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Les révolutionnaires de la musique

Le 8 mars 1869, mourait parmi nous, triste, fatigué, découragé; un grand artiste, un grand travailleur, homme de lutte et d'énergie, qui avait usé ses forces et sa vie dans un combat effrayant d'inégalité. De ce combat, il l'avouait lui-même, il était sorti vaincu. Joignant au talent du compositeur celui du polémiste et du critique, il avait voulu se servir à la fois de la parole et de l'exemple, et, rêvant un art nouveau, il avait eu recours pour fonder son

école à la prédication comme à la production artistique. Mais en vain : il avait vu ses théories bafouées, tandis que ses œuvres n'attiraient qu'un petit nombre de curieux. Ses ennemis triomphaient partout. A la fin, lassé de tant d'efforts, humilié de tant de défaites retentissantes, il avait rendu les armes, déposé sa plume de compositeur, donné sa démission de critique, et sombre, muet, il s'était renfermé dans un farouche isolement, d'où il ne sortait qu'avec un douloureux effort et seulement pour se répandre en plaintes amères ou en sarcastiques invectives.

C'est ainsi qu'il mourut. Quel changement presque subit ! A peine la tombe s'était fermée sur cette vive intelligence, un revirement presque immédiat se produisait. M. Pasdeloup, qui, il faut le dire à sa louange, avait toujours su rendre hommage au talent même vivant, s'enhardit à mettre plus souvent sur ses programmes le nom d'Hector Berlioz. Mais on sifflait encore quelque peu. C'est aux éphémère^ concerts de TOpéra, dirigés par Henri Litolff sous l'inspiration de madame Tarbé des Sablons, que le public écouta sérieusement et applaudit avec surprise quelques fragments qu'il avait déjà pu entendre dans le festival donné en l'honneur de Berlioz par son élève préféré, Ernest Reyer. Vinrent les funestes

événements de 1870, qui ont eu du moins ce résultat de réveiller le sentiment patriotique che^ ceux d'entre nous qui avaient subi l'entraînement de théories généreuses, mais par trop cosmopolites; nous en avons fait la douloureuse expérience. Le public se montra plus avare d'enthousiasme pour les symphonistes d'outre-Rhin ; il voulut applaudir des maîtres français. Alors seulement Berlioz trouva chez nous le succès que vivant il n'avait obtenu qu'à l'étranger. L'Association artistique de M. Colonne se fonda bientôt en face des Concerts populaires, et après avoir quelque temps cherché sa voie, crut la trouver dans l'exécution solennelle des œuvres du compositeur tant méconnu. La symphonie de Roméo et Juliette, exécutée par elle dans son entier, attira d'abord l'attention. Un nouveau courant se manifestait, qui entraîna jusqu'à la Société des concerts du Conservatoire. Puis ce fut le tour de la Symphonie fantastique, qui excita les applaudissements de tous côtés : les orchestres rivaux du Cirque et du Châtelet avaient couru un véritable steeple-chase dont le but était l'exécution de cette œuvre étrange s'il en fut, pleine d'imperfections et de génie. Enfin, le succès retentissant et prolongé de la Damnation de Faust vint mettre le comble à l'enthousiasme.

Aujourd'hui le nom de Berlioz rayonne au plus haut sommet de l'art dans une flamboyante apothéose: les poètes chantent ses louanges, et toute une école de compositeurs imite ses procédés, adopte avec enthousiasme ses théories musicales.

Vers la fin du siècle dernier, juste avant l'ouverture de la Révolution française, un autre réformateur avait apparu. Plus heureux que Berlioz, Lesueur vit, sinon toutes ses idées adoptées sans discussion, du moins sa personne respectée, sa musique applaudie. Les Bardes furent un des plus grands succès que l'Opéra ait jamais eu à enregistrer dans ses annales. Honoré de l'amitié des souverains, favorisé des suffrages enthousiastes du public, Lesueur, pendant toute une moitié de sa vie, fut professeur au Conservatoire, et si, comme théoricien novateur, il eut dans les premiers temps à soutenir une lutte assez vive, cette lutte ne dura pas, puisqu'à partir du milieu environ de sa carrière son enseignement fut hautement accepté, et même devint l'enseignement officiel. Des premiers appelé à la fondation de notre école nationale de musique en qualité d'inspecteur, il fut nommé plus tard professeur de composition, et, durant plus de vingt années, de nombreux élèves, dont quelques-uns faisaient déjà

pressentir leur gloire future, vinrent affluer autour de sa chaire. Somme toute, sa musique était admirée, son caractère apprécié, sa parole incontestée; sa gloire complète.

