différents États de notre Occident européen ont déjà fait en grande partie, sur les sons des langues particulières, des études très approfondies. Nous voyons qu'en Angleterre le principe de la phonotypie, en ce qui concerne la langue anglaise, a fait dans les esprits des progrès considérables. En Amérique, de nombreuses écoles enseignent la lecture aux enfants d'après les données phonétiques. Des travaux analogues se sont produits en Allemagne. En France, nous avons nous-même constaté les efforts de MM. Marie, Féline, Leray, etc.

Si, dans cette question, l'on veut considérer les différentes nations de notre Occident comme des Commissions séparées, où les difficultés doivent s'élaborer avant tout, nous croyons que le travail de ces Commissions spéciales est très avancé; il

ne s'agit plus que de le résumer, de le condeiîser, d'en formuler définitivement le résultat; après quoi, ces Gomnhissions devront se réunir dans une discussion générale, et, suivant nous, cette discussion générale est possible dans un temps fort prochain.

L'année prochaine, par exemple, où doit avoir lieu à Paris l'Exposition universelle, on aurait une excellente occasion de réunir des représentants de tous nos idiomes d'Europe, et de hâter la constitution de l'Alphabet universel.

Une fois les assises établies, un comité permanent s'occuperait d'introduire successivement les caractères nouveaux qu'exigeraient les sons particuliers produits par les nations lointaines et étrangères , dont les langues et les Alphabets présentent des difficultés plus grandes, et sur lesquelles n'a pas été fait, comme sur les nôtres, un travail préparatoire.

NOTES

DU GHAPITBË DEUXIÈME

(1) Après le sanscrit toute fois.

C'est peut-être ici le lieu de bien caractériser l'état de la question alphabétique au point de vue de la philosophie historique de Técriture.

Toute écriture a commencé par être idéogi'aphique , c'est-à-dire représentant les idées par des figures plus ou moins exactes des objets. Telle fut l'ancienne écriture chinoise, qui, par exemple, employait un cercle avec un point cenlral pour écrire soleil, une losansçe couchée hori-

zonlaleiiient avoo un polit rond au milieu pour écrire ceil, un croissant pour écrire lunr.

Le second âge de l'écriture fut remploi' du symbole, de l'hiéroglyphe : c'était déjà une simplification, d'autant plus que, dans un âge postérieur, il commença à se mêler aux caractères figuratifs quehjues éléments phonétiques.

Enfin parut Cadmus, une réalité personnelle peut-être, dans tous les cas la personnification du génie marchand de la Phénicie. C'est dans la zone centrale de l'Asie, de rindus à la Méditerranée, que naissent 1^ écritures alphabétiques. Est-ce l'Inde qui les a créées? Est-ce, comme je viens de le dire, le génie marchand des peuples méditerranéens? Questions bien ardues où les érudits ont perdu bien du temps.

Les écritures sémitiques, l'hébreu, le samaritain, le chaldéen, le syriaque, le persépolitain, le sanscrit, dérivent visiblement des groupes idéographiques et hiéroglyphiques par des dégradations successives. A force de perdre de leur ancienne exactitude, les vieilles figures, les vieux symboles sont devenus, dans ces écritures relativement modernes, des caractères cursifs. De plus, on y généralise l'idée de la peinture des sons par des signes conventionnels. Les Alphabets phonétiques, insensiblement, se substituent à l'écriture massive des temps primitifs, de même que le chiffre arabe, au moyen-âge, s'est substitué avec ses combinaisons ingénieuses à la masse lourde et anti-mathématique du chiffre romain.

Ces Alphabets sémitiques ont tous la tache originelle.

Nés des hiéroglyphes, ils en ont tous conservé un certain aspect compliqué. Leurs lettres, même cursives, mêDie réformées par la suite des temps, ont toujours qi^lque chose de lourd, de carré, de monumental, qui rappelle la peinture et le c6té plastique des communications hu* maines. Cependant, il faut dire qu'il y a eu, dans ces IsmgueSjdeux phénomènes extrêmement curieux au point de vue de la perfection. Je veux parler de l'écriture persépoHtaine ou cunéiforme et du sanscrit.

On sait en quoi consiste récriture cunéiforme. 8on élément unique est le clou ou fer de lance qui, par ses nombreuses combinaisons avec lui-même, forme tous les sens voulus par l'esprit. Cette idée, jd'une simplicité féconde, est peut-être la formule la plus puissante de l'écriture alphabétique. Toutefois, il paraîtrait que ce système ne fut employé que pour l'écriture monumentale. L'Alphabet cunéiforme était usité du temps de Darius, de Xeîxès et des guerres Médiques.

