Exposé, etc
nue devait rappeler de la façon la plus précise l'événement qu'il s'agissait de célébrer. Ainsi, le jour de Noël, il établissait son Gloria in excelsis sur un mouvement de marche qui représentait, disait-il, les bergers allant vers la crèche, et pour que son intention ne passât point inaperçue, il faisait entendre dans le fond de son orchestre le vieux noël : Ou s en vont ces gais bergers ? Le jour de Pâques ce sera différent : le Gloria sera précédé de tout un prélude instrumental ; dans ce prélude seront rappelés les motifs qui dans un motet entendu la veille étaient destinés à peindre les diverses circonstances de la résurrection, après quoi le chœur des justes sortis des limbes pour faire cortège au Rédempteur, entonne l'hymne : Gloria in excelsis ! Puis procédant toujours par des rappels qui font de l'oratorio tout entier un seul et même morceau, le compositeur donne la parole tantôt à la Sainte- Vierge, tantôt à Marie-Magdeleine ou aux Apôtres, tandis que le chœur des fidèles répond : « Je crois, je crois en Dieu I »
Lesueur insiste beaucoup sur l'unité, qui est, avec l'imitation, sa théorie favorite. « Si un compositeur, dit-il, dans une messe qu'il destinerait à être exécutée le jour de Pâques, composait sur le Kyrie une musique qui peindrait (comme on Ta fait souvent) des personnages gémissants,
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accablés sous leurs maux, garderait-il les con venances? Cette peinture conviendrait-elle au jour de Pâques, au jour où le Rédempteur vient les délivrer ? » Nous voudrions pouvoir citer tous les passages de Y Essai où cette idée est développée ; le lecteur en tirerait cette conviction que Lesueur a vu très loin dans l'avenir. En effet, transportez ces théories hors de l'Église, appliquez ces procédés au théâtre ; ne sont-ce pas des principes analogues qui ont donné naissance au Prophète, et surtout à Lohengr in et aux Niebelungen ?
On juge si tout cela devait paraître extraordinaire en 1786. Comme tous ceux qui apportent avec eux quelque chose de nouveau, notre abbé fut combattu à outrance. On l'accusa d'avoir emprunté une plume étrangère pour écrire ses opuscules théoriques. Il s'en défend à plusieurs reprises avec acharnement. Aujourd'hui, un musicien écrit sur son art, il vivra même du produit de ses articles, on ne voit rien là que de très naturel. Il n'en était pas de même il y a cent ans ; à part les traités didactiques ou de rares et courtes préfaces, les maîtres jusqu'alors ne s'étaient guère risqués à écrire sur du papier qui ne fût pas réglé. Les musiciens, très ignorants d'ailleurs à cette époque, — il faut le reconnaître, — passaient pour des êtres incapables de raisonnement et de litté-
rature. Un musicien, disait-on, ne fait et ne doit faire que de la musique. A quoi Lesueur répondait : « Le titre de compositeur fait donc naître dans certains esprits une idée bien chétive? Un musicien, disent-ils, ne peut pas citer les auteurs latins. — OCicéron! ô Quintilien! il nous a donc été défendu de fréquenter les maisons d'éducation, et d'y apprendre à converser avec vous ! »
Et il part de là pour étaler l'érudition la plus vaste, eu égard, du moins, à son époque. 11 y a de tout dans son volume, même de la philologie et des discussions étymologiques 1. Quant aux citations latines, elles foisonnent. On en trouve à chaque page, et nous ne connaissons guère que Berlioz qui en ait fait depuis une aussi grande consommation. Seulement l'auteur des Troyens se bornait à citer Virgile ; Lesueur met également ù
1. Ainsi, à propos du mot air, signifiant morceau de musique, Lesueur veut qu'il ait pour origine le latin aéra, qui signifie nombre, et non le mot aer atmosphère. Les Romains, dit-il, employaient indifféremment aéra ou le pluriel de numerus. Numéros memini si verba tenerem (Virgile, Bucoliques), pour signifier le rythme et la mélodie. Cette étymologie inventée, ou du moins préconisée par Saumaise, a été rejetée par Ménage (Dict. étym.) à cause de l'italien aria, et il n'en est plus question chez les philologues modernes. Mais n'est-elle pas vraisemblable et le mot italien aria n'a-t-il pas lui-même son étymologie naturelle dans le latin aéra ?
contribution tous les auteurs de la latinité classique.