Parmi les disciples de Lesueur, un des plus chéris, des plus intimes, un de ceux qui, se laissant diriger par le professeur, partageaient le plus volontiers ses tendances, ses préférences et ses goûts, fut justement Fauteur de la Symphonie fantastique, celui-là même auquel un de ses camarades mort récemment, le regretté Elwart, écrivait en 1840 ces paroles caractéristiques : « Toi qui parais venu parmi nous pour appliquer les idées de notre maître. » Tout le monde a pu lire dans les Mémoires de Berlioz, — et ce n'est pas le chapitre le moins intéressant, — l'histoire de son admission à la classe de Lesueur ; quels étaient les procédés du professeur, les bases de son enseignement, ses théories en fait d'art, ses prédilections littéraires, ses impressions en entendant la musique de Beethoven ; enfin, comment le maître encouragea les premiers essais de l'élève, dans lesquels il se reconnaissait sans peine lui-même, car Berlioz avoue que sa première messe, exécutée à Saint-Roch vers 1827, « ne fut qu'une imitation maladroite du style de Lesueur ». Il assure ensuite avoir déserté presque aussitôt l'école de son maître

« lequel, dit-il, ne s'aperçut de mon infidélité que beaucoup plus tard 1 » .

Berlioz a-t-il été vraiment aussi infidèle qu'il voulait le paraître ? C'est ce que le lecteur décidera quand il aura sous les yeux tous les éléments de la comparaison. L'auteur de la Caverne et des Bardes, illustre dans son temps, est déjà loin de nous ; la musique a marché si vite depuis ! On lit peu ses partitions, et son nom si glorieux il y a un demi-siècle ne réveille qu'un écho affaibli dans l'esprit des générations nouvelles. Au contraire, l'étrangeté de la musique de Berlioz, certains fragments de son œuvre étonnamment réussis, le bruit qu'il aimait à faire autour de lui, sa critique amère, incisive, ses ardeurs, ses cris de paon, ses imprécations, ses colères, tout cela a passionné notre temps. De réactions en réactions, à travers les sifflets et les applaudissements, malgré des chutes aussi nombreuses que ses triomphes, et la mort aidant, Fauteur de la Damnation de Faust est parvenu à occuper l'un des premiers rangs dans l'estime et l'admiration publiques. Au milieu de ce grand mouvement de pensée,

1. H. Berlioz, Mémoires, comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre. — - Calmann Lévy, éditeur.

dans cette atmosphère de gloire, on a un peu oublié le point de départ. On sait bien, surtout depuis la publication des Mémoires, que Berlioz passa quelque temps au Conservatoire dans la classe de Lesueur. Mais ceux qui n'ont pas lu et observé n'aperçoivent dans ce fait qu'une rencontre, un lien accidentel et fortuit. Ils seraient volontiers portés à croire que Berlioz n'avait pris le titre d'élève de Lesueur que pour pouvoir se présenter aux concours de l'Institut.

Tout autre est la vérité : il sera aisé de s'en convaincre au cours de cette étude. Ce n'est pas seulement un professeur et un élève qu'il faut voir en Lesueur et Berlioz, mais bien un maître et un disciple. Ils n'ont pas simplemen donné et reçu des leçons de musique : la parole du vieux réformateur, avidement recueillie par le jeune et fervent adepte, a exercé sur toute la carrière de celui-ci une énorme influence. Cette influence, Berlioz a beau la nier : elle est restée maîtresse jusqu'au dernier jour, d'autant plus incontestée qu'elle était inconsciente. Les dénégations du critique, le soin qu'il prend de montrer même dans ses jugements à l'égard de celui qui avait été son maître une excessive indépendance, ne prouvent rien : pour avoir lieu à l'insu du sujet, le phénomène

n'en est pas moins visible à l'œil de l'observateur.