Le sanscrit est plus intéressant encore. Pendant que les autres langues sémitiques se traînent péniblement dans les liens des caractères figuratifs simplifiés, l'Alphabet sanscrit se présente avec tous les caractères d'un Alphabet philosophique et analytique. Comme conception fondamentale, et mis à part quelques détails matériels, cet Alphabet est le plus parfait qui ait encore paru dans le monde, et, en voyant l'imperfection universelle des autres systèanes d'écriture, on est tenté de dire avec les Indiens que c'est là la dêvanâgarâ, l'écriture des dieux.

Le sanscrit se distingue entièrement des autres langues

sénûliques en ce qu'il n*a pas comme elles la direction de droite à gauche. Il s'écrit, comme nos langues japhétiques, de gauche à droite.

Le sanscrit se distingue aussi avantageusement des langues japbétiques, en ce que son Alphabet réunit toutes les conditions qu'exige la logique. Contrairement à nos idiomes européens, le sanscrit a des signes spéciaux pour représenter les voyelles et les diphthongues. Ses caractères voyelles sont au nombre de quatorze : ils ne représentent qu'un seul son et toujours le môme. Les consonnes sont au nombre de trente-quatre, en tout quaranle-hidt signes, qui forment le système le plus complet, le plus régulier , le plus normal, de lettres alphabétiques, qui ait encore été inventé.

Les détails sont aussi parfaits que la donnée générale.

Chaque voyelle brève a sa longue correspondante, représentée par un signe difl'érent ou modifié ; chaque diphthongue simple a sa diphlhongue correspondante plus complexe. Chaque ordre de consonne a sa ténue et son aspirée, ses sourdes et ses sonores, ainsi que sa nasale propre. Bref, il y a peu d'articulations européennes qui ne soient représentées dans le sancsrit, taudis qu'il en renferme beaucoup qui nous sont inconnues , comme toute la classe des linguales et des cércbiales qui sont particulières aux gosiers des Indiens.

Pour achever cet historique, disons que l'Alphabet grec primitif fut un dérivé du phénicien. Il se simplifia successivement jusqu'à son incarnation dans l'Alphabet romain. L'Alphabet latin qui parait ^'tre, comme forme maté-

rielle, ce qui s'est produit de plus parfait, sera nécessaireméût la. base du futur Alphabet universel. Il a désormais triomphé dans toute l'Europe. Sauf quelques rares exceptions, provenant (comme toujours) des gens d'Église, la langue allemande a abandonné ou abandonne le vieil Alphabet latin qu'elle avait conservé, jusqu'ici, dans la forme gothique que lui avait donnée le mauvais goût du iQoyen-^e. L'unité est faite en Europe au point de vue de la typographie proprement dite. Vienne maintenant l'heure des autres unifications !

(2) La conception d'un Alphabet universel est une de celles qui honorent incontestablement ce grand esprit philosophique, { Volney. )

Voici, par exemple, un passage du livre de Volney intitulé : L'Alphabet européen appliqué aux langues asiatiques :

« Il est clair que cette diversité dans les Alphabets est

(( un obstacle matériel à la communication des esprits,

(( par conséquent à la diffusion des connaissances, aux

« progrès de la civilisation ; d'ailleurs elle subsiste sans

a aucun motif raisonnable, car si, comme il est de fait,

« le mécanisme de la parole est le même pour toutes les

(( nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figu-

({ rer par des systèmes si différents? Si le modèle est un,

« pourquoi les copies n'auraient-elles pas la môme unité?

(( Et quel immense avantage pour l'espèce humaine, si de penpie à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage? Or, le premier pas vers ce but élevé est un seul et même Alphabet : la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective ; mais Texpérience du passé démontre qu'un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l'espèce humaine. Il n'y a qtfe deux mille ans que les historiens et les géographes (Pline l'Ancien , Strabon et Diodore) comptaient dans ribérie, l'Italie et les Gaules, plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers : aujourd'hui trois langues seulement, et trois langues très analogues entre elles, divisent les habitants de ces pays, et déjà une seule lie tous les individus lettrés de l'Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature ; le temps fera le reste. »

(3) Voilà potir V efficacité du zèle missionnaire en tant qu'il peut se manifester par des sacrifices d'argent.

La comparaison des œuvres propagandistes chez les protestants avec les œuvres correspondantes chez les nations catholiques romaines, est un puissant argument en faveur de la liberté.

Il y a une vérité dont nous étions convaincu depuis

longtemps, c'est que l'esprit de secte, la liberté des associations religieuses, le secticisme, en un niot, ^ec toutes ses conséquences, est la condition sine quâ non d'une véritable conviction et d'un véritable zèle religieux.

