SIXIÈME CONCERT
40e et dernier de la saison, 27 janvier.
Fragments de Roméo et Juliette. . . . berlioz.
Fragments de la Damnation de Faust berlioz.
Harold en Italie (solo d'alto par Wei-
ckmann) . . berlioz.
Entre le troisième et le quatrième de ses concerts, Berlioz avait pris un congé de douze jours pour aller à Moscou, sur la demande du Conservatoire de cette ville, diriger un grand festival. Cette séance musicale avait eu lieu dans la salle du manège en présence d'un auditoire de dix mille six cents personnes, les musiciens sous les ordres de Berlioz étant au nombre de cinq cents.
Tous les travaux auxquels il avait dû se livrer avaient beaucoup fatigué le maître, qui n'était plus tout à fait un jeune homme, puisqu'il avait dépassé la soixantaine. Ce voyage à Moscou l'acheva. La rigueur du climat de Pétersbourg, qu'il n'avait pu bien apprécier lors de son précédent voyage, étant venu au printemps, le faisait violemment souffrir. Quand il n'était pas obligé de sortir pour conduire une répétition, il restait dans son lit la majeure partie de la journée. Il se plaignait du foie et avait constamment des nausées. Logé au palais Michel, résidence de la grande-duchesse Hélène, il recevait, malgré ce fâcheux état de santé, de nombreux artistes, et tous le comblaient de marques d'affection et de respect. Il ne se passait presque pas de jour où M. Kologrivof ne vînt le voir ; puis, c'étaient Balakiref, son bras droit à la Société musicale, où il était chef des chœurs et du
chant, César Cui, Rimsky-Korsakof, Borodine, Moussgorsky, Vladimir Stassof, groupe très influent dans le monde des arts et dans la presse. Si quelque chose eût pu distraire Hector Berlioz des douleurs qui le tourmentaient, égayer son esprit lassé, réveiller sa verve endormie, c'eût été cet entourage. Tous ces jeunes gens pleins d'ardeur et de foi artistique avaient pris Berlioz pour drapeau. Ses œuvres étaient leur principale étude, leur modèle préféré, le pain quotidien de leurs lectures. Le fait suivant est une preuve de l'admiration qu'elles excitaient.
En 1867, M. César Cui, étant venu à Paris, pria Berlioz de lui laisser copier la partition des Troyens. Il voulait la rapporter à Pétersbourg et en faire jouer les fragments que tous les musiciens russes avaient admirés en lisant la réduction au piano. Était-il l'interprète cle ses confrères ou agissait-il de son propre mouvement? Je ne sais. Le fait est que M. Cui, destinant sa copie aux concerts d'une école gratuite, avait espéré que l'affaire pourrait se traiter sans aucune intervention d'espèces sonnantes et avait, abordé le maître muni de son seul enthousiasme. D'abord flatté de cet hommage, Berlioz accéda à la demande qui lui était faite. Puis il changea d'avis et écrivit à M. Cui:
« Paris, 7 août 1867.
» Monsieur,
» J'ai réfléchi à notre projet pour la copie de quelques morceaux des Troyens et j'y vois de grands inconvénients. L'éditeur trouverait peutêtre cela fort mauvais et aurait à mon égard des idées horriblement blessantes. Je vous prie donc instamment d'y renoncer, de ne rien m'envoyer et de n'en pas écrire à M. Choudens.