Qu'on examine les œuvres, on verra entre Lesueur et Berlioz plus qu'une étroite parenté : une véritable filiation artistique. L'un a ouvert la voie que l'autre n'a fait qu'élargir et continuer. Le premier a indiqué le but; ses moyens trop restreints, la faiblesse de ses premières études musicales, faites en un temps où l'enseignement de l'art n'existait pas dans notre pays, les usages, les préjugés de son époque ne lui ont pas permis de l'atteindre. A sa suite Berlioz s'est lancé résolument dans la carrière ; malgré ses soubresauts, ses bonds de côté, il faut reconnaître qu'il a non seulement touché, mais parfois reculé les limites de l'art. Étant donnée la différence de génie, de culture et d'époque, il es! facile néanmoins de reconnaître la plus réelle affinité entre le maître reconnu de l'école actuelle et celui qu'on a longtemps appelé le créateur de l'art religieux français. Le point de départ est le même, les théories se ressemblent beaucoup ; les procédés, — infiniment perfectionnés, il est vrai, par Berlioz, — sont cependant analogues.

La nature ne crée pas tout d'une pièce. Elle procède par transformations, par tentatives, par essais ; ce n'est que graduellement, après un

travail lent plusieurs fois repris et recommencé, qu'elle atteint la perfection du type. Avant de produire Fhomme, elle a jeté sur la terre une infinité d'êtres plus ou moins parfaits, qui tous annonçaient et préparaient l'animal intelligent, roi de la création. Elle a fait naître le gigantérium, le dinantérium, puis le gorille, puis l'homme. De même dans l'ordre moral : l'humanité avance par degrés successifs, pas à pas ; chacun de nous est comme l'anneau d'une chaîne dont il ne voit pas les bouts. Il y a des séries d'intelligences comme autrefois il y a eu des séries de monstres. Il semble que, pour arriver à mettre au monde cet être génial et bizarre qui a nom Berlioz, un effort ait été nécessaire; cet effort s'est traduit parLesueur, qui est comme la première fonte sortie du moule.

En somme, et pour résumer les observations qu'on vient de lire, Berlioz n'est autre chose qu'un Lesueur réussi, et Lesueur est un Berlioz manqué. Si Berlioz est le père de la génération actuelle, il est certainement permis de considérer Lesueur comme l'ancêtre de cette même génération ; et si Berlioz est Dieu, Lesueur assurément fut son prophète.

C'en est assez, croyons-nous, pour motiver une rapide esquisse de la physionomie de Jean- François Lesueur. Nous allons brièvement re-

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tracer sa vie et ses travaux ; nous essaierons en même temps de déterminer son influence sur les destinées de l'art en général et sur la carrière d'Hector Berlioz en particulier.

Naissance de Lesueur. — Sa vocation se déclare à l'audition d'une musique de régiment. — Son éducation. — Les maîtrises. — Lesueur maître de chapelle.

„ Jean-François Sueur, Le Sueur ou Lesueur naquit le 45 janvier 1763 auPlessier, autrement dit Plessiel, petit hameau dépendant de la paroisse de Drucat, dans le comté de Ponthieu, sur la route qui mène d'Abbeville à Crécy. Ses parents étaient de pauvres cultivateurs, pour qui la musique, objet de luxe, divertissement des heureux, était chose inconnue. Les tristes psalmodies du lutrin à l'église de Drucat — laquelle Savait pas d'orgue — et peut-être, entendu de loin, le chant grossier de quelques paysans attablés au cabaret, ce n'était guère pour éveiller chez lui le sens artistique.

Un jour que, dans un enclos peu éloigné de la route royale, le petit Jean-François vaquait à quelqu'une de ces menues occupations où les gens de la campagne emploient les enfants de son âge, ses oreilles furent tout à coup frappées d'une sen^ sation extraordinaire. Un bruit singulier, harmonieux, et tel qu'il n'en avait jamais entendu de pareil, vibrait dans l'air. C'était une musique militaire qui traversait Drucat-Plessiel, rythmant de ses accords sonores la marche d'un régiment. a Mon Dieu ! s'écrie l'enfant stupéfait, plusieurs airs à la fois I » et vite il accourt afin de percevoir de plus près ce phénomène surprenant, cette merveille inouïe. La bande traverse le vilage ; à sa suite, au premier rang, Jean-François marchait, en proie à une émotion intense, exalté et comme enivré par ces sonorités inconnues. Il sourit aux notes criardes des hautbois, la voix grave des bassons emplit sa jeune poitrine, l'éclatante fanfare des trompettes lui fait bondir le cœur. Quelle joie, quel plaisir ! et que c'est beau, plusieurs airs à la fois ! Jean-François n'est plus sur terre ; il nage dans une atmosphère de félicité; il aspire la musique à pleins poumons. Quel malheur qu'il soit si petit, et qu'il lui faille courir pour garder son rang, juste derrière ces deux reluisants bassins de cuivre qu'un brillant cavalier frappe de coups retentissants !

