Ducancel. Mémoires pour Lesueur
qu'il doit recevoir?... Il faut créer en France une rythmopée poétique susceptible de se marier sans peine avec la rythmopée musicale, sans quoi il n'y a point de chant pariait. »
De ce côté Lesueur est très moderne. U l'est aussi complètement par sa conception de l'unité dans l'œuvre d'art et du style. Ainsi, la musique religieuse, selon lui, devait èiretme, imita tive et particulière, c'est-à-dire que chacune des messes que le maître de chapelle composait pour les quatre fêtes de l'année ne devait être bonne que pour ce jour-là ; il fallait qu'elle rappelât l'événement qui était l'objet de la solennité, et le peignît de façon à faire naître dans le cœur des fidèles des sentiments analogues à la cérémonie. Ainsi, chaque messe devenait une sorte de drame sacré — de hiérodrame ou d'oratoire, pour parler comme on parlait alors, — où l'imagination du maître de chapelle se donnait carrière. Malheureusement tout cela se passait pendant l'office divin ; le texte liturgique s'imposait au compositeur. Lesueur rêvait autre chose; il eût voulu faire lui-même les paroles, imaginer des scènes, écrire des hymnes, être à la fois le poète et le musicien de ces nouveaux mystères.
« Oh ! s'il était permis au musicien de composer ses paroles ! Dieu ! que ne pourrait-il pas faire ! quel vaste champ ! quelle mine féconde
où l'on n'aurait point encore fouillé ! quels grands sujets ! quelle immense carrière où ne serait encore entré aucun athlète ! enfin quels effets surprenants et au-dessus de l'humaine imagination i ! »
D'autres plus heureux ont pu depuis composer des oratorios, la bride sur le cou et dans la plénitude entière de leur indépendance artistique. Notre siècle permet tout. Les ouvrages des nouveaux venus dépassent-ils, en effet, l'humaine imagination? L'Enfance du Christ, par exemple, réalise-t-elle le prodige qu'entrevoyait Lesueur? Lui seul eût pu le dire ; mais, nouveau Moïse, il aperçut de loin la terre promise de la liberté, il ne lui fut pas donné d'y entrer ; au milieu des liens qui l'étreignaient de tous les côtés, il lui était interdit de se mouvoir. 11 ne pouvait oublier en effet; que, maître de chapelle, ses œuvres devaient s'exécuter dans une église et pendant les cérémonies du culte catholique ; partant, il était astreint à certaines paroles sacrées dont personne ne lui eût permis de s'écarter. Il lui fallait toujours, à Noël comme à Pâques, qu'il célébrât l'Assomption de la Très Sainte Vierge ou l'Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ, faire chanter la messe, composer un Kyrie, un Gloria,