» Vous obligerez beaucoup
» Votre dévoué serviteur,
» Hector Berlioz. »
Mais le jour où Berlioz fut installé dans la capitale de l'empire russe, les instances de ses admirateurs recommencèrent. Cette fois il fallut céder ; Berlioz écrivit à l'éditeur des Troyens pour lui demander l'autorisation nécessaire. M. Choudens, qui voyageait alors en Italie, répondit à propos de la question d'argent :
« Vous ferez ce que vous pourrez et je laisse à votre volonté le soin de traiter comme vous l'entendrez. Je n'ai pu jusqu'à ce jour trouver un directeur assez convaincu pour monter votre chef-d'œuvre (les Troyens) et je ne veux pas que mon intérêt puisse entraver l'essor de cet ouvrage, s Alors intervint entre Berlioz et la Société musi-
cale russe, une convention qui assurait à celleci une partition manuscrite de Topera et le droit de l'exécuter. On donna à ce petit traité une solennité plus en rapport avec la valeur artistique de l'ouvrage dont il était question qu'avec la mince somme d'argent que déboursait la Société musicale. En voici le texte :
a Les soussignés, M. Hector Berlioz, sujet français, d'une part, par autorisation de M. Choudens, éditeur de ses ouvrages, et M. Kologrivof. directeur de la Société musicale russe; d'autre part, ont conclu le présent contrat en ce qui suit :
» 1° M. Choudens, possesseur de l'opéra les Troyens, composé par M. Berlioz, s'oblige à laisser copier à la Société musicale russe la grande partition de l'ouvrage mentionné, et en même temps cède à la Société musicale russe ses droits de propriété [concernant l'exécution dudit ouvrage les Troyens en Russie .
» 2° La Société musicale russe s'oblige à payer à M. Berlioz, pour remettre à M. Choudens, la somme de cinq cents francs à titre d'indemnité pour lesdites obligations, et le présent contrat sert de quittance.
» Signé: H. Berlioz, » B. Kologrivof»
» Directeur de^la Société musicale russe. »
La rédaction de cette pièce montre chez ceux qui Font signée une certaine prétention à mettre tout en règle et à conclure une cession en personnes compétentes. Cependant la date a été oubliée, ce qui prouve que si Berlioz et M. Kologrivof méritaient leur réputation l'un de grand compositeur, l'autre d'amateur distingué de musique, c'étaient tous deux de médiocres gens d'affaires. A côté de ce contrat mémorable, écrit de la main même de Berlioz; les archives du Conservatoire de Saint-Pétersbourg conservent une quittance, également autographe, se rapportant au même sujet :
« J'ai reçu de la Société musicale russe la somme de cinq cents francs pour un exemplaire manuscrit de ma partition des Troyens. Je m'engage à remettre cette somme à M. Choudens, mon éditeur, aussitôt après mon arrivée à Paris. Je prie messieurs les membres de la Société de me renvoyer, rue de Calais, n° 4, l'exemplaire de cette partition que je lui laisse, aussitôt que leur copiste aura terminé et soigneusement collationné son travail.
» Hector Berlioz.
a Saint-Pétersbourg, 31 janvier 1868. »
L'admiration que les jeunes compositeurs russes manifestaient pour les Troyens, touchait par-
ticulièrement Berlioz. C'était là son œuvre préférée, et comme l'enfant de sa vieillesse ; il put mourir en pensant que si sa magnifique partition n'obtenait pas en France le succès auquel elle peut prétendre, il y avait au moins un pays au monde où elle serait exécutée et acclamée.
Pendant le second séjour de Berlioz à Pétersbourg, les chroniques musicales des journaux russes firent entendre un long hymne à sa louange. Une seule feuille, celle dirigée par le compositeur Sérof, lui fut hostile, surtout au début. Sérof revint bientôt sur son opinion ; mais les éloges qu'il décerna à Berlioz ne purent faire oublier la façon indigne dont madame Sérof, qui écrivait dans le journal de son époux, avait d'abord accueilli l'hôte de la Russie. Nous avons donné, à propos des concerts de 1847, une idée suffisante de la critique russe ; nous nous bornerons cette fois, en fait d'extraits de journaux, à un article de M. César Cui, lequel présente de curieux aperçus. Cet article a paru dans la Gazette de Saint-Pétersbourg, le 6 décembre 1867.