Le dernier accord s'est évanoui dans l'air, et l'on n'entend plus que le pas cadencé des soldats qui frappe sourdement la terre. Les gavroches du Plessiel, les paysans jeunes et vieux qui avaient suivi jusqu'alors, quittent le rang et retournent chacun chez soi. Le petit Lesueur ne s'en va qu'à regret ; il ne peut détacher ses yeux de ces instruments aux formes bizarres, de ces musiciens attentifs au signe de leur chef. Mais voilà que le morceau recommence. Le jeune paysan n'hésite plus, il ôte sa veste et va : ses sabots à la main, pieds nus, pour mieux courir, car il s'est laissé distancer. Toujours devancé par les soldats que ses petites jambes ont de la peine à suivre, il s'arrête enfin et tombe épuisé, haletant, brisé d'émotion et de fatigue, ne pouvant plus marcher, ni parler, ni respirer, le cœur gonflé, et les muscles tendus encore vers la plaine où il croyait toujours entendre la voix multiple étrange et splendidement belle.

C'est ainsi qu'on le trouva le soir, couché dans les herbes du fossé, sur le bord de la grande route. Bruyante rumeur au Plessiel : réunion de parents et d'amis chez le père Lesueur, homme simple et bon, révéré dans son village à l'égal d'un patriarche. Les exclamations, les commentaires, les réprimandes vont leur train, a II fallait enfermer lepiot, disaient les commères et le

tincher bien fort pour lui apprendre à courre ainsi les champs ! » Un ami plus lettré émit Ta vis qu'un tel événement était un sûr indice des desseins particuliers de la Providence sur l'enfant, et qu'il fallait le consacrer au service divin. C'est ainsi que Jean-François Lesueur, vers l'âge de sept ans, fut mis à la collégiale de Saint- Vulfran, à Abbeville, d'où il passa bientôt à la maîtrise d'Amiens.

Les maîtrises étaient, sous l'ancien régime, les seuls endroits de France où l'on enseignât la musique. Le royaume comptait environ cent trente cathédrales, presque autant de collégiales et un certain nombre d'abbayes pourvues chacune d'un corps de musiciens, à côté desquels se trouvait toujours une maîtrise, laquelle était destinée à fournir des sujets. Pour y faire admettre leurs enfants, les parents devaient signer pour eux un engagement, qui était, sauf exception, de dix années. Leur temps écoulé, les jeunes gens entraient soit au séminaire pour devenir prêtres, soit à la chapelle comme organistes ou chanteurs. Quelques-uns s'engageaient dans les régiments; d'autres aussi, en assez grand nombre, allaient grossir les orchestres et les troupes .de théâtre. Ainsi Dieu fournissait des armes à Satan, ce dont plus d'un saint ecclésiastique a gémi.

Il y avait donc alors en France environ huit

cents écoles de musique. Mais si les écoles étaient nombreuses, les bons maîtres étaient rares. Aucun lien d'ailleurs n'unissait ces groupes épars : point de direction générale, peu ou point de communications. On frémit en songeant à quel degré pouvait tomber une école aux mains d'un maître ignorant, et il y en avait beaucoup dans les provinces. « La faiblesse des études de Rameau, dit Fétis, exerça sur toute sa carrière une fâcheuse influence. Son harmonie, bien que forte et riche de modulations, fut toujours incorrecte, et jamais il ne comprit bien les avantages de la méthode pratique du contrepoint. » Ces observations, nous le verrons par la suite, peuvent être aussi justement appliquées à Lesueur. Mais pour qui connaît l'état de l'enseignement musical en France sous l'ancienne monarchie, les imperfections de ces maîtres n'ont rien d'étonnant. Tandis qu'en Italie et en Allemagne des conservatoires, des écoles entretenaient la tradition et formaient le goût musical, notre pays était, on peut le dire, plongé dans la barbarie. Aussi ne saurions-nous assez admirer des hommes tels que Rameau, qui, par la seule puissance de son génie et livré à ses propres ressources, a pourtant su écrire des œuvres capables de résister au temps et de nous ravir encore aujourd'hui par leur fraîcheur. Un peu de cette admiration doit