L'Essai sur la musique une et imitatwe est d'ailleurs écrit avec verve, avec chaleur, surtout dans certaines parties. On y peut relever seulement une imitation par trop visible du style de Jean-Jacques Rousseau. Les exclamations y abondent, ainsi que les apostrophes à la Nature, aux âmes sensibles, au cœur humain. On y lit des phrases comme celle-ci:
« 0 sensibilité, feu sacré émané de la Divinité même ! toi dont le flambeau seul allume le génie ! » Et plus loin : « 0 toi qui, comme une amante fidèle, accompagnes sans cesse le vrai génie, douce Humanité... Ce n'est que lorsque tes charmes, tes attraits irrésistibles auront fait palpiter le compositeur, l'auront enflammé, l'auront ravi, qu'il sera capable d'exprimer avec énergie l'indulgente pitié, la bonté du cœur, la grandeur d'âme, l'amitié désintéressée. » Enfin, dans une prosopopée proche parente de celle de Fabricius, l'auteur de YEssai évoque le génie de Pergolèse et fait tenir au maître un long discours. Tout cela, à vrai dire, nous paraît un peu factice, à nous, lecteurs du dix-neuvième siècle ; cette déclamation a bien passé de mode ; ce ton oratoire, surtout dans un livre de théorie — qui est aussi, il est vrai, un livre de polémique, — ne serait
plus de mise de nos jours. On n'en prend pas moins intérêt à des pensées ainsi exprimées ; le feu qui anime ces pages, se reflétant dans chaque mot, témoigne, chez celui qui lésa écrites, d'une âme sincère, tendue vers les grands objets, et pleine d'un noble enthousiasme pour le but le plus élevé de l'art.
La guerre de brochures continuait toujours ; dans un pamphlet sans nom d'auteur et daté de Ylsle des chats fourrés, l'invective artistique atteignait les dernières limites. Lesueur répondait à ces attaques :
« J'avertis ceux qui se sont amusés à faire imprimer des diatribes sur mes ouvrages, que je ne leur répondrai point: 1° Parce qu'ils gardent l'anonyme ; 2° Parce que le temps que je passerais à leur répondre, j'aime mieux l'employer à continuer des travaux qui ont déjà paru agréables au public. Les idées qui viennent heurter celles qui sont déjà reçues ne peuvent jamais prospérer tranquillement; elles amènent des combats, multiplient les contradictions ; je n'ai point assez de loisir pour me livrer à ce genre d'escrime ; c'est un exercice auquel je ne me sens ni aguerri par l'usage, ni porté par caractère. Les cris qui se font le plus entendre, et les sophismes les plus hardi ment prononcés, sont aux yeux de la multitude souvent les seules, et quelquefois les meilleures
raisons. C'est finalement un métier qui, dégénérant d'ordinaire en insultes, exige ou trop d'apathie pour les souffrir, ou trop de grossièreté pour les repousser. »
Voilà certes de belles et nobles paroles. Mais Lesueur, se livrant à cet accès d'éloquence hautaine, nous fait l'effet d'un homme qui, rencontrant une vipère, s'arrêterait pour lui manifeste]* son mépris. Pendant que l'homme discourt, le reptile le mord au pied.
Nous raconterons tout à l'heure comment Lesueur quitta Notre-Dame, d'où le chassèrent de ténébreuses intrigues; arrêtons-nous, pour ne plus revenir sur son Essai, devant la brochure intitulée : Plan pour la messe de Noël. Ce plan est d'autant plus intéressant que, comme il a été dit plus haut, nous possédons la musique écrite par Lesueur à la même époque d'après le dessin qu'il trace dans son livre. Nous pouvons ainsi voir la théorie et la pratique, et l'application du système nous éclairera sur la valeur qu'il faut lui accorder.
Au point de vue littéraire, le plan de Lesueur pour la musique de Noël est une fort belle chose, et si l'exécution était à la hauteur des intentions, la messe elle-même serait un chef-d'œuvre . La conception en est grande, les détails ingénieux. Sur l'office même de l'Église, le maître de cha-
pelle a bâti une sorte de drame sacré où il fait habilement intervenir les divers épisodes de la légende chrétienne, tandis que la liturgie déroule ses textes consacrés.
Chose inouïe jusqu'alors et qui scandalisa plus d'un, Lesueur débute par une ouverture. Ce morceau est destiné à rappeler les prophéties qui ont annoncé la naissance du Sauveur, et les vœux du prophète pour la venue du Messie.
Un objet aussi précis dépasse évidemment toutes les bornes imposées à la musique purement symphonique. Aussi Fauteur ne craint pas d'ajouter à son orchestre des voix qui, « se tenant toujours dans le fond du tableau » prononcent d'un ton prophétique différents versets de la Bible. Mais ce n'est pas là précisément ce qui fait l'originalité de cette ouverture : elle est bien plutôt dans l'emploi caractéristique de certains instruments, qui, nous aurons souvent occasion de le remarquer, est une des préoccupations constantes de Lesueur.
Pour que le lecteur soit à même de juger et de se rendre un compte exact de ces tendances, nous transcrirons ici les premières pages du plan sans en rien retrancher, car chaque détail nous paraît curieux :