« La symphonie fantastique, intitulée Épisode de la vie d'un artiste, a été écrite par Berlioz à l'âge de vingt-cinq ans. C'est une œuvre d'uue fantaisie exubérante, et qui révèle une force d'imagination véritablement éblouissante . Le
Freyschutz avait été composé avant cette symphonie, mais Berlioz ne le connut que bien plus tard. Eu égard à ces circonstances, on ne saurait trop admirer la force juvénile de Berlioz, et quand il nous introduit dans un monde musical nouveau, on aurait tort de lui reprocher les étrangetés et les exagérations qui sont visibles, tant dans son programme que dans sa musique, et même dans son instrumentation. La Symphonie fantastique est le début d'un géant destiné à entraîner l'art musical dans des voies inconnues. Elle a vu le jour avant Robert le Diable ; Meyerbeer Fa entendue dans les concerts de Berlioz. Il est étonnant que la critique n'ait pas encore songé à faire remarquer l'influence énorme que cette œuvre a exercée sur le grand musicien dramatique. Tout ce qui fait la gloire de Meyerbeer, détermination du caractère, coloris de la scène, vive peinture du décor, tout cela se trouve déjà dans la Symphonie fantastique, et Meyerbeer ne s'est pas fait faute d'y puiser à pleines mains. Il lui a emprunté plus d'un procédé dans les détails de l'instrumentation. La célèbre évocation des nonnes de Robert est, par son caractère, le fidèle pendant de la Marche au supplice ; l'effet orchestral provenant des notes graves des bassons est déjà employé dans la symphonie de Berlioz, où Meyerbeer n'a eu qu'à le prendre.
Le dialogue des instruments à vent, au commencement du Prophète, est identique par le caractère, quoique inférieur comme musique, au début de la Scène aux Champs de la même Symphonie fantastique.
» Une des plus célèbres compositions de Lizsl, la Danse macabre, doit aussi beaucoup à cette symphonie, écrite trente-cinq ans auparavant. Voyez le finale et comparez avec le poème de Liszt; non seulement le thème du Dies irœ, mais encore plusieurs variations, ainsi que l'effet de cloches et celui des glissades sur le violon, tout est déjà dans Berlioz. »
Après ces appréciations, dont nous lui laissons toute la responsabilité, M. Cui fait un portrait de Berlioz chef d'orchestre. Il le loue surtout et le remercie d'avoir révélé aux Russes le génie de Gluck, resté jusqu'alors, paraît-il, à l'état de lettre morte pour les musiciens de Pétersbourg. Puis il ajoute :
« Comme il comprend Beethoven ! Quelle sévérité, quelle austérité dans l'exécution ! et quel effet, sans aucune concession au clinquant ni au mauvais goût ! Je préfère de beaucoup Berlioz à Wagner comme chef d'orchestre, quand il s'agit de Beethoven. Malgré toutes ses excellentes qualités, Wagner fait voir souvent de l'affectatation, et il introduit dans la mesure des ralentis
d'une sentimentalité douteuse... Pour ce qui est de ses propres œuvres, Berlioz, en les dirigeant, nous révèle un monde nouveau, que la lecture assidue de ses partitions ne nous avait pas permis d'apercevoir . Au point de vue plastique, quelle simplicité dans la pose, quelle sobriété et en même temps quelle précision du geste ! De tous les chefs d'orchestre que nous avons vus à Pétersbourg, Berlioz est certainement le plus grand : cet artiste qui a voué à l'art toutes les forces de son âme, commande tous les respects et toutes les sympathies... »
Nous avons dit que, durant ce séjour, Berlioz sortit fort peu. Sans quitter le palais Michel, il voyait la grande-duchesse tous les jours. Il passait auprès d'elle de longues soirées, qu'il savait animer par une conversation pleine de verve et de grâce. Quelquefois il faisait à la princesse des lectures de Shakespeare, de Byron, de Virgile (tout cela en français). Souvent on lui parlait de nouvelles œuvres à écrire. Il refusait de croire à la possibilité d'un nouvel enfantement de son génie, se trouvant trop vieux, trop cassé. Cependant, à force d'amicales instances, on finissait par monter son imagination ; il rêvait alors une symphonie aux proportions gigantesques, mais dont le plan colossal ne fut jamais nettement arrêté dans ce cerveau lassé.