revenir au maître qui fait l'objet de cette étude. Pas plus que Rameau, Lesueur ne reçut une direction suffisante : il ne dut rien qu'à luimême, il tira tout de son propre fonds. Ses œuvres musicales, son imagination seule les lui dicta : ses théories furent le fruit de ses propres méditations. Mais aussi ses ouvrages, comme ceux de Rameau, se ressentent du manque de procédé : les éléments matériels de Fart d'écrire lui font souvent défaut. Tandis que l'école allemande triomphait dans la musique symphonique proprement dite, nos compositeurs ignoraient Fart de développer une idée musicale. Les ressources du contrepoint, ils ne savaient pas s'en servir, les études nécessaires leur avaient manqué. Nous verrons plus tard ce qui résulta de ces circonstances à l'égard de Lesueur, et comment elles influèrent sur la direction de son talent.

Revenons à la maîtrise d'Amiens. Les études s'y partageaient entre deux objets : le matin la musique, enseignée par un abbé qui habitait la maison et était le compagnon des élèves; l'aprèsmidi le latin, pour lequel un prêtre de la ville venait faire la classe ; trois fois par semaine on sortait pour assister aux officesdelacathédrale. Lesueur embrassa avec une égale ardeur les deux genres d'études qui s'offraient à son esprit ; cependant, lorsqu'il fut assez fort pour apprendre les élé-

ments de la composition, le goût de la musique domina en lui. Il se levait la nuit pour travailler ses devoirs d'harmonie, prenant dès son jeune âge rhabitude de vivre sans sommeil, faculté précieuse qui devait plus tard lui permettre d'accomplir de prodigieux travaux. Mais ce précoce acharnement faillit d'abord lui être fatal. Menacé d'épuisement, on dut vers l'âge de quinze ans le traiter au lait d'ânesse. Puis la mue lui fit perdre sa belle voix de soprano ; il quitta la maîtrise pour entrer au collège d'Amiens, où il fit sa rhétorique et sa philosophie. C'est là, sur les bancs, qu'on vint le chercher pour lui offrir la direction de la maîtrise de Séez en Normandie. Il avait alors seize ans et demi.

Nous retrouvons bientôt l'abbé Lesueur — il avait été tonsuré et portait le petit collet — sousmaître à l'église des Saints-Innocents de Paris, prenant des leçons d'harmonie de l'abbé Roze, théoricien alors fameux ; puis, dans l'espace de quelques années, il parcourt sans guère s'y arrêter les maîtrises de Dijon, du Mans, de Saint- Martin de Tours. Enfin, dans les premiers mois de Tannée 1783, il entre aux Saints-Innocents en qualité de maître de chapelle.

Il courait à cet époque un proverbe qui disait: «Musique des Saints-Innocents, la plus grande pitié du monde. » Mais cet axiome de la sagesse

parisienne avait tort. « Quelqu'un, dit-on *, eut la curiosité d'aller à cette église le jour delà fête des Saints-Innocents pour savoir ce qui en était. Le chœur aux vêpres et à la messe était rempli de musiciens et d'instruments qui formèrent un concert si agréable qu'il semblait qu'on les eût fait venir exprès pour faire mentir le proverbe. Un chantre à qui cette personne en parla le lendemain lui dit qu'il y avait du malentendu et qu'au lieu de musique il fallait dire : « Massacre des Innocents la plus grande pitié du monde. »

Le poste de maître de chapelle aux Saints-Innocents était donc, en dépit du proverbe, des plus honorables. On ne l'obtenait pas sans mérite : ce ne fut qu'après un examen et un rapport favorable d'une commission dont on ne peut nier la compétence musicale, puisqu'elle était composée de Grétry, Gossec et Philidor, que Lesueur y fut nommé.

Ce n'est pas seulement à son église que jeune compositeur eut la bonne fortune de faire entendre sa musique. Il y avait alors à Paris une entreprise de concerts fondée par Philidor l'aîné sous le nom de Concert spirituel. On y jouait surtout de la musique religieuse, de préférence sur des paroles latines : à ces conditions seulement, le concert spirituel avait le privilège d'ou-

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