Où le christianisme conserve- 1- il encore quelque vigueur? là où règne le secticisîne, en Angleteri:e, aux États-Unis surtout. Dans l'Europe occidentale, où la reli^on procède par enregistrement, par centralisation forcée, y a-t-il véritablement de la foi, du zèle? Non, il n'y a que des semblants de zèle et de foi, il n'y a que des mots, des faits matériels. Les cœurs n'ont plus de lien qui les attache foncièrement à la vieille croyance. En l'absence de l'esprit de liberté, les consciences se sont réellement détachées de tout culte. De même qu'ils nous montrent Dieu sous les apparences du pain, je me fais fort de leur montrer l'incrédulité universelle sous les apparences de la mode religieuse qui semble nous envahir en ce moment.

Ces idées, déjà anciennes chez nous, ont été singulièrement confirmées par l'étude de ce qui se fait, dans les pays libres et initiés au secticisme^ au point de vue de la propagande. Pendant que la Propagation de la Foi romaine, de Lyon, végète sans que personne y songe, — à part les dévots de métier, — la Propagande biblique protestante s'offre à l'admiration du monde avec des r^;^urces énormes (quinze millions au moins), avec un personnel très nombreux, avec une énergie d'activité qui étonne, avec des sympathies si universelles, que

l'œuvre des missions est, dans ces pays, une œuvre véritablement nationale.

Contribuer de sa bourse, ou autrement, à la diôusion de la Bible et du christianisme , est une chose commune, presque populaire, en Anglefterre. Les Annales de la Propagande se trouvent comme V Évangile, sur le comptoir du commerçant, sur la table de l'étudiant, sur la banquette où s'assied le lord ou le représentant des Com- . munes. En France, qui s'intéresse aux ^lettres pleines d'exagération qui s'écrivent dans le même but ? Qui sait qu'elles existent ? Au delà du détroit ou par delà la mer, cette indifférence serait regardée comme étonnante. Tout le monde trouve simple que M. Bunsen, ambassadeur de Prusse, ouvre les salons de son hôtel aux amis des Missions.

Voilà ce que j'appelle de la foi. Voilà les conséquences de la liberté religieuse absolue.

Et dire que les bâtards de de Maistre, les brûleurs de Y Univers et autres lieux, prétendent restaurer leur établissement par la compression, par des décrets, par des lois d'absolutisme !

Cela n'est pas seulement détestable au point de vue du sentiment, c'est absurde au point de vue de l'esprit; il y a, chez ces gens-là, quelque chose qui l'emporte sur leur perversité, c'est leur imbécillité !

A titre de document curieux , nous allons donner ici un tableau authentique qui présente l'état actuel des missions protestantes.

Observations sur le tableau qui soit.

10 Le chiffre qui représente le personnel des Missions n'indique pas uniquement des missionnaires-ministres; il comprend aussi les aides, les ouvriers, la famille du missionnairb.

Et que ce dernier mot ne soit point un sujet de risée pour les gens qui ont le ma^beur d*ôtre initiés aux facéties dévotes : la famille est toujours chose belle, respectable et sainte, même au Presbytère, même à la Mission. La famille est de Dieu ; la femme chaste et aimante, qui tempère de sa douceur les àpretés de la tâche virile, est de Dieu ; Tenfant, la paternité, la joie de se re-~ produire et de participer à Timmense création, la volupté de consacrer ses plus rudes labeurs, de dévouer sa vie, après Thumanité, à ce petit être qui jase, et qui, par vous, peut devenir grand, fier, juste, généreux , humain, oui : tout cela est de Dieu; et, contre ces choses vraiment divines, rien ne saurait prévaloir, rien, pas même le célibat horrible d*Alexandre Borgia!

Je n'ai pas Thonneur d*être huguenot; je suis, je crois être mieux, beaucoup mieux que cela; mais je me plais à déclarer» d'après de nombreuses expériences personnelles, que Tun des plus purs tableaux que Ton puisse voir dans notre société troublée, c'est l'intérieur du pasteur protestant, et je défends à Timbécille cagoterie de s'en moquer !

20 On remarquera dans ce tableau la preuve vivante de l'énergie religieuse qu'enfante la liberté. La société méthodiste, en Angleterre, produit, pour les Missions, une somme exactement semblable à celle que produit l'Église d'Etat, 2 mUlions S70 mille francs. Quant au personnel (expression suprême du zèle), celui des méthodistes l'emporte du quadruple sur celui de TEpiscopat anglican.

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