Un jour, il donna un grand diner au palais Michel, où il invita, avec l'autorisation do la grande-duchesse, toutlepersonnelde iajeune école russe. Ses admirateurs lui rendirent sa politesse en organisant un banquet le 11 décembre, jour anniversaire de sa naissance. Au milieu de toasts innombrables et de speechs qui atteignaient les dernières limites de l'enthousiasme, on lui offrit le diplôme de membre honoraire de la Société musicale russe. Ce diplôme, chefd'œuvre de calligraphie, était accompagné d'une sorte d'adresse ainsi conçue : « La Société musicale russe, reconnaissant le rôle immense que vous jouez dans l'histoire de l'art, et vous considérant comme un des créateurs les plus puissants de la nouvelle école, considère comme un honneur tout particulier de vous voir au nombre de ses membres honoraires, et vous prie d'accepter ce titre dans l'espoir que les liens qui uniront l'un des plus grands promoteurs de l'art contemporain à notre centre musical, exerceront une heureuse influence sur le développement de la musique dans notre patrie. »
La session musicale terminée, on voulait le retenir encore ; on lui offrait d'organiser un nouveau concert à son bénéfice. Mais il était décidément trop fatigué ; le travail excessif auquel il avait dû se livrer et aussi la rigueur du cli-
DE LA MUSIQUE ZOo
mat avaient ébranlé sa santé. « Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public, écrit-il alors au compositeur Holmes, les dîners, les cadeaux n'y font rien. Je veux le soleil ; je veux aller à Nice, à Monaco 1. ».
Une dernière agape eut lieu ; dans un grand souper qui lui fut offert avant son départ, après de nombreux discours prononcés en son honneur, Berlioz adressa à ses convives quelques paroles de chaleureux remerciements. « L'accueil qu'il avait reçu en Russie lui avait, fait tant de bien, disait-il, après tout ce qu'il avait eu à souffrir durant sa vie ! » Puis il ajoutait : « Ce que je vous souhaite le plus, jeunes musiciens russes, c'est de rester le monde d'artistes que vous êtes, et de ne pas devenir un monde d'artisans comme on en trouve trop souvent dans les capitales de l'Europe. » Il donna en souvenir à M. Balakiref son bâton de chef d'orchestre ; il lit cadeau à la Société musicale d'une paire de cymbales antiques fabriquées à Paris exprès pour lui, dont il se servait toujours quand il faisait entendre sous sa direction le scherzo de la Fée Mab, et qui ont, paraît-il, un son tout particulièrement magique. Enfin, après une journée
1. Correspondance inédite, deuxième édition, lettre communiquée par M. Fourcaud,
passée dans l'intimité de M. Dmitri Stassof, avocat, frère de M. Vladimir Stassof, à l'obligeance duquel nous devons les détails qui précèdent, Berlioz quitta Sahvt-Péiersbourg. Il se rendit à Monaco ; mais il ne devait pas y trouver la jeunesse et la santé disparues : environ un an après, il s'éteignait à Paris, rue de Calais, entre les bras d'amis dévoués.
La France a réparé depuis lors, par d'éclatants hommages, l'abandon où elle avait laissé s'éteindre un de ses plus glorieux enfants. Soit que Ton applaudisse toujours plus volontiers ce qui vient de loin, soit que, comme le disait le prince Odoïewsky, il y eût entre le sentiment russe et la musique de Berlioz une secrète et mystérieuse affinité, la Russie a sur nous cet avantage, de n'avoir pas attendu que le compositeur fût descendu dans la tombe pour proclamer la haute valeur de son génie.